‹ L'église et l'état au Concile du VaticanChapitre 2 sur 7 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

l'ouverture du concile

Saint-Pierre le 8 décembre 1869. — Délibérations et préparatifs de Pie IX avant de réunir le concile. — Aux fêtes du centenaire de saint Pierre, 26 juin 1867, annonce du concile sans l'indication d*une date. — Syllabus Caterini ; institution de six commissions. — 26 juin 1868, publication de la bulle d^indiction. — Dans cette bulle, aucune invitation n'est adressée aux princes; précédents; ce qui se passa à ce sujet au concile de Trente; les ambassadeurs de la France; leur mission. — L^exclusion des princes est l'objet de délibérations contradictoires. — Conséquences de cette exclusion : le Pape sépare rÉglise de TËtat. — La bulle affirme Finfaillibilité pontificale. — De la qualification d'évéque de TEglise catholique, episcopus Ecclesûe catholicjB,q\ie prend Pie IX. — Division du sujet.

L'entrée dans Saint-Pierre est un ravissement. On traverse la place en promenant les regards sur la colonnade et les fontaines pour ne pas apercevoir la façade vulgaire de Carlo Maderno; après s'être arrêté un instant sous le magnifique atrium qui pourrai t être une église, on soulève la lourde portière

de cuir, et tout à coup le temple éblouissant apparaît avec ses couleurs, avec ses marbres, avec ses grandes lignes, avec ses lueurs suaves, avec sa majesté tranquille et radieuse. Les lourdeurs, les disparates, les fautes contre le goût, n'altèrent pas la beauté harmonieuse de l'ensemble. Le premier saisissement que cause cette prodigieuse création du génie humain dominé, l'attention se concentre peu à peu sur les petites étoiles qui, au pied du baldaquin 'monumental deBernin, entourent d'une couronne toujours enflammée la confession de Pierre. Leur scintillement mystérieux attire doucement vers le dôme que Michel-Ange a pris sur le Panthéon d' Agrippa pour le jeter dans le ciel. Sous la coupole aux vastes contours, inondée de lumière, le long de laquelle se déroule le texte solennel de la promesse faite à Pierre, l'âme se recueille et écoute les voix du sanctuaire. Ici les pierres ne crient pas, elles chantent; et le chant qui s'en élève n'est pas un Dies iras comme celui qui sort des cathédrales gothiques, c'est un Alléluia, Ce temple est celui de la vie, de la paix, de l'espérance. Il porte en lui l'empreinte inefi'açable de ce printemps joyeux de notre civilisation auquel a si tristement succédé la lutte terne et déprimante de la Réforme et de l'Inquisition. Il a été conçu à l'une de ces heures fugitives que l'humanité n'a pas employées à se déchirer dans son passé pour assouvir les haines de son présent, à un moment où tout ce qui était beau paraissait vrai , au prêtre dans Tantiquité, au philosophe dans le catholicisme. Ces voûtes co-

lossaleSy empruntées sur Tordre des papes au temple de la Paix de Constantin, sont le symbole de la réconciliation du monde païen et du monde chrétien ; elles sont hantées par les grandes ombres de Jules II, de Léon X, de Bramante, de Raphaël. Michel-Ange, désespéré partout ailleurs, à leur pied trouvait quelque repos; ni les poursuites de Tenvie , ni la fatigue des années , ni les caresses du duc de Florence, n'ont pu l'en arracher. Dernier survivant des artistes souverains , il a voulu consacrer son dernier souffle à édifier le trophée de cette immortelle Renaissance^ fête déUcieuse et grandiose du génie humain.

A neuf heures du matin, le 8 décembre 1869, jour de l'Immaculée-Conception , la basilique de Bramante et de Michel-Ange n'offre pas son aspect habituel. Les portes sont ouvertes à deux battants : tandis que la pluie frappe de ses ondes froides et pressées les murs de l'édifice, dans l'intérieur tout est mouvement et splendeur. Même sous la pâle clarté d'un jour pluvieux d'automne, l'éclat de ces marbres ne s'éteint pas , et à cette heure la flamme des lampes sacrées les illumine de toutes parts; le canon tonne ; les cloches des trois cents églises de Rome sonnent à pleines volées; au milieu de la basilique, le clergé séculier et régulier forme une haie ; entre les deux lignes de cette haie s'avancent plus de six cents abbés, évêques, archevêques, revêtus de vêtements blancs, la tête découverte, chantant le Vent Creator ; kleuT suite les cardinaux, le Pape descendu de la Sedia gestatoria, à l'entrée de la basilic^xi^.

Une foule accourue de toutes parts contemple avec respect ces hommes vénérables , la plupart courbés et blanchis sotis la vie, venus de toutes les contrées où s'élève la croix du Christ, pour délibérer entre eux sur les intérêts spirituels du peuple catholique.

Lorsque Taugiiste cortège est parvenu au bras droit de la croix de la basilique où se trouve la chapelle de Procès et Martinien, les gardiens de Pierre dans la prison Mamertine, chacun des Pères, après s'être agenouillé devant le Saint-Sacrement exposé sur l'autel papal, vient occuper, sur les bancs de l'amphithéâtre disposé des deux côtés de la chapelle , la place à laquelle lui donne droit son rang : le Pape se place au fond sur une estrade.

La messe solennelle célébrée, le sermon prononcé par M^ Passavalli, Pie IX se lève et, debout au-dessus des évêques prosternés , il dit de sa voix, forte, pleine, harmonieuse : « Nous voici, Seigneur, Esprit-Saint, accablés par la multitude de nos péchés , mais réunis spécialement en ton nom : sois avec nous et daigne descendre dans nos cœurs. Enseigne-nous ce que nous devons faire, où nous devons aller, montre-nous ce que nous devons accomplir pour que , aidés par toi, nous réussissions à te plaire en tout. Sois le salut et l'auteur de nos jugements, toi qui seul avec Dieu le Père et son Fils possèdes un nom glorieux. Ne permets pas que nous devenions des perturbateurs de la justice, toi qui aimes la suprême équité. Fais que notre ignorance ne nous précipite pas dans le mauvais sentier, que la faveur ne nous influence pas, que la considéra-

tion des personnes ou les présents ne nous corrompent pas. Fais que, confondus avec toi par le don de la grâce, nous observions la justice avec la modération de la piété (cum moderamine pietatis justitiam), afin que nos jugements ne s'écartent jamais des tiens, et que dans l'avenir en retour de nos bonnes actions, nous obtenions les récompenses éternelles. »

Après quoi commence la cérémonie de Tobédiencel Les cardinaux viennent baiser la main du Souverain Pontife , les archevêques et les évoques son genou droit, les abbés son pied droit. Alors le Pape, de son siège, prononce l'allocution d'ouverture. Il rappelle les maux du temps, maux arrivés à un tel point qu'il y aurait lieu de redouter la destruction de l'Eglise s'il était au pouvoir des machinations des hommes de l'anéantir; il exprime les sentiments d'amour qui inondent son cœur avec tant d'abondance qu'il lui est impossible de les contenir, or II nous semble voir, dit-il, présente en vous la famille tout entière du peuple catholique , nos très-chers enfants. Nous songeons à tant de témoignages d'amour^ è tant d'œuvres d'un zèle ardent, par lequel ils ont prouvé et continuent à prouver admirablement, sous votre impulsion, sous votre direction et à votre exemple, leur respect envers nous et ce Saint-Siège apostolique; et, à cette pensée , nous ne pouvons nous empêcher , en manifestant solennellement et publiquement dans votre réunion si considérable nos sentiments de gratitude pour tous ces enfants, de demander instamment à

Dieu que cette preuve de leur foi, beaucoup plus précieuse que Tor, trouve louange, gloire et honneur à l'avènement de Jésus-Christ. »

A mesure que le Saint-Père avance dans son discours, l'exaltation de son accent augmente. Au moment où il place les personnes , les délibérations , les travaux sous la protection « de la Mère du bel amour, de la science et de la sainte espérance, reine et protectrice de l'Eglise » , il se dresse, soulevé par l'enthousiasme, et élève les bras au ciel. Electrisée par ce mouvement, toute l'assemblée se lève avec lui en proie à la plus vive émotion.

A la suite de cette scène saisissante, le secrétaire du concile monte à l'ambon, donne lecture du décret pontifical qui ordonne la convocation d'un concile œcuménique, et demande aux Pères s'ils l'approuvent. Les cardinaux et les Pères assis , leurs mitres sur la tête, répondent à haute voix : Placet. Les abbés et ceux dont le droit de vote n'est dû qu'à un privilège , se lèvent et, la tête découverte , après une génuflexion vers le Pape, répondent également : Placet, La nouvelle session est fixée au 6 janvier, jour de l'Epiphanie. Le vingtième concile œcuménique de TEglise catholique, dit concile du Vatican, est commencé. Voltaire avait cru qu'il n'y en aurait plus après celui de Trente (1).

(1) « On croit qu'il n'y aura désormais pas plus de conciles généraux qu'il n'y aura d'États généraux en France et en Espagne. » Voltaire, Dictionnaire philosophique, v» Conciles et Droit canonique.

Pie IX avait longtemps débattu dans son esprit le projet d'un concile œcuménique, sans communiquer à personne Tobjet de ses méditations. Le 6 décembre 1864 seulement, à la suite d'une séance de la congrégation des Rites, il en entretint quelques cardinaux sous le plus haut secret, et il demanda à chacun son avis par écrit (1). Sur quinze cardinaux, treize se prononcèrent pour Taffirmative, deux pour la négative, et, sur ces deux, l'un déclarait subordonner sa propre opinion au jugement définitif du Pape. Décidé par cette approbation. Pie IX institua le 1" mars 1868 une commission préparatoire et directrice composée des cardinaux Patrizi, Reisach, Pannebianco, Rizzarri, Caterini et plus tard Capalti et de Luca. Par ordre de cette commission, une. lettre fut adressée, le 10 avril, à trentecinq évêques latins pour les consulter également sous le sceau du secret, non sur l'opportunité de la convocation du concile, mais sur les matières qu'il serait expédient d'y aborder. En mai 1866, les préparatifs furent suspendus par la guerre entre la Prusse et l'Autriche. Ils furent repris au milieu de 1867. En juin de cette année, les fêtes du centenaire de saint Pierre ayant attiré à Rome cinq cents évoques, Pie IX saisit cette occasion pour annoncer.

(1) Voir sur tous ces détails : Storia del Concilio œcumenico FiaticanOy da Eugenio Cecconi, tom. !•. Antecedenti del Concilio,

dans une allocution prononcée le 26 juin en consistoire public, « le dessein, depuis longtemps agité dans son esprit, de réunir, aussitôt qu'il en trouverait l'opportunité vivement désirée, un sacré concile œcuménique et général de tous les évêques du monde catholique, où seront recherchés, avec Taide de Dieu , dans l'union des conseils et des sollicitudes, les remèdes nécessaires aux maux qui affligent l'Église ».

Les évêques répondirent, le 1*' juillet, par une adresse dans laquelle ils exprimaient « la joie extrême de leurs âmes d'avoir appris le profond dessein que le Pape avait médité, de réunir un concile, le plus grand remède que l'on puisse employer, disait Paul III, dans les plus grands périls de la république chrétienne ». De ce moment, les travaux préparatoires redoublèrent d'activité. Le cardinal Caterini remit aux évêques présents un questionnaire qui appelait leur attention sur un certain nombre de points graves de la doctrine et de la discipline ecclésiastique. On leur demandait notamment leur avis sur les remèdes à apporter aux maux causés par le mariage civil et par les mariages mixtes ; sur les moyens de conjurer les efl'ets de la législation qui soumet les classes des enfants du peuple et les établissements destinés à l'éducation supérieure littéraire et scientifique de la jeunesse.au plein arbitre de l'autorité civile, au bon plaisir des souverains et au courant des opinions du siècle; sur les remèdes à apporter aux maux qui dérivent du service domestique prêté aux familles catholi-

ques par des personnes non baptisées ou appartenant à des sectes proscrites ou hérétiques. Les investigations des prélats étaient spécialement appelées sur la manière dont on appliquait les décrets du concile de Trente sur la suspension ex informata consdentia, sur la collation des grades par le con cours, sur la police des cimetières, sur les moyens de purger les prédications de tout esprit de nouveauté, de fortifier dans le clergé la connaissance de la saine théologie et du droit canonique, d*astreindre les clercs à prêter constamment service à leurs diocèses et obéissance et révérence à leurs évêques. A Tégard des congrégations religieuses, on demandait s'il ne convenait pas mieux d'aider les congrégations déjà approuvées par le Saint- Siège à s'accroître et à prospérer, plutôt que d'en autoriser de nouvelles ayant le même but.

Six commissions furent instituées : une commission théologique, une commission disciplinaire, une commission des réguliers, une commission des missions et affaires orientales , une commission politico-ecclésiastique , une commission du cérémonial , présidées par les cardinaux Luigi Bilio , Caterini, Bizzarri, fiarnabô, Reisach, Patrizi.

Ces commissions eurent pour tâche de résoudre toutes les difficultés que soulevait la réunion de tant d'évêques, de préparer un règlement, de prendre les mesures d'ordre pour la marche régulière du concile , de trancher les questions d'admissibilité aux délibérations et de préséance, de rédiger les projets de décret ou schéma à soumettre

à rassemblée. Pour faciliter et aider les travaux, on adjoignit à chacune de ces commissions, sous le nom de consulteurs, des théologiens soit italiens, soit étrangers, les Français au nombre de cinq (1).

Le 29 juin 1868, jour de la fête de saint Pierre, au moment où les fidèles se rendent dans la basilique pour assister à la messe pontificale, le doyen des protonotaires apostoliques monte sur une chaire dressée à gauche de la grande porte d'entrée et donne lecture de la bulle d'indiction par laquelle « Pie , évêque de l'Eglise catholique , s'appuyant sur l'autorité du Dieu tout-puissant et des bienheureux apôtres Pierre et Paul, qu'il exerce sur la terre , de l'avis et avec l'assentiment de ses frères les cardinaux de la sainte Eglise romaine, ordonne aux patriarches, archevêques, évêques, ainsi qu'aux abbés et à tous les autres appelés par droit et privilège à siéger dans les conciles, sous les peines portées par le droit et la coutume contre ceux qui ne se rendraient pas à cet appel , d'être présents à Rome en personne, à moins qu'ils ne soient retenus par quelque légitime empêchement, le 8 décembre 1869, jour de l'Immaculée-Conception de la Vierge Marie. »

« Une affreuse tempête ébranle la société chrétienne, de son côté la société civile souffre des maux immenses. L'Église et sa doctrine salutaire, sa

(1) Charles Gay, chanoine de Poitiers; Sauvé, chanoine de Laral; Freppel, doyen de Sainte-Geneviève, professeur d'éloquence sacrée à la faculté de théologie de Paris ; Chesnel , vicaire général de Quimper; Qibert, vicaire général de Moulins.

puissance vénérable et la suprême autorité du Siège apostolique sont attaquées, foulées aux pieds ; les choses saintes sont vouées au mépris ; les biens ecclésiastiques dilapidés; les pontifes, les prêtres les plus vénérables , les hommes les plus chrétiens sont soumis à tous les genres d*avanies ; les communautés religieuses sont à peu près anéanties (1) ; les livres les plus impies, les journaux les plus corrupteurs sont disséminés de toutes parts; partout et sous toutes les formes les sectes les plus pernicieuses vont se multipliant; on arrache des mains du prêtre l'enseignement de la malheureuse jeunesse, pour la confier à des maîtres d'iniquité et d'erreur. De là, cette irruption d'impiété, cette corruption des mœurs , cette licence effrénée , cette funeste contagion de toutes les opinions perverses , de tous les vices, de tous les crimes, cette violation des lois humaines et divines qui se sont partout propagées, à ce point que non-seulement notre très-sainte religion, mais la société humaine ellemême, sont plongées dans un inexprimable état de désordre et de souffrance. »

Dans de pareilles calamités, deux forces existent pour lutter contre le mal : le Pape et le concile.

« Pour que TÉglise procédât toujours avec un ordre et une rectitude infaillibles , le divin Sauveur a choisi le seul Pierre entre tous et l'a constitué prince des Apôtres, son vicaire sur la terre, le chef, le fondement, le centre de l'Église, pour que,

(1) Pas en France, où elles sont plus nombreuses qu'avant la Révolution.

i2 LE CONCILE DU VATICAN.

dans la souveraine plénitude de raulorité, de la puissance et de la juridiction, il pût, à ce haut degré de rang et d'honneur, paître les agneaux et les brebis, confirmer ses frères, gouverner la société chrétienne, être le gardien des portes du ciel, régler et définir, dans des arrêts ratifiés par la justice éternelle, tout ce qui doit être lié et délié sur la terre, sa sentence devant rester dans toute sa force même au ciel. Le pouvoir de Pierre, sa juridiction,^ sa primauté, gardent toute leur vigueur et toute leur plénitude dans la personne des pontifes romains ses successeurs. »

Cependant, « aux époques de grande perturbation, quand des calamités de tous genres fondent sur rÉglisô et sur les peuples, les pontifes n'ont jamais négligé de convoquer des conciles. Dans ces assemblées saintes, ils concertent leurs conseils, unissent leurs efforts avec ceux des évêques de tout Tunivers catholique, que le Saint-Esprit a établis eux aussi pc^ur régir l'Église de Dieu. »

« Pour notre part, avec le secours de Dieu et dès les premiers jours de notre souverain pontificat, nous avons sans cesse élevé la voix, nous avons constamment défendu la cause de Dieu et de la sainte Église , nous avons énergiquement combattu pour le maintien des droits de ce Siège apostolique , de la justice et de la vérité. Nous avons condamné les erreurs et les fausses doctrines, proscrit les sectes impies. Aujourd'hui nous avons jugé opportun de réunir en concile général tous nos vénérables frères, les évêques de l'univers catholique,

L*OUVERTURE DU CONCILE. i3

qui ont été appelés à entrer en partage de notre sollicitude. Le concile examinera donc avec le plus grand soin et déterminera ce qu'il convient de faire, en ces temps si calamiteux, pour la plus grande gloire de Dieu, pour l'intégrité de la foi, pour la splendeur du culte, pour le salut éternel des hommes , pour la discipline et la solide instruction du clergé régulier et séculier, pour l'observance des lois ecclésiastiques, pour la réforme des ïnœurs, pour Téducation chrétienne de la jeunesse, pour la paix générale et la concorde universelle. » Il devra « réprimer tout vice et repousser toute erreur, afin que notre auguste religion et sa doctrine salutaire reprennent partout une vigueur nouvelle, qu'elles se propagent de jour en jour, qu'elles reconquièrent leur légitime empire, et qu'ainsi la piété, l'honnêteté, la probité, la justice, la charité et toutes les vertus refleurissent pour le salut du monde. Non-seulement, eu effet, la puissante influence de l'Eglise et de sa doctrine a pour objet le salut éternel des hommes, mais aussi, et personne ne le niera, le bonheur temporel des peuples, leur véritable prospérité , le maintien de la paix et de l'ordre , le progrès et même la solidité des sciences humaines » .

Nulle convocation n'était adressée aux princes laïques. « Nous voulons croire, disait la bulle sans même s'adresser à eux, que les souverains et les chefs des peuples , particulièrement les princes catholiques, reconnaissant de plus en plus avec quelle abondance tous les biens découlent de l'Église sur

la société humaine et sachant que cette Église est la vraie base des empires et des royaumes , loin de s'opposer à ce que nos vénérables frères les évêques et les personnes ci-dessus mentionnées se mettent en devoir de venir au concile, se plairont au contraire à les aider, à les favoriser, et qu'ils coopéreront de tout leur pouvoir comme il sied à des princes catholiques , pour la plus grande gloire de Dieu, à l'avantage de cette assemblée. »

La bulle se termine en ordonnant que, deux mois après la promulgation opérée par la publication et Taf fichage à Rome, chacun de ceux qui sont mentionnés dans cette lettre, soient liés et obligés comme si elle leur avait été lue et notifiée à euxmêmes en personne.

Après cette lecture publique , deux huissiers affichent deux exemplaires de la bulle aux colonnes du portique. La même cérémonie s'accomplit aux basiliques de Saint-Jean-de-Latran et de Sainte-Marie- Majeure. De plus, l'affichage est fait au Monte- Citorio , à la Chancellerie apostolique , au cliamp de Flore et aux autres lieux d'usage. Cette bulle d'indiction , adressée aux évêques catholiques , est complétée par un appel aux évêques schismatiques du rite oriental (8 septembre 1868) et par une lettre paternelle aux protestants et aux autres acatolici (13 septembre).

Tout est digne d'attention dans ce document mémorable.

Les premiers conciles œcuméniques ont été convoqués par les empereurs ; celui de Nicée le fut par Constantin ; le premier de Constantinople par Théodose le Grand; celui d'Éphèse par Théodose le Jeune. A quelques exceptions près, cette pratique a duré pendant tout le temps que les conciles œcuméniques ont été célébrés en Orient, c'est-à-dire jusqu'au huitième concile général (le quatrième de Constantinople) , tenu en l'an 869-871 .

Le monde catholique s'étant divisé en plusieurs États indépendants, il devint impossible à aucun prince de convoquer seul un concile œcuménique. Ce fut alors que les papes, depuis le premier de Latran (1123), prirent l'habitude de convoquer euxmêmes. Mais on ne pput citer qu'un seul exemple, et encore douteux , qu'ils se soient hasardés de le faire sans avoir préalablement requis et reçu l'assentiment des princes, et surtout sans les inviter dans leur bulle dlndiction à y intervenir personnellement, ou du moins à s'y faire représenter par des ambassadeurs et à y envoyer les évêques de leurs États.

Pour ne parler que du dernier concile, celui de Trente, la réunion, loin d'avoir été arrêtée en dehors des princes , avait été en quelque sorte imposée par

eux aux papes, après de longues et pénibles négociations souvent interrompues et toujours reprises. On le sait, le concile se divisa en trois parties. La première, sous Paul III, du 13 décembre 1548 au 14 septembre 1849; la deuxième, sous Jules III, du 31 mai 1581 au 28 avril 1552; la troisième, sous Pie IV, du 18 janvier 1562 au 3 décembre 1563. Toutes ces convocations furent sollicitées par les princes. La papauté pendant longtemps, au dire de Pallavicini (1), confirmé par les historiens du temps, abhorra cette idée (2). Charles-Quint, impatienté de cette résistance, écrivit aux cardinaux afin que, sur le refus du Pape , ils fissent eux-mêmes la convocation. La dernière réunion fut en quelque sorte arrachée par la menace d'un synode national faite par Je roi de France dans l'assemblée de Fontainebleau (août 1560).

Toutes les bulles d*indiction constatent que les princes ont été consultés et qu'ils approuvent (3).

(1) Storia del Conc. Trid.y Intr., livre III. — Du Bellay, Mémoires, livre IV.

(2) Pallav., livre II.

(3) Bulle de Paul III (20 mai 1542) : « Exquisitisque principum sententiis quorum nobis videbatur utilis in primis et opportuna ad hanc rem consensio. Cum. eos tune non alienos ab hoc sancto opère invenissemus ... œcumenicum concilium ... indiximus. »

Bulle de Jules III (13 novembre 1550) : « Cum ad tollenda religionis uostrœ dissidia, quse in Germania lungo tempore non sine christiani orbis perturbatione et scandalo viguerunt sicuti etiam carissimus in Christo filius noster Carolus Romanorum imperator semper Augustus nobis per suas litteras et nuntios significari fecit, ut sacrum œcumenicum et générale concilium per felicis recordationis Paulum papam tertium praedecessorem nostrum indictum ... ad civitatem Tridentinam reducatur... »

Bulle de Pie IV (28 novembre 1560) : « Sanctis etiam concilii

Les Papes subordonnèrent la tenue du concile à ce que les princes et notamment le roi de France y viendraient (1), soit par eux-mêmes, soit par leurs ambassadeurs. L'empereur avait promis d'être présent en personne. Aussi toutes les bulles d'indictiou contiennent-elles une invitation formelle aux princes en même temps qu'une convocation pour les prélats. « Nous prions et supplions, dit Paul III, par les entrailles de la miséricorde de Dieu et de Notre-Seîgneur Jésus-Christ, l'empereur, le roi très-chrétien et avec eux tous les autres rois , ducs et princes dont la présence au concile sera plus salutaire que jamais, de vouloir y intervenir en personne; et si jamais, ce que nous ne voudrions pas, ils étaient empêchés de s'y rendre , nous les prions et supplions également d'envoyer au moins , en qualité d'ambassadeurs , des hommes graves qui , avec prudence et dignité , puissent représenter leur personne (2). »

nostri certioribus carissimis in Christo filiis nostris Ferdînando Romanorum imperatore electo et aliis regibus et principibus quos quidem.,. paratissimos ad ipsius concilii celebrationem invenimus. »

(1) Pallav., L IIL

(2) « Supra autem dictos imperatorem , regemque christianîssimum nec non cœteros reges, duces, principes, quorum prsesentia hoc quidem tempore... futura est salutaris, rogantes atque obsecrantes per viscera misericordise Dei et Domini nostri Jesu Chris ti, ut ipsimet ad sacri concilii celebrationem veniant. Sin autem (id qnod nollemus accedere) ipsi non poterunt, at graves saltem viros legatos mittant, qui personam principis sui quisque et cum prudentia et cum dignitate possint in concilio referre. »

Pie IV parle de même : « Carissimos vero in Christo filios nostros Romanorum Imperatorem electum cœterosque reges et principes quos optandum sœpe esset concilio interesse posse, horta-

Il importe beaucoup, d'après Benoît XIV, que les princes relèvent Féclat des conciles par leur présence ou par celle de leurs ambassadeurs (1). Palla vicini , après avoir raconté avec complaisance les cérémonies de la troisième ouverture , ajoute : « Il semble que la scène sur laquelle se passaient de si belles choses n'avait pas la splendeur nécessaire tant que les représentants des rois n'y figuraient pas (2). Ces représentants y vinrent; on en compta jusqu'à seize. Aussi l'éloquent évêque de Nazianze, Raggazzoni, dans le sermon qu'il prononça lors de la dernière session , s'écriait avec orgueil : « De toutes les parties du monde où l'on croit à la vérité de la religion catholique, nous sont venus non-seulement des évêques, mais des ambassadeurs; et, quels hommes ! Si nous considérons la doctrine , très-érudits; si l'expérience, très-habiles; si l'intelligence, très-perspicaces ; si la piété, très-religieux; si la vie, très-purs. »

Dans la petite ville de Trente , l'arrivée d'un de ces ambassadeurs était un grave événement. Le secrétaire du concile et un commissaire s'avançaient à sa rencontre jusqu'au premier mille. En dehors des murs , il trouvait les serviteurs des légats , presque tous les prélats, les ambassadeurs déjà arrivés avec lesquels n'existait aucune question de prémur et rogamus ut si ipsi intéresse concilio non potiierint oratores suos prudentes, graves et pios viros utique mittant, qui ipsorum nomine illi intersint. »

(1) « Ut principes sua vel legatorum prsesentia œcumenica concilia cohonestent. » De syn, diœces,, lib. III, cap. ix, no 1, 2.

(2) Lib. XV.

séance : tous raccompagnaient à sa demeure en lui laissant la place d'honneur.

Dans la première partie du concile , François I" (juillet 1846) envoya Claude d'Urfé, Jacques de Ligneris et Pierre Danës , depuis évêque de Lavaur. Danës est réputé avoir fait le discours le mieux écrit. Un de ses mots est devenu historique : au milieu d'une harangue de Tévêque de Verdun, Nicolas Psaume , contre les abus de la cour de Rome , un évêque romain s'écria avec mépris : Gallus cantati le coq chante. Utinam ad cantum ejus Galli excitaretur Pétries et fier et amare (1) ! Plût à Dieu qu'au chant de ce coq Pierre se repentît et pleurât amèrement! riposta Danès.

Dans la deuxième partie du concile , Henri II , en lutte avec Jules III à cause du duc de Parme, députa Amyot, alors abbé de Bellozane (août 1S81), pour lire des lettres qui « étaient une complainte.de ce qu'il ne pouvait envoyer les évêques de son royaume à ce concile, pour la guerre qui injustement lui avait été menée , et une protestation à ce que le concile dont il se voit ainsi exclu malgré lui ne puisse être estimé, appelé ou réputé concile de toute l'Eglise catholique, et que ni Sa Majesté, ni les docteurs et les prélats de l'Église gallicane ne s'estimeraient pas à l'avenir obligés de reconnaître un tel concile, ni de se soumettre à ses décrets (2) » .

(1) Paleotto, Acia sessionis vu.

(2) Lettre de Jacques Amyot à M. de Morvillier, maître des requêtes.

Dans la troisième partie du concile, Charles IX, sur la désignation de Michel de THospital (1562), manda Louis de Saint-Gelais , sieur de Lanssac, Arnaud du Ferrier, président au parlement de Paris, Guy du Faur de Pibrac, du parlement de Toulouse. On a conservé de Lanssac aussi un mot historique; c'est lui qui a dit dans une de ses dépêches : « Notre Sainteté envoyé le Saint-Esprit en valise de Rome ici (1). » Aux ambassadeurs vint s'adjoindre le cardinal de Lorraine à partir du 13 novembre 1862.

L'office des ambassadeurs des princes était double. Ils étaient, en premier lieu, les représentants, les interprètes du roi; ils communiquaient ses lettres aux Pères ou ils exposaient ses vœux dans des harangues, orationes, d'où leuf nom à'oraiores, orateurs. En second lieu, ils étaient le centre autour duquel devaient se grouper les évêques. Il est. formellement enjoint par le roi aux évêques français « de s'assembler chaque fois que l'ambassadeur le requerrait pour adviser aux choses qui s'offriront, qu'il y aura à proposer audit concile, ou à négocier en particulier », afin que, « toutes duretés, obstinations et passions oubliées » le pouvoir spirituel et le pouvoir laïque pussent exprimer d'accord et d'une même voix les mêmes vœux dans l'assemblée théologique.

Si l'on en croit Manrique, évêque. d'Orense (2), l'ambassadeur d'Espagne, don Francisco de Tolède,

(1) A M. de risle, ambassadeur à Rome, 19 mai 1562.

(2) Lettre du 20 janvier 1552 à l'évêque d'Arras.

ne se gênait guère avec ses évêques : « Il nous mande à son logis quand il lui plaît, et il veut que nous raccompagnions partout où il a dessein d*aller à pied. Il marche le premier et les prélats demeurent derrière lui , mêlés parmi ses pages et ses valets. » Dans le journal du Vénitien Milledonne, il est raconté à la date du 12 janvier 1863 que lambassadeur de France, ayant appris qu'il se traitait parmi les prélats français de faire quelque opposition à ses demandes, les a tous réunis, leur enjoignant de ne pas aller à rencontre des intentions de leur souverain.

A la fin des délibérations , bien que fra Paolo ait soutenu le contraire , on- recueillit la signature des ambassadeurs présents, mais séparément de celles des Itères , suivant le rang accordé par Tusage à chacun d'eux. Les ambassadeurs français ne signèrent pas, parce qu'ils s'étaient retirés, et les ambassadeurs espagnols , parce que le comte de Lune ne voulut pas souscrire autrement que sous cette forme conditionnelle : « sous la réserve de l'assentiment du roi Philippe (1). »

Cette intervention des princes s'expliquait par plusieurs motifs. £n premier lieu sans leur assentiment la réunion d'un concile était impossible, puisque, d'une part, aucune bulle du Pape n'était exécutoire avant l'enregistrement au parlement, Vexequatur et la promulgation dans chaque diocèse, et que, d'autre part, aucun évêque ne pouvait sortir

(1) Theiner, Actn,

du royaume sans autorisation (1), sous peine d'être considéré comme un rebelle puni tout au moins par la saisie du temporel. Les princes étaient appelés en second lieu comme les défenseurs de rassemblée et afin que, témoins et approbateurs des décrets, ils punissent par des peines corporelles ceux qui ne les respecteraient pas ou qui les violeraient (2).

Ces motifs n'existent plus dans notre législation moderne. Mais il en est un troisième, toujours aussi actuel. Aux temps primitifs, dans les conciles de toute nature, à côté des évêques, de droit divin docteurs, législateurs et juges, seuls investis du vote décisif, à côté des prêtres pourvus de droit divin aussi de la voix consultative , siégeaient à titre purement facultatif des laïques , comme assistants et même comme consulteurs (3). Cette présence des laïques était une conséquence de leur intervention dans les élections ecclésiastiques. Lorsque les concordats transférèrent aux princes les privilèges des laïques, « le droit que tous les fidèles avaient au commencement ne se pouvant plus exercer en commun passa à la personne du Souverain sur qui les sujets se reposent du gouvernement de l'Etat dont l'Eglise est la plus noble partie (4) ». Dès lors, indépendamment de leurs autres' qualités , les princes intervinrent au concile comme représentants dans

(1) Thomassin, Discipl. de l'Eglise, 2« partie, livre III, ch. xli.

(2) Bellarmin, De Conciliis, lib. I, cap. xv.

(3) Cardinal de la Luzerne, Droit des évéqueSy p. 283, 588, 488, 513. Voir aussi Thomassin, Discipl. ecclés., 2® partie, liv. I!I, ch. Lvii. — Maret, Le Concile général, tome II, app. 1.

(4) Denis Talon, Réquisitoire du 26 décembre 1688.

l'Eglise du peuple chrétien (1). Ce titre leur restera tant que TÉglise ne géra pas radicalement séparée de l'État.

On délibéra longuement au Vatican avant de lancer la bulle d'indiction pour savoir si l'on se conformerait à ces précédents, et les résolutions ne furent pas toujours les mêmes. Ce ne fut pas la crainte du refus de Texequatur royal ou de la défense aux évêques de se rendre à Rome qui arrêta les conseillers du Pape. La nécessité de l'exequatur était éludée par la doctrine ultramontaine qui attache la promulgation des décisions pontificales à la lecture et à l'affichage aux portes des basiliques romaines , et les rend obligatoires dès qu'on en a eu connaissance d'une manière quelconque (2). La bulle d'indiction affirmait péremptoirement cette doctrine qui eût paru insupportable à Pithou. Quant à la nécessité imposée aux évêques d'obtenir l'autorisation de leurs gouvernements avant de se rendre à Rome, elle était encore écrite sur le papier, en réalité elle était comme tombée en désuétude. On ne pouvait pas non plus être influencé par l'espérance d'obtenir l'appui du pouvoir civil pour des décisions qu'on savait ne devoir pas toujours lui plaire. Ce qui arrêtait, c'était l'inconvénient de s'isoler tout à fait des gouvernements , de convertir des

(1) Tarquini, Juris e.ccles. publici., lib. II, cap. ii, no 18, VI, a : « Populi... cujus ii (principes laici) personam gérant. » — Icard, Prxlectiones juris CflW07iici, pars 1», sect. 1», 63 : « Plebs christiana cujus vicem ageret (princeps ssecularis). »

(2) Pierre de Marca, De concordia Sacei'dotii et ImpeiHi, lib. II, cap. XV, n° 2. — Suarez, De legibus, lib. IV, cap. xv.

froideurs en rupture , de rendre irrévocable la séparation et probable l'hostilité. Cependant, le 17 mai 1868, la congrégation directrice décida, avec l'approbation du Pape , qu'on se contenterait de communiquer aux princes catholiques une copie imprimée de la bulle au moment de sa publication et qu'on ne les inviterait pas. Au dernier moment, cette résolution parut bien risquée à ceux qui l'avaient prise , et , dans une nouvelle délibération à laquelle participa le secrétaire d'Etat cardinal Antonelli, elle fut rapportée. Informé de ce revirement inattendu, le Saint-Père ordonna que le sujet fût de nouveau mis en discussion en sa présence. Gela eut lieu dans la soirée du 28 juin 1868. Cette fois, après un long examen, on se rangea à un avis moyen. Dans la bulle, il ne serait fait aucune invitation explicite aux princes , mais on emploierait des termes qui rendraient leur intervention possible, s'il leur plaisait de le demander. L'absence d'invitation explicite serait motivée par les relations tendues qui existaient avec quelques puissances catholiques. La faculté laissée ouverte d'intervenir serait un témoignage que, même en ces temps de lutte et d'hostilité, le Saint-Siège ne repoussait pas l'entente avec le pouvoir civil. Ce fut avec cette signification qu'on ajouta au paragraphe de la bulle d'indiction les mots suivants : « Et studiosissime ^ uti decet catholicos principes^ iis cooperentur, quse in majorem Dei gloriarriy ejiisdemque concilii bonum cedere queant Qu'ils coopéreront de tout leur pouvoir, comme il sied à des princes catholiques, pour la plus grande

gloire de Dieu, à Tavantage de cette assemblée (1). » Convoquer en concile œcuménique les évêques de toutes les contrées catholiques, sans consulter, ni prévenir, ni inviter les princes dont les prélats dépendent, c'était rompre soi-même tous les liens encore conservés entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux. Le grand journaliste ultramoutain en convint aussitôt : « La bulle d'indiction du concile œcuménique n'appelle pas les souverains à siéger dans cette assemblée législative. L'omission est remarquée! Elle est, en effet, remarquable. Elle constate implicitement qu'il n'y a plus de couronnes catholiques , c'est-à-dire que l'ordre sur lequel la société a vécu durant plus de dix siècles a cessé d'exister. Ce qu'on appelle le moyen âge est terminé. Le 29 juin 1868, promulgation de la bulle jEtemi Patris, est la date de son extrême fin, de son dernier soupir. Une autre ère commence. L'Eglise et l'État sont séparés de fait, et tous deux le reconnaissent. L'Etat est laïque suivant l'expression de M. Guizot, libre suivant l'expression de M. de Cavour... C'en est fait, ce n'est pas un bien. L'État Ta voulu, non TÉglise. L'âme et le corps ne sont plus unis. Quant à la condition civile, l'Église est présentement une âme sans corps, et l'État, quant à la condition religieuse, un corps sans âme (2). »

Sans doute , la papauté ne prenait pas l'initiative de cette rupture commencée par la Révolution, mais elle la consommait avant l'heure. Et elle don-

(1) Cecconi, tom. I, libr. II, cap. i, art. 1.

(2) Louis Vkuillot, H juillet 1868.

nait à cet acte extrême une gravité considérable en indiquant que , pour elle , se séparer c'était se soustraire à des obligations et non renoncer à des droits. En effet, tandis que le concile de Trente n'avait été convoqué que pour réformer les mœurs des ministres de l'Eglise , extirper les hérésies qui étaient en religion, et, par là, apaiser les discordes qui existaient entre les princes chrétiens, Pie IX donnait au concile du Vatican un objet temporel aussi bien que spirituel : il ne s'agissait pas seulement d'assurer la pureté de la foi , l'intégrité de la discipline , mais aussi de corriger les principes pervers des sociétés civiles, d'examiner, de juger les problèmes les plus importants parmi ceux qui naissent du mouvement quotidien de la vie sociale , notamment le mariage civil, l'enseignement laïque, les constitutions modernes. La bulle le professe expressément : « Non-seulement la puissante influence de l'Église et de sa doctrine a pour objet le salut éternel des hommes , mais aussi , et personne ne le niera , le bonheur temporel des peuples , leur véritable prospérité, le maintien de la paix et de l'ordre , le progrès et même la solidité des sciences humaines (1). »

(1) u Nemo enim inficiari unquam poterit, catholicse Ëcclesiœ ejusque doctrinse vim non solum œternam hominum salutem spectare, verum etiam ppodesse temporali populorum bono, eorumque verse prosperitati, ordini ac tranquillitati, et humanarum quoque scientiarum progressai ac soliditati... »

La bulle d'indiction contient une doctrine non moins importante que Tacte de la rupture de fait entre TÉglise et TÉtat : la doctrine de Tinfaillibilité pontificale. Pie IX ne fait pas difficulté de reconnaître dans les évêques la mission donnée par le Saint-Esprit de régir l'Église de Dieu, il n'en affirme qu'avec plus de force la plénitude de l'autorité, puissance et juridiction souveraine de Pierre et de ses successeurs. Le Pape est « le vicaire de Jésus- Christ, le chef, fondement et centre de l'Eglise; il paît les agneaux et les brebis , confirme ses frères , gouverne toute l'Église , est le gardien des portes du ciel , l'arbitre de ce qui doit être lié et délié , sa sentence doit rester dans toute sa force , même au ciel (1) ». Tout cela ne revient-il pas à dire qu'il est infaillible? Afin qu'on ne doute pas de cette interprétation, le Pape signe avec la qualification infaillibiliste par excellence : Ego Pius catholicm

(1) « Ut autem ejusdem Ecclesiae regimen recte semper atque ex ordine procederet, et omnis christianus populus in una semper fide, doctrina et caritate et communione persisteret, tum semetipsum perpetuo affuturum usque ad consummationem sseculi promisit (setemi Patri unigenitus Filius), tum etiam ex omnibus unum selegit Petrum, quem Apostolorum Principem, suumque hic in terris vicarium, Ecclesiseque caput, fundamentum ac centrum constituit, ut cum ordinis et honoris gradu, tum prsecipuse plenissimseque auctoritatis, potestatis ac jurisdictionis amplitudine, pasceret agnos et oves, conârmaret fratres, universamque regeret Ecclesiam, et esset cœli janitor ac ligandorum solvendorumque arbitei^ mansura etiam in cœlis jiidiciorum suorum definitione, »

Ecclesiœ episcopus. n Moi, Pie évêque de TÉglise catholique. » Ce qui est synonyme de moi, évêque u)iiversel (1).

Le saint pape Grégoire avait proscrit le titre d'évêque universel comme superbe , profane , voire même plein de sacrilège et un préambule de la venue de r Antéchrist (2). « Si un seul est évêque universel, avait-il écrit à Eusèbe, il reste que vous ne soyez pas évêques (3). » Et cependant Eugène IV au concile de Florence avait souscrit : « Moi , Eugène, évêque de TEglise catholique. » Les ennemis de la papauté en avaient triomphé et avaient condamné Eugène par saint Grégoire (4). Les théologiens romains répondirent : Le mot « évêque universel » peut être pris en deux sens : veut-on dire par là que le Pape est le seul évêque des villes chrétiennes, de telle sorte que les autres évêques ne soient que ses vicaires, ce titre est vraiment profçme, sacrilège, anti-chrétien. Se borne-t-on à exprimer que le soin et la charge de TEglise universelle sont confiés au Pape, sans exclure de cette mission les évêques particuliers, le mot est irréprochable. Or, c'est au premier sens et non au deuxième que s'adressent les anathèmes de

(1) « Idem esse quoad sensum, episcopum Ecclesise universalis et episcopum universalem. » Bellarmin, De Romano pontif,, lib. II, cap. XXXI.

(2) Lib. IV, epist. xxxii, xxxiv, xxxvi.

(3) Lib. VII, epist. lxix ad Eusebium : « Si unus universalis est, restât ut vos Episcopi non estis. »

(4) Calvin {Institution, livre IV, ch. vu, n© 4) renouvelle ces attaques.

saint Grégoire (1). Toutefois, pour prévenir les fausses interprétations , Jules II et Léon X au concile de Latran s'étaient conformés à Tancien usage et n'avaient pas suivi l'exemple d'Eugène IV. La formule avait reparu dans les acclamations dont le cardinal de Lorraine prit l'initiative à la fin du concile de Trente (2) , et Pie IV l'avait employée pour signer la confirmation des décrets conciliaires. Toutefois , cela ne passa pas sans réclamations. « Par icelle conclusion, écrivait Du Ferrier l'ambassadeur de France, le Pape esl appelé évêque de l'Église universelle; nous y étant, eussions empêché cette qualité et dénomination, par laquelle on infère^nécessairement que le Pape est par-dessus le concile contre l'opinion de l'Église de France et de la Sorbonne de Paris (3). » L'expression avait conservé un mauvais renom parmi les Gallicans. Aussi Pie IX s'empresse-t-il de l'employer. Il signe : Èpiscopus Ecclesiœ catholicœy « Évêque universel ».

La partie de la bulle d'indiction relative à la séparation de fait de l'Église de l'État frappe les hommes politiques; les hommes d'Église sont beaucoup

(1) Bellarmin, ubi supra. — Antoine Hotman, Libertés de VÈglise gallicane, n* 37. — Ms' Ginoulhiac, Le Concile œcuménique, chap. u, n» 2.

(2) « Beatissimo Pio papœ et domino nostro, sanctse et universalis Eccle'sise pontifici, multi anni et seterna memoria I »

(3) 6 décembre 1563.

plus touchés de celle qui suppose TinfaillibiUté. Une double polémique s'engage aussitôt. Comment devons-nous accepter la rupture qu'on nous notifie? se demandent les jurisconsultes. Devons-nous admettre l'infaillibilité qu'on nous fait pressentir? se demandent les théologiens.

Essayons de nous rendre compte de cette double controverse.

La réponse que doit faire la société civile à la rupture de fait notifiée par le Pape , dépend de la théorie qu'on adopte sur les rapports de TÉglise et de l'État.

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