CONCLUSIONS
Cette affaire est instructive, car elle nous permet de tirer des conclusions intéressantes touchant, non seulement les pouvoirs du roi et du pape, mais aussi le droit électoral, les
(1) Cela ressort de la lettre de Lambert à Pascal. Bouq. XV, 197.
(2) Ep. Paschalis ad Dainibertum. Bouq. XV, 27, datée par erreur 1103, et par erreur considérée par Brial comme se rapportant à Foulque, alors qu'elle se rapporte à Galon, 6 avril 1105. (Jaffé, n" 6020.)
(3) Ej). Paschalis ad Pari^ienses clericox. Bouq. XV, 28-29. Jajfé, 6019. C'est cette lettre, dont nous avons parlé p. 17, n. 6, considérée à tort par Brial comme de 1104.
(4) Il n'y avait d'ailleurs jamais été installé et n'y fut jamais évêque. (o) Epistola canonica ad Paschalem. Bouq. XV, 30.
(6) Ce fut Geoffroy de Pisseleu, qui fut alors nommé évêque de Beauvais,
l'élection ÉIMSGOPALE de lîEAUVAlS
usages el coutumes, les Iraditions canoniques relatives aux élections épiscopales en France au début du xii' siècle (1).
Nous y avons vu d'abord le pouvoir du pape en face du pouvoir du roi, du métropolitain, du corps électoral. Nous allons voir comment, par ce pouvoir, il arrive à empêcher une élection, tandis que, malgré leurs pouvoirs, le roi, le métropolitain et les clercs de Beauvais sont vaincus. Puis, nous considérerons le pouvoir du roi qui/ à son tour, fait échec au pape et à une partie du clergé. Je ne parle pas ici des légats qui ont joué un rôle bien effacé. Ives les montre comme ayant donné des instructions (qu'on n'a pas suivies d'ailleurs), et nous voyons Lambert, d'autre part, chargé par les clercs de Beauvais d'appuyer l'élu auprès du pape (ce
(1) Il est indispensable, pour comprendre ce qui va suivre, de déterminer le jeu des institutionr, canoniques et la part prise par les pouvoirs extérieurs dans l'élection d'Etienne de Garlande. La chose n'est pas toujours claire.
Dans sa lettre aux légats (87), Ives nous apprend que « les chanoines ont élu » Etienne (l'élection elle-même semble donc régulière) ; ils ont élu « un joueur, illettré, débauché » (simples considérations morales), et ils l'ont élu « par ordre du roi et de la reine » (qui probablement ont profité de ce qu'on leur demandait la « licenlia eligendi », pour indiquer le candidat auquel ils portaient intérêt). Enfin, Etienne «< n'est pas clerc», et il fut « jadis chassé de l'Eglise pour adultère ». Argument vraiment sérieux, empêchements canoniques à l'élection d'Etienne. En dehors de cet argument, les chanoines étaient dans leur droit. Voilà ce que nous apprend la lettre aux légats. La lettre au pape (*) nous dit au contraire qu'il fut nommé « par quelques clercs et quelques laïcs excommuniés », les autres s'y opposant, mais ne lui opposant personne. Ce serait donc une fraction, et môme une minorité qui aurait élu Etienne. Une lettre des clercs de Beauvais à Lambert, par laquelle ils lui recommandèrent leur élu, prétend, ce qui semble plus conforme à la lettre 87 d'Ives, que l'élection s'est faite « consensu et volnntate cleri et populi ». Mais cette élection, faite pour obéir à la volonté du roi, Ives l'attaque encore en disant que c'est « malgré les ordres du pape et des légats » qu'elle aboutit à ce résultat. Le pape et les légats seraient donc intervenus dans le débat, ce dont nous ne voyons d'ailleurs nulle part confirmation.
['') Nous ne nous occupons pas ici do la lettiv au papo, n* 92, fiiio IV-vêino de Chartres désavoue lui-mr'me ensuite, mais des lettres 89 et 9'>,
qu'il n'a probablement pas fait). Ils auraient pu jouer un rôle, mais ils sont restés dans l'ombre.
D'abord, d'après la lettre 83 d'Ives, le Pape donne des o/'ffres. Et il a donné, en ce cas, non pas des ordres généraux sur la discipline électorale, mais des ordres spéciaux, restrictifs contre un candidat, élu a malgré la défense du pape )).... Le pape a donc le pouvoir d'intervenir dans une élection contre un candidat. Sur ce point, son pouvoir a été vaincu ; on a passé outre à sa défense, Etienne est élu. Puis le pape a le pouvoir de eo/(/?/'//(rv' ou de désavouer Vidu. En effet, Ives lui écrit pour le pousser à désavouer Etienne, tandis que Lambert est circonvenu par les électeurs pour le pousser à confirmer leur élu. D'autre pari, Etienne lui-même reconnaît ce pouvoir, puisqu'il veut aller à Rome (ou y envoyer des députés) pour faire confirmer son élecUon par Pascal, tandis que le métropolitain, Manassès, réunit un Concile afin de recommander lelu au Saint-Siège. Cette confirmation est sans douie la consécration. Ici le pape triomphe : // désavoue Etienne et refuse de le reconnaître comme évêque de Beauvais. Par cela même, il l'empêche absolument de devenir évêque. Il a un pouvoir « négatif » considérable. Nous étudierons, à propos de la prochaine élection, son pouvoir sur la réunion du corps électoral, et son influence sur l'élection.
Examinons maintenant les pouvoirs du Roi. Dabord, avant l'élection, il maintient l'évêché vacant pendant plusieurs mois, afin d'en toucher les régales, et ce, en ne con férant pas la licentia eligendi. Puis il donne, bien qu'on n'en parle pas dans les textes que nous avons étudiés, mais cela est sousentendu, cette licentia elif/endi. Enfin, il donne, d'après P es, Vordre, disons tout au moins le conseil, de choisir son candidat favori, Etienne. Sur ce point, il triomphe contre le pape. Il influence probablement le métropolitain (pour recommander l'élu au pape): il a sûrement aussi donné son assentiment : assensiun praebere (non exprimé dans nos textes), mais on ne voit pas qu'il ait conféré ïinvestiture k l'élu. Il ne faudrait pas déduire de là qu'il ne pouvait donner l'investiture a\'ant que l'élu soit consacré: les événements de Reims, 1106-1108, prouvent bien le contraire. Mais le roi n'arrive pas, bien qu'il ait avec lui et le métropolitain et le corps électoral, à faire que son candidat soit évêque de Reauvais. // est donc vaincu, tandis que Pascal trionijdie.
l'élection épiscopale de beauvàis
Le rôle du Métropolitain est étrange. Il pouvait consacrer l'élu, et il ne le fait pas, ce qui fait supposer qu'il avait peur de contrevenir aux volontés du pape, à cette « défense » dont parle I ves (1). Il se contente de recomm ander l'élu au pape en synode provincial, pour donner plus de poids à cette recommandation. Il est battu en somme.
Le Corps Électoral a eu le pouvoir de nommer qui il lai plaisait, même contre la défense du pape, même un candidat non idoine (Lettre 87, d'Ives), même sans avoir la majorité (?) (2) (Lettre 89), et ce, sans que cette majorité lui oppose un autre candidat li semble triompher. Il recommande son élu au pape, mais sans succès, et, finalement, est battu puisque Etienne revient de Rome non évêque, et qu'il ne sera jamais effectivement évêque.
De plus, nous avons assisté, dans ce conflit, à la lutte de deux prélats honorables, distingués et de grand poids, Ives de Chartres et Lambert. Ives ne craint pas de lutter contre le corps électoral, contre le roi, contre le métropolitain. Lambert, au contraire, pressé par les électeurs, recommande peut-être Etienne au pape.
Après ce premier acte, dans lequel nous avons donc vu le pouvoir « actif » du roi, du métropolitain et du corps électoral mis en échec par le pouvoir « négatif » du pape (au début le pouvoir négatif du pape avait été vaincu puisque l'élection avait eu lieu, par le pouvoir actif du roi et du corps électoral), il faut mentionner l'intermède fourni par la nouvelle réunion du corps électoral.
Le pouvoir du Pape se manifeste en ordonnant à nouveau
(1) Ou parce qu'il trouvait l'élection peu canonique, soit qu'il jugeât qu'Etienne ne remplissait pas les conditions exigées, soit qu'il considérât l'élection elle-même comme non régulière, une minorité seulement ayant voté pour lui.
(2) Ce n'est pas ce que disaient les clercs de Beauvais (|ui parlent dans leur lettre à Lambert du « Cleri popuUque connniuii assensu ». Cette affirmation est suspecte, en présence de l'attitude de Manassès, pourtant partisan de cet élu, Etienne de Garlande. V. la note 10. Ives de Chartres parlant de « quelques clercs et quelques laies excommuniés .., fait comprendre que des laïcs entraient dans la composition du collège électoral.
la réunion du corps électoral, ordonnant de recoinniencer l'élection. Or, cette élection sera fatalement influencée par la volonté du pape, par la décision prise contre Etienne, par le fait même qu'il fait tout recommencer. Le pouvoir du Roi, de refuser la licentia eligendi. ne se manifeste pas. Il Tavait donnée déjà, elle devait compter encore. Il ne peut pas s'opposer à une nouvelle élection.
Le pouvoir du Métropolitain se manifeste lorqu'il est régulièrement chargé de faire réunir le corps électoral (1) Il semble ici que l'on se soit passé de lui, et que l'ordre du pape ait été immédiat. Enfin, le Corps Électoral se réunit à nouveau et ol^éit au pape. Donc, le pape continue à triompher.
Dans le deuxième acte de cette affaire, les rôles sont renversés. C'est le pape qui exercera les pouvoirs « actifs » et le roi son pouvoir « négatif ». Pouvoir du Pape : il oblige à procéder à une nouvelle élection, et // fait triompher un candidat adverse, « son » candidat probablement. Puis, malgré le roi, malgré les manœuvres du métropolitain, malgré le serment du roi et du candidat désigné, il le sacre. ^Nlais, tandis qu'il a triomphé sur l'élection elle-même, il est battu (comme tout à l'heure le roi) parce que Galon, non investi, n'est pas véritablement évêque de Beauvais et ne le sera Jamais. En effet, le pouvoir du Roi (pouvoir purement négatif en ces circonstances), se montre en ce qu'il refuse de « praebere assensu?n )) à l'élection de Galon, refuse de l'investir et de le mettre par là en ])Ossession des régales de Vévèché, et influe certainement sur la conduite du métropolitain. Et, enfin, il s'arroge le droit de faire participer son fils à un serment qu'il prête luimême, a que jamais Galon ne sera évêque de Beauvais ». En somme, il triomphe maintenant, négativement, comme le pape tout à l'heure, vis à-vis d'Etienne de Garlande(2), car effective-
(1) On peut remarquer, dans une élection qui se passe à Cambrai, que le pape charge Manassès, archevêque de Reims et métropolitain de Cambrai, de convoquer le collège électoral, et peut-être cependant dut-il y participer, et avec assez mauvaise grâce, comme le fait supposer la lettre d'Ives à Lambert (n° 97).
(2) Car c'est une erreur qu'Imbart de la Tour a commise, p. 444, dans ses « Élections épiscopales >i quand il nous montre Philippe triomphant avec Étienne de Garlande.
l'Élection épisgopale de beauvais
ment Galon ne sera pas plus évêque qu'Élienne. Le métropo- LiTALN intervient pour empêcher, par des ruses dilatoires, les électeurs de Galon d'aller clierclier justice à Rome, et surtout exerce aussi son pouvoir « négatif » en refusant de consacrer l'élu (i), chose qui n'a pas une importance absolue puisque le pape peut le consacrer à défaut du métropolitain, ce qui arriva. Enfm, le Corps électoral, de nouveau scindé, se trouve composé d'une majorité qui élit un candidat et qui, en somme, est battu, puisque son candidat élu ne devient pas son évèque, et d'une minorité bien plus active que la soidisant majorité du collège électoral, puisqu'elle proteste énergiquement auprès du roi et qu'elle finit par triompher. En effet, l'élu contre lequel elle proteste n'arrive pas à se faire reconnaître effectivement évèque. Donc, échec du pape qui jouait ici un lôle actif. Triomphe du roi qui joue un rôle négatif.
Dernière phase de l'affaire. Le pape, le roi et le clergé de Paris s'étant entendus tacitement. Galon est nommé à Paris. Le roi cède « pour faire plaisir au pape », et consent à cette élection. Le pape cède pour les mêmes raisons, et donne la dispense de translation au métropolitain, puis, lui-même, consacre Galon. Le métropolitain joue un rôle passif : il a le pouvoir de faire une translation, mais sur dispense du pape.
En somme, cette histoire nous apprend que ni le roi ni le ])ape, malgré tous leurs droits et tous les pouvoirs qu'ils s'arrogent, ne sont capables d'imposer l'un à l'autre le candidatévêque qui leur convient sans le consentement de l'autre (2): que chacun, d'autre part, a des pouvois suffisants pour empêcher absolument de devenir évèque celui dont il ne veut à aucun prix. Ni Galon, faute d'avoir le pouvoir temporel, ni Etienne de Garlande, faute d'avoir le pouvoir spirituel, ne furent évêques de Beauvais. L'ensemble des droits et pouvoirs du pape et du roi, tels qu'ils se dégagent de cette affaire, est donc : une grande influence pour faire arriver tel candidat,
(t) Peut-être rcfuse-t-il de le consacrer parce qu'il n'est pas investi : cela corroborerait la thèse que nous soutenons.
(2) C'est ce côté de la (piestion que M. Imbart de la Tour n'a pas assez mis en lumière.
DE ilUO A UOi
et un veto à peu près absolu, par relus de consécration (pape) ou investi tare (roi). Mais ni l'un ni l'autre ne peut faire nommer un évêque contre la volonté de l'autre. Le pouvoir ' du métropolitain apparaît surtout comme pouvoir intermédiaire, qu'il s'agisse de convoquer le collège électoral, de procéder à une translation (sur dispense), de co?isacrer même. Ce dernier pouvoir, il l'a exercé en vertu des mêmes pouvoirs qu'a aussi le pape, ce qui rend son refus de consécration sans portée, puisque le pape peut le remplacer alors. Enfin, il faut tenir compte du collège électoral qui, en somme, élit l'évêque qui sera plus tard investi et consacré, et sur les opérations duquel nous restons mal renseignés, faute de procès-verbaux précis. Étrange est le pouvoir d'une minorité dans l'élection d'Etienne, si nous en croyons Ives de Chartres. Étrange le peu de prestige de l'unanimité « cleri et po~ puli », si nous en croyons la lettre des clercs de Beauvais à Lambert. En somme, le corps électoral nomuiait qui il vo ulait, sans s'inquiéter de savoir si le candidat remplissait les conditions canoniques exigées; le même cas se produira à Laon en 1106. Ce collège n'est jamais tout puissant, puisque, élisant le candidat du roi ou le candidat du pape, il ne pouvait arriver à avoir un évêque! Pour qu'il ait le pouvoir de faire devenir véritablement évêque son élu, il fallait qu'il eût avec lui et le pape et le roi , ce qui se produisit d'ailleurs rarement. Tout s'arrangeait, parce que, la plupart du temps, l un des deux cédait, lassé par la lutte (1).
La composition du collège qlectoral est intéressante à noter. Ives parle des laïcs : les clercs reprennent la formule traditionnelle « clero et populo », mais qui peut ici avoir un sens particulier (2), enfin nous ne voyons figurer aucun évêque dans ce collège ; les évêques jouent cependant un rôle important dans l'affaire. Nous avions parlé, tout à l'iieure, d'Ives et Lambert; un troisième prélat intervient pour soutenir Galon, Anselme de Canterbury.
(1) Ce qui pouvait arriver, c'est que le métropolitain consacrât, et que le roi investît contre la volonté du pape, qui était dès lors impuissant; (â) Les clercs pour nommer^ le peuple poui* approuver.
26 l'électiOxN épiscopale de beauvais de ilOO a 1104
La conclusion générale que l'on peut tirer de cette étude, est, qu'au début du xi' siècle, les droits du roi et du pape en matière d'élection épiscopale, sont des questions de fait plus que des questions de principe. Tout le monde violait l'ancien droit canon avant, pendant et après l'élection ; le roi abusait de ses droits contre les règles canoniques, le pape luttait de son côté pour restreindre les droits royaux. Ils faisaient chacun triompher leur pouvoir « de fait » en entravant l'action de leur adversaire. Ils échouaient et leur pouvoir a théorique » était impuissant contre le pouvoir de fait de l'adversaire. La lutte recommencera identique en 1106 quand il s'agira de nommer un archevêque de Reims. Il fallut attendre la mort de Philippe 1" pour arriver à un accord entre le pape et le roi.
C'est, suivant le point de vue auquel on se place, une note d'infamie, ou un titre de gloire pour le roi Philippe I" d'avoir, pendant tout son règne, su résister aux empiétements que le Saint-Siège tentait sur les droits royaux, et d'avoir su grouper autour de lui, pour compléter l'œuvre nationale entreprise par Ilugue Capet, un clergé séculier véritablement national en face du clergé régulier exempt et rattaché à Rome. Ces querelles, ces conflits épiscopaux ne sont, en somme, qu'un des côtés de la lutte par laquelle Philippe maintenait et sauvegardait contre la papauté, qui voulait les usurper, ses droits de souverain et de suzerain sur son clergé français.
" Bernard MONOD, A rch iv te paléographe^ Élève diplômé de VÈcole des Hautes Éludes.
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