LES TROIS FORMES DE CE CONCEPT
Emanciper l'Etat de l'Eglise est le mot d'ordre du libéralisme contemporain.
Il y a deux manières d'entendre cette émancipation, suivant qu'elle est soutenue ou par le libéralisme absolu ou parle libéralisme modéré; à ce dernier se joignent beaucoup de ceux qui sont catholiques de cœur, sinon d'esprit et qui prennent le nom de catholiques libéraux. Le premier de ces deux libéralismes veut la susdite émancipation par voie de suprématie de la part de l'Etat ; le second, par voie de pleine indépendance vis-à-vis de l'Eglise ; pour les catholiques libéraux, ils soutiennent la séparation réciproque, non comme vérité spéculative, mais comme méthode pratique.
Le libéralisme absolu conçoit l'Etat comme le plus haut point auquel s'élève l'humanité dans son progrès social. Pour lui, l'Etat a la toute puissance; nul pouvoir supérieur à lui, nul même qui lui soit égal ou qui ne lui soit soumis. Il est le pouvoir souverain et universel ; rien ne peut lui résister et tout doit lui obéir. Il est le droit par excellence, source de tous les autres droits et suprême
régulateur de toutes les relations humaines. En face de lui, il n'y a pas de droit, individuel ou domestique, inviolable, et beaucoup moins un droit "sacré dont puisse se glorifier une autre société. Tous les droits sont inclus dans le droit public; et de celui-ci, l'Etat seul est promulgateur et juge. Les autres droits inférieurs dérivent de lui en vertu de la loi qu'il sanctionne, si bien que les lois de l'Etat sont la règle dernière des actes humains. Et parce que la société n'est pas stationnaire mais progressive, il s'ensuit que pas une loi, pas un droit et pas une institution n'est immuable, mais que tout dépend de la volonté sociale obéissant au progrès; or, cette volonté se manifeste par l'opinion publique de ceux en qui progresse l'humanité et devient loi par les représentants du peuple dans les Parlements.
A la bien considérer, cette théorie constitue l'esprit qui anime plus ou moins les constitutions de la moderne Europe, basées sur les fameux principes de 89. En face d'une pareille théorie, l'Eglise non-seulement perd toute sa prééminence par rapport à l'Etat, mais disparaît entièrement comme société parfaite et indépendante. Elle reste tout au plus simple collège comme toute autre association civile inférieure, soumise à l'Etat, tenant de l'Etat son existence morale. Et comme c'est l'Etat qui, par son bon plaisir, octroie à l'Eglise la jouissance de la vie publique, ainsi c'est lui-même qui en détermine et en mesure les droits, s'en réservant à lui-même le contrôle. C'est pour l'Eglise une condition sous quelque rapport inférieure à celle dans laquelle elle était sous les empereurs païens quand ils faisaient trêve à leurs sanglantes persécutions.
Les libéraux modérés n'en viennent pas à cet excès. Ils défendent, non la suprématie, mais l'autonomie et la pleine indépendance de l'Etat, soit qu'ils la veuillent comme transaction, soit, pour dire plus vrai, qu'ils la
veuillent comme transition. Pour eux l'Eglise et l'Etat forment deux sociétés complètement libres et séparées l'une de l'autre, ayant chacune leur sphère propre. Ce qu'ils expriment par la formule : l'Eglise libre dans l'Etat libre.
La fin de l'Etat, dans leur opinion, n'est aucunement ordonnée à la fin de l'Eglise, et partant le pouvoir de l'un n'est en aucune manière subordonné au pouvoir de l'autre. Une telle subordination emporterait confusion. L'Etat est entièrement sai juris , maître de ses actes, sans aucun rapport aux intérêts religieux de ses sujets. C'est lui qui fait ses lois, sans souci d'autre chose, et qui en exige l'observation, quelqu'opposition qu'il y ait entre elles et les lois canoniques. Ce qui le guide dans ses déterminations , c'est l'intérêt politique seul et la prospérité temporelle des peuples. Tout au plus, par esprit de concorde, pourra-t-il s'entendre avec l'Eglise sur certains points, conclure des pactes libres et de libres conventions, traitant avec elle d'égal à égal , et ces conventions et ces pactes cessent leur effet par le changement des temps et des circonstances, de quoi l'Etat est juge. L'Eglise n'a pas de droits publics proprement dits, et par elle-même elle ne s'étend point à l'ordre matériel. Comme société spirituelle, elle est restreinte au seul domaine de la conscience interne; pour l'extérieur elle ne peut jouir que du droit individuel de la liberté commune. D'ailleurs le devoir de l'Etat est d'élargir le plus possible, au profit de tous, les frontières de cette liberté, en la faisant pleine et entière dans ce qui regarde le culte, la conscience, la presse, l'enseignement, les associations, bref toute la pensée et toute l'action de l'homme, pourvu toutefois que la paix >ublique n'en soit pas troublée.
De ce système se rapprochent, nous l'avons dit, un certain nombre de catholiques mêmes au cœur bon, mais à l'esprit égaré. Ils évitent la discussion des rai-
sons abstraites, mais s'en tenant aux faits concrets, ils estiment plus prudent et plus utile à l'Eglise qu'elle soit séparée totalement de l'Etat. Ils rappellent les dommages qu'elle a soufferts en raison de la servitude où les princes des temps passés essayaient de la tenir sous prétexte de protection. Ils lui conseillent de rompre cette union désastreuse, et se réduisant à ses seules forces morales, de ne requérir, de n attendre du pouvoir civil aucun secours et de ne plus prétendre exercer d'influence sur quelque partie que ce soit du gouvernement politique. Quant aux libertés mentionnées plus haut, l'Eglise, disent-ils, peut et doit les accepter sans grande inquiétude. Car elles ne peuvent être qu'utiles puisque rien n'est plus conforme à la nature humaine que la jouissance de la pleine liberté politique et religieuse, étant secoué le joug de toute servitude et de toute contrainte. Du reste, c'est la tendance universelle de la société moderne ; et aller contre, c'est le fait d'un insensé, et cela ne peut avoir d'autre résultat que d'aliéner toujours plus les esprits de la religion, au grand et irréparable détriment non-seulement de la société civile, mais aussi de l'Eglise. Ainsi parlent ces valeureux apologistes ; et avec une simplicité qui nous ravit, ils se croient les vrais voyants, les vrais connaisseurs du monde, les prudents par excellence, les vrais zélateurs des intérêts catholiques ; et ils se déchaînent avec fureur sur ceux qui les contredisent, tout en faisant néanmoins le panégyrique obligé de la charité et de la modération.
§ II