‹ L'église et l'état dans leurs rapports mutuelsChapitre 3 sur 78 · ABSURDITÉ DU LIBÉRALISME ABSOLU · texte numérisé non relu

ABSURDITÉ DU LIBÉRALISME ABSOLU

Il est aisé de le voir, le libéralisme absolu ne reconnaît pas la divinité de l'Eglise ; autrement pourrait-il mécon-

naître en elle les droits qu'il a plu à son divin Fondateur de lui attribuer? Il nie l'ordre surnaturel, il nie le Christ en se renfermant dans les limites du pur rationalisme. D'où il suit qu'il se condamne lui-même par sa propre incrédulité et qu'il appartient à ce monde réprouvé que le Rédempteur a exclu de la prière qu'il fit à son divin Père (1). Donc et sans plus discuter, il n'est pas simplement anticatholique, il est antichrétien ; impossible à tout fidèle de le professer ou d'y adhérer de quelque manière. La question par rapport à lui est tranchée : qui non crédit, jam judicatus est (2).

Néanmoins, pour faire comprendre la laideur d'un pareil système même dans l'ordre purement rationnel, faisons observer qu'il nie, en outre, la spiritualité et l'immortalité de l'âme. Et, en effet, lui serait-il possible de concevoir l'Etat comme une association souveraine, s'il ne limitait la destinée de l'homme à la sphère de la vie purement organique et matérielle? Toute société est spécifiée par sa fin, et celle-là est société suprême qui se rapporte à la fin suprême. Supposé donc quo le sort de l'homme n'est pas achevé ici-bas, mais que d'immortelles destinées lui sont réservées au-delà de la tombe, il est , clair, à ne s'en tenir même qu'à la seule lumière de la raison, qu'il ne peut y avoir d'autre association suprême que l'association religieuse, c'est-à-dire celle qui mène et conduit l'homme à son dernier et impérissable bien. Pour soutenir le contraire, il faut faire de l'homme le produit de la pure matière, destiné à se résoudre dans la matière. Seulement alors, l'Etat pourra juger que la fin de la prospérité temporelle, à quoi il veille, est de tous les biens de l'homme le plus grand, et que rien ne dépasse les

(1) Nonpro mundo rogo. Joan. xvu, 9.

(2) Joan. m, 18.

limites de cette sphère. Et voilà pourquoi le système libéral absolu est applaudi non-seulement par les rationalistes, mais encore par les matérialistes. D'ailleurs en ce système l'erreur radicale, source de toutes les autres, c'est proprement la négation de Dieu. C'est ce qui explique comment les athées et les panthéistes en sont les plus grands promoteurs. Si Dieu est exclu ou (ce qui revient au même) s'il n'est pas distingué du monde, on comprend très-bien que la plus haute puissance de l'univers c'est l'homme, mais l'homme agrandi dans la société, je veux dire l'homme qui se développe au sein de la multitude, qui est régi dans la communauté. Un tel homme, au dire de l'athéisme, est le dernier perfectionnement auquel parvient la matière improduite. Par conséquent, il sera absolument maître de lui-même et se dictera, comme à ceux qui dépendent de lui, les règles de ce qu'il lui plaira d'appeler bien ou mal, juste ou injuste. Au contraire, Dieu admis, Dieu seul sera le Seigneur absolu et l'absolu législateur de l'univers comme il en est le créateur. Et partant l'homme , la société, le pouvoir, ne se regarderont plus que comme des créatures de Dieu, qui par là même reçoivent de lui la fin et la règle de toute activité honnête. Ce ne sera donc pas l'Etat, ni l'opinion publique, ni les caprices du progrès, mais ce seront les immuables principes de moralité et de justice dictés de Dieu et gravés par lui dans l'esprit de sa créature qui seront la mesure suprême des actes humains dans la vie privée comme dans la vie publique. L'Etat saura qu'il est une souveraineté subordonnée, qu'il remplit l'office de ministre d'une souveraineté supérieure, et qu'il doit conduire les peuples d'après la volonté de Dieu auquel il est lui-même soumis.

« Ecoutez-moi, rois, et entendez ; juges de la terre, instruisez-vous. Prêtez-moi l'oreille vous qui menez les multitudes et qui vous plaisez à voir les nations soumises à

votre empire ! C'est le Seigneur qui vous a donné la puissance, et votre force vient du Très-Haut qui examinera vos œuvres et sondera vos pensées. Etant les ministres de son royaume, vous n'avez pas jugé avec rectitude, et vous n'avez pas gardé les loisjde la justice, et vous n'avez pas marché selon la volonté de Dieu. Vous le verrez bientôt et d'une manière terrible, il y aura un jugement très-dur d'exercé contre ceux qui commandent. Car le faible, on usera de miséricorde envers lui, mais les puissants seront puissamment tourmentés » (1).

Telle est, d'après les divines Ecritures, l'idée du pouvoir. C'est bien autre chose qu'un prince, première et dernière source du droit ! Ces divines paroles nous font voir dans le gouvernement un simple ministre applicateur d'une loi qu'il reçoit; et au cas où il s'en écarte, ce qui lui est dû, ce n'est pas l'obéissance de ses sujets, mais au contraire un terrible châtiment qui lui viendra de son Seigneur. Et puisque Dieu, libre ordonnateur des choses, n'est pas tenu de nous faire connaître sa volonté uniquement par le moyen naturel de la raison, mais qu'il peut aussi nous la manifester, ce qu'il a fait du reste, par le moyen surnaturel d'une révélation positive, l'Etat est obligé de se conformer aussi à cette dernière dans le gouvernement des peuples et de la chercher là précisément

(1) Andite ergo, reges, et intelligite ; discite, judices finium terrœ.

Prœbete aures, vos, qui continetis multitudines et placetis vobis in turbis nationum.

Quoniam data est a Domino potestas vobis, et virtus ab Altissimo; qui interrogabit opéra vestra, et cogitationes scrutabitur.

Quoniam cum essetis ministri regni illius, non recte judicastis, nec custodistis legem justitiœ , neque secundum voluntatem Dei ambulastis.

Horrende et cito apparebit vobis, quoniam judicium durissimum his quiprœsunt, fiet.

Exiguo enim conceditur miser icordia; potentes autem potenter tormenta patientur. Sap. vi, 2-8,

où Dieu l'a placée. Or Dieu l'a placée dans son Eglise. De l'Eglise donc l'Etat doit recevoir la règle morale suprême, et par conséquent accepter cette Eglise et la reconnaître non comme il lui plaît de l'envisager, mais telle que Dieu l'a constituée, respectant en elle les droits et prérogatives que son divin Fondateur a voulu lui départir. Tout cela est de la dernière évidence et de la logique la plus serrée pour qui admet Dieu. Le libéralisme absolu ne peut donc le nier sans s'appuyer sur la négation de Dieu. Mais c'est justement ce qui le condamne sans retour aux yeux des catholiques comme de tous ceux qui n'ont pas encore absolument perdu toute intelligence.

§ III

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