CHAPITRE V
DE LA BULLE d'iNDICTION A l' OUVERTURE DU CONCILE
Qui a commencé la discussion? — La Civîltà eattolîca du 6 février 1869. — Livre de Mg^ Deschamps (juin) et de M«' Maret (septembre). — Différence de Tattitude des pontificaux et des épiscopaux : M8>^ Pie et Me' Plantier ; Ms^ Ginoulhiac et MS' Darboy. — Caractère de M&f Darboy, sa mort. — Des catholiques allemands; Mg' Hefelé et l'Université de Tubingue; le professeur Dœllinger et TUniversité de Munich; adresse des catholiques de Coblentz; le Pape et le concile , par Janus ; lettre de Fulda des évéques allemands ; mandement de MS' Ketteler, évéque de Mayence. — Des Espagnols, des Italiens, des Anglais. — Des journaux religieux : manifeste du Correspondant (10 octobre). — De la discussion pendant
. cette première période : réponse de Dœllinger aux demandes du gouvernement bavarois; réfutation d'une erreur de fait de Mg' Deschamps. — Opinion du cardinal Antodelli et de Pie IX sur la polémique de la Civiltà. — Rupture du P. Hyacinthe Loysou (20 septembre). ~ Mgr Dupanloup ; son caractère ; ses observations et son avertissement à M. Louis Veuillot (11 novembre) — M. de Montalembert ; son caractère ; ses dispositions sur l'infaillibilité ; sa conduite après la rupture du P. Hyacinthe ; sa lettre au professeur Dœllinger. — De divers brefs de Pie IX. — De la constitution sur les censures latâB sententix (4 octobre) . — De la constitution sur la vacance du Saint-Siègô et sur la nomination du Pape pendant le concile (4 décembre). — De la constitution sur le règlement (27 novembre). — Résumé de' ce qui se passait au concile de Trente : le règlement fait par les Pères,, les admissions aux séances décidées par eux ainsi que la nomination des officiers ; des assemblée s de théologiens, comment on y discutait; des congrégations des Pères , comment on y engageait les discussions, des votes; de quelques séances orageuses; des sessions, leur cérémonial et le vote; de l'intervention de l'ambassadeur dans tous ces actes; de la part dans les discussions des questions de dogme et des questions de discipline; du droit
d'initiative , du legatis proponentibus et du canon de la 24» session. — Du règlement de Pie IX comparé à ce précédent : de l'admission au concile et de la nomination des officiers; des théologiens; des congrégations; des sessions; de la part dans les discussions du dogme et de la discipline; du droit d'initiative; du secret conciliaire; des congés. — De la situation diplomatique : le cardinal Antonelli, son caractère; ses entretiens avec MM. de Sartiges et de Banneville; proposition du prince de Hohenlohe , ministre de Bavière (avril 1869) ; réponse de M. de Beust (15 mai) ; conseils de M. d'Arnim (14 mai) ; réponse de M. de Bismarck (26 mai); réponse de la Belgique, de lltalie, de TEspagne, du Portugal ; dépêche du prince de La Tour d'Auvergne (19 octobre) ; ce qu'il en faut penser ; conduite du gouvernement impérial à l'égard des évéques ; paroles de l'empereur Napoléon à l'ouverture de la session législative (29 novembre). — Explications du cardinal Antonelli sur la constitution des censures latœ sententise. — Abandon des schéma de la commission politico-çcclésiastique. — Résumé de la situation de l'Eglise et des gouvernements à l'ouverture du concile; pourquoi Pie IX a affirmé l'infaillibilité sans en proposer lui-même la définition.
Qui a commencé? On en a disputé et on en disputera encore. La Civiltà Cattolica, dans plusieurs articles et notamment dans un du 6 février 1869, disait : « Presque partout se trouve répandue la conviction que le futur concile sera très-court, comme par exemple celui de Chalcédoine, car on sent combien il est difficile , dans les circonstances présentes , do le maintenir assemblé pendant longtemps. Avant tout, on attend des évêques qu'ils se montrent unis dans les questions principales, en sorte que la minorité ne puisse pas faire une longue opposition malgré son éloquence.. Les catholiques espèrent que le concile œcuménique proclamera les doctrines du Syllabus en énonçant, au moyen de
forinuleii affirmatives et avec les développements nécessaires, les propositions qui y sont émises sous forme négative. Us accueilleront avec joie la proclamation de rinfaillibilité dogmatique du Pape. Personne ne trouve étonnant que, par un sentiment d'auguste réserve, Pie IX ne veuille pas prendre lui-même l'initiative d'une proposition qui semble se rapporter à lui indirectement; mais l'on espère que la manifestation unanime du Saint-Esprit par la bouche des Pères du concile œcuménique établira ce dogme par acclamation. Enfin, un grand nombre de catholiques émettent le vœu que le prochain concile ferme pour ainsi dire le cycle des hommages rendus par l'Église à la Vierge , en promulguant le dogme de sa glorieuse assomption. »
Voilà Tagresseur, dit-on. Non, car déjà à cette époque les deux volumes gallicans de M^ Maret, évêque de Sura, étaient en préparation très-avancée, et Ton ne saurait soutenir qu'ils aient été suscités par la provocation de la Civiltà. C'est la force des choses qui a prononcé le premier mot et à son appel chacun s'est lancé dans l'arène. A ce moment, les deux chefs d'attaque des deux côtés furent M^^ Deschamps, archevêque de Malines, «t M^"^ Maret, évêque in partibus de Sura, doyen en Sorbonne.
M^^ Deschamps, frère de l'ancien ministre helge , avait été parmi les catholiques qui luttèrent pour l'indépendance de la -Belgique. Entré d'abord dans le clergé séculier, il s'affilia ensuite à l'ordre de Saint - Alphonse de Liguori, les rédemptoristes.
Simple religieux, il se créa une brillante réputation de prédicateur et de controversiste. En 1865, le Pape le nomma évêque de Namur et presque aussitôt après, en 1867, archevêque de Malines et primat de Belgique. Il avait fait de ce poste élevé une chaire de propagande en faveur des doctrines romaines. Dès que la thèse do l'infaillibilité fut soulevée, il se jeta en avant et prit sa défense. Dans un petit volume spécialement destiné aux gens du monde (juin 1869), il essaie de les convertir à l'infaillibilité et à la nécessité de la définir. Il les rassure : il ne s'agit ni d'une infaillibilité qui produit ou qui orée, comme le suppose l'ignorance d'une foule de gens d'esprit, mais d'une infaillibilité qui garde le dépôt de la révélation ; non d'une déification de la personne du Pape et de tous ses actes, mais de l'autorité accordée à son enseignement officiel et public. Si le concile décrète une telle infaillibilité, il n'inventera pas un nouveau dogme, il définira dogmatiquement une croyance aussi ancienne et aussi catholique que l'Église elle-même. Mê^ Deschamps s'efforce de démontrer qu'en effet cette infaillibilité est une vérité certaine , appuyée sur la révélation ou contenue dans la parole de Dieu écrite ou traditionnelle, liée inséparablement à des vérités de foi , à des dogmes certains, et sans laquelle la conduite publique de l'Eglise serait inconciliable avec les promesses de Jésus-Christ ; une vérité vérifiée par l'expérience , puisqu'il a été impossible de découvrir un seul acte doctrinal ex cathedrâ des souverains pontifes qui soit entaché d'er-
reur; une vérité si essentiellement catholique que le petit nombre de ceux qui l'ont contestée, Vont confessée en la contestant. Parmi les nombreuses preuves plus ou moins connues que l'archevêque invoque à l'appui de sa thèse , il en est une , vraiment imprévue, qui produisit un grand effet : c'est une lettre des évêques gallicans, réunis en 1625, aux autres évêqùes du royaume dans laquelle il est dit : « Que notre Saint-Père le Pape est chef visible de l'Église universelle, vicaire de Dieu en terre, évêque des évêques et patriarches, auquel l'apostolat et l'épiscopat ont eu commencement et sur lequel Jésus- Christ a fondé son Église en lui baillant les clefs du ciel avec l'infaillibilité de la foi. » Le prélat belge ne comprend pas qu'on puisse méconnaître la nécessité d'une définition. Le concile de 1869 est le premier qui se rassemblera depuis que l'opinion gallicane, qui est loin d'être celle de l'Église de France, s'est affirmée dans la déclaration de 1682, de manière à former un corps de doctrine. Le corps de doctrine n'est déjà plus sans doute qu'une ombre et qu'un nuage; mais n'est-ce pas justement parce que ce nuage dérobe encore en partie , aux yeux de plusieurs, la splendeur de l'unité catholique, que le concile jugera très-opportun dé le dissiper afin qu'il n'y ait vraiment plus qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur, et erit unum ovile et umis pastor?
W^ Maret , ami et disciple de M»' Sibour et du Père Lacordaire, avait toujours été du nomibre de ces prêtres éclairés qui ne voient aucune incom*
patibilité entre TÉglise et notre société. Sa surdité ayant donné à Rome un prétexte do ne pas agréer sa nomination épiscopaie, il avait été placé avec une très-haute considération au chapitre de Saint- Denis et à la tête de la Faculté de théologie. Son livre reprend la controverse gallicane au point où Favait laissée le cardinal de la Luzerne, dans sa réponse au cardinal Orsi , et la poursuit avec un remarquable talent, sur un ton vraiment épiscopal, tout respectueux pour les opinions adverses (septembre). Contre le dernier champion des doctrines romaines, Muzzarelli, il s'efforce d'établir que l'infaillibilité telle que renseigne l'école romaine ne résulte ni des textes combinés et rapprochés les uns des autres , ni de la tradition et de la vie générale de l'Église. Paroles deTEvangile, écrits des docteurs, actes des Papes, décisions des conciles, il remue et scrute tout; il a l'art d'être intéressant sur un sujet rebattu, et de donner aux arguments les plus surannés une apparence de nouveauté par l'agrément , la force et la clarté avec lesquels il les présente. Surtout il fait de son mieux pour se montrer conciliant : il ne nie pas absolument l'infaillibilité pontificale, comme Bossuet il admet que le Pape en dispose , de droit divin , en ce sens qu'il peut toujours i'assurer à ses décisions en consultant TÉglise ou le corps des évêques, mais il conteste qu'elle puisse exister en dehors de ce concours manifeste ou tacite. Une définition dogmatique qui attribuerait l'infaillibilité doctrinale au Pape seul , sans le concours obligatoire de l'épiscopat, transformerait une
monarchie tempérée efficacement d'aristocratie en une monarchie pure, indivisible, absolue, consultative, et à la place de l'ancienne Église de nos pères créerait une Eglise nouvelle. On ne pourrait plus identifier et confondre deux institutions aussi distinctes sans blesser la raison, sans injurier le sens commun. Ce dogme nouveau bouleverserait le catholicisme sans être d'aucun secours à sa défense, loin de là, il deviendrait un nouveau ferment de défiance et de haine contre lui. Quel homme d'Etat, quel souverain pourraient voir sans effroi , au faîte de l'Eglise catholique, un homme qui dispose des consciences, affranchi de tout contrôle, et pouvant, sans être arrêté par aucilne barrière, s'abandonner aux abus, aux erreurs, aux excès de l'omnipotence? Au lieu de courir après des nouveautés dangereuses, combien il serait plus sage de renouveler une antique loi, tombée à tort dans l'oubli : le concile de Constance , dans sa trente-neuvième session , après la réunion des obédiences séparées et l'élection de Martin V, c'est-à-dire lorsqu'il était de l'aveu universel incontestablement œcuménique, a' prescrit par le canon Frequens la décennalité des conciles œcuméniques. La fréquente tenue des conciles généraux lui avait paru la meilleure culture du champ de Dieu ; « elle extirpe les ronces , les épines et les chardons des hérésies, des erreurs et des schismes; elle corrige les abus , elle réforme les choses défectueuses, et elle fait parvenir la vigne du Seigneur à la maturité d'une plus riche abondance. » Pourquoi , au lieu dé s'obstiner à une définition témé-
raire et certainement inutile , ne pas remettre en vigueur cette salutaire prescription? Ainsi la cohésion de rÉglise s'accroîtrait ainsi que sa force, et la coopération régulière de Tépiscopat et de son chef, dans des concile^ décennaux, serait le plus magnifique spectacle d'autorité et de liberté qui jamais ait été donné à l'admiration des hommes. Le vœu de la périodicité conciliaire , par lequel M^ Marét termine son livre, avait été déjà formulé à Trente par plusieurs évêques (1).
La mêlée s'engagea autour de ces deux ouvrages. Un grand nombre d'évêques , des personnages considérables comme M^ Donnet cardinal-archevêque de Bordeaux , Mr de Bonnèchose cardinal-archevêque de Rouen , restèrent dans une réserve digne et dans leurs mandements et allocutions ne sortirent pas des généralités ; d'autres plus résolus se rangèrent d'un côté ou de l'autre : les ultramontains tels que M^ Plantier évêque de Nîmes, M»' Pie évêque de Poitiers , M^^ Latour d'Auvergne archevêque de Bourges , avec l'accent des victorieux ; les gallicans tels que M^"^ Darboy archevêque de Paris, M^ Ginoulhiac évêque de Grenoble, M^^' Place évêque de Marseille, M^"^ David évêque de Saint-Brieuc, avec la circonspection de la faiblesse.
M^"^ Pie , dans une instruction pastorale (24 mai) et dans une homélie (28 septembre) , ne déguise et
(1) Congrégation du 14 septembre 1563 : Panormitanus : « Fîat «ranon de concilio generali singulis deceniis celebrando; » — Congrégation du 8 décembre 1563 : « Statuatur de habendis crebris conciliis generalibus. »
n'atténue rien. Pour lui, l'infaillibilité est hors de doute : Pierre a reçu la mission de confirmer dans la foi ses frères absents aussi bien que ses frères rangés autour de lui. Il est impossible de se subordonner avec plus d'entrain et avec une éloquence plus convaincue : « 0 Pierre , toujours siégeant sur la chaire apostolique, toujours vivant dans vos successeurs ; ô vous sur le fondement de qui a été bâtie l'Église avec l'assurance que les puissances de l'enfer ne prévaudraient jamais contre elle; ô vous à qui ont été données les clefs du royaume des cieux ; ô vous à qui il a été déclaré que toutes vos sentences rendues sur la terre seraient ratifiées dans les cieux; ô vous pour qui Jésus a prié afin que votre foi ne défaille pas et que vous confirmiez celle de vos frères; jamais, non jamais, je ne ferai ni à la promesse de Jésus, ni à l'assistance de l'Esprit-Saint, ni à ma raison et à mon bon sens, cet outrage de croire que, quand vos lèvres rendent un oracle doctrinal , c'est de mon silence et du silence de mes frères que cet oracle va recevoir une valeur d'infaillibilité qu'il ne tiendrait pas de la promesse et de l'assistance divine! » M^ Plantîer, dans une instruction pastorale sur les conciles généraux, ne balance pas à professer que, si cela convient aux Pères , ils peuvent décider par voie d'acclamation. «^Pour être infaillibles, les décrets des conciles généraux n'ont pas besoin d'être préparés par une . discussion ; il n'en coûte pas plus à l'Esprit-Saint de . préserver l'Eglise d'erreur dans le feu d'une acclamation que dans les conclusions d'un débat. »
Cette assurance superbe ne se retrouve pas dans les manifestations des évèques gallicans. Aucun d'entre eux ne se hasarde à aborder le sujet en face ; ils procèdent par voie de réticences , d'allusions, de suppositions; ils gourmandent la crédulité publique : on a tort de se laisser étourdir par tout le bruit qui se fait, TÉglise est prudente, elle ne sanctionnera aucun excès. M^^ Ginoulhiac (1) établit doctement les conditions de mûre délibération, de liberté de parole et de vote, d'opportunité et de quasi-unanimité requises pour une définition dogmatique. Il repousse la supposition que le concile soit assemblé dans Tarrière-pensée de battre en brèche la société moderne. Son principal objet devrait être au contraire de préparer, sinon de poser les bases de la réconciliation avec l'Eglise. « S'il existe des oppositions radicales entr€ la doctrine, les règles, l'esprit de FÉglise et certaines doctrines , certaines tendances , un certain esprit moderne , il existe aussi bien des préjugés qu'il ne serait pas impossible de dissiper, bien des malentendus qu'il serait facile de faire cesser. » M^"^ Darboy (2) reprend , dans son beau style , les mêmes considérations : « Ce qu'on a dit de l'entraînement avec lequel certain dogme serait voté d'acclamaticvi par la majorité des évêques, étouffant ainsi la liberté de leurs collègues dont la conscience ne se trouverait pas tout de suite pénétrée des mêmes lumières irrésistibles, mérite à peine
(1) Le Concile œcuménique.
(2) Lettre pastorale du 28 cctobre 1869.
qu*on s'y arrête pour le réfuter. Le bon sens et l'histoire protestent contre ces insinuations mal venues et vaines. Si , pour les plus graves motifs , rÉglise juge qu'il faut vous imposer, sous peine de damnation éternelle , l'obligation de croire à l'avenir ce qu'elle ne vous avait pas demandé de croire jusqu'à présent, elle ne le fera point de manière à déconsidérer son acte en le dépouillant des conditions qui peuvent le recommander à vos yeux. Elle n'édictera pas d'enthousiasme une peine aussi terrible que celle de l'anathème , et cinq ou six cents évoques, réunis pour déUbérer sur des intérêts si graves , ne s'emporteront pas à les décider de haute lutte , en dédaignant d'écouter et de calmer, s'il y en a , des scrupules respectables et présentés avec modestie. Est-ce que l'Eglise a jamais manié les âmes avec ce sans-façon et commencera-t-elle demain? Est-il besoin d'ajouter qu'en rappelant la règle et l'idéal, les évêques ne fermeront pas les yeux sur le côté positif et les exigences de la vie réelle , et qu'en traitant des sujets qui toucheraient à la politique , ils n'oublieront pas ce qu'ils doivent à leur pays? Nous n'avons donné à personne le droit de suspecter notre patriotisme ; la religion, la voix du sang, l'intérêt même, tout nous commande la sympathie et le dévouement pour nos concitoyens et tout nous engage à servir, dans la mesure de nos forces, leurs destinées terrestres. Dans le milieu complexe et tourmenté où nous vivons, tout est matière ou prétexte à des réclamations contradictoires et à des prétentions rivales, et nulle
solution n'est entièrement satisfaisante ou durable. Aussi croyons-nous que , dans les affaires religieuses, il faut maintenir, malgré les imperfections qu'on y peut voir, les rapports de FÉglise et de rÉtat tels que le Concordat les a déterminés. Sans doute, une mutuelle condescendance ne trancbe pas les difficultés; elle les assoupit, mais les laisse vivre , et Ton' peut dire ainsi que la modération même a ses désavantages ; mais il n'est pas expédient non plus de tout surmener avec Fimpuissant dessein de tout refaire, car l'âpreté du zèle aigrit les esprits et la violence n^ finit rien. Ce qui est donc possible et plausible , c'est de s'en tenir à de sages transactions qui garantissent suffisamment tous les intérêts et tous les droits essentiels, et c'est là que tend le patriotisme des évèques. Ils sont disposés autant que les hommes politiques peuvent l'être d'autre part, à ne point obéir à des ardeurs intempérantes, mais à mesurer leur action sur les circonstances et à faire prévaloir, dans le règlement des questions mixtes , ces tempéraments qui sont la condition de la marche correcte et prospère des choses humaines. »
M^*^ Pie , secondé par M^"^ Plaiitier, et M«^ Darboy prirent ainsi, dès le début, la position qu'ils conserveront jusqu'à la fin , de guides prépondérants des deux fractions opposées de notre épiscopat.
Grand, les cheveux roux, d'un aspect digne et majestueux, M^ Pie est un prélat de haute valeur. Il a accru par de fortes études une intelligence remarquable. Ses mandements et ouvrages apostoli-
ques soat d'un écrivain à la fois nerveux et élégant et d'un théologien de robuste trempe. Il n'a pas la même supériorité dans la chaire : sa parole ne s'élève pas au-dessus d'une conversation substantielle et animée. En théologie, il appartient aux doctrines romaines dans ce qu'elles ont de plus accentué ; en politique, il attend la restauration de la branche aînée des Bourbons. Sans fléchir dans cette double conviction, il sait néanmoins, si ce n'est dans de rares moments de passion, déployer cette bonne grâce avenante par laquelle sont facilités les rapprochements que la charité conseille.
M^^ Plantier avait en l'honneur, avant d'être nommé évêque de Nîmes, de monter après le Père Lacordaire dans la chaire de Notre-Dame. Il y déploya de belles qualités de dialectique. A Nîmes, il débuta par un discours dans lequel il dit que la maison de Bourbon était une tige improductive et desséchée ; en même temps il laissa percer ce qu'on appelait des sentiments gallicans. A cette double hérésie, la société dévote et aristocratique s'écarta avec scandale de lui et il fut reçu froidement à Rome. Pour rétablir sa situation des deux côtés, il changea de route, se jeta dans ce que les idées romaines et légitimistes ont de plus exagéré, et rentra en grâce : on lui passa même d'étaler au haut d'une petite colonne en bronze, sur un vaste guéridon chargé de médailles, de chapelets, de statuettes, la décoration de la Légion d'honneur qu'il avait reçue de l'Empereur. Il avait, dans l'épaule gauche, un vice de conformation qui l'obligeait à marcher courbé ;
son geste était bref, saccadé; sa voix mordante, mais aisément voilée ; l'ensemble de son extérieur sec comme celui d'un homme tout entier aux disputes et aux syllogismes. On le remarquait d'autant plus qu'il succédait à M^ Cart, un prélat aux manières paternelles et qui ne savait que bénir.
La pénétration et la sérénité, la résolution réfléchie et la vigueur ramassée , la fierté douce avec un air d'insiuuation qui captivait, voilà ce qu'on lisait sur le visage de M^"^ Darboy, et ce que la postérité retrouvera dans le chef-d'œuvre de notre sculpteur Guillaume. Son âme puissante, toutefois plutôt diplomatique qu'ecclésiastique, animait un corps frêle qu'elle faisait ployer. Quoique pieux, régulier, de mœurs exemplaires et très - dévoué à ses devoirs épiscopaux, il tenait de Richelieu plus que de Vincent de Paul. Je ne vois jamais la tête du célèbre cardinal, cette tête petite , élégante , aux contours fins, dans laquelle néanmoins on sent toute la place nécessaire aux vastes desseins, sans que le souvenir de M^'' Darboy ne me hante, et que je ne rêve à ce mystère de la destinée qui a élu pour martyr un prélat réservé selon les apparences mondaines à la gloire du politique dans l'Église ou dans l'État. Il était, à un degré rare, orateur et écrivain : tout ce qu'il a dit ou écrit est d'un tour parfait, d'un souffle fort, haut, plein, d'une clarté transparente, d'une dialectique animée , d'une justesse et d'un choix de termes exquis. La grandeur de la pensée communiquait à sa parole, malgré la faiblesse de ses moyens physiques, une autorité triomphante : en l'écoutant
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on se sentait élevé à la région supérieure de l'intelligence, plus ferme et plus éclairé. Peu accessible aux entraînements de Témotion, il n'en était que plus lumineux : le bois sec est celui qui projette les flammes vives. Accueillant, avec beaucoup de monde, fécond en saillies délicates et aimables, il apportait dans son commerce quelque chose d'aisé, d'entrant, d'enchanteur à quoi on ne résistait pas. Simple prêtre du diocèse deLangres, il avait été introduit dans le diocèse de Paris par le vénérable abbé Martin de Norlieu, curé de Saint- Louis - d'Antin , et recommandé comme un ecclésiastique instruit , à la parole grave, aux doctrines saines. D'abord professeur, écrivain dans des journaux religieux modérés, il fixa l'attention de M^"^ Sibour et fut associé par lui à l'administration du diocèse de Paris. M^' Morlot ne l'éloigna pas et bientôt eût la pensée de se l'attacher en qualité de coadjuteur. On représenta ' au bienveillant prélat qu'avant d'appeler ce jeune vicaire général à un poste aussi difficile , il serait sage de l'essayer dans l'administration d'un diocèse : on le nomma à Nancy. Peu' de temps après sa prise de possession , M. Rouland, alors ministre des cultes, eut l'occasion de visiter sa ville épiscopale et de l'entendre : il en fut enthousiasmé, et, à la mort de M^"^ Morlot, le proposa pour Paris. De ce moment, les grâces de toute nature se répandirent sur lui; presque coup sur coup il devint officier, commandeur, grand officier do la Légion d'honneur, grand aumônier. L'Empereur , auquel il inspirait une confiance en-
tière, suivait volontiers ses indications dans le choix des évêques et attachait une importance toute particulière à ses conseils sur les matières ecclésiastiques.
Du côté de Rome, le nouvel archevêque ne trouva pas les mêmes facilités : ses tendances inquiétaient; on le supposait plus dévoué au prince qu'au Pontife; dans plusieurs circonstances, il déplut. Au Sénat, dans un discours, il s'éleva contre les appels au Saint-Siège et conclut à accorder quelque respect aux lois organiques.il présida aux obsèques du maréchal Magnan, grand-maître des francs-maçons, et donna l'absoute, quoique les insignes maçonniques fussent à peine dissimulés sur le catafalque, autour duquel se tenaient les membres de la secte. Le mécontentement devint de l'irritation à la suite d'une visite aux Capucins et aux Jésuites et de l'affaire de l'abbé Roy, curé de Neuilly. Malgré des exemptions formelles , il soumit à une visite diocésaine les couvents des Capucins et des Jésuites, soutenant que le pouvoir du Pontife romain sur les diocèses n'est ni ordinaire ni immédiat. Dans l'affaire de l'abbé Roy, il fit davantage : la suspension de cet abbé Roy, curé de Neuilly, prononcée par M^"^ Morlot (16 avril 1862), avait été annulée à Rome (29 août 1864); M^^ Darboy ne tint aucun compte de l'acte pontifical et poursuivit devant l'autorité civile la dépossession du curé en vertu de la décision de M^ Morlot, absolument comme si le Saint-Siège ne l'avait pas brisée. Le Pape, blessé de ce procédé, le blâma en termes sévères ; il reprocha à l'archevêque « de
mettre en avant des idées en contradiction avec la doctrine catholique et qu'il devrait rejeter avec horreur » (Lettre du 26 octobre 1868). Des mains ennemies répandirent cette lettre ; elle circulait publiquement dans le monde ecclésiastique lorsque je la recueillis dans mon 19 Janvier^ d'après une copie imprimée à Genève. M^Darboy ne répondit rien, mais le gouvernement manifesta sou déplaisir. Sans désavouer en rien la sévérité de ses remontrances, le Saint-Père autorisa le secrétaire d'État à regretter l'indiscrétion qui avait livré à la pubHcité une lettre destinée, par sa nature, à demeurer confidentielle. La situation du prélat n'en restait pas moins difficile : de tous les côtés, on insinuait qu'il était en quelque sorte retranché de la communion de l'Église , on le comparait tout bas à Photius et à Febronius , et ces rumeurs affaiblissaient son autorité pastorale. Il se tira avec dextérité de ce mauvais pas. A l'occasion de l'anniversaire de la première messe du Pape, que toute la catholicité célébrait , il publia un mandement plein d'effusion : « Le Pape sait quel dévouement sincère et effectif nous professons pour lui, et plus d'une fois il a daigné accueillir l'expression de ces sentiments et répondre en termes où, sans doute, nous devons encore moins voir des éloges que des encouragements et des exhortations. Nos prières pour lui sont de tous les jours, nous leur donnerons, en cette circonstance, un caractère plus solennel et, si c'est possible, plus affectueux (30 mars 1869). » Après cette manifestation, il ne pouvait plus être question de Photius et de Febro-
nius. Le Pape ressentit ce procédé et témoigna à notre ambassadeur qu'il en était touché. « Voilà, lui dit-il, ce bon archevêque qui vient d'écrire pour moi à son clergé. Oh! lui aussi, ajouta-t-il en souriant, il a commis une indiscrétion : eh bien, nous voilà bons amis. » Toutefois l'amitié n'alla pas jusqu'à le nommer cardinal, bien que l'Empereur le demandât avec insistance.
Après le 4 septembre, comme tant d'autres, a-t-il eu sa défaillance, a-t-il pris trop facilement son parti de la chute du monarque qui l'avait comblé? Je ne veux pas l'approfondir : sa mort couvre tout; elle a été admirable et digne d'être gardée dans la mémoire des hommes. En lui annonçant qu'on allait l'arrêter, on l'engagea à fuir : « Je resterai, répondit-il, car je dois donner l'exemple âmes prêtres : ma fuite serait, d'ailleurs, le signal de leur massacre général. » Il pria sa sœur de mettre sur une diaise une soutane noire et il attendit. Quelques membres de la Commune ne tardèrent pas à se présenter : « Suiveznous, nous avons à vous demander compte des coups de fusils tirés de la maison des Jésuites , rue de Sèvres. » — « Comment, répondit-il, voulez-vous que je vous rende compte de ce que j'ignore? » Ce n'était qu'un prétexte ; on l'arrêta et on le conduisit dans une cellule de Mazas.
Dès que son arrestation fut connue , le nonce du Pape , M^^ Chigi , à la prière de quatre chanoines de l'église métropolitaine, MM. Lagarde, Bourret, Allain, Louvrier, demanda à la légation anglaise d'interposer ses bons offices pour le sauver : lord
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Lyons refuse, cette affaire ne le regarde pas. Le nonce s'adressa alors à M. Washburne, ministre des États-Unis , le seul des chefs de légations qui fût resté à Paris. L'excellent homme accepte avec empressement et commence aussitôt ses démarches. Ayant arraché au féroce Raoul Rigault la permission de visiter le captif, i] le trouve affaissé par la maladie, souffrant beaucoup d'une dyspepsie, voûté, pâle, la barbe longue et inculte, le visage hagard, et cependant résigné, bienveillant, sans un mot amer contre ses geôliers , parfois d'une amabilité voisine de la causticité. « Je n'avais jamais vu, a écrit depuis le ministre américain , une telle résignation, ni tant d'esprit chrétien à aucun homme, ni personne aussi élevé au-dessus des choses de la terre. » Tel le vit aussi un avocat, M. Rousse, en qui un vaillant caractère rehausse un beau talent, et qui se proposa pour le défendre (19 mai). La Commune offrit de l'échanger contre Blanqui, dont la mise en liberté n'eût certes rien ajouté aux forces de l'insurrection. M^ Darboy (12 avril) et M. Washburne lui-même transmirent la proposition à Versailles. Il ne s'agissait pas d'une négociation entre un gouvernement régulier et une bande de scélérats, ce qui était inadmissible : M. Washburne aurait pris Blanqui dans sa voiture et aurait ramené l'archevêque. M. Thiers refusa avec une dureté de cœur inqualifiable; malgré tout ce que lui représentèrent M^^ Chigi et M. Washburne, contre l'évidence il affecta de ne redouter aucun danger pour cette tète précieuse. Peu de jours après cette démarche, on
conduisait l'archevêque à la Roquette avec le Père Olivaint, le président Bonjean, les abbés Degueny, AUard, Ducoudray et quelques autres prêtres. Là les souffrances physiques augmentent, car on les laisse presque sans nourriture , le courage ne diminue pas : sur le croisillon de fer qui sépare le judas de la porte de la cellule , il dessine les instruments de la Passion et écrit au-dessous : Robtir mentis , viri sahis, « la vigueur de l'esprit est le salut de l'homme (1). » Il a du moins la consolation de passer quelques heures avec ses compagnons dans le chemin de /onde qui sert de préau, et de se préparer à la mort en accomplissant avec eux les rites sacrés. Un de ses prêtres lui dit : « Monseigneur, vous qui avez écrit la Vie de Thomas Becket, pensez-vous que théologiquement notre mort soit un martyre? » Il établit l'affirmative avec la lucidité habituelle de son esprit : « On ne nous tue pas parce que je suis M. Darboy et vous monsieur un tel, mais parce que je suis archevêque de Paris et vous prêtre; c'est à cause de notre caractère religieux qu'on va nous immoler; notre mort est donc un martyre. » Pour le conduire au lieu d'exécution, on l'appelle : M. Darboy I II répond avec calme : Présent! Arrivé à un point de la route où il faut descendre cinq marches, il se retourne lorsque tous ses compagnons sont sur les degrés , lève la main droite et prononce sur eux la formule de l'absolution (2), puis
(1) Je complète mes investigations personnelles par ce trait des récits de M. Maxime du Camp, si pathétiques dans leur noble simplicité.
(2) C'est encore Maxime du Camp qui m*a révélé ce détail touchant.
il reprend sa marche ayant à son bras l'héroïque président Bonjean, au milieu des quolibets, des brutalités, des insultes, des outrages. Lorsqu'on l'a rangé à l'endroit où sa place était désignée d'avance par le dessin d'une crosse sur le mur , il essaie de parler, on couvre sa voix : alors il lève une seconde fois la main pour bénir; les bourreaux lui répondent par trois coups de feu, et il tombe/
Le prélat immolé ainsi est celui qui, à propos des lois organiques, à propos du Syllabus, à propos du concile, en toute occasion, avait défendu la société moderne et justifié ses institutions; naguère il adressait au chef de la société spirituelle ces superbes paroles que j'inscris comme une épitaphe glorieuse sur sa pierre sépulcrale : « Votre blâme est puissant, 6 vicaire de Jésus-Christ ! mais votre bénédiction est plus forte encore. Dieu vous a fait asseoir sur la chaire apostolique, entre les deux moitiés de ce §iècle, pour absoudre l'une et pour inaugurer l'autre. C'est à vous qu^il appartient de réconcilier la raison avec la foi, la liberté avec l'autorité, la politique avec l'Église. Du haut de la triple majesté dont vous revêtent la religion, l'âge et le malheur, vous ne sauriez rien dire ni rien faire qui n'ait une portée considérable, qui ne déconcerte ou n'encourage les peuples. Tirez de votre grande âme de pontife une de ces paroles qui amnistient le passé , rassurent le présent et ouvrent les horizons de l'avenir. L'Europe moderne ressemble au navigateur ballotté par les flots et ne pouvant doubler le cap des tempêtes : institutions et lois, mœurs et
croyances, œuvres ôt doctrine, monarchie illustrée par quatorze siècles de services rendus , empire fait à force de gloire et de génie, trônes s'appuyant sur l'intérêt et l'opinion, depuis soixante ans, Touragan de la libre pensée chasse devant lui toutes ces puissantes choses, comme les flots mobiles d'une mer en tourmente. Au milieu de ces agitations et de ces menaces, vous seul, 6 pilote inspiré, successeur du batelier de Galilée , vous seul pouvez aider efficacement l'humanité à doubler le cap orageux de l'avenir et à reprendre, avec moins d'incertitudes et de périls, la route de ses destinées éternelles. Bénissez donc la noble voyageuse, Saint-Père, bénissez surtout la France, afin qu'elle reste à jamais chrétienner et prospère, et que ses entreprises, fondées sur la justice, soient toujours couronnées par le succès! »
En Allemagne, en Autriche, en Bohême et en Hongrie, le parti romain était loin d'être sans force : dans un grand nombre de diocèses s'était introduit le catéchisme du jésuite de Harbe qui, aux anciennes formules des catéchismes d'Augsbourg, de Bamberg, de Wurtzbourg, etc., substituait la règle ultramontaine : « L'enseignement religieux reçoit ses décisions ou du Pape ou d'un concile approuvé par lui. » Toutefois la majorité des fidèles et surtout des prêtres et des évêques ne partageait pas ces sentiments. Gela tient à l'autorité dont jouissaient deux
facultés de théologie, celle de Tubîague et de Munich, où enseignaient des hommes éminents, fermement attachés aux doctrines épiscopales et contraires à l'enseignement ultramontain. A Tubingue le professeur Héfelé, récemment nommé évêque de Rottembourg, à Munich le doyen Dœllinger, étaient considérés comme les oracles de la science catholique allemande, et l'un et l'autre étaient très-prononcés contre l'infaillibilité pontificale.
M^ Héfelé est un esprit vigoureux, entêté au travail, qui frappe sur les faits comme un forgeron sur son enclume, d'un savoir prodigieux qui éclate à tout propos en récits , en saillies , en applications imprévues; à la fois naïf et fin, ayant sous un extérieur plein de rondeur et plutôt rude un liant fort propre à la conciliation, et sachant sans s'abaisser faire bon visage aux circonstances. Son Histoire des conciles, véritable monument, lui avait donné un renom universel. Tout autre est Dœllinger : jusque dans ces derniers temps où il est devenu affable, il se montrait plutôt rébarbatif comme un homme qui n'a pas de temps à dépenser en compliments inutiles. Sa tête est forte, grave; l'œil a la limpidité froide et la pénétration impassible du collectionneur d'idées et de faits ; le rictus ironique de la lèvre exclut toute passion si ce n'est celle du savoir ; il n'en a pas connu d'autre dans sa vie ; à cinq ans, il parlait latin; à sept ans il commençait le grec; depuis il a employé sa vie austère à emmagasiner dans une mémoire tenace et qui ne lâche pas ce qu'elle a saisi une fois , l'histoire , là littéra-
ture allemande , anglaise , française , la théologie , les sciences naturelles ; on lui doit une découverte en entomologie. Ses écrits, sans avoir un éclat particulier d'éloquence, sont substantiels, conçus en bons termes et épuisent le sujet. Également versé dans toutes les parties de la science ecclésiastique, il avait scruté avec une attention spéciale notre dixseptième et notre dix-huitième siècles, et il avait gardé de cette étude une grande admiration pour nos théologiens de cette époque : dans son salon se trouve un portrait à Thuile de Bossuet , et dans sa belle bibliothèque un buste d'Arnauld.
L'autorité de la science est accrue dans les deux éminents professeurs par une intégrité morale audessus du soupçon. De plus, le dédain qu'en toute occasion ils manifestent pour l'ignorance italienne, donne à leur opposition quelque chose de national et la rend populaire. Les Allemands ne prisent plus la musique italienne, musique de contredanse, disentils, même dans le suave et pathétique Rossini; ils admirent Michel-Ange, Raphaël, sur lesquels ils ont écrit à merveille; toutefois, comme des gens habitués à chercher le beau dans ce qui est compliqué et à goûter médiocrement la simplicité qui en est la marque suprême , ils ne s'étonnent pas que quelques-uns d'entre eux aient osé placer à côté et même au-dessus de ces demi-dieux le froid Cornélius, le théâtral Kaulbach , le frêle Owerbeck ! Si tels sont leurs sentiments sur l'art des Italiens y imaginez en quel mépris ils tiennent leur érudition ! Ils ne rendent pas même à la science théologique romaine la
justice qui lui est due : ils lui reprochent avec raison d'être étroite, immobile, impatientante par Tabsence de critique, mais ils ne reconnaissent pas assez combien elle est étendue, ingénieuse, précise, claire et rigoureusement enchaînée.
La vie du professeur Dœllinger a été beaucoup plus mêlée à Taction publique que celle de M^ Héfêlé. En 1848, il était envoyé par l'Université à rassemblée des villes; en 1848, il fut un des députés au Parlement allemand ; il appartient au Reichsrath bavarois. Pendant que ses travaux de science pure excitaient l'admiration des catholiques, par ses publications d'une nature plus polémique il irritait le public libre-penseur ou protestant. Son histoire de la réformation et surtout son Luther lui attirèrent de nombreuses attaques; il déplut aussi par l'obstination avec laquelle, en sa qualité de député des villes, il défendit en toute occasion les droits de l'Eglise contre l'Etat, jusqu'à prétendre que les soldats protestants devaient être contraints de donner des marques de respect au Qulte catholique; il prit aussi une part très-importante dans le conflit prussien à propos des mariages* mixtes. Il commença à marquer ses nouvelles tendances en 1863, par son écrit sur les fables papales du moyen âge ; il les accentua tout à fait dès qu'il fut question de l'infaillibilité contre laquelle il se prononça sans ménagements. Dans la présente lutte, M^ Héfelé et le doyen Dœllinger , quoique également animés tous les deux, agirent d'une manière bien différente. L'évêque, ayant son entrée au con-
cile , réserve ses arguments au public épiscopal ; le professeur, privé de cet auditoire , s'adresse au public des fidèles , et chacun entraine dans son mode d'action propre la faculté dont il est l'interprète et le guide. Par leur influence et bien au loin, se créa un courant d'opinion théologique avec lequel les évoques, la plupart de leurs disciples, leurs admirateurs ou leurs amis durent compter et qui se manifesta par quatre écrits très-dissemblables de forme, mais évidemment inspirés des mêmes idées : la lettre des laïques de Coblentz à l'évêque de Trêves (juillet) ; le livre du Pape et du Concile par Janus (août); l'instruction collective des évoques allemands assemblés à Fulda (6 septembre) ; le mandement de W^ Ketteler, évoque de Mayence.
La lettre des catholiques de Coblentz est une protestation contre les doctrines de la Civiltà, et une revendication de la réforme catholique. On y réclame : le rétablissement des synodes nationaux, provinciaux, diocésains; l'abandon de toutes les prétentions théocratiques du moyen âge, le maintien d'une éducation religieuse commune dans les universités pour les laïques et pour les aspirants au sacerdoce, une participation plus générale et mieux organisée des laïques à la vie chrétienne et sociale de la paroisse, la suppression de Y Index librorum prohibitoriim. De l'infaillibilité, on y dit uniquement, sans même la nommer, « qu'une réunion avec nos frères chrétiens séparés ne nous serait guère facilitée par un procédé consistant à augmenter de quelques articles de foi nouvellement
formulés la somme de ceux qui nous séparent déjà ».
Le livre de Janus^ au contraire, est dirigé en plein contre Finfaillibilité qu'il bafoue plus qu'il ne discute. C'est un pamphlet âpre, d'une bonne foi douteuse, dans lequel la justesse des arguments est sacrifiée à leur effet, où l'on se préoccupe moins d'éclairer les esprits que de les exciter.
L'instruction collective de Fulda est dans la manière des mandements de nos évêques gallicans ; elle considère les projets attribués au parti extrême de l'Église comme des calomnies , et elle ne se donne que mieux carrière pour les condamner. « Jamais, jamais aucun concile œcuménique n'exprimera une doctrine nouvelle qui ne soit pas contenue dans
l'Écriture ou dans les traditions apostoliques
Jamais, jamais un concile œcuménique ne proclamera un dogme qui soit en contradiction avec les principes de la justice , avec les droits de l'Etat et de ses magistrats, avec la civilisation et avec les vrais intérêts de la science , ou avec la juste liberté et le. bonheur des peuples. Le concile du Vatican ne voudra pas transporter dans notre temps, à la façon de quelques hommes exaltés , les idées , les mœurs, l'organisation des .temps passés... il ne portera pas atteinte à la liberté des délibérations du concile. Combien ceux qui pensent autrement connaissent peu les sentiments du Pape , des évêques et la façon de procéder des conciles I ... Il n'y a rien de plus étranger, de plus contraire au caractère de l'Lglise catholique que l'esprit de parti et de division; il n'y a rien contre quoi le divin Sauveur et ses apô-
très se soient exprimés avec plus d'énergie, et c'est précisément pour exclure tout esprit de cette nature et pour conserver l'unité dans le lien de la paix que le Christ a placé parmi les Apôtres l'un d'eux comme centre de l'unité et comme suprême Pasteur de tous, subordonnant à son autorité paternelle les évêques , les prêtres, les fidèles du monde entier, tous unis à lui par l'indissoluble lien de l'obéissance fondée sur la foi et sur la charité. — L'Église renferme une infinie variété de caractères nationaux et individuels, elle comprend dans son sein les associations, les corporations et les états les plus différents de la vie religieuse ; elle tolère, bien plus, elle protège les plus grandes variétés d'opinions théoriques et pratiques; mais jamais elle ne tolère et n'approuve les partis, jamais elle ne devient elle-même un parti. Aussi, est-il impossible à un cœur catholique dont la foi et la charité n'ont pas été troublées par les passions , de se laisser aller à l'esprit de parti en ce qui concerne la religion et l'Église, car sa foi l'engage à subordonner son propre jugement, et bien plus encore, ses intérêts particuliers et ses passions, en toute humilité et charité et avec une confiance sans borjies, à la plus haute et infaHlible chaire que le Christ nous a commandé d'écouter et dont il a dit pour toujours : « Celui qui vous écoute m'écoute. »
Quoique le mandement de l'évêque de Mayence ne soitpas isolé, c'est celui auquel l'opinion publique attache le plus d'importance à cause du caractère militant de son auteur et de ses rapports intimes
avec le Vatican. Ce mandement est une protestation véritable contre la définition de Tinfaillibilité. Cette question sera-t-elle discutée ? Le prélat s'en remet à la Providence; mais, si ce sujet est traité, il ne doute pas que le concile ne se conforme comme les précédents aux règles immuables dictées par l'esprit qui a toujours guidé les grandes assemblées de la chrétienté , règles qui peuvent -se ramener à trois : ne trancher que les questions dont les conjonctures présentes exigent la solution ; se borner dans ce cas au strict nécessaire; décider à l'unanimité, non à la simple majorité.
En ItaUe, en Espagne les évoques se taisent ou ne disent rien de saillant. En Angleterre, l'oratorien Newman, l'autorité catholique la plus haute dans ce pays, se range du côté des gallicans ; le plus grand nombre suit l'archevêque de Westminster, M^ M anning , un des plus énergiques propagateurs de Finfaillibilité.
L'épiscopat et les théologiens ne furent pas seuls à s'expliquer sur le concile. La presse religieuse, devenue une véritable institution catholique, en faisait l'objet de ses réflexions quotidiennes; d'uo bout de l'Europe à l'autre , ses articles se répétaient et se répondaient : la Civiltà donnait le signa à Rome ; r Uiiità de Turin le transmettait ; l' Univers et le Monde l'accueillaient à Paris ; de là il courait partout, excitant l'enthousiasme ou la colère. Les épiscopaux à
leur tour exprimaient leurs espérances et développaient leurs idées dans le Correspondant ^ dans le Français y rédigé sous l'inspiration de Ms' Dupanloup, dan^ la Gazette de FrâJ/ic^, journal légitimiste 011 avait survécu l'esprit gallican de son fondateur, l'abbé de Genoude , dans le Moniteur universel, rédigé avec succès par un homme de vive intelligence, M. Dalloz. Le Correspondant [i), ayant plus d'espace à sa disposition à cause de son caractère de Revue, publia le manifeste du parti. On l'attribua au prince de Broglie, collaborant avec MM. deFalloux, Dupanloup et Gochin. Sous des formes habiles , éloquentes mais un peu confuses , à dessein sans nul doute, le manifeste exprime l'espérance que le concile écartera la définition de l'infaillibilité et ne prononcera aucune condamnation contre les libertés modernes. On ne peut admettre que la convocation des Etats généraux de l'Eglise ait pour effet de créer dans son sein une monarchie despotique qui n'y a jamais existé. Il y a là quelque chose de contradictoire dans les idées comme dans les termes qui répugne au sens commun. Ce n'est ni l'usage, ni le penchant naturel des grandes assemblées, de consommer elles-mêmes leur propre abdication. Les pasteurs de l'Église réunis n'oublieront pas que le j)remier bien réclamé par chacune de leurs Eglises, c'est sa liberté , et qu'ils n'ont d'autre moyen d'assurer cette liberté sainte que de la garantir par la liberté commune de leurs concitoyens. Loin de con-
,1) 10 octobre 1869.
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sacrer des propositions dont le sens mal saisi avait prêté le flanc aux calomnies intéressées de la presse incrédule (le Syllabus), ils s'attacheront, comme l'ont fait quelques-uns d'entre eux dans leurs mandements et leurs instructions pastorales, à les écarter ou à les expliquer. Loin de détruire l'association de l'épiscopat à la Papauté, s'ils sont bien inspirés, ils la rendront permanente et en feront dans le régime futur de l'Eglise , non plus une solennelle exception, mais un usage qui survivra à la convocation toujours rare des conciles et se prolongera dans leur intervalle. Le concile lui-même pourrait trouver, avec l'assentiment du Pape , un moyen d'assurer à l'épiscopat tout entier une part dans l'administration habituelle de l'Église à laquelle, par le recrutement trop exclusif des congrégations romaines, le clergé d'Italie seul est aujourd'hui appelé.
Cependant, à cette première période, la discussion est pressante , animée , sans devenir violente; Chacun exprime son opinion, mais en gardant la mesure. On en trouve une bien remarquable preuve dans le mémoire de la faculté de théologie de Munich rédigé par Dœllinger en réponse à certaines questions du gouvernement bavarois. « Si les doctrines du Syllabus sont proclamées articles de foi au prochain concile , quelles modifications éprouveraient par là les rapports de l'Eglise et de l'État tels
qu'ils ont existé jusqu'à présent en Allemagne sous le double point de vue théorique et pratique? » avait demandé le ministre Hohenlohe. Comme là-dessus Dœllinger se garde de s'emporter! avec quelle sage circonspection il élude la question indiscrète ou tout au moins prématurée I « Il serait possible qu'il en résultât quelque modification dans les rapports qui ont existé jusqu'à présent entre l'EgL'se et l'État, mais nous ne pouvons, d'ailleurs, nous prononcer catégoriquement à cet égard parce que la forme sous laquelle ces doctrines ont été présentées dans le Syllabus peut donner lieu à des interprétations diverses. Il y a sans doute raison de présumer qu'elles seront soumises au concile d'une manière plus précise et sous une forme positive. Il appartiendra alors à cette assemblée, en tenant compte des institutions en vigueur dans les différents pays qui y sont représentés, de formuler ses décisions de manière à ne pas provoquer de conflits avec les différentes constitutions et les lois de la société civile et à éviter de troubler profondément par là la conscience des catholiques. » Il n'est pas moins circonspect sur les effets que la définition de l'infaillibilité produira dans les relations de l'Église et de l'État. Contrairement à l'opinion très-juste du bénédictin Cartier (1), il ne croit pas que l'infaillibilité puisse être limitée au domaine spirituel , il considère que la dominatiou divine du Pape sur tout le temporel est indissoluble-
(1) Cartierii Theologia univer$alis.
ment liée à rinfaillibilité , que quiconque accepte Tune est tenu d'accepter l'autre , et que si l'infaillibilité est admise saiis réserve par le concile, le pouvoir sur le temporel deviendrait une maxime de l'Église, ce qui n'était pas auparavant. Néanmoins, de ce point de vue théorique absolument erroné, passant aux considérations pratiques, il se retrouve dans la juste mesure, comme lorsqu'il refusait l'honneur offert par la ville de Munich : « La déclaration de l'infaillibilité du Pape comme article de foi aurait une grande importance pour les affaires intérieures de ^'Église , dit-il , mais ne toucherait qu'indirectement aux rapports de l'Église et de l'État. » Il en conclut qu'il est à peu près impossible de déterminer, et encore moins d'énumérer dès à présent, les modifications que ces rapports pourraient subir par suite de la proclamation du dogme de l'infaillibilité. De plus, vers le même temps, il déclara au cardinal Schwartzenberg que s'il était appelé à Rome comme théologien, il se rendrait à l'invitation.
M^^ Deschamps dans son livre avait commis une lourde méprise. Pour établir la croyance du clergé français à l'infaillibilité, il avait invoqué une lettre adressée en 1628 par les prélats réunis aux autres prélats du royaume, et dans laquelle était formellement avouée l'infaillibilité de Pierre et de ses successeurs. Vérification faite, on découvrit que cette lettre n'avait été qji'un projet de l'évêque de Chartres non accepté, précisément à cause de la phrase sur l'infaillibilité alléguée par le prélat
436 LE CONCILE DU YATiCAX.
belge (1). On en fil l'observation, en se g-ardant bien toutefois de taxer d'imposture une erreur commise de bonne foi^ conmie on en prit plus tard lliabitude dans des cas semblables.
La Civiltà cattolica sortait parfois des convenances, se donnait les tons d'un dictateur, conseillait, objurguait, tranchait de haut les difficultés, expri mait des désirs sous une forme qui ressemblait à des ordres , émettait des suppositions comme si c'étaient des certitudes , traçait le programme des délibérations, prédisait les décrets avec autant d'assurance que si elle avait reçu les confidences du Pape et du Saint-Esprit. Seulement, cela ne paraissait pas encore naturel : à chacune de ces incartades, des réclapiations s'élevaient de toutes parts et Rome ne les décourageait pas. Le cardinal Antonelli, toujours disposé à se prononcer contre les journaux, sans excepter les journaux catholiques, même celui de M. Louis Veuillot , cher à d'autres personnages de la cour romaine, s'expliquait sans ambages sur certaines de ces publications avec les ambassadeurs qui s'en plaignaient. « Je ne connaissais pas , dit-il , ces articles , et ce sont les réponses qu'ils ont provoquées partout qui m'ont obligé de les lire. Est-il rien de plus maladroit? Comment! on prétend d'avance fixer la durée du concile! arrêter le programme invaria-
(1) Collection des procès-verbaux du clergé de France, tome IL Pièces justificatives. Avis de l'assemblée générale du clergé à MM. les archevêques et évéques de ce royaume^ en note. — ProcèS' verbal des séances , p. 515.
ble de ses délibérations! en régler la forme! en préjuger les décisions! Et le droit des évêques, qu'en fait-on? N'est-il pas absolu? Leur initiative n'est-elle pas entière? Sinon, à quoi bon un concile? N'est-ce pas d'avance le déclarer inutile? Et c'est à Rome que se publient de pareilles choses! Voilà ce que c'est que la liberté de la presse, et ce n'est pas ce qui me réconciliera avec elle. La pensée de la cour de Rome ne doit pas être cherchée dans de pareilles pubUcations. La supposition d'un vote par acclamation est contredite par la nature et par la tradition des conciles. Et quant à Tinfaillibilité , si sa définition est proposée, elle ne le sera pas par le Pape. » Pie IX déclarait aussi, après son secriijLaire d'État, que les journaux, tels que la Civiltà cattolicay n'exprimaient que des pensées individuelles et non l'opinion du Saint-Siège et la sienne. « Moi aussi, dit-il de son air enjoué à notre ambassadeur, j'ai ma liberté de la presse, et, par ce que j'en ai, je comprends les difficultés qu'on doit avoir ailleurs avec elle. J'ai fait venir, il n'y a pas longtemps, le Père Piccirillo; je lui ai demandé s'il pensait bien servir l'Église par de pareilles publications; mais ils n'en font qu'à leur tête. » Pas absolument ; car , quelque temps après , lorsque parurent le livre de M^ Maret et le manifeste de Fulda, on s'aperçut que l'interrogation du Saint- Père n'avait pas été sans effets. Au lieu d'opposer ses diatribes ordinaires à l'approbation dont les catholiques libéraux saluèrent ce manifeste pastoral et ce livre, le journal romain apprécia la démarche
des évêques allemands avec une modération qui excita la surprise générale. Il ne voulut y voir qu'une triomphante réfutation du parti des catholiques libéraux, une revendication sage et ^^goureuse de la dignité du Saint - Siège et de la majesté du concile, un appel à la concorde et à l'unité. De même , il réfuta le livre de M^ Maret sans acrimonie et en exprimant ses regrets d'être contraint d'entamer une polémique av^c un homme si considérable par le rang et par la science.
L'incident du Père Hyacinthe, malgré sa gra^^té, ne modifia pas les dispositions réciproques. Le Père Hyacinthe Loyson était un moine appartenant aux Carmes déchaussés, qui renouvelait, dans la chaire de Notre-Dame de Paris, les triomphes oratoires du Père Lacordaire. Son enseignement, en même temps qu'il excitait l'enthousiasme de la jeunesse et des hommes épris de la belle éloquence, éveillait les inquiétudes des théologiens. Le brillant prédicateur n'offrait guère de garanties du côté de la sécurité des doctrines. A Rome, avant sa célébrité , on avait été fort surpris qu'il eût quelque peine à lire saint Thomas, et que, dans ce dictionnaire encyclopédique de la science sacrée, sujet, idées, données, principes, méthodes, tout lui fût étranger. Il ne paraissait pas s'être ravisé, et, comme somme théologique à l'usage de ses prédications, il avait adopté les livres du digne M. Le Play : on eût préféré saint Thomas. Plusieurs fois, des dénonciations avaient été envoyées au Saint-Père, et un jour,, au moment même oii il se préparait à monter en
l'haire , le prédicateur avait reçu Tordre de se rendre à Rome. Il n'avait tenu aucun compte de cette injonction, et néanmoins, grâce à l'entremise généreuse de M^ Darboy, son archevêque, il était resté dans la libre jouissance de sa chaire. Quelques lettres publiées dans les journaux, un discours prononcé au congrès de la paix motivèrent, de la part du R. P. général de l'Ordre, la défense au Père Hyacinthe de se mêler des questions agitées parmi les catholiques et, sous les peines sévères du précepte formel, de ne plus faire imprimer ni lettres ni discours sans autorisation ; un blâme général sur le caractère de sa prédication accompagnait cette défense. Le Père Hyacinthe prit alors deux résolutions très-graves : il annonça à l'archevêque de Paris sa décision de ne pas prêcher les prochaines conférences de l'Avent à Notre-Dame, et au R. P. général des Carmes sa volonté de quitter son couvent devenu pour lui une prison de l'âme (l). Avec une parole faussée par un mot d'ordre ou mutilée par des réticences , il ne saurait remonter dans la chaire de Notre-Dame. Il ajoutait : « J'élève devant le Saint-Père et devant le concile ma protestation de chrétien et de prêtre contre ces doctrines et ces pratiques qui se nomment romaines, mais qui ne sont pas chrétiennes, et qui, dans leurs envahissements toujours plus audacieux et plus funestes, tendent à changer la constitution de l'Église, le fond comme la forme de son enseignement, et jusqu'à
(1) 20 septembre 1869.
l'esprit de sa piété. Je proteste contre le divorce impie autant qu'insensé qu'on s'efforce d'accomplir entre l'Église, qui est notre mère selon l'éternité, et la société du dix-neuvième siècle, dont nous sommes les fils selon le temps, et envers qui nous avons aussi des devoirs et des tendresses. Je proteste encore contre cette opposition plus radicale et plus effrayante encore avec la nature humaine , atteinte et révoltée par ces faux docteurs dans ses aspirations les plus indestructibles et les plus saintes. Je proteste par-dessus tout contre la pei'version sacrilège de l'Évangile du Fils de Dieu lui-même , dont l'esprit et la lettre sont également foulés aux pieds par le pharisaïsme de la loi nouvelle. Ma conviction la plus profonde est que si la France en particulier, et les races latines en général, sont livrées à l'anarchi? sociale, morale et religieuse, la cause principal 3 est, non pas sans doute dans le catholicisme lui-même, mais dans la manière dont le catholicisme est depuis longtemps compris et pratiqué. J'en appelle au concile qui va se réunir pour chercher des remèdes à l'excès de nos maux et pour les appliquer avec autant de force que de douceur. Mais si des craintes, que je ne veux point partager, venaient à se réaliser, si l'auguste assemblée n'avait pas plus de liberté dans ses délibérations qu'elle n'en a déjà dans sa préparation, si, en un mot, elle était privée des caractères essentiels à un concile œcuménique, je crierais vers Dieu et vers les hommes pour en réclamer un autre véritablement réuni dans le Saint-Esprit, non dans Tesprit des partis,
représentant réellement l'Église universelle , non le silence des uns et l'oppression des autres. »
Les amis et admirateurs du Père Hyacinthe furent désespérés par cette violente résolution; de toutes parts , ils le supplièrent de s'arrêter, de revenir sur ses pas , de consoler ses amis et de déconcerter ses adversaires par un prompt retour à la régularité monastique ou du moins à la soumission sacerdotale. De Rome, un des grands esprits de l'Église romaine, M^^^ Audisio (1), le lui écrit avec tendresse; d'Orléans, M^ Dupanloup le lui conseille avec dureté : « Comment n'avez-vous pas senti, lui dit-il dans une lettre publique (2), quelle injure vous feriez à l'Église, votre mère, par ces prévoyances accusatrices? Et quelle injure à Jésus- Christ, en vous plaçant comme vous le faites, seul en face de lui, au mépris de son Église?... Allez vous jeter aux pieds du Saint-Père. Ses bras vous feront ouverts, et, en vous pressant sur son cœur paternel , il vous rendra la paix de votre conscience et l'honneur de votre vie. » Le Père Hyacinthe ne tint nul compte de ces prières ou de ces reproches, il se borna à répondre sèchement : « Ce que vous appelez une grande faute commise, je l'appelle un grand devoir accompli (3). » Ses supérieurs lui notifièrent alors qu'il avait encouru l'excommunication majeure prononcée ipso facto contre les religieux apostats. On pressa beaucoup M^^^ Darhoy de se
(1) Lettre du 4 octobre, dans la Rivùta universale.
(2) Lettre du 25 septembre.
(3) A Ms' Dupanloup. 26 septembre.
joindre à rimprécation générale par quelque acte de blâme public. L'archevêque s'y refusa : « Le Père Hyacinthe, répondit-il , doit beaucoup souffrir en ce moment, et il n'est pas bon de piétiner sur ceux qui souffrent. »
Deux catégories de personnes triomphent de cet événement : les libres penseurs et les pontificaux. Voilà, disent les libres penseurs, les conséquences de l'absolutisme de la cour de Rome : il oblige tous les nobles esprits à s'éloigner d'elle. Voilà, disent les pontificaux, où conduisent les idées libérales, à l'apostasie et à la révolte ; jnieux vaut l'obéissance pieuse que nous prêchons. Toutefois, le débat même sur l'infaillibilité ne fut pas affecté par cet échange d'appréciations contradictoires. Sans doute, quelques écrivains ne se défendaient pas de certains écarts de doctrine et de langage; partout où l'on discute, il en est ainsi; néanmoins, le ton général restait modéré. L'intervention de M^^ Dupanloup, évêque d'Orléans, change tout à coup les dispositions réciproques.
Bossuet, ayant été surpris au fond de son jardin par un orage , tandis que ses abbés , la soutane retroussée, gagnaient un abri, n'accéléra pas le mouvement majestueux de son pas. « Mais, Monseigneur, lui cria-t-on, vous vous mouillez! — Un évêque, répondit Bossuet, ne court jamais. » M*"" Dupanloup n'est pas ainsi : il court toujours vers quelque chose
DE LA BULLE DWDICTION A KOUVERTURE. 443
OU contre quelqu'un. Sa figure est large et marbrée de rouge, son front plus étroit que ses pommettes, son nez busqué, sa bouche serrée, sa stature carrée : tout en lui indique la prédominance irrésistible des impressions. Homme d'action plus que d'ambition , à tout prix il faut qu'il se dépense , et cela lui suffit. S'il avait été Pape, il eût ressaisi la grande épée rouillée de Jules II, et à Castelfidardo frappé d'estoc et de taille à côté de Lamoricière; évêque, il a bataillé par des brochures et des articles de journaux le mieux qu'il a pu; sous la robe épiscopale, c'est un soldat. De là tous les contrastes de sa conduite : son cœur est tendre et vraiment enflammé de charité, et cependant, dans aucune do ses fougues, il n'a hésité à déchirer injustement son prochain ; dans ses idées , il est d'une probité candide, et dans la discussion il n'a aucun scrupule : il est tellement convaincu d'être dans le vrai que pour le prouver, à l'occasion, il cesse d'être véridique; personne n'a plus célébré la liberté, et aucun autoritaire n'a eu des façons plus impérieuses et n'a moins su se plier aux convenances de la discussion ; la déloyauté le révolte, et il ne l'a pas reconnue chaque fois qu'elle a profité à ses passions. Du reste, littérateur distingué, ayant l'instinct de l'éducation, éloquent la plume à la main aussi bien qu'à la tribune et dans la chaire, examinant avant de juger, mais dans ce qu'il examine voyant ce qui est en lui-même, plaçant toujours un emportement, une idée préconçue, une sympathie ou une antipathie entre son esprit et l'objet qu'il considère. Exemple
instructif de la déformation que les ardeurs avilissantes de Fesprit de parti produisent même dans une âme sacerdotale !
A l'ouverture du concile, M^ Dupanloup était, plus qu'aucun prélat, en possession de la faveur publique. Par les polémiques retentissantes qu'il avait soutenues dans toutes les directions , par sa défense du pouvoir temporel, par ses querelles avec YUnivei's et ses attaques contre M. Lâttré, il avait acquis un ascendant marqué sur une partie considérable du public catholique ; par le concours non dissimulé qu'il avait donné à l'opposition libérale, il s'était rendu cher aux hommes politiques ennemis de l'Empire ; par la promptitude, l'activité, la souplesse, l'indépendance, les ressources de sa brillante intelligence, il était agréable aux amateurs désintéressés du bel esprit; les journalistes mêmes dont il gourmandait les opinions avaient un certain penchant pour cet homme d'église à la parole fougueuse, à rinvective facile, à l'affirmation prompte, qui , en les attaquant , leur ressemblait.
L'évèque d'Orléans entre en scène par une brochure , sous le titre de : Observations sur la controverse soulevée relativement à la définition de V infaillibilité au prochain concile (11 novembre). Malgré une apparence de modération, cet écrit est aussi provocateur que celui de M^^ Maret l'est peu. Le prélat se fait modeste : il ne discute pas l'infaillibilité, mais l'opportunité ; il veut simplement empêcher que la division se substitue à l'unanimité , la dispute à Tamour, et que la papauté ne se rende odieuse. Ce
qui le préoccupe , ce sont les intérêts de l'Église , ce sont les défiances de nos frères séparés et des protestants ; ce sont les interprétations envenimées des ennemis et les susceptibilités des gouvernements. En réalité , sous ces atténuations oratoires , il vise la doctrine de Tinfaillibilité. Se dégageant de l'embarras d'une discussion méthodique , courant de tous les côtés à travers la question, sans souci ni de Tordre logique, ni de l'exactitude des nuances, passionné, sonore, insistant, amer, il ramasse en un foyer chaleureux tout ce qui a été écrit partout de plus hostile contre la prétention des Papes. Il n'omet rien : difficultés tirées de la nécessité de définir les conditions de l'acte ex cathedra , tous les actes pontificaux n'ayant pas ce caractère; difficultés tirées de la double qualité du Pape, considéré soit comme docteur privé , soit comme Pape ; difficultés tirées des multiples questions défait qui se peuvent poser à propos de tout acte ex cathedra; difficultés tirées du passé et des faits historiques ; difficultés tirées du fond même de la question; difficultés enfin, tirées de l'état des esprits contemporains. Il expose, étale, agite, exagère toutes les objections, se servant des mots qui déconsidèrent, tels que ceux d'infaillibilité personnelle et séparée. « J'entends dire qu'il s'agit d'un principe, s'écrie-t-il dédaigneusement. D'un principe? Eh quoi! répondrai -je à mon tour, ce principe, si c'en est un, est- il donc nécessaire à la vie de l'Église, qu'il devienne dogme de foi? Comment alors expliquez-vous que l'Église ait vécu dixhuit siècles , sans que ce principe essentiel à sa vie
ait été défini? Comment expliquez- vous qu'elle ait fonnulé toute sa doctrine, produit tous ses docteurs, condamné toutes les hérésies, sans cette définition? De nécessité , il n'y en a évidemment aucune ici, et la solution de cette question n'est pas plus indispensable qu'elle n'était réclamée. L'Église est infaillible et rinfaillibilité de^ l'Eglise suffit à tout jusqu'à cette heure. Craignez-vous qu'à l'avenir elle devienne insuffisante, et vous flatteriez-vous que ceux qui ne voudront pas croire à l'infaillibilité de l'Église unie au Pape , croiront plus facilement à l'infaiUibilité personnelle et séparée du Pape? »
A tout propos, le prélat pamphlétaire objurgue les journalistes , se plaint que, laïques, ils ne laissent pas aux évêques de si déUcates questions , les plus intimes , les plus graves , les plus réservées de rÉglise. Ce reproche est surprenant. Les laïques ne sont-ils donc pas membres de l'Église? Peuventils rester indifférents aux luttes de la société spirituelle dans laquelle ils vivent? Si l'intérêt crée la compétence , de quelles questions a-t-on le droit de les exclure , si ce n'est de celles qu'ils ne prennent pas la peine d'étudier? Dogmatiquement, on leur a refusé toute part dans le gouvernement de l'Église et dans la définition de ses dogmes; diplomatiquement, on a transporté aux princes leur privilège dans les élections épiscopales ; mais ils ont créé le journalisme religieux, et ainsi, dans notre temps de publicité et de discussion , ils se sont constitué un pouvoir propre, bien supérieur à celui qu'on leur a refusé ou retiré. Les abus mis à part, en quoi ce ré-
sultat est-il regrettable? En quoi surtout est-il de nature à blesser un prélat libéral, qui a toujours eu la main dans quelque journal? Aussi bien, n'est-ce pas le journalisme en général que M^ Dupanloup poursuit; c'est un journaliste. Il le confesse dans Y Avertissement k M. Louis Veuillot, publié à la suite des Observations (21 novembre) : « Il était temps de vous répondre, voilà pourquoi j'ai parlé. »
Cet avertissement usurpateur, puisque M. Louis Veuillot n'appartenait pas au diocèse d'Orléans , est pénible à relire. Les gros mots y abondent et la dignité y manque. Quels qu'aient été les torts de M. Louis Veuillot, il sont tous dépassés, sans que l'évêque ait, comme le journalijste, l'excuse des entraînements d'une improvisation quotidienne. C'est une des Retractationes qu'attendent les œuvres polémiques du célèbre prélat. M. Louis Veuillot , à une agression qui trouve surtout de l'écho parmi les ennemis de l'Église , répond par un persiflage respectueux. W^^ Deschamps (30 novembre) prend Tafiaire plus sérieusement : il n'admet pas la feinte de ne traiter que la question d'opportunité. « Comment 1 malgré la définition du concile de Florence , un évêque , prétendant formuler la doctrine gallicane, soutient que la pleine puissance n'est pas dans le chef de l'Église , qu'elle est divisée entre le Pape et tes évêques, cette doctrine est répandue aujourd'hui par la presse des deux mondes, solennellement soumise par son auteur au jugement du concile, et Votre Grandeur traite encore la question de l'opportunité d'un jugement ! »
Le parti romain, quoique mécontent de ce que Févêque de Sura n'eût pas composé en latin ses deux volumes didactiques, n'avait pas été irrité par cette publication. La brochure de M^^ d'Orléans, au contraire, le pique au vif; il la considère comme un défi et il l'accueille avec colère : en un instrant s'évanouit la faveur que tant d'autres écrits avaient acquise à l'un des plus constants défenseui^s du pouvoir temporel. Le Pape seul garde le souvenir du passé, au milieu du déchaînement de sa cour. « Oh! Tévêque d'Orléans, dit-il, a fait preuve pour la défense du Pape , du Saint-Siège , de la religion , d'un zèle, d'un dévouement et d'un courage que je n'oublierai jamais. »
Néanmoins , les conséquences de ce fait nouveau ne peuvent être méconnues. Jusqu'à l'intervention de M^ Dupanloup, la controverse- avait sourdement couvé dans le public restreint de la presse religieuse : on n'en causait guère .que dans les écoles de théologie, dans les sacristies, et à voix basse. La parole un peu sourde de M^"^ Deschamps , pas plus que celle deM&'^Maret, n'était arrivée très-loin; la petite brochure d'Orléans réveille la foule ; ces deux coups de tonnerre ont un retentissement prodigieux (1); la discussion s'ouvre sur la place publique ; chacun s'en mêle , et les dames à la mode commencent à en raisonner pendant les entr'actes de l'Opéra ! Toute discussion de place publique est de sa nature intempérante : celle-ci le devient. Une tourbe
ni|
Montalembert au Père Hyacinthe. 14 décembre 1869.
de brochuriers et d'infimes écrivains se mettent à débiter en monnaie d'injures les arguments des maîtres et y joignent leurs conceptions déréglées. L'infaillibilité doctrinale, officielle, ex cathedra^ pour la foi et les mœurs, ne leur suffit pas ; il leur faut une infaillibilité absolue, inconditionnelle, illimitée, universelle; une infaillibilité inspirée, individuelle, scientifique, politique, gouvernementale : le voulût-il, le Pape ne peut tomber dans aucune erreur publique ou privée. L'excès des paroles accompagne et accroît l'excès des idées; la déraison appelle à son aide les invectives, les récriminations, les propos outrageants, les dénonciations, tout ce qui, dans le langage, est de nature à exciter la terreur. Et, comme l'écrivait autrefois Fénelon au cardinal Fabbroni, tandis que l'infaillibilité est tiraillée de côté et d'autre, aux yeux des peuples elle s'avilit.
Un grand nombre d'esprits fervents sont remués par ces débats ; personne ne les suit avec une attention plus inquiète que M. de Montalembert. Condamné à une mort prochaine et le sachant , soit de son château de la Roche-en-Breny , soit de sa demeure de la rue du Bac, couché dans un coin de cette bibliothèque tapissée de livres jusqu'au plafond, qu'il avait si souvent remplie de sa vive causerie, il s'intéresse aux graves sujets politiques et religieux du moment comme s'il était dans la force
de la santé , et , avec une parole qui n'a rien perdu de sa spontanéité incisive, il défend cette liberté, abandonnée par tant d'autres , qui avait inspiré les premières ardeurs de sa vie.
M. de Montalembert restera une des figures les plus attachantes de notre temps. Son éloquence était admirable et d'une venue toute personnelle : aucun charlatanisme, presque pas de gestes, une voix agréable qui s'emplissait harmonieusement et ne s'enflait pas, une phrase large, dénouée quoique sans décousu; un mouvement vif et constant, expression naturelle des impétuosités successives de cette nature insoucieuse de dialectique qui , convertissant toutes ses idées en sentiments , ne savait les défendre que par les moyens de la passion. Quand la tribune lui eut été fermée en plein épanouissement, il transporta dans son style de plus en plus animé, chaleureux, abondant, coloré, les forces oratoires dont on lui refusait l'emploi ailleurs. En aucun temps il ne sut être une source qui se retient: il fallait qu'il s'épanchât sans cesse , sous une forme quelconque, au risque de se tromper, de se contredire, de regretter d'avoir caressé certains rivages de son flot brûlant. La beauté du caractère marchait en lui de pair avec la supériorité du talent. Il est facile à des religieux tels que le Père Lacordaire de pratiquer certaines vertus : ce sont des privilèges d'état, l'étonnant serait qu'ils ne les eussent pas. Mais dans la lutte brutale des appétits , au milieu de ces intrigues de parti qui restent vulgaires bien qu'on les décore de hautes apparences , pendant une car-
rière politique écoulée au milieu d'incessantes révolutions, se conserver fier, noble, ouvert, appréciateur du beau , admirateur de Thonnête , dégagé de toute convoitise subalterne, ami fidèle et adversaire généreux, sans fiel contre les anciens dont l'ombre vous a trop longtemps couvert, sans envie contre des rivaux peu scrupuleux, sans malveillance contre des successeurs trop impatients; au travers des transformations, des découragements, des inquiétudes , des fougues contradictoires d'un esprit sans cesse en travail, et tellement entier en chacune de ses évolutions, qu'il ne gardait aucun souvenir des précédentes, montrer une sincérité au-dessus du soupçon , une élévation inaltérable de sentiments, rester toujours et quand même un grand homme d'honneur : voilà qui est digne d'admiration, voilà ce qu'a réalisé avec plénitude M. de Montalembert. Le fonds d'invincible magnanimité sur lequel les divers accidents de sa vie ont successivement projeté leurs ombres fugitives, se révèle dans un cri de sa jeunesse : « S'il nous eût été donné de vivre au temps où Jésus vint sur la terre, et de ne le voir qu'un moment, nous eussions choisi celui où, couronné d'épines et tombant de fatigue, il marchait vers le Calvaire. »
Pendant ces dernières années, un déchirement douloureux s'était opéré en lui. Dans la propagande ultramontaine, il n'avait cherché que la destruction des contraintes civiles et la liberté de l'Église. On avait voulu lui imposer la croyance que , des livres de Joseph de Maistre, de dom Guéranger et de
beaucoup d autres qu'il avait loués sans se rendre tout à iaii compte de ce qu'ils impliquaient, découlait, par uue déduction invincible, la monarchie absolue du Pape. Il avait refusé de Tadmettre, et, comme on insistait, il s'était révolté et il s'était promis d'employer les dernières forces de ses mains défaillantes à combattre, maintenant qu'il en découvrait les conséquences extrêmes, la doctrine à laquelle il avait autrefois firayé la voie. Dans cette nouvelle campagne, il déploya un emportement inusité même à sa nature passionnée. La maladie y contribuait beaucoup, mais plus encore la certitude d'être vaincu et le désespoir de l'être par l'armée qu'il avait lui-même rassemblée , disciplinée , exaltée, lancée et longtemps commandée. De l'opposition autant qu'on peut l'être, il était cependant résolu, quoi qu'il arrivât et quoi qu'il dût lui en coûter, de ne jamais franchir les limites inviolables, de ne 80 séparer jamais de cette Église qu'il aimait, en laquelle il croyait avec plus d'énergie qu'à vingt ans. Que ferez-vous, lui demandait-on, si le concile uni au Pape définit Finfaillibilité? II jeta un regard calme sur la personne qui Tinterrogeait et il répondit : « Eh bien, tout simplement je croirai. » Toutefois, il eût donné une partie des quelques jours qui lui étaient comptés pour n'être pas réduit à croire , et il se raidissait de toute sa force pour écarter cette nécessité à laquelle il était résigné. La perspective d'une décision du concile dont il devrait faire un dos articles do son Credo remplissait d'angoisses •e» nuits d'agouio, et lui arrachait des gémisse-
ments qu'il refusait à son pauvre corps martyrisé. Il avait épanché une partie de ses sentiments dans un travail sur l'Espagne (1869), tout entier rempli des idées d'une virile liberté. « Celui qui ne sait pas défendre et invoquer la liberté au profit de ses adversaires, ne l'aime ni ne la comprend, disait-il. C'est surtout à ceux qui la nient et qui la calomnient, qu'il faut l'infliger. C'est le vrai, le seul châtiment qui leur convient. Chère et sainte liberté! Malgré les sots qui la blasphèment et malgré les méchants qui la souillent, elle sera toujours le meilleur remède à tous les maux , comme la plus belle récompense de toutes les vertus. Dussé-je passer pour un vieux radoteur, pour un triple sot, ou, ce qui est pire, pour un triple hérétique, ce sera là, jusqu'à mon dernier soupir, le cri de ma conscience et de mon cœur. » Au Correspondant ces accents avaient paru trop emportés ; ne pouvant refuser l'article , on l'avait admis à corrections ; « si <îes prévaricateurs avaient osé, écrivait-il, ils l'auraient mis au pilon comme un livre obscène. »
La rupture du Père Hyacinthe survenue peu après , le montre dans toute sa grandeur. Il aimait ce prédicateur selon ses idées, « de la tendresse d'un vieillard et d'un mourant pour le fils chéri de son âme » ; il lui avait prodigué « toute la lumière qu'il puisait dans cette affection, dans les nombreuses et profondes sympathies qui les unissaient et aussi dans une longue et rude expérience des luttes d'ici-bas » ; il lui avait confié le manuscrit proscrit sur l'Espagne (17 février 1869), l'avait institué
un de ses exécuteurs testamentaires , lui avait légué le chapelet du Père Lacordaire (7 mai). La nouvelle inattendue de sa révolte lui arracha un des cris les plus pathétiques qui soient sortis du cœur humain : « Vous n'avez pas été persécuté , comme on le croirait à vous entendre : de ce pharisaïsme que vous avez mille fois raison de détester et de dénoncer, personne n'a moins souffert que vous puisqu'il ne vous a pas empêché d'acquérir, avant quarante ans, une autorité et une renommée sans rivale dans l'Église de France. Ce qui a manqué précisément à votre gloire, ce sont les persécutions et les adversités où le génie et le cœur de Lacordaire ont pris leur trempe surnaturelle. Vous auriez encore eu mille fois raison de signaler la guerre déclarée par l'école dominante à la société moderne et à la nature humaine ; mais nul chrétien ne comprendra que vous en ayez rendu responsable le catholicisme tout entier et qu'un prêtre, un religieux, en parlant de la façon dont la religion est depuis longtemps comprise et pratiquée, n'ait pas trouvé un mot, un seul mot de justice et de vérité, au profit de ces merveilles de charité , de chasteté , d'humilité et d'abnégation que l'Eglise enfante chaque jour avec une fécondité sans pareille dans son histoire. Vous en appelez au concile et vous ne l'attendez pas , alors que deux mois à peine vous séparent de sa réunion. Mais d'avance, vous l'accusez, vous le déclarez suspect et, avec une iniquité par trop criante, vous lui imputez de n'être pas libre dans sa préparation ; au moment même où les évêques d'Allema-
gne viennent de manifester à la fois leur souveraine indépendance et leur résolution de n'admettre aucun décret incompatible avec la civilisation et la science , avec la juste liberté des peuples et les besoins des temps actuels ; au moment où vingt symptômes divers démontrent que ce qui a tout arrêté jusqu'à présent, ce n'est pas la pression d'en haut, mais la mollesse et la^ diplomatie malavisée de ceux qui avaient le droit et le devoir d'agir et de parler, qui allaient enfin se réveiller et que votre chute va peut-être replonger dans une inaction et une prostration dont vous, mon cher ami, vous serez responsable devant Dieu et devant les hommes. Mais le plus grand des reproches que j'ai à vous adresser, c'est d'avoir trahi vos amis , vos frères d'armes , en procurant le triomphe le plus éclatant aux délations et aux prévisions insultantes de nos adversaires. J'ai vu , pendant quinze ans , le nom de Lamennais servir d'épouvantail exploité par tous les esprits étroits et soupçonneux, serviles et jaloux. Si j'avais le mal- Tieur de vivre quinze ans de plus, j'entendrais de m^me opposer chaque jour votre nom à tout prêtre, à tout chrétien chez qui Ton verrait poindre une étincelle d'intelligence ou de générosité. En trahissant vos amis, vous avez surtout trahi notre cause, celle que nous vous avions tous confiée, nous, champions jeunes et vieux de cette royale liberté qui est la loi propre du chrétien. Hélas! mon pauvre ami, que votre châtiment sera terrible!... Si vous avez le malheur de céder aux invitations , aux provocations dont les libres penseurs et les proteatants surtout
Kê LE CONCILE DU TATICAN.
vont Toos assaillir y si vous entreprenez de vous justifier en attaquant de plus en plus TEglise, votre mère; si vous devenez un orateur de réunions profanes et vulgaires, vous tomberez dans le néant, au^essous de Lamennais luî-mèmey qui a au moins fini par se retrancher dans le silence ; et tandis que vos amis, comme moi, ne pourront que pleurer en silence sur votre déchéance,, vous deviendrez ' le jouet d'une publicité sans entraiUes et sans frein, ludibrium vulyi, comme ces gladiateurs captifs exploités et déshonorés, malgré leur noblesse naturelle, par les caprices de la foule obscène des païens. » (28 septembre 1869.) Il blâme et il n'accable pas, il ne retire pas le bienfait de son amitié à celui que presque tous les catholiques bafouent. Seulement cette amitié ne sera plus d'enthousiasme, elle deviendra toute de commisération. Il biffe silencieusement de son testament les marques de confiance qu'il y avait déposées , reprend le chapelet du Père Lacordaire (7 octobre), et en même temps offre toute l'assistance matérielle et morale qu'un ami peut offrir à son ami éprouvé. 11 espère ainsi le retenir, l'empêcher de rouler plus au fond, et ensuite le ramener et le replacer par le repentir à cette hauteur d'où il l'a vu tomber avec désespoir. L'émotion de cet incident dramatique ne l'empècho pas d'écouter ce qui se passe dans la mêlée dont il a fait alors son unique affaire. Ne pouvant plus rien publier dans un journal, n'ayant aucun autre moyen d'action que la correspondance , il écrit des lettres de tous les côtés. Dès qu'il avait eu connais-
sance du programme des catholiques de Coblentz, il leur avait exprimé combien cette remarquable manifestation l'avait touché, avec quelle joie il avait enfin entendu une parole virile au milieu des flatteries assourdissantes. Il apprend qu'un autre de ses amis auquel, sans la mort, il aurait dû un nouveau déchirement, le docteur Dœllinger, pressé par le cardinal Schwarzenberg de se rendre au concile, hésite à y consentir; il lui écrit aussitôt pour vaincre sa résistance : « Je vous jure que si j'entrevoyais un moyen quelconque pour moi, simple laïque, d'être admis au concile, rien ne m'arrêterait. Tout misérable que je suis , j'essayerais de me traîner jusqu'à Rome, dussé-je périr en route, et quand même, une fois arrivé, je ne dusse point obtenir la parole; mais j'irais, ne fût-ce que pour protester par ma présence, par le triste et intrépide regard dont parle Bossuet, contre les bassesses qui vont se produire et qui risquent de triompher. Et moi, je ne suis rien, et n'ai jamais rien été dans l'Église! Mais vous, qui êtes incontestablement le premier homme de l'Église d'Allemagne , comment pourriez-vous décliner la mission de la défendre et de la représenter dans cette crise formidable? Dieu vous a conféré un bienfait dont vous ne saurez jamais le prix, en vous accordant non pas seulement une longue vie, ce qui est bien peu de chose, mais une vieillesse sans infirmités. Vous lui devez en retour de Consacrer Ce don inestimable à la gloire, de son Église et à la défense de la vérité. Vous ddttiire^ sans doute beaucoup l'évêque d'Orléans,
mais vous l'admireriez bien plus encore, si vous pouviez vous figurer Tabime d'idolâtrie oîi est tombé le clergé français. Cela dépasse tout ce qu'on aurait jamais pu s'imaginer aux jours de ma jeunesse , au temps de Frayssinous et de Lamennais. Le pauvre M^ Maret , pour avoir exposé des idées très-modérées dans un langage plein d'urbanité et de charité, est traité publiquement, dans les journaux soi-disant religieux, d'hérésiarque et d'apostat par les derniers de nos curés! De tous les mystères que présente en si grand nombre l'histoire de l'Eglise, je n'en connais pas qui égale ou dépasse cette transformation si prompte et si complète de la France catholique en une basse-cour de l'anticamera du Vatican. » (7 novembre 1869.)
Au-dessus de ces voix qui se heurtent ou se soutiennent, s'élève une voix qui les couvre toutes, celle de Pie IX. Lui aussi, il est attentif au grave débat, il se porte partout où l'on combat pour le Saint-Siège ; de toutes parts il distribue les encouragements et les félicitations, avec d'autant plus de confiance, qu'à ce moment même il était l'objet des témoignages extraordinaires d'adoration , en l'honneur du cinquantième anniversaire de sa première messe (11 avril). De tous les coins de l'univers et de tous les rangs de la société , de la part des souverains comme de celle des plus humbles fidèles, lui
parvenaient des dons magnifiques, des adresses prosternées, des députations enthousiastes. « Votre zèle, écrit-il à des prêtres qui entrent dans la ligue de rinfaillibilité , mérite toute louange et toute recommandation (1). » « Nous nous réjouissons, écritil à M. Gérin, l'auteur d'un livre contre l'assemblée de 1682, de voir que vous avez confirmé par des documents authentiques ce que d'autres écrivains avaient déjà soutenu, que l'opinion hostile à l'autorité pontificale et au pouvoir ecclésiastique ne fut, dans ce que l'on appelle l'assemblée de 1682, ni commune à tous les membres , ni celle du plus grand nombre; qu'elle ne fut ni assez libre ni assez sincère, mais plutôt extorquée par la crainte ou par la faveur; qu'elle ne fut pas longtemps maintenue, mais bientôt révoquée par ceux qui l'avaient favorisée ou émise; qu'enfin elle ne fut pour l'Eglise gallicane la source d'aucune gloire ni d'aucune liberté , mais plutôt une tache et une vraie servitude (2). » Il est toujours en éveil sur ce qui touche cette assemblée de 1682. Un abbé Belet ayant réfuté le gallicanisme à l'aide de textes empruntés aux œuvres de Bossuet, il ne néglige pas cette nouvelle occasion d'exprimer ses sentiments : « Nous sommes particulièrement réjoui de la sagacité attentive et laborieuse avec laquelle , au moyen de pensées recueillies dans les divers écrits de Bossuet, savamment rapprochés et coordonnés,
(1) Bref du 11 février 1869 au vicaire capitulaire et aux prêtres du diocèse d'Adria (Vénétie) .
(2) Bref du 17 février 1869.
VOUS avez opposé Tévèque enseignant la primitive doctrine de FÉglise et manifestant librement son opinion, à Tévèque en conflit avec loi-méme s'efforçant de flatter et de servir le pouvoir civil (1). » E comble d'éloges M^ Deschamps : « Nous avons éprouvé une vive jouissance en voyant avec quelle clarté vous développez les principes que vous énoncez , par quels arguments vous les soutenez , avec quelle sagacité et quelle érudition vous réfutez les sophismes qu'on leur oppose (cavillationes adversas). Votre volume servira beaucoup à dissiper des opinions préconçues (2). »
Ces paroles sont dures pour les adversaires de l'infaillibilité ; il les appuie d'actes décisifs. Â la veille du concile, il édicté trois constitutions fondamentales : la première sur le code disciplinaire de l'Église (4 octobre), la deuxième sur l'élection du Pape pendant le concile (4 décembre) , la troisième sur le règlement du concile (27 novembre).
La constitution sur le code disciplinaire ne porte pas sur toutes les peines en usage dans l'Église, mais sur une espèce particulière de ces peines, les censures , et sur une catégorie spéciale de ces censures , les censures latœ sententise.
On distingue dans l'Église deux espèces de pei-
{\) Hrof du 17 novembre 1869.
(2) Href du 26 juin 1869.
nés : les peines médicinales, dont la fin principale est la correction du pécheur; les peines viiidicativesj dont la fin exclusive est de satisfaire à Tordre public par la répression du délit et le châtiment du coupable. Les peines vindicatives temporelles sont les mêmes que dans les sociétés civiles, sauf la discussion à laquelle nous avons fait allusion sur la peine de mort et autres peines corporelles. Les peines vindicatives spirituelles sont : l'incapacité d'exercer un office ecclésiastique, la perte de celui qu'on possède, la déposition, la dégradation, l'infamie. Les peines médicinales sont toutes spirituelles, on les appelle des censures. La censure est une . peine médicinale spirituelle , par laquelle un catholique coupable et refusant de se soumettre est privé de certains biens spirituels, jusqu'à ce qu'il soit venu à résipiscence. Les censures se divisent, au point de vue de leur intensité, en excommunication, interdit, suspension. L'excommunication sépare complètement de la communion des fidèles ; l'interdit ne prive que de l'usage de certains sacrements , de la participation aux offices divins et de la sépulture ecclésiastique. L'excommunication et l'interdit s'appliquent aux laïques comme aux clercs. La suspension est spéciale aux clercs : elle prive, en toutou en partie, de l'ordre , de l'office ou du bénéfice. Au point de vue de la manière dont elles naissent, les censures se divisent en censures iatsa sententiae et fei^endm sententiad : les censures latse sententiee sont celles qui, indépendamment de toute sentence, sont atta-
cbée» de plein droit à raccomplissement de Taete défendu ; les censures fermdx senteniix n'existent qu'après un jugement déclaratif de condamnation. Au point de vue de la manière dont elles cessent, les censures sont réservées ou non : les censures tum réservées sont celles qui , au moins dans le for intérieur, peuvent être levées par tout confesseur régulièrement approuvé; les censures réservées Jïid peuvent être levées, si ce n'est par nécessité et à Tarticle delà mort, que par celui auquel elles ont été réservées ou par son délégué. Un certain nombre de censures sont réservées au Pape, d'autres aux évêques.
La constitution du Pape est spéciale aux censures , et, parmi les censures , à celles latœ sententix. Une grande confusion s'était introduite dans ces matières : dans la plupart des diocèses avaient prévalu des coutumes opposées aux canons ; personne ne savait plus exactement quelle était la règle sure à suivre ; les évéques avaient profité de cette obscurité pour entreprendre sur les cas réservés au Pape et pour les supprimer presque complètement. La constitution du 4 octobre a pour objet de mettre de Tunité dans cette matière, de substituer des règles officioUos aux interprétations individuelles , de donner une énumération complète des censures latœ HmttmitÙB, d'indiquer celles qu'il faut respecter, d'abroger celles qui ne sont plus conformes aux nécessités des temps, de modérer celles qui soùt oxcoHHivos, d aggraver celles qui sont insuffisantes, surtout d'annuler les usurpations épiscopales et de
restituer au jugement du Pape les cas réservés qu'on lui avait soustraits (1).
Dans cette constitution, on relève comme un signe menaçant , présage des audaces de la Papauté dès qu'elle sera devenue infaillible, le maintien des censures contre ceux qui empêchent directement ou indirectement l'exercice de la juridiction ecclésiastique, soit au for intérieur, soit au for extérieur; contre ceux qui à cet effet recourent au bras séculier et provoquent son interdiction sous forme d'ordres ; contre ceux qui donnent les ordres, qui prêtent secours, conseillent ou appuient; contre ceux qui recourent à la puissance laïque pour mettre obstacle aux lettres et actes quelconques du Saint - Siège apostolique, ou émanant de ses légats et délégués, quels qu'ils soient ; contre ceux qui prohibent directement ou indirectement la promulgation des mêmes lettres ou actes, ou qui à leur occasion causent du préjudice ou de la crainte, soit aux parties intéressées, soit à d'autres.
Le droit des conciles , dans l'élection pontificale , a été très-débattu. Cajetan, suivi en cela par Suarez (2) , croyait qu'à défaut de toute disposition positive , en principe , l'élection des Papes appartenait
(1) Voir le commentaire de Tabbé Avanzini; — le mandement de Mg' Coletjévêque de Luçon (8 mars 1872) ; -— l'explication sommaire de Ms>^ Pelletier, chanoine d'Orléans.
(2) De Fide, disp. x, sect. 4, n® 11.
aux évêques du monde entier. Bellarmin, frappé de cette considération que la dignité du Pape est unie au titre d'évêque de Rome, attribuait l'élection au clergé romain, auquel s'adjoignaient les évêques voisins (1). Les uns et les autres, cependant, étaient d'accord que Jésus-Christ n'avait rien prescrit d'obligatoire sur ce sujet, qu'aux Papes seuls il appartenait d'établir souverainement et de modifier, après les avoir établies, les règles de l'élection pontificale. Pierre choisit lui-même son successeur : un Pape pourrait l'imiter, si les circonstances l'exigeaient (2). En fait, pendant un temps, l'élection fut attribuée au clergé romain et aux évêques présents à Rome, après que le peuple avait rendu son témoignage sur la vie et sur les mœurs; plus tard, elle fut subordonnée au consentement de l'empereur. Successivement, on supprima le témoignage du peuple et le consentement de l'empereur. Enfin Alexandre III, au troisième concile général de Latran, et Grégoire X, au deuxième concile général de Lyon, transférèrent l'élection du Souverain Pontife au collège des cardinaux. Il était à craindre néanmoins que, si une élection se produisait pendant la réunion d'un concile, les évêques ne voulussent supplanter les cardinaux et s'attribuer, dans ce cas, en leur qualité de législateurs de l'Eglise universelle, l'élection du nouveau Pape. Les autorités ne leur auraient point manqué : « C'est chose certaine, di-
(\.) De Clcricis, cap. x.
(2) SuAREz, ubi suprà, no» 6. 7, H, 12, 13, 14 : a Cur enim non sibi tribuat quod aliis potest? »
saient avec Dumoulin tous les jurisconsultes, que tout ainsi que le concile général est par-dessus le Pape et par-dessus TEgiise romaine , aussi pendant ledit concile, advenant la mort du Pape et vacation du siège romain, lors l'élection, provision et institution en appartient au concile général, non aux cardinaux qui sont inférieurs et lesquels n'ont ladite puissance d'eux-mêmes comme ils ne l'avaient d'ancienneté, mais leur a été attribuée parle concile (1). » Plusieurs Souverains Pontifes avaient prévu cette éventualité et pris des précautions pour l'éviter. Jules II, atteint d'une maladie grave pendant le cinquième concile de Latran, avait décrété , en présence des cardinaux réunis autour de lui, que l'élection de son successeur devrait être réservée au collège des cardinaux, comme s'il n'y avait pas de concile. Pendant le concile de Trente, Paul III et Pie IV, le premier par sa lettre apostolique du 3 des kalendes de décembre 1841, le second par celle du 10 des kalendes d'octobre 1861 , avaient donné des ordres analogues à ceux de Jules IL Pie IX fait davantage : il ne se contente pas de disposer sur ce qui devra être suivi pendant le concile qui va s'ouvrir, il établit une règle générale certaine et stable, qui devra toujours être observée dans4es conjonctures analogues. Toutes les fois que le Pontife romain mourra pendant la célébration d'un concile œcuménique , tenu à Rome ou ailleurs, l'élection du nouveau Pape appartiendra
(1) Conseil sur le faict du concile de Trente, art. 12.
exclusivement au collège des cardinaux. Dès que la nouvelle de la mort sera certaine , rassemblée sera suspendue de droit, jusqu'à ce que le nouveau Pape, canoniquement élu, en ait ordonné la reprise et la continuation ; tous les actes quelconques , accomplis pendant la vacance , même avec le consentement unanime des cardinaux alors existants , seront nuls et sans valeur.
La constitution sur le règlement est encore plus significative que les précédentes. Nous ne nous rendrions pas un compte suffisant de son importance, de sa nouveauté, le dirai-je? de son. audace, si nous ne précisions d'abord ce qui se passa au concile de Trente.
A Trente, il n'y eut pas de règlement, au sens propre du mot, préparé d'avance et prévoyant tout. Les légats ne reçurent les instructions du cardinal Farnèse , sur la manière de diriger les débats , que postérieurement à la séance d'ouverture; dans la troisième session seulement (15 janvier 1846) fut rendu le décret sur la manière de vivre et sur les autres règles à suivre dans le concile, De modo viveiidi et aliis in concilia servandis , après l'interrogation formelle : « Que les Pères disent si ce mode de procéder leur convient, Dicmit Patres utmm hic modus procedendi eis placeat(\), » Ce premier décret
(1) Le Play, Monumentorum ad histor. Conc, Trid.,,., III, 418. — Theiner, Acta,
régla le nécessaire, puis on avisa à mesure que les circonstances l'exigèrent. Souvent même les légats se défendirent de prendre Tiniliative de ces décisions. Dans la séance du 3 décembre 1546, par exemple, le président insiste sur la nécessité d'accélérer les débats; cependant, dit-il, «je ne propose rien, je m'en remets au jugement des Pères (1). »
Au droit de régler eux-mêmes par leurs libres votes l'ordre des travaux , les Pères rattachèrent le jugement sur les personnes qui devaient être ou non admises, avec voix consultative ou délibérative (2) , le vote sur la suspension , la translation ou la clôture (3), le choix des officiers. Les légats contestèrent d'abord ce dernier privilège et firent des nominations de leur propre mouvement; l'assemblée se fâcha, et les légats furent obligés de reculer et, avec l'approbation du Pape, de réduire leurs nominations à n'être que des présentations (4).
La procédure qui, après de nombreux tâtonnements et de fréquentes modifications , finit par prévaloir, indiquée superficiellement par Pallavicini, avait été décrite , avec une minutieuse exactitude , par le cardinal Paleotto, dans son intéressant résumé des actes de la dernière partie du concile. Depuis, le Père Theiner, en tête des procès-verbaux
(1) « Super quo nihil ipsi proponîmus, sed Patrum judicio remittimus. » Theinbr, Acta.
(2) Congrég. du 10 et 29 décembre 1545.
(3) 8« session du 11 mars 1547. — Congrég, des 26, 27 avril 1552; 16» session du 28 ayril.
(4) « Officiales approbahdos esse a Patribus. » 4 janvier 1546. -r Pallavicini, lib. VI.
officiels des séances du concile de Trente, M»' Cecconi, en appendice de son Histoire du concile du Vatican, ont publié le compte-rendu rédigé par Angelo Massarelli, secrétaire du concile pendant toute sa durée. Maintenant on n'ignore plus rien.
n y avait trois espèces d'assemblées : celle des théologiens mineurs non prélats envoyés par le Pape, par les princes, par les Universités, par les évêques; les congrégations générales, et les sessions publiques des Pères.
Les réunions des théologiens se tenaient dans le lieu affecté aux congrégations générales : elles étaient publiques. Les théologiens du Pape parlaient les premiers; les autres, suivant l'époque de leur promotion au doctorat ou à leur dignité. Aucun sujet relatif au dogme n'était porté aux congrégations, avant qu'il n'eût été discuté par les théologiens : les Espagnols soutinrent même que tout canon de cette nature était faux , s'il n'avait pas été soumis à cet examen préalable (1). Ces discussions, auxquelles prenaient part les premiers théologiens du temps , excitaient une vive curiosité ; à côté des personnages officiels se pressait un nombreux auditoire de savants et de peuple; on compta parfois jusqu'à deux mille assistants (2j. Qui ne serait accouru pour entendre l'ami d'Ignace, Laynez, théologien du Pape, pendant les deux premières convocations? On savait sa piété; rien qu'avoir son main-
(1) Lettres de Calini, archevêque de Zara, au cardinal Cornara. 15 juillet 1563.
(2) Diarium de Ficler, 21 juillet 1562.
tien modeste lorsqu'il montait à l'ambon, on était ému; on ne tardait pas à être subjugué par son éloquence abondante, persuasive et véhémente. Qui n'aurait cherché la bonne fortune' d'assister à un discours de Melchior Canus , un des théologiens de l'empereur pendant la deuxième convocation? Personne n'interprétait mieux les saintes Écritures et ne possédait une érudition plus étendue; il parlait un latin excellent, et ses exposés, remarquables par l'habileté savante de leur ordonnance, étaient relevés à tout instant par les accents passionnés d'une âme ardente. Le renom des Français présents à la troisième convocation avait été d'abord compromis par un docteur de Sorbonne, Maillard, qui monta à l'ambon, une chandelle à la main pour lire son discours , et dont on s'amusa beaucoup ; d'autres orateurs plus exercés, parmi lesquels Démocharès et Simon Vigor, prédicateur ordinaire de Charles IX, depuis archevêque de Narbonne, relevèrent notre prestige; l'on ne tarda pas à reconnaître que les Français s'exprimaient avec beaucoup de science et d'ordre (1).
L'interminable longueur des discours était le mal de ces assemblées : chaque orateur parlait avec autant de développements que s'il était le premier à traiter la matière, ne songeant qu'à briller, sans aucun souci des exigences de la discussion. Lassés de cette intempérance, les légati^ répartirent les théologiens en six classes, en ordonnant que cha-
(1) Archevêque de Zara. 22 février 1563.
cun n'interviendrait que dans les matières réservées à sa classe, et ne garderait pas la parole pendant plus d'une demi-heure. Sur quoi le Père^ Salmeron, théologien du Pape, se pique et prolonge sou discours pendant trois heures : ce qui ne permit plus d'exécuter cette dernière partie du règlement nouveau (1).
Les congrégations générales des Pères se tinrent d'abord chez le président. Pendant la troisième période, on les transporta dans l'église Sanctœ Marix Majoris, au fond de laquelle fut construit un amphithéâtre en hois. La salle ainsi arrangée avait rinconvénient d'être trop grande, et le secrétaire, assis au milieu de l'hémicycle, auprès de la croix des légats, ne pouvait pas entendre tous les orateurs : on dut lui adjoindre un sous-secrétaire dont la mission fut de s'approcher de ceux qui avaient une voix trop faible et de recueillir leur vote. Les congrégations générales n'étaient pas publiques. N'y prenaient part que les Pères ayant de droit Toix décisive, tels que les patriarches, archevêques, évêques soit diocésains, soit titulaires ou amiulaires, et ceux qui avaient été admis par la coutume ou par un privilège pontifical, tels que les cardinaux prêtres ou diacres, les abbés et supérieurs généraux des ordres religieux. Les procureurs des absents non évêques, après qu'ils avaient présenté les exQuses de leurs mandants , n'étaient reçus que pour ^sU^ndi^e et non pour dire. Paul III
ifSAJRKUJ, § 6. — Pallavic, livres XVII et XVIII.
(8 décembre 1545) avait accordé la voix décisive aux procureurs des évêques allemands; Pie IV (25 août 4562) la leur retira, et ne maintint ce privilège qu'au procureur du général des Carmélites (11 novembre 1561). A titre consultatif, comme les procureurs des absents, on admit, et àjla fin en nombre considérable, des théologiens éminents désignés par les ambassadeurs et par les légats. Au moment de la discussion du décret sur la prédication des réguliers, le président demanda à l'assemblée si elle ne consentirait pas à écouter les intéressés avant de prononcer': il fut répondu par tous Placet, et le délégué des réguliers, le R. F. de Patti des Mineurs Conventuels fut introduit et entendu (15 juin 1546). Exprimer son avis était une obligation et non une simple faculté. Chaque Père était interpellé à son tour par le légat, dans Tordre de sa [promotion, en commençant par les légats , les présidents , les cardinaux, les patriarches, les archevêques, les évêques , les abbés , enfin les généraux d'ordre. Les instructions des Papes étaient que la plus entière liberté de parole fût réservée à chacun jusqu'à permettre qu'on proférât des hérésies , pourvu que, la décision prise, on se soumît (2). Les Pères usèrent de cette facilité. Il ne me déplaît pas de m'arrêter
(1) Massarelli, § 2 et 12. — Pallavtcini, lib. XX, XXI, XXIV. — Benoit XIV, De Synod. Diœces,, lib. III, cap. xii, § 5.
(2) « Vellet pontifex (Paul III) , ita in actis , unicuique liberum esse sententiam dicere in concilio , tam circa mores , quam circa dogmata, nec aliquem velle reprehendi etiamsi manifestam hseresim diceret, dummodo sese submitteret concilio. » Theiner, Intro duction. XIX. — Et Congrégation du 24 février 1547.
un peu en route, de me donner la liberté, en réponse à tant de déclamations contre les assemblées politiques, de raconter quelques-unes des scènes qui se passèrent parmi les saints personnages du concile de Trente, et de démontrer par des exemples que, quels que soient le nom, la qualité, la dignité des hommes réunis et la nature de la réunion , les tumultes sont les mêmes et s'exhalent de la même manière.
Le 17 juillet 1S46, la congrégation venait de finir; Zanettino, évêque de Chironia, s'approche d'un autre évêque et lui dit : « Dans son discours Tévêque de la Cava s'est montré un impertinent et un ignorant. »
— Saint-Félix, évêque de la Cava, entend son nom; il s'approche de Zanettino : « Que dites-vous de moi?
— Je dis, répond l' évêque de Chironia, que Votre Grandeur s'est montrée dans son discours un impertinent ou un ignorant. » — Sur quoi, l'évêque de la Cava, sans rien répondre, se précipite sur l'évêque de Chironia et lui secoue la barbe avec violence. Peu de temps après (30 juillet 1S46), la querelle a lieu en pleine congrégation, et, ce qui est bien
.plus grave, entre le cardinal del Monte, Pachéco cardinal de Jean , et Madruccio cardinal de Trente. On s'adresse les compliments les plus acerbes : « Vos paroles, dit del Monte de l'air sévère que lui donnaient sa taille élevée, sa longue et épaisse barbe, sont celles d'un maître qui menace^ non d'un prélat qui dit son opinion. — Vos prorépond Pachéco , sont ceux qu'on ne se perl'avec des domestiques. » — Cela eût duré
longtemps ainsi , si presque tous lès Pères ne s'étaient levés et ne s'étaient jetés entre eux, quelques-uns, comme Tagliavia, archevêque de Païenne, en se mettant à genoux et en pleurant. A la sortie, Pachéco et Madruccio s'approchent du légat et lui disent que, s'ils l'avaient offensé, il voulût bien l'oublier. Del Monte répond à Pachéco par quelques paroles courtoises et à Madruccio par une simple inclination de tête. — « Prenez mes paroles comme vous le voudrez, s'écrie alors celui-ci très-irrité ; je suis noble. — Si vous êtes noble, répond del Monte, je ne suis pas ignoble, et j'irai en un lieu oh un noble ne pourra m'en imposer (1). »
Mais les scènes plus intéressantes, celles qui nous transportent véritablement dans le plus agité des parlements modernes, sont celles du 24 février 1547 et du 1" décembre 1562. Le 24 février 1547, Martelli, évêque de Fiesole, avait la parole. Pallavicini compare son cerveau à un foin qui s'enflamme tout seul sans qu'on y mette le feu ; il s'était donc enflammé, et il disait qu'il est inique de prétendre que les évêques agissent d'après une autorité qui ne leur est pas propre. — Pighini, évêque d'Alife, interrompt violemment : « On ne peut supporter qu'un évêque attaque le Souverain Pontife devant une aussi nombreuse assemblée ; ce que vous dites est hérétique; donnez-moi votre manuscrit, je prouverai
(1) « Capiatis verba mea ut vultis, sum enim nobilis. — Si nobilis es , ego ignobilis non sum. Sèd ibo in locum ubi nobilis mihi imponere non possit. » — Voir aussi congrégations des 20 et 29 décembre 1546, !«' décembre 1562.
votre hérésie. — Le cardinal Pachéco proteste contre l'interruption : « Vous portez atteinte à la liberté du concile , c'est aux légats et non à vous de maintenir Tordre. — L'évêque d'Alife a raison, riposte Cicada, évêque d'Albenga; l'évêque de Fiesole est relaps , il doit être sévèrement réprimé. » — Alors Fonsesca, évêque de Castellamare, s'écrie : « 11 n'y a plus de liberté, nulla est concilii iibertas. » — Cicada riposte violemment. — « Vous en avez menti, » s'écrie Fonsesca, non vera dicere. — A ces mots, le tumulte devient indescriptible , les cris , les interruptions se croisent, c'est à grand' peine que le légat Cervini peut se faire entendre et rappeler les interrupteurs au silence en disant : « C'est à nous ^et non à vous qu'il appartient de maintenir l'ordre, et puisque nous écoutons et tolérons le langage de l'évêque de Fiesole, nous qui, ne serait-ce que par notre fonction , sommes autant que vous dévoués au Saint- Siège , vous pouvez bien avoir la même patience. » Le 1®' décembre 4562, Melchior Avosmodiano, évêque de Cadix, affirme que les évoques nommés en vertu des premier et quatrième canons des Apôtres et selon le quatrième canon du concile de Nicée et autres statuts ecclésiastiques sont de véritables évêques, quoique confirmés par le métropolitain et non par le Pape; il cite l'exemple de l'archevêque de Salzbourg qui confirme ses suffragants, après la nomination des chapitres, sans que le Pape intervienne d'aucune manière. Aussitôt un grand tumulte s'élève ; de toutes parts on frappe des pieds et on crie : « A la porte I à la porte, extra! extra!
qu'on lui enlève la parole! non se audiatnrl » Le légat Simonetta, avec Tautorité que lui donne sa connaissance approfondie des canons, dit que Tarchevêque de Salzbourg n'agit qu'en vertu de Tautorite papale ; cependant il engage Tévêque de Cadix à continuer. Mais les cris A la porte! redoublent, et un grand nombre ajoutent : Qu'il ^sait ana thème! j^ quoi Guerrero, archevêque de Grenade, réplique, en se tournant vers les interrupteurs : « C'est vous qui êtes anathèmes ! » — Cependant Avosmodiano ne se déconcerte pas; calme et froidement ironique, il continue son discours : « Le droit des métropolitains ne diminue eu rien la plénitude de puissance du Souverain Pontife, auquel tous sont soumis. » — Stupéfaction des interrupteurs; alors Avosmodiano riposte ce que dans sa carrière parlementaire aurait pu répéter plus d'un orateiur laïque : « Vous voyez qu'il est mauvais d'interrompre un orateur avant qu'il ait terminé sa phrase. Vous ressemblez à celui qui, lisant dans l'Écriture : Non est Deus, il n'y a pas de Dieu, fermerait le livre avec indignation en s'écriant : C'est une impiété 1 S^il avait continué, il aurait vu dans le texte sacré : Dixit insipiens, dit l'insensé. J'avais droit à être respecté davantage, moi qui , comme théologien ou comme évèque ,. ai assisté à toutes les réunions du eoiïcîle. » — Quand l'orateur a terminé , le cardinal légat de Maatoue réprimande sévèrement les interrupteurs : Si de pareilles scènes se renouvellent, il se retirera; sa charge et sa qualité de représentant du Souverain Pontife ne lui permettraient pas de supporter de
*7o LE CONCILE DU VATICAN.
nouvelles indignités. — Le cardinal de Lorraine déclare que la facilité avec laquelle on se jette au visage la qualification d'hérétique le révolte; si on n'oubliait pas avec quelle réserve les anciens Pères Tout employée, on ne s'en montrerait pas tellement prcMligue : à son avis, si de tels scandales se renouvelaient, le légat ne devrait pas se retirer, mais demeurer et faire un exemple. — « Avec d'autant plus de raison , ajoute Guerrero , que Forateur auquel on a adressé tant d'injures est un prélat érudit, probe, pieux, particulièrement estimé par le roi car tholique. — La véritable manière d'en finir avec les scènes, suggère Du Bellay, évèque de Paris (1), serait de promulguer le canon depuis si longtemps réclamé contre les perturbateurs. — Xon , répond Thomas Casel, évèque de la Cava : ce n'est pas à l'effet qu'il faut s'en prendre, c'est à la cause : voulezvous éviter de pareils tumultes, interdisez les attaques contre le pouvoir du Pape , empêchez le développement de doctrines monstrueuses [±], »
Ces incidents, indépendamment de l'instruction générale qu'ils contiennent, montrent avec quel emportement l'assemblée, pénétrée de la suprématie pontificale, saisissait tous les movens de manifester une doctrine que la résistance des théologiens français ne lui permettait pas de définir, et aussi avec quelle louable impartialité les légats présidents,
l J*J^ ^«^ï alors un éTéché dans la métropole de Sens, prote^ant '^^ '"^o^ro, sess. \IL - Fra Paolo et les ccriTains i#i-».i.«.^*i?'** singulièrement grossi et dénaturé ces scènes que je raconte d après les docnmenti originanx. *
malgré leur sympathie pour les passions des interrupteurs, surent maintenir la pleine liberté de la parole. Ils ne manquèrent presque jamais à ce devoir que leur avaient imposé les Papes : ils arrêtent à tout instant les orateurs excessifs , leur interdisent de s'abandonner à des invectives ou de nommer qui que ce soit (1); à tout instant ils emploient leur autorité à protéger les opposants , à refréner les intolérances de la majorité et à lui interdire, lorsqu'elle est mécontente, de frapper des pieds comme dans les écoles (2). Un certain abbé Richard, de la congrégation des chanoines réguliers de Latran , ayant dit, de ceux qui proposent le calice, que leur opinion sent Thérésie , le cardinal de Mantoue l'interrompt : « Cessez ces inconvenances, cessaret ab his ineptiis; » il insiste, le cardinal lui ordonne de se taire (3).
En dehors de cette protection de la liberté, les légats reviennent souvent et avec énergie sur le secret et la brièveté. L'indiscrétion des Pères les -désespérait : en vain firent-ils une admonition générale (17 février 1562), les prièrent-ils de ne pas divulguer les projets qu'on leur distribuait avant qu'ils fussent votés, par respect de la dignité du concile,' par crainte des scandales, et afin qu'on ne considérât pas des ébauches destinées à être remaniées comme des décrets arrêtés ; en vain renouvelèrent-ils cette
f 1) 5 novembre 1563 : « Tune dixit primus prsesidens, admonens patres, non fiant invectivae , nec nominetur quisquam : nam secus, flui talia fecerit, a congregatione expelletur. » § 7.
m Congrégation du 20 juillet et du 2 décembre 1562.
(3; Congrégation du 4 septembre 1562, dans Paleotto.
recommandation à la veille de toutes les circonstan* ces graves. Dans les choses connues par une grande assemblée le secret est trop difficile, dit Pallavicini, et la passion de quelques-uns rend inutile le silence prudent du plus grand nombre (1). Plus l'avertissement des légats avait été pressant, plus était rapide la transmission de Févënement dans la ville de Trente, puis dans toute la chrétienté et jusque parmi le peuple (2). Les exhortations à la brièveté n'étaient pas moins instantes : « Soyez plus courts , disait le sage légat Seripando,ne répétez pas ce que d'autres ' ont déjà dit plusieurs fois ; ayez pitié de vous et de nous; ne faites pas des leçons; contentez - vous d'émettre des votes; rappelez - vous les paroles de l'Ecclésiasté : In multitudine presbyterorum noli esse loquax (3). » Peines perdues I les Pères parlaient toujours sans fin ni mesure, et les impatients accusaient les légats d'être trop débonnaires, de ne pas arrêter d'autorité les divagations incessantes (4).
Dans la troisième période du concile, la plus importante et la plus nombreuse , Laynez, général des jésuites après Ignace, siégea parmi les Pères et non plus parmi les théologiens, et devint la lumière des congrégations. Pendant que, de toutes parts, on n'entendait parler que de disputes sur la préséance,
(1) LiTre XVI.
(2) 13 février 1562. Journal de Milledonne, Vénitien, traduit par M. Armand Baschet.
(3) 16 décembre 1562. — Voir aussi 10 mai 1546, 3 et 6 décembre 1546, 4 janvier 1547, 10 avril 1562, 24 ou |25 novembre 1562, 2 décembre 1562. — Pallav., liv.XIX.
(4) Lettrés de Charles Visconti, 13 et 16 juillet 1562. — Palbotto, sess. IV.
non-seulement entre les amlMUMadeurs^^ nuds enbre des religieux ; tandis que ka abbés de l'ordre de Saint-Augustin, de la congrégation des chanoines réguliers de Latran, et les abbés de Tofâre de Saint- Benoit, religieux du Moht-Casein, et d'autres «icove étaient aux prises , Laynei «vun demandé à être placé le dernier (1) : on ne Ten éJccuta qu'avec plus de respect. Les autres généraiix pariaieiki debout e4 de leur place , les légats llnvitaient à se placer au milieu de l'enceinte et à s'asseoir. Un jouff qu'il tonae ba malade, le concile suspendit ses séances ; il arriva parfois qu'on convoqua une coDgrégation spéciale afin de lui donner la facilité de s'e&pliquer tout è son aise (2). A côté des tapageurs et Aes saints, il y eut aussi les bouffons. Dans cette demiëve partie du concile , ils étaient représentés par lea éyèques espagnols d'Alife et de Monteoterano et par l'évêque de Padoue, Giurelia (3).
Dans les congrégations ^ les controverses étaient tranchées, dit Massarelli, àrunanimiké, si eela.se pouvait, ou du moins à. une nudité considérable (4). La volonté des Papes Ait ccKOostamment qu'on définit sans ambiguïté ce sur quoi on était d'accord et qu'on ne touchât pa& aux atrtides sur lesquels il y avait dissidence, afin de BiC^pas foumif de prétexte aux calomnies des hérétiques (5). Les
(1) Paleotto, sess. L
(2) Charles Visconti, 17 juin 1569..
(3j /ô., 10 juin 1563.
(4) « Âb omnibus si fieri potest, aalteiD a longe maj on pftrte. » § &.
(5) Archevêque de Zara, 20 juillet. 1562. *- ChariMi Vincoina, ^ 12 et 16 août 1563. — Pallayicisi, lib. XXIV, cap. xir.
légats donnèrent toujours la préférence aux formules qui ne blessaient aucune des deux opinions lorsqu'elles persistaient malgré les tentatives d'entente, imitant, dit le cardinal Paleotto, Les exemples des anciens qui préférèrent laisser les controverses ouvertes plutôt que d'exposer à la damnation un certain nombre de catholiques (1). Par cette raison, un accord à peu près unanime n'ayant pu s'établir sur la résidence , sur la juridiction épiscopale , sur le pouvoir pontifical , on s'abstint de les définir. Cette méthode, qui entraîna d'interminables lenteurs, ne fut pas du goût de tout le monde. « C'est vainement, écrit l'archevêque de Zara, le 16 septembre 1563, que les légats se sont évertués tous ces jours à obtenir que la session pût avoir lieu en la limitant aux seuls décrets du mariage. La difficulté est née principalement des mariages clandestins. Deux cent cinquante Pères soutenaient que l'Église pouvait et devait les annuler; cinquante seulement étaient d'une opinion contraire, mais si opiniâtrement qu'ils l'ont emporté contre toute raison. Le renvoi de cet article, outre qu'il a eu le très-mauvais effet de proroger la session, sera encore, je le crains bien, d'un très -fâcheux exemple. Jusqu'ici les conciles ont tranché les questions à la majorité des votes. Ce qui
(1) w Legati qui antea ex Patrum suffragiis perspexenint implacabilem intereos in proœmio decreti contentionem... idcirco nuUa commodiori ratione tôt controversias modum statui posse censuerant, quam si decreti verba ita conciperentur, ut ex iis neutra opinio lîederetur; majorum exempla imitati, qui qusestiones, inter (^atholicos tantùm controversas, indefinitas ssepiùs reliquerunt, ne altéra Catholicorum pars damnaretur. » Paleotto, sess. VII.
se passe pourra désormais amènera douter que cette règle soit légitime et sûre. »
Les sessions se tenaient dans la partie supérieure de l'église cathédrale placée sous l'invocation Sancti Vigilii : elles étaient publiques comme les réunions des théologiens mineurs. On y lisait les brefs, bulles et lettres apostoliques et on y rendait les votes définitifs sur les projets adoptés par les congrégations générales. Le prélat qui avait chanté la messe recevait du président les décrets à publier, les lisait à haute voix ; puis s'adressant à l'assemblée, disait : « Très-révérends et très-illustres seigneurs et révérends Pères, ces décrets vous plaisent-ils? Reverendissimi et illustrissimi domini, f^everendiqtie Patres, placent-ne haec omnia vobis? » Alors chacun répondait de sa place à haute voix, ou remettait un vote écrit (cedulà) ; les malades qui avaient assisté à l'examen du décret envoyaient leur vote per syngrapham^ par lettre (1). Le vote pouvait n'être pas un placet ou un non placety il était permis de voter conditionnellement ou avec explication, de demander qu'on ajoutât ou qu'on retranchât certaines expressions. Le vote d'un Père fut : ï obéirai; d'autres dirent : Cela nous plaît ou nous déplaity suivant ce qu'en pensera le Pape, Cette faculté de ne pas opter entre \^ placet et le non placet permettait aux indécis et à ceux qui veulent ménager tout le monde, de se tenir dans des moyens termes qui embrouillaient et éternisaient les dis-
(1) Paleotto, sess. L — Pallav., liv. XV et XVL
eussions. 0ë8 la première session, le légat del Monte exhorta les Pères à discuter à fond dans les congrégations, de manière que, dans les sessions, il n'y eût plus qu'à répondre par un placet : Favertissement ne fut pas entendu (1). Plus tard, à propos de la résidence des évèques, les légats essayèrent de contraindre les Pères de renoncer aux échappatoires et aux ambiguïtés, et de répondre simplement placet ou non placet : ils n'y réussirent pas davantage; leur proposition fut accueillie par des résistances qui dégénérèrent en tumultes, on s'écria que la liberté du concile était menacée (3). La seule concession qu'on leur fît dans une circonstance où les divergences étaient infinies , fut qu'on les cacherait au public et qu'on voterait par écrit (3). Le vote en session n'était pas toujours conforme à celui de la congrégation générale, parfois il fut tout différent. Dans la session du 11 novembre 1563, plus de cent trente Pères rejetèrent trois articles du décret voté dans la congrégation sur les rapports des archevêques et des évêques. Pendant les solennités préparatoires des prélats allaient de banc en banc, distribuant des cédules de votes négatifs : cela ne s'était point encore vu et ne fut pas sans scandaliser beaucoup de spectateurs (4).
On avait disputé longuement pour savoir si on
(1) Diario privato di Massarelli, cap. lxiv. — Voir aux Actùf session du 13 janyier et congrégation du 15 janvier 1547,
(2) Paleotto, sess. III. — Pallav., lib. XVI.
(3) Pallav., liv. VIII.
(4) Acta et Paleotto, sess. VIII.— Voir aussi Pallav., lib. XV et XXIII.
commencerait les débats dans les congrégations et les votes dans les sessions , par les dogmes ou par la réformation. Les princes désiraient que la réformation passât en première ligne; le Pape voulait donner le pas au dogme. On transigea : dans la congrégation du 22 janvier 1546, on admit la règle ^ toujours suivie depuis , qu'on s'occuperait à la fois d'une question de dogme et d'une question de réforme, qu'aucune session ne se tiendrait sans qu'on votât sur un décret dogmatique et sur un décret disciplinaire (1).
Au début , sous Paul III , les légats avaient réparti tous les Pères en trois classes. Chacune se réunissait isolément et discutait avec familiarité, sans l'emploi obligé du latin, les matières proposées à l'examen des congrégations. L'innovation ne réussit pas ; il n'en résulta qu'une perte considérable de temps et un surcroît de difficultés : on supprima ce rouage (2).
Il est facile maintenant de se rendre compte de la manière dont se formaient les décrets. Aucune discussion n'était engagée par la présentation d'un schéma y ou projet préparé par les légats. Quand il s'agissait de dogme, quelques théologiens recueillaient dans les livres protestants les propositions suspectes, y joignaient les questions douteuses ou controversées ; le tout était soumis à l'examen des^ théologiens mineurs. Le travail de ceux-ci terminé, on le rapportait à la congrégation, et le débat
(1) MussARELLi, § 10. — Pallav., Ut. V et VL
(2) MuSSARELLI, § 5.
s'engageait. Quand il s'agissait de discipline, les théologiens mineurs ne devant pas être consultés, quelques Pères ou quelques théologiens, désignés par l'assemblée ou par les légats, recueillaient les abus et s'enquéraient des remèdes : le résultat de leurs recherches, communiqué à la congrégation, devenait le thème sur lequel s'engageait la controverse. Lorsque chacun avait exprimé son avis, une commission spéciale [deputatio aliquorum Patrum) préparait un projet de décret conforme aux idées de la majorité. Cette commission était choisie par l'assemblée, lorsqu'elle ne déléguait pas ce soin aux légats, parmi les Pères théologiens ou les Pères canonistes , suivant qu'il s'agissait de dogme ou de discipline. On y introduisit parfois de simples docteurs ou des canonistes privés réputés par leur con- • naissance particulière du sujet. Le projet de cette commission était soumis à l'assemblée générale, puis remanié, jusqu'à ce qu'il eût été approuvé par tous, si c'est possible, ou au moins par le très-grand nombre. Quelques-uns avaient proposé, en matière de dogme, de faire rédiger le projet de décret par une commission après le débat des théologiens, avant que l'examen commençât dans la congrégation des Pères. On craignit d'abord de se donner l'apparence de dicter aux juges leur sentence; on ajoutait qu'il était plus facile d'ourdir une toile du premier coup que de la rapiécer. On finit par se raviser : proposer, répondit-on, n'est pas dicter une sentence , plusieurs renvois successifs pouvant toujours être ordonnés, le rapiéçage est inévitable ; aussi.
dans la séance du 3 octobre 1562, il fut entendu qu'après chaque discussion des théologiens, une commission de quelques Pères serait chargée de préparer des canons et de les proposer à l'assemblée (1). Quand le décret avait été voté dans la congrégation, il était .soumis au vote solennel de la session, puis publié et inséré parmi les actes du concile (2). Le Pape étant absent, les décrets étaient précédés de l'intitulé : Sacrosancta œcumenica et gèneralis SynoduSy in Spiritu Sancto légitime congregata. Afin que notre tableau des habitudes conciliaires de Trente soit complet, introduisons dans cette procédure l'ambassadeur des princes. Nous l'avons vu arriver. Sa première visite était incontinent aux légats réunis chez le principal d'entre eux : il remettait les lettres de son souverain et exposait l'objet de sa mission. Au jour fixé, il se rendait à une congrégation générale; les portes ouvertes, il présentait ses lettres de créance et, après que le secrétaire en avait donné lecture à haute voix, il adressait une harangue à l'assemblée, s'il le jugeait opportun, puis se retirait pour qu'elle pût délibérer sur sa réponse. Cette réponse lui était adressée , les portes de nouveau ouvertes (3). A la session prochaine, il présentait une seconde fois ses lettres de créance , qui étaient insérées dans les actes du concile (4). L'ambassadeur, ainsi vérifié, assistait d'une place
(1) V. Acta et Paleotto, sess. I, p. 532.
(2) MussARELLi, § 7. — Pallavic, liv. VI, Vm, XV, XVI, XVII, XVIII, XX, XXIII.
(3) Mussarelli, § 11.
(4) Ib., § 1.
d'honneur aux assemblées des théologiens et aux sessions, de plein droit, puisqu'elles étaient publiques ; mais , aux congrégations , il ne fut admis que par faveur, per gratiam (1). L'ambassadeur d'Espagne, qui obtint Je preinier ce privilège avec Tappui du cardinal Pachéco, avait allégué qu'il pourrait, par sa présence, contenir les quelques prélats de sa patrie auxquels on reprochait de sortir d'une juste modération. En effet, au récit du nonce Charles. Visconti, les évêques d'Alife et de Montemerano, quoique fidèles à leur mode extravagant d'exprimer leurs opinions, montraient plus de décence et de respect quand le comte de Luna était présent (2). Nous voyons aussi Lanssac s'émouvoir d'indignation contre l'insolence de Ciurelia trop tolérée à son gré par les présidents (3).
Admettre l'ambassadeur était peu de chose, il restait à le placer; ce ne fut pas une mince difficulté. Au début, sous Charles-Quint, lorsque l'ambassadeur de l'empereur était seul présent , que cet empereur était en même temps roi d'Espagne, on Je mit au-dessus de tous les prélats , presque en face du légat, sur un escabeau où deux personnes pouvaient facilement s'agenouiller et s'appuyer. Quand les ambassadeurs de France survinrent, on les plaça après eux (4). Les conflits commencèrent à la troisième convocation, alors que, le roi catholique Phi-
(1) Paleotto, sess. VIII.
(2) Lettre du 10 juin 1563.
(.'î) Pallavic, liv. XX.
{h\ Pallav., liv. VI et VIII.
lippe II d'Espagne n'étant plus empereur , ses envoyés se trouvèrent aux prises avec ceux du fils aîné de l'Église, le roi de France. Les Espagnols prétendaient à l'égalité, les Français à la supériorité. Les instructions formelles des ambassadeurs français leur prescrivaient, « si leur droit était contesté, de quitter aussitôt Trente, après avoir protesté que Sa Majesté ni son royaume n'entendaient approuver le concile, et en ordonnant aux évoques, de par ladite Majesté, de partir incontinent (1). » Les mêmes querelles s'élevèrent entre les ambassadeurs suisses et ceux du duc de Florence et du duc de Bavière, entre les ambassadeurs hongrois et les ambassadeurs portugais, entre les ambassadeurs laïques et les ambassadeurs ecclésiastiques de chaque nation. Les légats et les Papes eurent autant de peine à concilier ces exigences également impérieuses qu'à définir la justification ou à réformer l'Église. Pie IV s'en tira en décidant que les Suisses, les Bavarois, les Portugais ne siégeraient pas ensemble, que les ambassadeurs ecclésiastiques se mettraient à la droite des légats , les ambassadeurs laïques à sa gauche, et que les ambassadeurs du roi d'Espagne siégeraient à part , en face du président , non loin de la croix d'argent des légats placée au centre de l'assemblée. De son côté, le concile, pour renvoyer tout le monde content, déclara dans sa dernière session « que ces arrangements n'avaient préjudicié au droit de personne (2) ».
(1) Instructions de Lanssac. Avril 1562.
(2) MussARELU, § 1. — Pallav., liv. XX, XXIV.
i88 LE CONCILE DU VATICAN.
L*ambassadeur, dans toutes les réunions auxquelles on Fadmettait, était témoin et non acteur; il ne prenait aucune part aux discussions , il n^obtenait la parole que pour communiquer les demandes de son prince; le plus souvent il accomplissait ce mandat dans un écrit lu par le secrétaire; quelquefois il prononçait lui-même un discours. Du Ferrier, un des ambassadeurs français, se signalait dans ces occasions : ses harangues âpres, ornées, pleines de mouvement et d'audace , étaient de véritables improvisations à la moderne; avant de les prononcer, « il arrêtait les principaux chefs avec ses collègues ; et, le demeurant, il le laissait à l'opportunité de l'oraison (1) ». Le cardinal de Lorraine aussi se distingua par sa vivacité d'esprit, par sa perspicacité et une facilité et aisance de diction telle que toutes les belles choses semblaient s'épanouir dans sa bouche (2).
Ce pouvoir limité, de commimiquer aux Pères les instructions spéciales du prince, fut encore soumis à des restrictions après la célèbre aventure d'Amyot. Celui-ci vint devant l'assemblée (!"' septembre 1851) sans avoir voulu laisser même pressentir aux légats la .nature de sa commission : là seulement, il leur présenta les lettres missives du roi, les requérant de les ouvrir et faire lire publiquement. Une première surprise eut lieu alors. La suscription était : Sanctissimis atque in primis observandis
(1) Du Ferrier à M. le cardinal de Lorraine à Rome, le dernier de septembre 1563.
(2) Archevêque de Zara. 17 mai 1563.
in Christo Patribiis conventiis Tridentini. « Soudain que cette suscription eut été lue et entendue, les évêques espagnols se mirent à crier, disant que ces lettres ne s'adressaient point à eux, parce qu'ils étaient Concilium générale et legitimum et non conventtis. Les Pères, accompagnés des deux ambassadeurs de l'empereur, se retirèrent derrière le grand autel où est la sacristie , et là consultèrent sur ce qu'il y avait à faire. Après plus d'une grosse demiheure, ils retournèrent tous s'asseoir en leurs sièges, selon leur rang, avec leur mitre et leur chape, et par le promoteur du concile firent cette réponse, qu'on lirait les lettres en prenant le mot de conventus en bonne part. Après quoi, on lut les lettres qui étaient une protestation virulente contre le concile et contre le Pape. Il n'y eut personne, qui en perdit un mot s'il n'était bien sourd (1). » Le légat embarrassé leva la séance , renyoyant pour la réponse au H octobre. Afin que de pareils incidents ne se renouvelassent plus, il fut arrêté que, lorsque les ambassadeurs des princes auraient quelque chose à remontrer, ils s'adresseraient aux légats; désormais il ne leur fut plus loisible de parler à l'assemblée qu'avec . l'assentiment de ceux-ci , hormis le jour qu'ils sont reçus et que leurs mandements sont lus, de sorte que les ambassadeurs n'étaient pas envoyés aux Pères, mais aux légats (2).
Dès qu'une assemblée quelconque se constitue, il faut déterminer si chacun de ses membres aura le
1) Récit d'Amyot.
(2) Pibrac à la reine-mère. 22 août 1562.
i90 LE CONCILE DU VATICAN.
droit de prendre l'initiative des propositions, ou s'il sera réduit à prononcer sur les propositions présentées. A Trente , cette difficulté du droit d'initiative resta en suspens jusqu'à la fin du concile. Au début, les légats posèrent en thèse indiscutable qu'à eux seuls appartenait le droit de proposer (1 ) , c'est-àdire de soumettre une proposition au vote de l'assemblée, car personne ne songea à disputer aux Pères la faculté, en exposant leur opinion, d'ouvrir un avis nouveau. « Que chacun dise librement ce qu'il pense, dit del Monte, mais que pei:sonne n'entreprenne sur le droit exclusif des légats de proposer. — Mais, dit alors Gottofredus, évêque de Capoue, que ferai -je si je crois devoir proposer quelque chose au sacré concile? — Communiquez d'abord , répondit del Monte , votre proposition aux légats; s'ils la trouvent opportune, ils la soumettront au concile; si, injustement et sans cause, injuste et absqiœ ulla causa^'A^ refusent de Taccueillir, vous la proposerez vous-même (2). » Mais qui jugera si les légats ont repoussé injustement et sans cause? Aussi, dans la congrégation du 18 mai, Diego d'Albe, évêque d'Astorga, revint sur la question et revendiqua le droit de proposition directe : « Supposez, dit-il, qu'un de vous veuille proposer quelque chose contre les légats du Saint-Siège ou les cardinaux, l'obligerez -vous à les prévenir d'abord? » — Del Monte répondit durement : « Vous ne pouvez
(1) » Nemini licet, nisi solis praesidentibus , proponere. » Mus-
SARELLI, § 2.
(2) Congrégation du 10 mai 1546.
pas et ne pourrez jamais proposer quoi que ce soit contre les légats du Saint-Siège et les cardinaux; je ne permettrai jamais qu'on le fasse en ma présence, et je suis émerveillé que vous osiez dépareilles suppositions. » — Et comme Tévêque insistait, le cardinal Pachéco lui dit : « Assez, contentez-vous d'avoir dit votre sentiment, vous voyez que les Pères ne l'approuvent pas. » — A l'ouverture de la troisième convocation, dans la dix-septième session (18 janvier 1562), les légats soumirent au vote le décret suivant : a Trouvez-vous bon que le saint concile de Trente soit tenu et célébré... et que, gardant l'ordre qui s'y doit observer, il y soit traité, les légats présidant et proposant, legatis prœsidentibus et proponentihuSy de ce qui paraîtra propre et convenable pour adoucir les malheurs du temps? » Tous les Pères présents, au nombre d'une centaîjie, répondirent Placet, à l'exception de quatre Espagnols ; les Français n'étaient pas arrivés (1). Les princes se montrèrent moins accommodants que les évêques : Philippe II, L'empereur Ferdinand, les rois de France et de Portugal, mécontents de cette déclaration, se concertèrent pour demander qu'elle fût rétractée, que les orateurs au moins pussent librement proposer ce dont ils auraient charge de leur maître (2). Ils présentèrent cette requête avec tant de force que le Pape parut ébranlé; par une lettre du 9 mai 1863, il consentit à ce que le concile, s'il le jugeait bon,
(1) Archevêque de Zara, 19 janvier 1562. — Pallavic, liv. XV.
(2) Lanssac à la reine-mère. 18 mars, 17 décembre 1562. ^ Pallav., liv. XX.
retranchât les paroles legatis proponentibus y introduites, disait-il, à son insu (1). Le légat Morone, d'ordinaire souple et avant tout diplomate, se refusa absolument à une concession de cette nature : « Proposer au concile, dit-il, de désavouer des expressions que nous lui avons nous-mêmes demandé d'admettre, ce serait nous déshonorer; s'il nous écoutait, ce serait détruire à jamais son autorité. D'ailleurs, une initiative libre serait incompatible avec le bon ordre ; la liberté véritable et salutaire n'est pas exclusive de la règle. » Les princes renoncèrent alors à demander une rétractation : ils se contentèrent d'une déclaration explicative, Morone ne la leur concéda pas non plus. Toutefois, pour en finir, scms porter un décret spécial il établit, à l'égard des ambassadeurs, une procédure analogue à celle instituée autrefois par del Monte au profit des évêques : les ambassadeurs pourraient présenter une proposition de la part de leur souverain après l'avoir communiquée aux légats, et, sur un refus motivé de ceux-ci, la soumettre eux-mêmes au concile; il promit aussi de communiquer les articles de réformation avant de les proposer (2). Dans une entrevue particulière à Inspriick, il eut l'habileté d'amener l'empereur à se contenter de cet arrangement : Philippe II s'y montra rebelle et, quoi qu'on fît pour l'apaiser aussi, ne cessa de réclamer contre le legatis proponentibus. On l'amusa, et, au moment où les séances allaient se clore , on s'en tira avec lui par la décla-
(1) Pallav., liv. XXI.
(2) Lanssac à la reine-mëre. 26 octobre 1562. — Pallav., iiv. XX.
ration votée dans la vingt-quatrième et dernière session : « Qu'en insérant, dans le premier décret publié sous Pie IV, les paroles legatis praesidentibus et proponentibus y le concile n'avait eu en vue que de terminer les discordes , refréner les langues envenimées, corriger les mauvaises coutumes, et non altérer le mode habituel de traiter les affaires dans les conciles généraux, ou d'introduire quelque chose de nouveau, ou d'ajouter ou de retrancher au profit ou au détriment de qui que ce soit , à la procédure établie antérieurement par les canons et par les conciles (1). » Cette déclaration, votée après que tout était terminé, justifiait le fait accompli plus qu'elle ne le rétractait : elle était au moins équivoque.
Comparons maintenant la procédure suivie pendant le concile de Trente aux règles adoptées pour le concile du Vatican : ce rapprochement, mieux que toutes les dissertations, rendra palpables les progrès accomplis par la Papauté depuis ce tempslà. Pie IX débute par trancher seul les difficultés relatives à l'admissibilité aux séances qui, à Trente, avaient été décidées par les Pères eux-mêmes. Il n'y a pas de doute à l'égard des évêques résidants dans un diocèse particulier , qui unissent un pouvoir de juridiction réel à leur pouvoir d'ordre, ce
(1) Acta et Pallav., liv, XXIIL
4»4 LE CONCILE DU YAllCAN.
sont les membres nécessaires de rassemblée :. Cùih âHa episcf^orum, esse; ni à Fégard des cardinaux 'prêtres on diacres ^ ni à Fégard des abbés réguliers et généraux d'ordres religieux : les uns et les autres jouissent par une coutume incontestée du privilège d'assister au concile avec yoîx décisive, bien qu'ils ne soient pas évèques (i) ; ni à Fégard des vicaires apostoliques préposés par le Saint-Siège à un diocèse ou à une mission en pays infidèle : quoique dans une situation toute particulière , ce sont de véritables évèques. Mais admettrait-on les évêques titulaires ou annulaires, sans peuple, investis du pouvoir d'ordre et non d'une juridiction réelle? les abbés séculiers nullhis {dicacesis), qui n'appartiennent à aucim diocèse, et en dehors de leur couvent exercent même sur les laïques une juridiction qui serait vraiment épiscopale si elle n'était destituée du privilège de conférer l'ordination? les procureurs envoyés pour porter les excuses des prélats absents? les vicaires généraux deis ordres religieux? Le Pape seul répond à chacune de ces interrogations : il admet les évêques titulaires, les abbés nulliusy les vicaires généraux des ordres religieux pourvu que, par la constitution de l'ordre ou par un privilège du Pape , ils exercent tous les droits du général; il repousse les procureurs des absents et ne leur renouvelle pas la faveur concédée par Pie IV d'assister aux discussions et de répondre quand on les interrogeait avec voix consultative.
(!) Bellarmin, Dt Conciliisy lib. I, cap. xv. — Suarez, De Fide, disp. Il, n° 17.
Parmi les personnes admises, il fixe les places* et prononce sur les préséances : en premier lieu siégeront les cardinaux même prêtres ou diacres; puis les patriarches; par une grâce spéciale, les primats dans Tordre de leur promotion à la dignité primatiale ; puis les archevêques selon Tordre de leur promotion à Tarchiépiscopat ; puis les évêques selon Tordre de leur promotion ; enfin les abbés nulliuSy les abbés généraux et les supérieurs et vicaires généraux des ordres religieux.
Le Pape ne s'en tient pas là : seul il nomme à tous les offices élevés ou subalternes : seul il ^établit les formes à suivre dans les délibérations , et Vordo servandiy cet ordre à observer, qui, à Trente, avait été Tœuvre des Pères inspirés par les circonstances, il le détermine d'autorité par des lettres apostoliques. Ces actes de pouvoir lui paraissent, ainsi qu'aux cardinaux de la commission directive ses conseillers, une conséquence indubitable du droit du Saint-Siège de présider le concile et de le diriger. D'après quelques consulteurs, il aurait pu faire davantage : enjoindre de souscrire à des décrets préparés d'avance sans qu'une syllabe y fût changée, comme saint Célestin donnant à ses légats au concile d'Éphèse mandat de diriger l'assemblée avec pouvoirs de juges suprêmes et d'exécuteurs de la sentence déjà rendue par le Pape; comme saint Léon ordonnant que ce qu'il avait défini fût purement et simplement accepté par le concile de Chalcédoine , rejectâ penitus audaciâ disputandi; comme saint Agathon défendant aux Pères
du concile de Constaniinople de discnter la formule qu'il leur envoie, parce qu'elle doit être reçue d'eux comme certaine et immuable (i).
Les dispositions du règlement ainsi établi d'autorité sont naturellement empreintes de la supériorité du Pape sur le concile. Comme à Trente, il y a des réunio]:is préparatoires de théologiens , des congrégations générales, des sessions; mais, si les mots restent les mêmes , les choses sont devenues différentes. Les assemblées de théologiens ne sont pas contemporaines du concile, elles le précèdent; elles ne sont pas publiques, ce sont des commissions secrètes; elles ne se composent pas d'un grand nombre de théologiens désignés par les souverains, par les évêques , par les universités autant que par le Pape , elles ne comptent que quelques prêtres ou quelques religieux adjoints à des cardinaux; elles ne sont pas convoquées dans le but d'éclairer les juges ayant voix décisive par une discussion contradictoire : leur seule mission est de préparer les projets de décrets ou schéma qui seront soumis aux délibérations.
Les congrégations générales tenues sous la présidence de cinq légats du Pape restent secrètes, mais les décrets s'y ^préparent tout autrement. Au lieu de distribuer aux Pères une nomenclature de propositions erronées avec l'avis des théologiens mineurs lorsqu'il s'agissait de dogme , ou une nomenclature d'abus à corriger lorsqu'on traitait de
(1) Abbé Ghesnbl, Des droits de Dieu, tome II, p. 187.
la discipline , chaque discussion débute par la présentation d'un décret avec exposé de motifs et notes rédigé par la commission préparatoire, le tout, bien entendu, sans aucune approbation pontificale, afin que Le jugement de l'assemblée soit complètement libre. Ce projet est imprimé et distribué quelques jours {aliquot dies) avant la séance fixée. La discussion plénière n'est précédée d'aucun préliminaire , d'aucun rapport de commission , elle commence aussitôt; le renvoi à une commission n'est ordonné que si le débat démontrie la nécessité d'une élaboration nouvelle; mais, tandis qu'à Trente, on instituait une commission temporaire et spéciale d'un nombre variable de membres dont la désignation n'était déléguée aux légats que par l'assemblée, au concile du Vatican, dès l'ouverture des séances, quatre commissions permanentes de vinglrquatre membres, de la foi, de la discipline, des réguliers^ des rites orientaux , sont créées au scrutin secret par les Pères, à l'exception des présidents dont le Pape se réserve le choix. A chacune de ces commissions permanentes, les cardinaux présidents peuvent adjoindre quelques théologiens conciliaires ou quelques savants canonistes parmi lesquels est désigné le secrétaire. Chaque fois qu'après la discusrsion un schéma est renvoyé, il l'est de plein droit à la commission permanente dans la compétence de laquelle entre le sujet examiné. Cette commission ainsi saisie accommode le schéma aux indications de la majorité , rédige un rapport qui est imprimé , distribué e^t devient le thème d'un nouveau débat.
Des renvois successifs peuvent être ordonnés jusqu'à ce que le projet rapporté satisfasse complètement le concile. Chaque orateur ne parle qoe d'aprfes son rang : pour qu'on puisse le vérifier, Tinscription doit avoir lieu la veille de la séance, sans préjudice des inscriptions prises à la séance même lorsque les orateurs inscrits ont épuisé leur droit. Exprimer son avis n'est plus une obligation conmie à Trente : ne parlent que ceux qui le demandent. Le vote a lieu verbalement avec faculté de lire si on le motive ; il peut être affirmatif placet, négatif non placet , ou conditionnel placet juxta modum. La nature de la majorité nécessaire aux décisions n'est pas indiquée, ee qui donne libre carrière à la thèse qui ne se contente pas de la majorité simple et exige la quasiunanimité, l'unanimité morale.
La concession faite aux souverains à Trente de traiter en même temps un décret de foi et un décret disciplinaire n'est pas renouvelée. Les discfussions commenceront par une matière de foi ; il sera loisible ensuite aux présidents d'examiner, selon qu'ils le jugeront convenable, soit une matière de foi , soit une matière de discipline.
La publicité des sessions n'est plus aussi étendue qu'à Trente. Après l'accomplissement de la partie liturgique, le préfet des cérémonies dit à haute voix : « Que tous ceux qui n'ont pas siège au concile sortent, Exeant omnes locum non kabentesin concilio,!» A ces paroles, les spectateurs doivent se retirer, à l'exception des procureurs des absents , des souverains, du corps diplomatique, du Sénat de Rome
et des théologiens conciliaires. Le vote, le jugement du Pape ont lieu devant ce public restreint. Les portes ne sont de nouveau ouvertes à tous que pour le chant du Te Deum final.
A regard des votes est réalisée la réforme vainement poursuivie à Trente par les légats : les votes conditionnels et les votes par écrit des absents sont interdits. Après les solennités d'usage, les Pères étant assis et couverts, les textes des décrets et canons adoptés dans les congrégations précédentes sont lus avec Ten-tête suivant : « Pie, évêque, serviteur jies serviteurs de Dieu, avec l'approbation du concile, en perpétuel souvenir, Pius episcoptis, servus servorum Dei, sacro approbante concilio, adperpetuam rei memoriam. » Puis, on demande au concile de donner son avis : Tappel nominal se fait, les scrutateurs s'avancent vers chaque Père qui doit répondre simplement jote^^ ou nonplacet. Dans divers conciles, notamment au cinquième de Latran, le Pape exprimait le premier son opinion ; on renonce à cette coutume : le Pape attend que tous aient prononcé; les scrutateurs et le secrétaire du concile additionnent les voix devant son trône et lui présentent le résultat du scrutin. Alors il prononce sa sentence suprême et ordonne qu'elle soit promulguée et publiée dans la forme suivante : « Les décrets qu'on vient de lire ont été approuvés par tous les Pères à l'unanimité (ou s'il y a eu des opposants , à l'exception de tant de voix) ; nous , avec l'approbation du sacré concile, nous les établissons, décrétons et sanctionnons , tels qu'ils ont été lus : Décréta modo
lecta placuerunt omnibus Patribus , neminè dissmtiente, ou tôt numéro exceptis; nosque, sacra approbante conciliOy illa ita decernimus, statuimus, atque sanciînuSy ut lecta sunt. »
La question de Tinitiative, si longuement et si âprement débattue à Trente entre les légats et les princes à propos du legatis proponentibus , est résolue sans tenir aucun compte de la déclaration équivoque de la vingt-quatrième session que cependant les épiscopaux retenaient comme une consécration de l'initiative individuelle. Pie IX attribue au Saint- Siège seul le droit de proposition : c'est par pure gracieuseté, à titre de tolérance, qu'il autorise les évoques à proposer en toute liberté ce qu'ils croiront utile au bien général. Ces propositions écrites, motivées, seront renvoyées à une congrégation particulière instituée par le Pape, qui examinera si elles sont conformes au sentiment constant et aux traditions inviolables de l'Église, si elles ont trait à l'intérêt général de la chrétienté et non pas à l'avantage particulier de tel ou tel diocèse, si l'examen en est opportun. Sur le rapport de cette commission, le Pape décidera si le projet sera mis de côté ou s'il deviendra l'objet des délibérations synodales.
Le secret, qui avait été seulement recommandé à Trente, cette fois est impérieusement exigé. Aux Pères, aux officiers, aux théologiens, aux canonistes, à quiconque prêtera aide en quelque manière aux Pères ou aux officiers , il est interdit de divulguer et de faire connaître à qui que ce soit les dé-
crets et ce qui sera proposé pour être examiné, non plus que les discussions et les avis des différents membres. Ceux qui ne sont pas revêtus de la dignité épiscopale s'engagent par serment de remplir fidèlement ce devoir.
Les évêques sont dispensés de la résidence et autorisés à percevoir leurs revenus ; il leur est interdit de s'éloigner de Rome sans une autorisation formelle. A cet effet, le concile nomme au scrutin secret cinq juges des excuses, judices excusationurriy qui auront à examiner les raisons d'absence ainsi que les demandes de congé; sur leur rapport, la congrégation générale prononce. Cinq autres juges, également nommés au scrutin secret, judices querelanim et controversiarum , sont chargés de juger à Famiable les discussions et les conflits de préséance ou autres entre les membres du concile et de les soumettre à Tautorité de la congrégation générale , s'ils ne réussissent pas à les terminer par un jugement sommaire ou « économique » , comme on dit.
Quant à la procédure établie à Trente à l'égard des ambassadeurs, elle n'est ni confirmée ni détruite; les princes n'ayant pas été convoqués, elle est omise comme superflue.
Ces trois décrets que je viens d'analyser sont des commentaires expressifs des paroles de Pie IX. A la veille de la réunion d'un concile œcuménique.
promulguer une partie capitale du code disciplinaire de rÉglise , prononcer sur les droits des évêques pendant la vacance du Saint-Siège, établir d'autorité la règle des délibérations synodales, abroger non-seulement les constitutions pontificales contraires mais les canons portés dans des conciles généraux, c'était démontrer par des actes la prééminence qu'on avait affirmée par des paroles ; c'était plus que réclamer le pouvoir souverain , c'était l'exercer. Chacun le comprit, et la confiance des pontificaux s'accrut de l'inquiétude que tant de résolution inspira aux épiscopatix.
Nous connaissons maintenant les dispositions des catholiques influents, des journalistes religieux, des évêques , de Pie IX ; il nous reste à rechercher les dispositions des Cabinets, à indiquer les résolutions que leur avait inspirées l'attitude hautaine dans laquelle Rome s'était placée à leur égard.
Nos ambassadeurs à Rome, MM. le comte de Sartiges et le marquis de Banneville, s'étaient efl'orcés de pénétrer le mystère du concile , de démêler les véritables intentions de la cour romaine envers les princes. C'est surtout par leurs entretiens avec le cardinal Antonelli qu'ils essayaient de s'éclairer.
Les manières extérieures du cardinal Antonelli ne donnaient qu'une idée incomplète de son véritable caractère. A le voir courtois, familier, d'une
constante égalité d'humeur, sans raideur ni emphase, tempérant toujours par un sourire la flamme de ses beaux yeux dominateurs, on eût dit un homme d'État souple, en dehors, avant tout préoccupé de plaire et d'être admiré. En réalité, altiep, impénétrable, opiniâtre, il était au nombre de ces grandes âmes, supérieures à la destinée et aux jugements mobiles des hommes, que n'émeuvent ni le blâme ni la louange. On le félicitait un jour de l'approbation qui avait accueilli une de ses dépêches : « N^insistez pas, riposta-t-il avec quelque im patience, on n'est vraiment indiff'érent aux opinions contraires que lorsqu'on reste insensible aux opinions favorables. » Ses ennemis l'ont représenté comme persécuteur, il était juste; comme cruel, il était bon; comme avide d'argent, il était libéral (1); comme plein de ruses, il était droit; comme caché en de perpétuels replis, il était loyal; comme vindicatif, il était généreux. Nul surtout, selon la forte expression d'un esprit de premier ordre (2), n'a plus souvent goûté le noble plaisir de réconcilier. Pendant sa faveur, M^^' de Mérode, nature élevée mais peu retenue, ne lui avait épargné aucun coup : il avait méconnu sa dignité, provoqué l'arrestation de son chevalier d'honneur Fausti,
(1) On a rinventaire officiel de cette colossale fortune dont on a tant parlé ; en voici le résumé :
Total de l'actif 623,341 ir. 96 c.
— du passif. 194,238 20
Actif net 429,103 fr. 76 c.
(2) La princesse Caroline de Sayn Wittoenstein , F Église attaquée par la médisance, p* i^^.
applaudi au propos soldatesque du général Lamoricière « qu'à Texemplè du cardinal Cossa , d'ignoble mémoire , il faudrait l'enfermer au fort Saint- Ange et le pendre haut et court par les pieds ». Le cardinal d'Andréa n'avait été ni moins acerbe ni moins ménager d'outrages. La disgrâce arriva pour l'un et l'autre. Selon la coutume, ce fut à qui leur tournerait le dos et les accablerait. Un seul dans la cour pontificale leur tendit la main, le cardinal Antonelli : il fit rentrer en grâce M^ de jMérode par la dignité de grand aumônier, et il évita au cardinal d'Andréa, de retour à Rome de son escapade àNaples,la solennelle humiliation de se rendre à l'audience du Pape dépouillé des vêtements cardinalices.
Son ambition est aussi un des thèmes sur lesquels on s'est donné carrière. En réalité , il n'y a pas eu de ministre plus effacé et moins dirigeant. L'idée de rechercher une domination quelconque sur le chef suprême de l'Église le révoltait. A quelqu'un qui lui proposait l'exemple de Richelieu, il répondit : « Richelieu servait un roi, qui est simplement un homme et ne dirige qu'un royaume; moi, je sers le Pontife , vicaire de Jésus-Christ, qui gouverne le monde chrétien. » J'abordai un jour avec lui ce sujet délicat : « Je le sais, me dit-il, on m'attribue la responsabilité, en bien comme en mal, de tout ce que fait le Pape : n'en croyez rien; le Pape reçoit beaucoup, interroge beaucoup, se recueille et se décide seul; je ne suis que son serviteur. » Et quel serviteur fut jamais plus dévoué! Il
ne descendait de son appartement dans celui du Pontife situé au-dessous du sien que lorsqu'il était appelé ou attendu, ne donnait son avis que lorsqu'on le lui demandait, n'essayait pas de peser outre mesure sur les déterminations, s'affligeait même de l'échec des entreprises qu'il avait déconseillées. Jl a employé les longues années de son laborieux ministère à réparer par son expérience et son tact les sottises, les fausses mesures, les imprudences inspirées la plupart du temps par ses adversaires : il était la ressource des cas embarrassés, la réserve des situations compromises.
Il savait peu ce que les livres contiennent, mais il était très-érudit dans la science que les choses apprennent, et il devait à l'acuité d'un esprit alerte et libre de ne rien ignorer de ce qui se devine. « Ne confiez pas ce projet, écrivait Cavour à un haut personnage français, à votre ambassadeur à Rome ; gardât-il le secret, Antonelli est si fin qu'il le devinerait. » J'étais à Rome au moment où Thouvenel, soupçonné d'être trop enclin vers l'Italie, était remplacé par Drouyn de Lhuys, réputé beaucoup plus favorable au Saint-Siège. « Eh bien! Éminence, lui dis-je, voilà un de vos amis aux aff'aires, vous devez être satisfait? — Je commence à avoir ' peur, » me répondit-il. Peu de temps après, la convention du 18 septembre stipulait l'évacuation de Rome. Beaucoup plus tard je lui parlai du retrait, des eaux de Civita - Vecchia , du navire français rOrénoque, ce qui faisait rumeur dans le parti catholique. « La faute, répondit-il, n'est pas de l'avoir
retiré, c'est de l'avoir envoyé. » Son ferme bon sens ne se montra jamais mieux que dans la désapprobation des velléités guerrières qui ont déconsidéré les dernières années de la domination temporelle de la Papauté. A son avis, les Etats pontificaux ne devaient pas être défendu» les armes à la main ; étant nécessaires au Saint-Siège , surtout pour le bien de la chrétienté , c'était à la chrétienté de les protéger et de les assurer au vicaire de Jésus - Christ. Avec la même rectitude d'esprit, il refusa toujours de donner les encouragements du pouvt)ir religieux aux espérances de nos partis, et, malgré les difficultés que cette prudence lui créa, il ne consentit pas à confondre la cause de la religion avec celle du comte de Chambord.
Après 1870, les malheurs de la Papauté le brisèrent et il fut loin d'être insensible aux épreuves de la France. Pendant plusieurs années, il se traîna hâve et défait dans son appartement du Vatican devenu une prison ; on ne l'entendit cependant pas proférer une plainte ; son accueil ne cessa pas d'être avenant, et, si parfois une expression amëre glissait d'une manière fugitive sur sa lèvre aimable, il l'effaçait aussitôt. Son épreuve la plus dure ne lui vint pas surtout du dehors. Le parti absolutiste, de plus en plus maître au palais depuis que l'Italie augmentait ses audaces, trouvait qu'il était bien lent à mourir et, à coups d'épingles, le poussait à sa fin. Un de ses frères, descendant son escalier la veille de sa mort, rencontra quelques prélats qui lui demandèrent de ses nouvelles : « Il est sur le
point, répondit-il, de vous débarrassser de lui, Sta stil punto di levare l'iîicommodo a loro tutti, » Les calomnies qui poursuivent sa mémoire ne viennent pas toutes du parti italien.
Dans ses conversations avec les hommes d'Etat il n'était appliqué qu'à arriver au but, il mêlait indifféremment le français et l'italien si cela le conduisait plus vite à l'expression claire de sa pensée. Avant qu'on eût achevé de lui exposer un argument, il l'avait saisi; il excellait alors dans l'art de l'étudier avec l'interlocuteur, d'examiner le pour et le contre , de développer les conséquences avec autant de sûreté que s'il racontait un fait déjà accompli. Dans tout ce qui tenait au concile, n'étant ni théologien ni canoniste,, il se montra attentif à n'exprimer aucune opinion avant de s'être bien instruit de la pensée du Saint-Père. Personnellement il opinait pour les résolutions modérées ; il eût voulu qu'on fît bonne mine aux princes , qu'on refrénât les intempérances du journalisme religieux, et il s'employa à contenir les ardeurs de certains prélats de la majorité.
Sur le but même du concile, M. de Sartiges, malgTé son insistance, n'obtint que des déclarations vagues. « Puisque vous avez un programme, disait-il au cardinal , pourquoi ne pas le communiquer confidentiellement aux gouvernements catholiques? — Notre programme, avait répondu le cardinal, le Saint-Père l'a donné dans sa bulle de convocation, il a posé des thèses générales qu'ilsera loisible à chaque évêque de développer au gré
508 LE COiNCILE DU VATICAN.
des besoins de son pays ou de son diocèse. Comment deviner ce qui sortira de cette réunion de peut-être mille évoques, prélats, abbés? Tout ce que peut le Saint-Père, c'est de faire préparer à l'avance des réponses sur les questions probables des Pères.» Relativement aux ambassadeurs, les réponses du cardinal furent plus catégoriques. « Le Saint-Père n'avait nullement l'intention de tenir les princes à l'écart; il s'était borné à demander leur concours en termes généraux à cause de l'impossibilité de convoquer indistinctement tous les souverains de la catholicité, l'un d'eux, le roi d'Italie, étant sous le coup d^une excommunication. Croyez bien, et répétez-le à Paris, nous n'avons aucune arrière-pensée lorsque dans la bulle d'indiction nous remplaçons l'invitation directe par une invitation indirecte ; c'est seulement un expédient. » Le cardinal renouvela bien des fois les mêmes assurances : « 11 suffira que les gouvernements des souverains catholiques annoncent trois mois avant la date de la convocation, par leurs ambassadeurs ordinaires à Rome, l'intention de se faire représenter au concile pour que les portes leur soient ouvertes. » L'ambassadeur de France ayant représenté à Son Éminence qu'elle parlait de la présence au concile des orateurs des princes comme d'une chose certaine, et lui ayant demandé si le gouvernement pontifical avait reçu des assurances formelles à cet effet, le cardinal répliqua : « L'intérêt des souverains étant de prendre part aux délibérations du conciles, je ne doute pas que, loin de s'abstenir, ils
n'y envoient des représentants » (18 juillet 1868). Le marquis de Banneville, successeur de M. de Sartiges , ne recueillit sur la portée du concile que des on-dit sans valeur : le secret était si bien gardé qu'il n'arriva pas même à connaître la vérité sur les prêtres français adjoints aux commissions préparatoires. Selon les uns, malgré leur affectation d'ultramontanisme , ces prêtres se montraient trop imbus des idées modernes et trop enclins à transiger; selon les autres (et, à mon avis, cette dernière version est la bonne), ils étaient étonnés de la mollesse et de la prudence des Romains, et l'un d'eux trouvait tiède le cardinal Bilio, rédacteur du Syllabiis. Relativement à la participation des gouvernements au concile, le marquis de Banneville reçut les mêmes assurances que le comte de Sartiges. « Le Pape y verrait certainement avec plaisir les représentants des princes catholiques. Les termes dont il s'était servi dans la bulle d'indiction l'indiquaient suffisamment. On s'y était, il est vrai, départi des formes usitées autrefois ; mais ces précédents él^ient-ils applicables aux temps actuels? Pouvait-on envoyer une invitation plus directe et plus personnelle à des souverains presque tous liés par des constitutions? Pouvait-on inviter le roi d'Italie? certains présidents de FAmérique espagnole, M. Juarès, par exemple? » Le cardinal ne se dissimulait pas que l'intervention des gouvernements au concile pourrait accuser et même accentuer certains dissentiments entre les doctrines de l'Eglise et les principes qui- forment la substance
des institutions politiques modernes. Si TÉglise était appelée à s'expliquer sur la question de l'enseignement, comment se dispenserait-elle* de proclamer qu'elle a reçu de son divin fondateur la mission d'enseigner? Comment ne protesterait-elle pas contre des lois semblables à celles qui viennent d'être promulguées en Autriche? Comment pourrait-elle reconnaître pour légitimes les lois qui lui interdisent de posséder? Comment pourrait-elle oublier que le mariage est un sacrement, et qu'à ce titre, elle seule peut le rendre valable et indissoluble? « Cependant une pensée, ajoutait-il, doit rassurer, c'est que dans toutes les circonstances où l'Église aux prises avec les erreurs a affirmé ses doctrines pour éclairer et fortifier les consciences , elle n'a jamais méconnu la soumission due aux pouvoirs établis ; son honneur est de n'avoir jamais failli dans aucun temps à ce devoir. Tout bien considéré, et encore que la situation respective des gouvernements et de l'Église soit singulièrement changée depuis les derniers conciles, personnellement, le cardinal inclinerait à regretter l'abstention des gouvernements; elle lui paraîtrait un pas vers cette séparation que Rome réprouve parce que, l'Église absente, il ne saurait exister de société complète » (2 juin 1869).
Le Pape confirmait le langage de son secrétaire d'État. Néanmoins, quoiqu'il eût la coutume de comparer la séparation de l'Église et de l'État à une séparation de l'âme et du corps , à laquelle l'Église ne pouvait se prêter, son langage indiquait le désir que les puissances s'abstinssent d'envoyer des am-
bassadeurs (20 juin 1869). Mais, à tout événement, dès février, il avait ordonné qu'on marquât une place pour les orateurs des princes, à gauche du trône pontifical, en face des cardinaux.
Pendant que le gouvernement français réunissait en silence les éléments d'une résolution réfléchie, le prince Clovis de Hohenlohe, ministre de Bavière, par une dépêche du 9 avril 1869, invitait les cabinets européens à une entente en vue des périls que la réunion du concile allait faire courir aux idées modernes et aux droits des États. D'après le ministre bavarois, on ne saurait se méprendre sur les intentions de la cour de Rome : parmi les commissions préparatoires instituées , il en est une dont le titre indique le dessein de proposer quelques canons sur les matières politico-religieuses ou sur les questions mixtes. La revue rédigée par les Jésuites romains, /« Civiltà cattolica, à laquelle, par un bref spécial, Pie IX a accordé le caractère d'un organe officieux de la curie , a assigné au concile la tâche de convertir en décisions positives les condamnations du Syllabus pontifical contre plusieurs axiomes de la vie politique moderne; il n'y a, d'ailleurs, aucun doute que la définition de l'infaillibilité ne soit proposée et votée : or, cette définition, dépassant de beaucoup le domaine religieux, aura pour eff*et d'élever à la hauteur d'un dogme de foi le pouvoir du Pape sur tous les princes et sur tous les peuples (y compris les séparés). Le prince de Hohenlohe appelle l'attention des cabinets sur cette situation et leur suggère de se réunir dans une conférence oti l'on con-
viendrait d'une protestation à adresser à la cour de Rome^ sinon collectivement, du moins dans une forme plus ou moins identique afin d'indiquer le concert. Cette protestation s'élèverait d'avance contre les décrets qui pourraient être votés sur des questions politico - religieuses ou sur des matières mixtes en dehors des représentants du pouvoir civil.
Cette ouverture n'avait obtenu aucun succès. Le protestant de Beust, alors ministre des affaires étrangères de l'empire austro-hongrois , l'avait déclinée dans une dépèche du 15 mai au comte d'Ingelheim son ministre à Munich. Un système de mesures préventives restrictives lui paraissait contraire à la liberté des diverses confessions religieuses au sein de la société civile. D'ailleurs, pour le moment, on ne peut former que des conjectures plus ou moins vraisemblables sur ce qui se passera. Si le concile réuni empiète sur les droits de l'État, ou s'il manifeste d'une manière incontestable une intention pareille , à côté des défenses ou des avertissements des États isolés, il pourra, en effet, devenir nécessaire ou utile de provoquer les délibérations communes des cabinets. Mais, sur la simple présomption d'empiétements possibles, ouvrir une conférence diplomatique , ce serait, indépendamment de la difficulté d'arriver à une entente dans une situation aussi indéterminée , se donner l'apparence (le préparer des entraves à la liberté de l'Église et augmenter sans nécessité la tension des esprits.
Le comte d'Arnim^ dans un rapport du 14 mai, conseilla à son gouvernement de ne pas accueillir
l'ouverture du ministre bavarois. Le prince de Hohenlohe avait sans doute été poussé à ce procédé par M. Dœllinger dont les tendances théologiques rencontrent à Rome une résistance venue de membres marquants de la §cience ultramontaine allemande. Ce personnage est d'autant plus blessé qu'on ne l'a pas employé aux travaux préparatoires du concile , et il désire maintenant trouver dans les gouvernements des auxiliaires qu'il aurait autrefois répudiés (1). Dans la proposition bavaroise, l'ambassadeur prussien distingue ce qui concerne l'infaillibilité de ce qui a trait aux relations de rÉglisc et de l'État. A ses yeux, la question do l'infaillibilité n'appartient pas à la catégorie de celles dont la solution peut causer quelques appréhensions aux Etats. Que le Pape soit infaillible sans le concile ou avec le concile, c'est là une oiseuse dispute de mots qui ne saurait avoir aucune influence sur l'attitude des gouvernements. Il est des lois et des décrets ecclésiastiques rendus par l'Église réunie en concile qui peuvent imposer des devoirs de résistance aussi bien que celles émanées de la volonté inspirée du Pape. Il n'y a donc pas lieu de mêler l'État à cette dispute d'opinions de l'école théologique. M. d'Arnim ne croit pas qu'il soit possible de se
(1) M. le comte d'Arnim, dans une lettre du 24 avril 1874, a publiquement prié le chanoine Dœllinger « de l'excuser d'avoir parlé incidemment de lui d'une façon qui n'indique pas assez clairement la vénération qu'il éprouve pour sa Révérence. Vous me pardonnerez d'autant plus facilement la manière dont je me suis exprimé alors, dit-il, que vous vous rappellerez sans doute que je n'avais pas encore, en mai 1869, l'honneur d'être connu de vous. »
désintéresser également de ce qui sera décidé sur les rapports de TÉglise et de TÉtat. Sans doute, les canons d'un concile sur ces matières n'ont pas plus d'importance pour un gouvernement que n'en ont les thèses d'une société savante ; toutefois il est impossible de se dissimuler que ces décisions seront acceptées comme une règle par des millions de consciences, et que, si elles sont en contradiction avec les lois de l'Etat , elles deviendront pour un temps très-long une cause de troubles. Seulement toute démarche immédiate lui paraîtrait prématurée. Il est impossible d'obtenir les moindres renseignements sur le résultat des conférences qui se tiennent dans le sein de la commission politico-ecclésiastique. Et même si on était exactement renseigné à ce sujet, il serait malaisé de protester contre des propositions qu'on ne saurait assimiler à des décrets du concile. Une chose pourtant est positive, c'est que Rome dans une commission politico- ecclésiastique s'occupe des rapports entre l'Eglise et l'État , sans que ce dernier puisse obtenir le droit de prendre la parole dans le débat. Cela seul suffit à motiver une demande collective tendant à obtenir l'admission aux séances du concile d'un ou plusieurs ambassadeurs de l'Allemagne alliée à cet effet. La présence de ces oratores permettrait d'être bien renseigné et de combattre les machinations politiques qui pourraient se tramer sous le couvert des discussions ecclésiastiques. Nonobstant, comme l'empereur Napoléon , le souverain qui a le principal intérêt à l'issue du concile, fait de nouveau preuve de son in-
décision habituelle et ne s'est pas encore prononcé sur l'envoi d'un ambassadeur, si on engage des négociations avec la Bavière , il faudrait les tenir secrètes et en retarder l'exécution jusqu'à ce que l'on fût renseigné d'une manière positive sur les intentions de la France. La raison que M. d'Arnim donne de cette conduite est édifiante. Au cas où l'empereur abandonnerait Rome et le concile à euxmêmes, sauf à réagir contre les décisions contraires au droit moderne français, il assumerait seul l'odieux d'un conflit dont les autres gouvernements, et notamment la Prusse , partageraient le profit.
M. de Bismarck, par une dépêche du 26 mai, repousse les conseils de M. d'Arnim. Il ne lui paraît pas nécessaire d'attendre la décision de l'empereur Napoléon pour jugei* l'idée d'envoyer des ambassadeurs au concile et pour la rejeter. Il est douteux que la curie romaine reconnaisse à des gouvernements protestants le droit de représentation. Demander ce qu'on n'accordera pas, ce serait se mettre dans une fausse position et affaiblir l'autorité de ses actes. La curie romaine accordât-elle ce droit de représentation, M. de Bismarck ne croit pas qu'il fût sage d'en user. Quelle serait donc la situation des orateurs y au sein d'une assemblée qui, en immense majorité, les considérerait comme des intrus et n'accueillerait leurs déclarations qu'avec méfiance et hostilité, lors même qu'ils seraient personnellement catholiques? Une protestation n'a d'importance que lorsque celui qui l'élève est assez fort pour empêcher l'acte contre lequel il proteste. La présence
d'ambassadeurs serait utile si on leur reconnaissait le droit de veto, mais une protestation sur laquelle le concile passerait à Tordre du jour créerait aux gouvernements plus de difficultés que ne le feraient des décisions prises sans leur concours. Du reste, d'après le ministre prussien, cette participation des États aux délibérations des conciles se rattache à un ordre de choses disparu : elle supposait des relations intimes entre l'État et l'Église alors universelle. Dans la situation actuelle , pour un État protestant comme la Prusse, une intervention est une impossibilité puisqu'elle le mettrait dans l'obligation de se prononcer sur les décisions d'une assemblée catholique, de les accepter ou de les repousser. Pour un État catholique comme la France, elle n'est pas non plus conforme au point dô vue constitutionnel et politique qui doit être liberté pleine et entière de l'Église en matière ecclésiastique, défense de toute immixtion dans l'ordre politique. Cependant M. de Bismarck reconnaît qu'il est sage de se préparer à repousser, non par de vaines protestations, mais par des avertissements salutaires , les empiétements sur le domaine de l'État. Le seul fait de l'établissement d'une commission politico-ecclésiastique motive déjà une admonestation, car cette commission aura pour tâche de traiter des rapports entre l'Église et l'État, en dehors de l'État et sous une forme qui cependant devra le lier. M. de Bismarck annonce qu'en conséquence il a été autorisé à entrer en pourparlers confidentiels avec le gouvernement bavarois et d'autres gouvernements de l'Aile-
magne méridionale en vue de démarches communes auprès de la curie romaine, à laquelle on donnerait à entendre qu'elle rencontrerait une sérieuse résistance auprès des gouvernements allemands si elle se permettait des empiétements sur le temporel. M. de Bismarck ne se prononce pas alors sur l'infaillibilité elle-même et il n'énonce pas si , avec le ministre de Hohenlohe, il la considère comme touchant à l'ordre politique, ou s'il la relègue, avec M. d'Arnim, dans l'ordre purement théologique.
La Belgique, par l'organe de son ministre des affaires étrangères M. Vanderstichelen , se montre encore plus catégorique : elle n'enverra aucun ambassadeur au concile , elle se renfermera dans une abstention complète et n'essaiera d'exercer aucune influence par voie de conseil sur les délibérations de l'assemblée. La Constitution belge n'autorise aucun concordat; le gouvernement pourvoit, il est vrai, au service des cultes, mais il n'intervient ni dans la nomination des évoques ni dans celle des curés; il en résulte que, dans ce pays profondément catholique , aucun conflit n'est possible entre des pouvoirs qui n'ont aucun lien officiel. Les deux grands partis qui se partagent la nation et qui en dirigent successivement les aff'aires, les catholiques et les libéraux , s'applaudissent également de la liberté religieuse qui garantit aux uns les franchises de la conscience, aux autres la complète indépendance de leur enseignement et de leur foi, et aucun d'eux ne songe à compromettre ces biens par une intervention intempestive. L'Italie répond comme
la Belgique, par son ministre M. Visconti-Venosta, qu'elle n'entend ni envoyer un ambassadeur, ni empêcher ses évoques de se rendre à Rome , mais elle ne tolérera aucun acte de nature à porter atteinte aux lois et aux institutions de FÉtat. L'Espagne et le Portugal s'expriment de même.
Le gouvernement de l'empereur accueille la communication bavaroise par un simple accusé de réception : il examinera les propositions du cabinet de Munich, se réservant de faire connaître plus tard son opinion. On espérait toujours apprendre quelque chose de Rome. Comme rien n'en venait, il fallut enfin prendre un parti. A cette époque, dans le ministère semi-libéral de MM. Magne et Chasseloup- Laubat , les affaires étrangères étaient dirigées par le prince de la Tour d'Auvergne, homme expérimenté, maître de lui, perspicace, d'une parfaite distinction d'esprit, dévoué aux intérêts religieux, sans fanatisme cependant, et décidé à ne froisser aucune des idées chères aux sociétés modernes. A l'administration des cultes présidait le vénérable Duvergier, qui unissait la science et la justesse de jugement du jurisconsulte consommé à la pénétration de l'homme d'affaires habitué au maniement des grands intérêts. Tous les deux préparèrent un projet d'instruction qui, après avoir été retouché par Tempereur, fut envoyé le 19 octobre à[ûotre ambassadeur à Rome, et dans lequel, en précisant la poHtique française, on donnait une réponse définitive aux ouvertures du cabinet de Munich.
On a souvent parlé de ce document sans le con-
naître et par conséquent en le dénaturant. En voici pour la première fois le texte complet et véritable : « Le gouvernement de l'empereur a résolu de ne pas accréditer d'ambassade auprès du concile œcuménique qui doit se réunir prochainement à Rome. Tout en envisageant avec calme un événement qui intéresse les croyances professées par la portion la plus considérable de la nation française , il n'a pu perdre de vue que le concile ne bornerait pas son œuvre à traiter les questions de dogme, mais qu'il serait selon toute vraisemblance amené à en aborder d'autres dont les pouvoirs politiques ont le devoir de se préoccuper. Le Souverain Pontife lui-même, en s'abstenant, contrairement à l'usage observé par ses prédécesseurs, de convier le gouvernement de la France à se faire représenter au sein du futur concile , a laissé pressentir que cette assemblée sera appelée à se prononcer sur certains points dans un sens qui ne saurait lui donner le droit ni de compter sur notre adhésion ni de réclamer notre concours.
« Telles sont les considérations principales qui ont engagé le gouvernement impérial à renoncer dans l'occasion présente à l'exercice d'une prérogative dont les souverains de la France , pendant les siècles passés, ont toujours usé sans contestation et suivant l'intérêt de leur couronne. Désireux toutefois d'éloigner les causes de trouble qui pourraient survenir plus tard contre notre gré, nous croyons qu'il importe beaucoup de dissiper, dès le commencement, les malentendus. Aussi, tout en réservant
d'une manière formelle la liberté de notre jugement et de nos résolutions ultérieures, notre intention est de manifester loyalement par les organes habituels de nos communications avec la cour de Rome, chaque fois que nous croirons pouvoir le faire utilement, nos impressions sur la marche que prendront les délibérations du concile , sur l'opportunité des questions mises en discussion , sur la nature des solutions préparées , sur les obligations qui naîtraient pour nous de certaines éventualités.
« L'ambassadeur de l'empereur près du Saint- Siège s'expliquera en toute franchise à ce sujet, non-seulement dans ses entretiens avec le cardinal secrétaire d'État et avec les différents membres du gouvernement pontifical, mais aussi dans ses conversations avec les personnages qui, de toutes les parties du monde , se rendront à Rome pour prendre part au concile. Les relations du gouvernement français avec l'Église catholique sont régies souverainement par le concordat de 1801. Cette convention, monument de l'entente féconde établie au début de ce siècle entre les deux pouvoirs, conserve à nos yeux toute l'autorité d'un acte basé sur le mutuel accord de deux parties contractantes.
« Les principes qui s y trouvent inscrits ont reçu leur développement dans notre législation nationale concernant les matières ecclésiastiques et la police des cultes. Tels sont les points de repère auxquels il convient de nous reporter pour fixer nos appréciations sur les éléments nouveaux qu'il peut être question d'introduire , à un titre quelconque , dans
la constitution de TÉglise. Une grande incertitude entretenue à dessein par la discrétion absolue commandée aux théologiens qui préparent les travaux du concile couvre encore les questions dont les prélats assemblés au Vatican auront à s'occuper. C'est une raison de plus pour nous de maintenir avec fermeté, en prévision de toutes les occurrences possibles, les règles traditionnelles de notre droit public.
« Le concile pourra porter son attention soit sur des questions de dogme , soit sur les règlements de la discipline ecclésiastique, soit sur des matières mixtes qui , à des points de vue différents , sont à l'a fois de la compétence de TEglise et de celle des pouvoirs politiques. L'ambassadeur de Sa Majesté n'aura pas d'opinion à exprimer en ce. qui concerne la fixation des dogmes de la foi ou l'administration intérieure et purement spirituelle de l'Eglise dont ces deux sortes d'affaires constituent le domaine propre. Toutefois, il ne pourrait se dispenser de faire des réserves au nom du gouvernement impérial, si le concile tendait à sanctionner des doctrines qui, tout en paraissant n'embrasser que les rapports réciproques des autorités religieuses, auraient pour conséquence d'altérer profondément l'organisation qui sert de point de départ aux stipulations du Concordat. Il s'est produit dans l'Église catholique, depuis quelques années, un mouvement dont l'objet serait d'accroître démesurément les prérogatives du Pontife romain et même de faire proclamer son infaillibilité personnelle comme
32â LK CONCILE DU VATICAN.
nn doânoie. Nous ne voulons pas méconnaitre les néoessités qui ont amené TE^se^ en face du développement matériel et moral de la civilisation moderne, à resserrer les liens 'de sa hiérarchie et à imiter le travail de centralisation qui s'est opéré presque partout autour d'elle. Cependant nous ne pouvons oublier que les évèques dont le Concordat de 1801 a remis la nomination au chef de TEtat et qu^il a revêtus ainsi dans notre pays d'un caractère public , sont dépositaires d'une somme de puissance dont le pouvoir politique^ qui concourt à les investir, est^ jusqu'à un certain points le garant et qu'il a le devoir de ne point laisser amoindrir et se perdre entre leurs mains. L'ordre publie est intéressé en France au maintien de la répartition actuelle de l'autorité même purement religieuse^ et il serait inadmissible qu'en appelant aux sièges épiscopaux ceux de ses sujets qu'il juge dignes de sa confiance, le souverain ne leur conférât , d'accord avec le Pape qui leur donne Tinstitution canonique, qu'un pouvoir presque purement nominal. C'est pourtant ce qui aurait lieu si toutes les causes de quelque importance devaient être évoquées devant le Saint- Siège , malgré l'inconvénient pour les pculies de ce recours onéreux à une juridiction lointaine , si Fintervention constante de la cour de Rome dans les détails de Fadministration épiscopale était érigée en règle, enfin et surtout si la puissance suprême du Pape exercée en fait par Tintermédiaire des congrégations romaines venait à peser de tout le poids d'une infaillibilité absolue sur les pasteurs des
Églises particulières. Sans doute la doctrine de Finfaillibilité du Pape prononçant ex cathedra est susceptible de beaucoup de distinctions subtiles et nous sommes fondé à espérer que si une déclaration devait être faite à ce sujet, les termes en seraient combinés avec une extrême prudence. Mais cette matière est tellement délicate qu'un décret, qui la réglementerait sans tenir suffisamment compte des considérations exposées ci-dessus risquerait d'ouvrir la porte aux plus regrettables abus. L'ambassadeur de l'empereur devra user de toute son influence afin de prévenir ce danger.
« Le gouvernement de Sa Majesté a lieu de penser que le concile s'attachera avec une prédilection marquée à l'étude des rapports de l'Eglise et de l'État et des questions complexes qui, ressortissant également aux deux pouvoirs, tiennent une si large place dans les préoccupations des sociétés politiques ou religieuses de notre siècle. Il serait difficile d'énumérer tous les points spéciaux qu'embrasse un ordre d'idées aussi vaste et il n'est possible ici que d'indiquer les principes d'après lesquels l'ambassadeur de l'empereur devra régler son langage à mesure que les délibérations du concile mettront successivement quelqu'un de ces points à l'ordre du jour. Nous ne pouvons prétendre assurément à faire adopter toutes nos vues par les représentants de la hiérarchie catholique. Le gouvernement de l'empereur est fondé sur les idées modernes de progrès, de liberté, de tolérance réciproque entre les éléments si divers dont se compose la société fran-
çaise; la doctrine de l'Eglise, au contraire, repose sur des dogmes immuables , sur des lois morales impérieuses , ne faisant acception ni de la diversité des nations, ni de celle dés temps. L'Église, nous le comprenons facilement, ne saurait admettre en toutes choses la même latitude que les législations politiques, car elle s'adresse précisément à la conscience individuelle afin de la guider à travers les difficultés et les doutes que le pouvoir civil se reconnaît aujourd'hui incompétent à résoudre. Il en résulte que ce qui est indifférent devant la loi humaine ne peut l'être toujours aux yeux de la morale religieuse et que les condamnations de cette dernière sont nécessairement beaucoup plus strictes, son idée de la liberté beaucoup plus étroite. Aussi n'entre-t-il point dans notre pensée que le concile, se plaçant au point de vue de la foi , doive accorder indistinctement son approbation à tous les actes qui sont permis aux citoyens dans la plupart des États modernes. Mais nous sommes en droit d'attendre que l'Église ne jette pas le trouble dans les sociétés civiles dont ne saurait être séparée la société religieuse par des condamnations radicales enveloppant à la foi ses libertés , les régimes politiques qui les établissent et les conséquences pratiques qui en dérivent dans la législation. Les lois françaises, fidèles à l'esprit de notre temps, distinguent l'homme, en tant que membre d'une confession religieuse, de l'homme, en tant que citoyen; c'est en cette dernière qualité seulement qu'elles lui tracent ses devoirs et ses droits , qu'elles déterminent sa situation
dans rÉtat, et qu'elles règlent ses rapports avec Fautorité publique. La législation civile du mariage, les maximes d'après lesquelles est dirigée l'instruction que donne l'État sont fondées sur cette distinction essentielle qui ne saurait être effacée sans qu'une perturbation profonde en résultât parmi nous. Nous espérons de la prudence du concile qu'il ne soulèvera pas 4'atissi redoutables orages par des déclarations excessives ou équivoques telle's que celles du Syllabus, qui était joint à l'Eùcyclique papale de 1864. Les mesures que le gouvernement de l'empereur s'est cru obligé de prendre au moment où a paru ce document font assez pressentir la ligne de conduite qu'il adopterait encore, quoique à son vif regret, si des doctrines analogues étaient consacrées par le concile. Les personnages éminents qui ont pour mission de veiller aux destinées terrestres de l'Église catholique ne peuvent se flatter de lutter utilement contre le courant qui a emporté tant d'institutions du passé. Quel que soit le respect dû à leurs arrêts , s'ils les mettaient en contradiction avec les principes dont vivent les sociétés modernes et sur lesquels le gouvernement de l'empereur est assis , nous ne pourrions que déplorer une telle entreprise sans d'ailleurs en redouter les suites, car il nous est impossible assurément de réformer de fond en comble notre constitution politique et notre législation pour les modeler à nouveau d'après les préférences du concile. Nous n'aurions d'autre alternative que de maintenir avec fermeté, contre toutes les attaques, les bases de
notre établiftsement politique et social. L*aiiiliassadeor de Temperenr ne devra laisser planer ancon donte sur notre détermination de soivre sans fléchir cette ligne de conduite.
r/ En dehors des questions qui touchent aux dogmes de rÉglise ou à son enseignement moral, il en est une d'un ordre un peu différent, à laquelle ]a réunion du concile prête une opportunité incontestable et qui mérite de fixer toute notre attention. 11 semble difficile que les évéques convoqués par le Pape dans la capitale religieuse de la catholicité ne se préoccupent pas de l'organisation du gouvernement de TEglise. La perte de la presque-totalité des territoires qui composaient autrefois les États romains modifie évidemment dans une certaine mesure le caractère italien que donnait au Saint- Siëge la possession d'une principauté s'étendant sur une portion considérable de la péninsule. D'autre part, en multipliant les communications et en effaçant les particularités locales, le mouvement de la civilisation moderne auquel l'Église elle-même n'a pas échappé a opéré entre son chef et ses membres disséminés un rapprochement à la fois matériel et moral qui ne peut manquer d'exercer une influence nouvelle sur leurs relations réciproques. Ces diverses circonstances rendent improbable à la longue le maintien d'un usage introduit depuis les derniers siècles dans l'Église et en vertu duquel non Houloment les Papes, mais la grande majorité (lert cardinaux sont exclusivement choisis parmi les Italiens. Les motifs de convenance toute politique
sur lesquels s'appuyait cette tradition n'ont plus la même valeur aujourd'hui; et elle répugne à l'esprit d'universalité cosmopolite sur lequel est^fondé le christianisme. Le concile a le devoir d'examiner les conditions dans lesquelles s'exerce le gouvernement de l'Église; nous verrions avec satisfaction, pour notre part , qu'il étudiât les moyens de rendre ce gouvernement plus véritablement catholique qu'il ne l'est dans le système actuel. On atteindrait ce but par une organisation nouvelle du collège des cardinaux qui pourraient être recrutés proportionnellement parmi toutes les populations en communion de foi avec le Saint-Père.
« L'ambassadeur de Sa Majesté devra signaler l'urgence de cette importante question aux divers membres du concile qu'il aura occasion d'entretenir et en particulier à nos nationaux. Il trouvera, nous n'en saurions douter, auprès des évêques français dont il invoquera les lumières et le concours, un sage désir de seconder les vues du gouvernement de leur pays dans toutes les affaires qui n'engageront pas leur conscience et auxquelles sera intéressé leur patriotisme. Dans les rangs des prélats qui siégeront au Vatican, le représentant de la France à Rome rencontrera aussi un bon nombre d'esprits préparés à tourner leurs efforts dans la direction qu'il poursuivra lui-même, lorsqu'il soutiendra devant eux la cause d'un progrès intelligent et les aspirations légitimes des sociétés contemporaines. Son langage sera d'autant plus écouté qu'il parlera au nom d'une puissance dont la bienveil-
lance constante envers l'Église catholique ne peut être mise en doute.
« L'empereur n'a pas cessé depuis le commencement de son règne d'étendre sur l'Eglise sa protection à l'intérieur comme au dehors. L'exercice des prérogatives dont le souverain est armé chez nous à l'égard des institutions religieuses a toujours été libéral et large. C'est dans le même esprit qu'il est disposé à juger les actes du èoncile, tout en étant résolu à défendre avec énergie, s^il en était malheureusement besoin , les droits dont la confiance de la nation française l'a rendu dépositaire. L'am- ' bassadeur de Sa Majesté fera loyalement connaître ces intentions au Souverain Pontife, à qui appartiendront la présidence du futur concile et la direction de ses débats. Sans vouloir suivre les délibérations de l'assemblée sur les terrains de la discussion théologique , il s'en tiendra pour chaque point particulier aux principes généraux consignés dans notre législation et il fera comprendre l'inutilité des efforts qui auraient pour but de les modifier. Mais, tout en s'exprimant à ce sujet de la manière la plus nette, il aura soin d'observer, sans s'en départir jamais , dans son attitude comme dans son langage, les égards dus au chef suprême de l'Eglise catholique et aux prélats assemblés autour de lui, et il témoignera en chçique occasion du respect avec lequel le gouvernement de l'empereur, bien que ne prenant point une part directe au concile œcuménique , accueille cette grande et solennelle manifestation de la vie religieuse. »
La diplomatie française seule sait réunir, dans un ensemble aussi mesuré , Télégance du langage , la délicatesse des nuances, la justesse des pensées, renchaînement des déductions. Dans ce remarquable document, il faut approuver sans réserves la double résolution de ne gêner en rien la liberté spirituelle de l'Église et en même temps de sauvegarder la souveraineté de l'État, de laisser le concile établir sans opposition des dogmes et de ne pas lui permettre de porter atteinte à nos institutions et à notre droit public tel que le Concordat l'a heureusement fixé. La partie de la dépêche relaive à l'infaillibilité est moins satisfaisante, elle hésite à reconnaître le caractère uniquement spirituel de la question , et, sans la retenir dans les mains de l'État, elle ne l'abandonne pas non plus par défaut de compétence. D'une lecture superficielle on pourrait même induire que le prince de la Tour d'Auvergne incline aux idées du prince de Hohenlohe et que, lui aussi, il voit dans toute définition de l'infaillibilité un péril redoutable contre l'envahissement duquel l'État doit déployer toute sa force. En réalité, le ministre français, sans rejeter péremptoirement comme il aurait dû le faire toute idée d'immixtion dans un débat qui ne nous regardait pas, ne s'alarme que de la proclamation d'une infaillibilité absolue , et il envisage sans épouvante une définition dont les termes seraient combinés avec une extrême mesure. Le langage modérateur recommandé à notre représentant ne paraît pas non plus conforme aux exigences des principes, mais cette intervention
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ÎA nnfT%tifm de l'ambassade ridée, aa diseata fM/M« qtidle fonne on aatorisoait les évèqoes à se fHftAfH aij i'jpmile : on pensa d^abord à on décret tun^.rk au journal officiel, pois à une cireolaire; iïuaS^m'Aii on s'en tint à lïdée moins compromettant; iVsiuUmi^iion» individuelles rédigées dans la forni^5 la jilus sommaire. Sur nos qnatre-A-ingttUpuyj'y dioc^;ses^ cinq sièges étaient vacants (Agen, Ajacdo, Angers, la Basse-Terre, Saint-Pierre), huit (iréiatH n'étaient fait excuser (Aix, Auch, Bordmiux, Chambéry, Clcrmont, Lyon, Nantes, Saint- Flourj, trois prélats (Moulins, Nice, Angoulême) |)iirt<*jit HariH autorisation; les autres la demandent j»ur écrit ou do vive voix et l'obtiennent immé- Ji/il<'nicnt. I)(5plu8, toutes lés facilités sont assurées ntis évfti|iinH pour l'administration de leurs diocèses êil |H)ur louL' corrospoudanco , soit avec le ministère,
soit avec les vicaires généraux. Dans le discours d'ouverture de la session législative (29 novembre), Tempercur couronne cet ensemble de mesures bienveillantes par une parole confiante : « Do la réunion à Rome de tous les évoques de la catholicité, dit-il, on ne doit attendre qu'une œuvre de sagesse et de conciliation. »
Malgré ces bonnes dispositions, avant même l'ouverture du concile, le gouvernement français se crut un moment obligé de recourir à une de ces mesures de défense qu'il avait réservées. C'est lorsque parut la constitution pontificale sur les censures latœ sententiœ. Le Pape y prononce des peines contre ceux qui attaquent la juridiction et les immunités ecclésiastiques , et y vise comme coupables des principes qui sont sanctionnés par. nos lois. Notre ambassadeur reçut Tordre de réclamer des explications. Le cardinal Antonelli le rassura aussitôt par des déclarations formelles : « Cette constitution, dit-il, oblige tous ceux, pays ou individus, qui sont placés dans le droit commun et général de l'Eglise, mais pour la France ce droit général et commun est modifié par le droit conventionnel et particulier qui résulte du Concordat. Aussi longtemps que ce Concordat subsistera et continuera à régir les relations de l'Église et de l'État, les censures portées ailleurs contre la violation des immunités et juridictions ecclésiastiques resteront sans application en France » (22 décembre 1869).
Dans ce même ordre d'idées, la cour romaine qui n'ignorait ni les négociations ouvertes entre les
États allemands y ni le déplaisir et l'inquiétude que sa commission politico-ecclésiastique occasionnait à M. de Bismarck et à bien d'autres, opéra une de ces retraites prudentes dont elle a la sagesse, et elle décida de ne soumettre au concile aucun des projets élaborés par cette commission. M. de Bismarck annonça ce résultat au prince de Hohenlohe en s'en applaudissant : « Votre Altesse Sérénissime apprendra avec satisfaction que les pourparlers qui ont eu lieu entre les gouvernements allemands à l'instigation de la Bavière, ont déjà exercé une certaine influence à Rome dans le sens de la prudence et de la paix. Il y a dans cette ville un parti qui s'efforce sciemment de troubler la paix religieuse et politique de l'Europe, dans la fanatique persuasion que la souffrance générale qui naîtra du trouble augmentera le prestige de l'Eglise. Cette opinion est basée sur ce qui s'est passé en 1848, et sur cette vérité psychologique que ceux qui souffrent désirent plus ardemment s'appuyer sur l'Église que ceux qui jouissent du bonheur terrestre. Toutefois, en présence de la résistance qui s'annonce en Allemagne, le Pape se montre plus inquiet et moins accessible à l'influence de ce parti. La législation parlementaire nous offre sans aucun doute, du moins dans l'Allemagne du Nord, une arme efficace contre tout empiétement illégal du pouvoir ecclésiastique, mais il vaut certainement mieux que nous ne soyons pas forcés d'en faire usage, et je suis d'avis qu'il serait heureux, pour l'autorité spirituelle comme pour l'autorité temporelle , que nos avertissements
et nos précautions rendissent impossible un conflit entre ces deux pouvoirs. Le ministre des cultes s'est efforcé d'agir confidentiellement dans ce sens sur l'esprit de nos évêques» (11 août 1869).
La situation, au moment où s'ouvre le concile , est maintenant très-claire.
Tous les catholiques croient qu'une déci&ion en matière de foi et de mœurs est infaillible lorsqu'elle a été rendue par le Pape et par les évêques; ce qui peut arriver, soit que le Pape ait présidé lui-même le concile qui a prononcé , soit qu'il ait confirmé , sanctionné, promulgué ses décrets rendus, lui absent, sous la présidence de légats, soit qu'en dehors de tout concile, l'épiscopat dispersé ait adhéré d'une manière expresse ou tacite à une définition rendue par le Pape seul. L'école romaine va au delà : elle professe que les décisions dogmatiques du Pape rendues ex cathedra sur la foi et les mœurs sont infaillibles par elles-mêmes, indépendamment de tout consentement exprès ou tacite de l'épiscopat, que les accueillir par un silence respectueux est insuffisant , qu'on leur doit l'adhésion intérieure de l'esprit. Non que le Pape puisse professer une doctrine personnelle distincte de celle de l'Eglise, c'est toujours la croyance de l'Eglise qu'il exprime ; seulement , en vertu de la promesse divine, pour la démêler et la formuler, il n'a besoin
iU UB COSICILE DC taucax.
â'aocnne antre asnslanee qoe c^e qn^3 juge luimême nécessaire* Cette opinion partagée par on grand nombre d*évèqnes français et par Timmense majorité du clergé de second ordre. Pie IX ne Tavait pas décrétée, mais il avait agi comme si elle ne pouvait former Tobjet d'aucun donte. Lorsque le concile se réunit , il n'y avait plus à délibérer sur rinfaillibilîté, elle était à l'état de fait acquis. Sans la polémique extérieure qui rendait le silence difficile, on aurait pu s'en taire sans inconvénients, tant elle était bien établie : dès qu'on la proposait, la repousser était une impossibilité, si préalablement on ne déposait pas Pie IX en annulant un grand nombre d'actes de son pontificat et son règlement conciliaire. A quoi Pie IX aurait certainement répondu par la dissolution du concile et par la condamnation de tous ses décrets comme séditieux. On comprend donc pourquoi les conmiissions préparatoires ne rédigèrent aucun projet sur l'infaillibilité . La Civiltà a célébré l'auguste réserve du Pape ne voulant pas prendre l'initiative d'une proposition qui semblait se rapporter directement à sa personne. Pur verbiage qui ne saurait tromper! La délicatesse s'oppose à la recherche d'une distinction d'un caractère personnel, que l'humilité conseille de dédaigner; elle commande au contraire la défense et la revendication dès prérogatives légitimes do la dignité publique dont on est le titulaire viager. D'ailleurs, les paroles nombreuses déjà prononcées par Pie IX contre les adversaires d'une définition rouvont bien qu'il ne se croyait tenu à aucune ré-
serve. Il n'a pas pris d'initiative lui-même parce que c'eût été implicitement admettre qu'une sanction du concile était nécessaire, tandis que, supposant le dogme déjà établi, certain, de foi, il entendait ne laisser aux évêques réunis que la faculté d'y adhérer. Il le déclara au cardinal Schwarzenberg qui s'efforçait de l'arrêter en lui remontrant les dangers auxquels il s'exposait : « Moi, Jean Mastaï, je crois à l'infaillibilité; Pape, je n'ai rien à demander au concile , le Saint-Esprit l'éclairera. » Un Pape qui eût sollicité d'un concile de décréter son infaillibilité, par là même l'eût détruite, en reconnaissant la suprématie de l'épiscopat.
Voilà pour l'Église. Quant aux gouvernements , à des degrés divers, ils sont tous bienveillants, tous résolus à respecter jusqu'au scrupule la liberté spirituelle des représentants du monde catholique. Si derrière l'infaillibilité ils n'eussent aperçu le pouvoir indirect sans aucun rapport nécessaire avec elle , que néanmoins des téméraires s'obstinent à y rattacher, l'expression de leurs intentions respectueuses n'eût été accompagnée d'aucune réserve. Mais l'intention annoncée de convertir les propositions sans autorité du Syllabus en décisions positives obligatoires, de renouveler des thèses menaçantes qu'on croyait abandonnées, de s'immiscer d'une manière offensive dans la législation du mariage et de renseignement, inquiète les mieux disposés, et la plupart se préparent à défendre contre des empiétements intolérables, les institutions confiées à leur garde. Cependant leurs inquiétudes ma-
51)6 UB OOfHCSLE DU VATICAN.
mteniéeê en tenues eontenas n'ont rien de blessant et jusqne dans la manière dont ils se disposent à combattre^ si on les y contraint, perce le désir de ne pas recommencer les luttes d'un autre temps et de conserver aux peuples les bienfaits de la paix relif^euse. L'opinion publique, dans les pays protestants aussi bien que dans les pays catholiques, seconde ces dispositions des gouvernements, et si quelques-uns affectent l'indifférence ou le dédain ^ personne n'ose parler de prohibition. Depuis que le catholicisme a institué des conciles, jamais les évêques ne s'étaient réunis au milieu d'une sécurité plus complète, avec une aussi sérieuse certitude qu'aucune violence extérieure ne viendrait entraver la liberté de leurs délibérations.