‹ L'église et l'état dans leurs rapports mutuelsChapitre 70 sur 78 · DE LA SOUVERAINETÉ TEMPORELLE DU PONTIFE ROMAIN · texte numérisé non relu

DE LA SOUVERAINETÉ TEMPORELLE DU PONTIFE ROMAIN

Nous venons d'établir que la souveraineté temporelle du Pontife romain est une conséquence nécessaire de l'immunité absolue et de l'absolue indépendance où il se trouve, de droit divin, vis-à-vis du siècle.

Néanmoins, vu l'importance extrême de cette doctrine et la guerre acharnée qui lui est faite, nous allons de nouveau en parler un peu plus au long.

L'autorité doctrinale et l'autorité juridictionnelle de l'Eglise se résument et ont leur centre dans le Pontife romain, l'une comme dans le Maître suprême, l'autre comme dans la tête et le premier Moteur de toute la hiérarchie. Le Pontife romain reçut du Christ le pouvoir d'instruire infailliblement toute l'Eglise et de la gouverner pleinement en son nom. De sa chaire rayonne la lumière qui éclate et qui illumine l'univers; et c'est sa voix qui rappelle les égarés, affermit les bons, confirme le vrai, abat et broie toute erreur pernicieuse. L'enseignement des autres évêques n'a d'autorité qu'autant qu'il s'accorde avec le sien, et les conciles généraux eux-mêmes sont sans valeur si leurs décisions ne sont confirmées par son suffrage. Son trône domine le trône de tous les évêques du monde, et des rayons de la tiare qui ceint sa tête resplendit le front des prélats inférieurs. Ce n'est pas que

ceux-ci ne soient, dans leurs diocèses respectifs, des princes véritables ou n'y exercent tous les pouvoirs de l'autorité pastorale. Mais comme les branches n'ont de vie que si elles adhèrent au tronc par le moyen duquel la racine leur communique la sève, ainsi les évoques, pour avoir en acte la puissance qui leur vient de Jésus- Christ, ont besoin d'être unis au chef visible de l'Eglise qui est l'instrument dont Jésus-Christ se sert pour les vivi 1er et leur transmettre ses divins pouvoirs. « Par Pierre le Christ donna aux évêques les clefs du royaume des deux (1). Pierre seul reçut les clefs du royaume des deux pour les communiquer aux autres (2). Tout ce que le Christ a donné, il Va donné par le moyen de Pierre (3). »

Ce n'est donc pas étonnant si au Pontife romain, dans lequel, suivant le concile de Chalcédoine, Pierre vit toujours, et est assis sur son siège, appartient et appartiendra toujours la sollicitude de toutes les Eglises. Sans lui, rien ne se décide définitivement dans la chrétienté, et sans son commandement et sans sa permission, il n'y a pas d'assemblée d'évêques possible. C'est lui qui préside les conciles généraux, en ratifie ou en annule les jugements. De tous les points du monde, fidèles et pasteurs, s'adressent à lui pour avoir la vraie tradition de l'Eglise, la vraie intelligence des Ecritures, la règle d'une vie honnête et chrétienne. Lui seul crée de nouveaux sièges, diminue ou augmente le territoire des diocèses et des provinces ecclésiastiques, confirme, dépose, rétablit les évêques, les primats, les patriarches, selon qu'ils le méritent, les défendant, s'ils sont innocents, contre la

(1) Saint Grég. de Nysse, Adversus eos qui, etc.

(2) Saint Optât, 1. vin, Cont. Parm.

(3) Saint Léon, Serm. iv, in ann. assumpt. c. il.

violence des oppresseurs, les condamnant, s'ils sont coupables, malgré la protection des puissants. Lui seul envoie des apôtres par tout le monde, pour agrandir le royaume de Jésus-Christ, soutient partout la pureté de la doctrine évangélique, prend en main la cause du faible opprimé, résiste à tout pouvoir qui s'élève contre la sagesse et la vertu de Dieu. Tout cela est la nécessaire conséquence de la prééminence à laquelle il a été élevé par le Christ : il est son vicaire ici-bas, et il est chargé de continuer sa mission parmi les hommes. Il concentre en lui-même toute la vertu du ministère pastoral sur la terre, dans la double fonction qu'il doit remplir, de garder vivante et sans tache la pratique et la doctrine de l'Evangile. Supprimez le Pape, l'Eglise s'en ira en lambeaux, et le monde reverra l'antique superstition et les mœurs corrompues du paganisme.

Mais est-il possible qu'une si haute dignité, qu'un pouvoir si étendu et si profond soit soumis à un droit quelconque qui en règle la nature, à une force étrangère qui puisse en entraver l'action ?

La papauté, pour se maintenir et opérer dans le sens de sa sublime mission, doit être pleinement autonome et indépendante, et partout avoir la souveraineté temporelle du territoire où elle réside. Le Père, le Pasteur, l'Oracle, le Juge, le Défenseur de tous ne peut être le sujet de personne. Donc il doit être souverain, car, répétons-le encore, dans la vie sociale, il n'y a pas de milieu, on est sujet ou souverain.

Je ne parlerai pas d'autre chose. Je ne dirai rien de la jalousie qui peut exister, à ce sujet, entre les diverses nations et les royaumes sortis du démembrement de l'empire romain. Jalousie qui aboutirait nécessairement à la discorde entre peuples, si l'un d'eux, préférablement aux autres, avait autorité et juridiction sur le Père commun. L'égalité sociale, internationale serait profondément

blessée ; et les défiances, les craintes, les soupçons de la non-liberté du Pape envahiraient la conscience de tous. « Le Pape est hors de Paris, et cela est bien; il n'est ni à Madrid, ni à Vienne, et c'est pourquoi nous supportons son autorité spirituelle. A Vienne, à Madrid on est fondé à en dire autant. Croit-on que, si le Pape était à Paris, les Viennois et Ijs Espagnols consentiraient à recevoir ses décisions ? C'est donc un grand bonheur qu'il soit dans la vieille Rome, tenant la balance égale entre les souverains catholiques, inclinant toujours un peu vers le plus fort et se relevant bien vite si le plus fort devient oppresseur. Ce sont les siècles qui ont fait cela, et ils ont bien fait. Pour le gouvernement des âmes, c'est la meilleure, c'est la plus bienfaisante des institutions, et je ne dis pas ces choses en dévot, mais en homme raisonnable. » Telles sont les paroles de Napoléon Ier qu'on peut lire dans Y Histoire du Consulat et de l'Empire, de M. Thiers, et telle est aussi l'opinion des libéraux quand ils veulent s'exprimer loyalement.

En 1860, quand, après l'assassinat de Castelfidardo, on criait que le Pape partirait de Rome, YOpinione écrivit dans un de ses numéros : « Il est évident que, quelque soit le refuge choisi par le Pape, il devra servir de docile instrument au gouvernement dont il sera l'hôte, et employer son influence en faveur d'intérêts qui ne s'accorderont pas toujours avec les siens. » Et quand Pie IX, victime de la plus incroyable ingratitude, dut, en 1848, se soustraire à la fureur de la révolution, en se réfugiant à Gaëte, toutes les feuilles libérales ne cessaient de crier qu'on ne pouvait plus voir en lui que le grand aumônier du roi de Naples. Et pourtant ce prince très-bon ne pouvait user de plus d'égards vis-à-vis du Pape, ni lui laisser une plus ample liberté et une plus absolue indépendance. Malgré cela, l'idée seule que Pie IX demeurait en un lieu où il n'était pas souverain suffisait à agiter

l'esprit des ennemis mêmes de sa souveraineté temporelle.

Mais je laisse de côté cette sorte de considérations, encore qu'elles soient très-puissantes, et je n'envisage la chose qu'absolument et en elle-même.

Le promulgateur et l'interprète souverain de la loi universelle, fondement de toute autre loi, ne doit, ne peut pas être en contact avec une législation particulière quelconque, qui lui commande ou ait sur lui et sur les organes dont il a besoin pour exercer son magistère, une influence quelconque. Il est donc absurde que, dans le lieu où il réside et d'où il instruit les nations, il y ait un pouvoir législatif en dehors du sien.

Le pacifique ordonnateur des peuples, qui les embrasse tous d'un amour de père, qui les ramène tous à l'amour mutuel et au respect des droits communs, doit habiter sur une terre neutre, loin des querelles et des conflits qui peuvent exister entre eux. C'est-à-dire qu'il doit résider en un lieu soustrait à la puissance militaire de qui que ce soit.

Le père spirituel des individus , des nations et des peuples, le directeur des consciences des sujets et des princes, celui que l'on consulte pour connaître la vérité, rejeter l'erreur, décider les doutes, résoudre les procès, celui qui a charge d'exhorter, de reprendre, d'affermir dans le bien, d'éloigner du mal tous les fidèles de Jésus- Christ, doit être manifestement étranger aux intérêts particuliers de chaque Etat. Il ne peut donc pas résider en un lieu auquel ces intérêts privés seraient attachés de leur nature, comme serait nécessairement une cité sujette à la juridiction de tel ou tel prince, de tel ou tel peuple.

Celui qui est établi de Dieu pour juger peuples et rois, individus et nations, dans la personne duquel est incarné un pouvoir d'ordre suprême et divin, ne peut être socialement inférieur à aucune supériorité terrestre. Dans l'ordre

humain, il doit marcher l'égal des puissants de la terre afin que, dans son autorité spirituelle, il puisse convenablement les dominer, sans collisions ni résistances. Le piédestal de son siège de juge doit être un trône.

Le centre et le principe de l'unité, qui lie et joint ensemble les membres épars de l'humanité, doit être étranger à la tendance propre de chacune de ces parties, afin qu'il puisse imprimer à toutes une forme commune, et un même mouvement. Il doit être maître de lui-même; il ne peut être soumis à la juridiction de personne; il doit être souverain.

Enfin le premier moteur de tout ce grand corps qui est l'Eglise doit avoir des organes subordonnés qui soient absolument indépendants de toute force qui pourrait les empêcher d'en recevoir ou d'en seconder l'impulsion. Il ne peut, il ne 'doit donc pas souffrir qu'il existe, dans le lieu où il réside, un pouvoir auquel ces organes soient soumis, et qui puisse de quelque façon que ce soit, les soustraire à sa réelle influence. Il faut donc que là il soit prince, non par le nom seul, comme le voudraient les libéraux, mais par la réalité même, excluant tout pouvoir qui ne dépendrait pas de lui. Quant à l'extension du territoire où il exerce sa souveraineté, elle doit être telle que, d'un côté, elle n'excite pas la jalousie raisonnable des autres puissances, et que, de l'autre, elle soit suffisante pour le mettre à l'abri des attaques des Etats circonvoisins.

Les hypocrites ennemis de l'Eglise ont cru trouver une arme puissante contre la souveraineté temporelle des Papes dans cette parole connue du Sauveur : Mon royaume n'est pas de ce monde. Mais ils ne s'aperçoivent pas que cette arme se tourne contre eux. Car cette parole prouve le contraire de ce qu'ils prétendent. C'est parce que le royaume de Jésus-Christ n'est pas de ce monde,

qu'il est nécessaire que le vicaire de Jésus-Christ ait un royaume en ce monde.

Quel est le royaume de Jésus-Christ? l'Eglise. C'est elle qu'il est venu fonder sur la terre. Royaume, comme on voit, qui ne tire pas son origine de ce monde, encore qu'il existe en ce monde. Il tire son origine du ciel. Du ciel est descendue la foi qui l'informe , la charité qui l'anime, le pouvoir qui le régit. Il doit donc toujours se maintenir et se faire recevoir sous cette forme. Or, pour cela, nous l'avons prouvé avec évidence, il faut que son chef, dans la présente division des peuples et des Etats, ne soit soumis à la juridiction d'aucun, c'est-à-dire qu'il soit le souverain temporel du lieu où il réside. « Le Pape, écrivait le comte de Montalembert à lord Palmerston, personnifie l'unité de l'Eglise catholique; il ne peut la personnifier sinon en restant indépendant; il ne peut être indépendant qu'en demeurant souverain, et cette souveraineté ne peut être qu'ecclésiastique, comme son chef. »

Oui, il faut s'en convaincre : le pouvoir temporel est si loin de répugner au pouvoir spirituel des Papes que la cause intime, l'origine sacrée de ce pouvoir est précisément le pouvoir spirituel dont les Papes sont investis.

Ce pouvoir, il est vrai, ne s'est pas manifesté dès le principe, parce qu'il n'est pas une institution divine, qu'il est seulement la conséquence d'une institution divine. Il apparut plus tard, parce que l'effet vient après la cause et que le bourgeon est postérieur à la racine. Le Christ ne donna pas la souveraineté temporelle à son vicaire, actuellement, in actu; mais il la lui donna virtuellement. Ce n'est que par après qu'elle se produisit, quand, sous l'action combinée de la divine providence et des siècles, les dispositions requises pour son établissement se furent développées. Mais le premier germe est l'origine divine même du royaume de Jésus-Christ, ou de l'Eglise : elle nécessite l'indépendance absolue de son chef suprême,

et cette indépendance ne peut exister que par le pouvoir politique.

On peut expliquer par là un double phénomène relatif à la genèse et à la durée de ce pouvoir temporel des Papes. On ne peut voir sans étonnement, quant à la genèse de ce pouvoir, comme son commencement se trouve enveloppé d'une sorte d'obscurité sainte, si bien qu'on ne peut en discerner exactement ni le jour ni la manière. Il a été dit par quelques-uns, à la suite de Fleury, que le principat civil des Papes vient des donations de Pépin et de Charlemagne, confirmées et étendues par Louis le Débonnaire. Mais c'est une fausseté manifeste. Pépin ne fit que contraindre Astolfe, roi des Lombards, à respecter les traités faits avec le Saint-Siège, en l'obligeant à restituer les villes usurpées; et il en accrut seulement le nombre par une largesse spontanée. Dans l'acte de donation de Pépin, il n'est fait aucune mention de la ville de Rome ni des autres territoires dépendant de ce duché, parce que déjà ils faisaient partie du domaine des Papes sans conteste. Charlemagne confirma la donation de Pépin, en y ajoutant l'exarchat de Ravenne , l'île de Corse , les villes de Parme et de Mantoue, les provinces de Vénétie et d'Istrie, les duchés de Spolète et de Bénévent. Cette munificence fut dépassée encore par la piété de son fils Louis qui, dans l'acte qu'il en fit dresser, rappelle son père et son aïeul, comme ayant restitué au Saint-Siège les droits qu'il possédait déjà. Et en effet, avant ces concessions , nous voyons que les Papes résistaient vigoureusement aux Lombards qui cherchaient à leur ravir le duché de Rome, et que Grégoire II envoyait des ambassadeurs à Charles -Martel, traitant avec lui de prince à prince. La descente même de Pépin en Italie fut exécutée sur les prières du Pontife romain qui vint en personne le conjurer de défendre l'Eglise contre les usurpations d'Astolfe. Il suffît de la plus

légère teinte d'histoire pour savoir que les Papes, plus d'un siècle avant Pépin, possédaient en toute souveraineté, y exerçant leur pleine autorité, au moins le duché de Rome. Ils y bâtissaient des forteresses, levaient et entretenaient des armées, faisaient des ligues et des traités avec les puissances étrangères, nommaient des magistrats et des officiers militaires, recevaient et envoyaient des ambassades.

Ces considérations ont fait placer l'origine du pouvoir temporel aux temps de saint Grégoire le Grand, quand les empereurs de Byzance, pressés par les Perses, et trop faibles pour protéger l'empire tout entier, abandonnèrent l'Italie, et même Rome, à elle-même et à ses propres forces, lui laissant le soin de se défendre contre les invasions des barbares et nommément des Lombards. Rome alors et les cités italiennes ne surent trouver, en un si grand péril, de meilleur refuge qu'à l'ombre de la tiare pontificale. Ainsi quelques-uns. Mais cette explication n'est pas suffisante; les plaintes continuelles de saint Grégoire sur l'intolérable fardeau qu'il porte, et le désir ardent qu'il manifeste de s'occuper uniquement, s'il était possible, des affaires spirituelles, démontrent clairement que cette autorité politique, dont il se dit accablé, n'était pas quelque chose qui commençât avec lui, mais une charge antérieurement jointe au pastorat suprême et désormais inséparable de celui-ci.

Les ennemis de l'Eglise ont cru trouver dans ces plaintes de saint Grégoire un puissant argument contre le pouvoir temporel des Papes; elles en sont, au contraire, une solide défense. Car si cet humble Pontife, au lieu de se démettre de cette lourde charge, continuait à la porter et à en remplir avec soin toutes les obligations, n'est-ce pas parce qu'il voyait en elle quelque chose de nécessaire au bien de l'Eglise et à l'indépendance de la papauté ?

Mais pour en revenir au sujet qui nous occupe, ce qui

a été dit jusqu'ici ne permet pas de croire que l'exercice du pouvoir temporel ait commencé avec le Pape qui plus que tous les autres le supportait à contre-cœur. Du reste, dès les temps de saint Gélase et de saint Symmaque on trouve beaucoup d'actes d'autorité civile exercés dans Rome par les Papes, comme on peut le voir dans Anastase le bibliothécaire. Quand donc commencèrent à poindre les premiers germes de cette souveraineté ? Pour moi je ne puis le dire et je crois qu'il est impossible de fixer au juste le temps. Il est une seule chose de certaine, c'est que, l'Eglise à peine reconnue publiquement et légalement* les empereurs comprirent comme instinctivement que leur trône ne pouvait demeurer où se dressait un siège si sublime. Ils se créèrent une autre capitale, avouant par là même que près du suprême dépositaire du pouvoir spirituel ne pouvait subsister une autre autorité suprême distincte. Et c'est merveille de voir comme les barbares eux-mêmes, Vandales, Hérules, Goths, Lombards, n'osèrent jamais placer à Rome le siège du royaume italien; ils reculèrent spontanément à Ravenne, à Milan, a Pavie. En somme, dès que l'autorité des Papes fut libre et reconnue légalement, nul prince de la terre ne put faire de Rome sa résidence. Dès ce temps les Papes commencèrent à devenir puissants dans Rome, même temporellement; et cette puissance s'accrut insensiblement, s'affermit peu à peu et finit par se trouver changée en un principat civil parfait.

Qui ne voit en cela la marque authentique d'un développement naturel et spontané ? Ce qui revient à un être en vertu même de sa nature, surgit nécessairement en lui, se développe et se complète progressivement et d'une façon imperceptible. Ainsi s'est opéré le passage de l'homme de l'état domestique à l'état civil ; ainsi en arrive-t-il journellement pour la production des êtres animés. Qui nous dira l'année et le jour où les premières

familles se formèrent en association politique, le mode de gouvernement qu'elles adoptèrent, les lois qu'elles établirent ? Et qui pourrait nous décrire le tout premier bourgeonnement de la racine qui sort du germe, et son développement graduel jusqu'à la juste mesure de la plante ? On rencontre la même chose au sujet du pouvoir temporel des Papes. Il alla se formant insensiblement, et il se trouva un jour devenu une véritable souveraineté politique, de simple propriété qu'il était auparavant; et l'on ne peut assigner l'instant précis de cette transformation et les premiers mouvements de son progrès. En veut-on l'origine juridique, on peut dire en général que les vœux des peuples, la piété des princes, les largesses spontanées, les divers traités et surtout la divine puissance des Papes créant en quelque manière leur propre Etat en le sauvant de la barbarie, furent les raisons qui concoururent à l'établir et à l'agrandir. Mais en veut-on l'origine historique, ses premiers commencements et son développement progressif sont enveloppés et voiles d'un nuage mystérieux qui empêche de s'en faire une idée claire et distincte. Signe manifeste que ce principat naquit dans les Pontifes parce qu'ils étaient Pontifes; il fut le produit spontané de leur autorité spirituelle elle-même; il se forma naturellement comme le fruit se forme de l'arbre, le germe de la semence.

L'autre phénomène dont cette origine sacrée nous offre l'explication est la constante durée de cette souveraineté temporelle, à travers de si longs siècles, au milieu d'ennemis si obstinés et indomptables. Tous les royaumes dont l'origine fut uniquement terrestre disparurent les uns après les autres ; tous les trônes qui n'eurent pour fondement que le droit humain furent successivement renversés soit par la force extérieure soit par la faiblesse intérieure que l'on contracte en vieillissant. Seul le trône pontifical échappe à cette loi commune. Il dure au milieu

des ruines qui l'environnent; il jouit d'une vie et d'une jeunesse éternelles ; attaqué il ne cède pas, abattu il se relève et plus stable et plus ferme. Que signifie cela? Cela signifie manifestement que ce trône est appuyé sur un principe d'ordre supérieur aux appuis communs ; qu'il tire sa vie et sa puissance d'une raison plus haute; qu'il est étroitement lié à un principe impérissable.

Il y a deux moyens de connaître les conséquences naturelles et propres d'une institution. L'un est l'idée qui exprime l'essence de cette institution et nous révèle ce qu'elle exige pour subsister et agir comme elle doit; l'autre est l'observation de ce que, dans le cours de son libre développement, elle s'est appropriée constamment, uniformément, toujours. Or, ces deux moyens s'accordent à nous démontrer la nécessité de l'indépendance politique et conséquemment de la souveraineté temporelle du chef suprême de l'Eglise. Car si d'une part les raisons apportées plus haut excluent du lieu où réside le Pontife tout autre pouvoir qui pourrait entraver la liberté de son action et empêcher la libre manifestation de ses jugements, le fait que nous venons d'examiner nous révèle, d'autre part, comment le développement spontané de l'autorité spirituelle alla produisant en outre l'autorité temporelle et s'attacha celle-ci si étroitement que nul effort, quelque puissant qu'il fut, ne put jamais l'en détacher d'une manière durable. ^

Mais un vrai catholique n'a pas besoin de tant de raisonnements. Pour lui l'enseignement authentique de ceux qui furent placés par le Saint-Esprit pour régir l'Eglise suffit. Or le Pontife romain et l'Episcopat catholique ont déclaré à plusieurs reprises, solennellement, que la souveraineté temporelle des Papes leur est tout-à-fait nécessaire pour le libre exercice de leur ministère apostolique. Voici comme parle Pie IX dans les lettres apostoliques par lesquelles il fulmine l'excommunication contre les

envahisseurs de ses Etats : « L'Eglise catholique, qui a été fondée et instituée par Notre-Seigneur Jésus-Christ pour procurer le salut éternel des hommes, a obtenu, en vertu de sa divine institution, la forme d'une société parfaite. C'est pourquoi elle doit jouir d'une liberté telle, qu'elle ne soit soumise à aucun pouvoir civil dans l'accomplissement de son ministère sacré. Pour agir librement, ainsi qu'il était juste, elle avait besoin des secours convenables à la condition et à la nécessité des temps. C'est donc par un décret singulier de la divine Providence que, lors de la chute de l'empire romain et de sa division en plusieurs royaumes, le Pontife romain, que le Christ a constitué le chef et le centre de toute son Eglise, a acquis le principat civil. Certainement, c'est par un dessein très-sage de Dieu lui-même, qu'au milieu d'une si grande multitude et variété de princes temporels, le Souverain-Pontife a joui de celte liberté politique, qui est si nécessaire pour que son pouvoir spirituel, son autorité et sa juridiction puissent s'exercer sans obstacle dans tout l'univers. Ainsi il convenait entièrement qu'il n'y eut aucune occasion de penser, dans tout l'univers catholique, que l'impulsion des pouvoirs civils, ou la partialité à l'égard de quelques-uns, pût agir sur les déterminations de ce Siège, avec lequel, à cause de sa principauté supérieure, il est nécessaire que toute église s'accorde. Or, il est facile de comprendre de quelle façon ce principat de l'Eglise, quoique temporel de sa nature, revêt cependant un caractère spirituel en vertu de sa destination sacrée et de ce lien étroit qui le rattache aux intérêts les plus grands du Christianisme (1). »

(1) Litterie apostolicœ Quu>n catholi ca, 26 Marti i 1860.

De leur côté les évêques réunis à Rome en 1862 au nombre d'environ trois cents présentèrent au Pape une adresse dans laquelle ils s'expriment ainsi : « Nous Vous voyons, Très-Saint Père, par le crime de ces usurpateurs qui ne professent la liberté que pour voiler leur malice, dépouillé de ces provinces par le moyen desquelles il était pourvu justement à la dignité du Saint-Siège et à l'administration de toute l'Eglise. Votre Sainteté a résisté avec un invincible courage à ces iniques violences, et nous devons Vous en rendre les plus vives actions de grâces au nom de tous les catholiques.

« Car, nous reconnaissons que la souveraineté temporelle du Saint-Siège est une nécessité, et qu'elle a été établie manifestement par la Providence divine ; nous n'hésitons pas à déclarer que, dans l'état présent des choses humaines, cette souveraineté temporelle est absolument requise pour le bon et libre gouvernement de l'Eglise et des âmes. Il fallait assurément que le Pontife Romain, Chef de toute l'Eglise, ne fût ni le sujet ni même l'hôte d'aucun prince, mais que, maître dans son domaine et son propre royaume, il ne reconnût de droit que le sien, et pût, dans une noble, paisible et douce liberté, protéger la foi catholique, défendre, régir et gouverner toute la république chrétienne.

« Qui donc pourrait nier que dans le conflit des choses, des opinions et des institutions humaines, il faille au centre de l'Europe comme un lieu sacré, placé entre les trois continents du vieux monde, un Siège auguste d'où s'élève, tour à tour, pour les peuples et pour les princes, une voix grande et puissante, la voix de la justice et de la vérité, impartiale et sans préférence, libre de toute influence arbitraire, et qui ne puisse ni être comprimée par la terreur ni circonvenue par les artifices ?

« Comment donc, même cette fois, aurait-il pu se faire que les prélats de l'Eglise, venant de tous les points de l'univers, arrivassent ici en sécurité pour conférer avec Votre Sainteté des plus graves intérêts, si, rassemblés de tant de contrées et de nations diverses, ils y eussent trouvé un prince quelconque dominant sur ces bords, qui eât en suscipion leurs propres princes ou qui fdt suspecté par eux et hostile ? Il y a, en effet, les devoirs du chrétien, et il y a les devoirs du citoyen ; devoirs qui ne sont nullement contraires, mais qui sont différents. Comment les évoques pourraient-ils les accomplir, s'il n'y avait pas à Rome une souveraineté temporelle, telle que la souveraineté pontificale, affranchie de toute juridiction étrangère, et centre de la concorde universelle, n'ayant aucune ambition humaine, n'entreprenant rien par désir de domination terrestre ?

« Nous sommes donc venus libres vers le Pontife-Roi libre, pourvoyant également et aux choses de l'Eglise comme pasteurs et au bien de la patrie comme citoyens, et ne manquant à nos devoirs ni de pasteurs ni de citoyens.

« Puisqu'il en est ainsi, qui donc oserait attaquer cette souveraineté si ancienne, fondée sur une telle autorité, sur une telle force de choses ? Quelle autre puissance lui pourrait être comparée, si Ton considère même ce droit humain sur lequel reposent la sécurité des princes et la liberté des peuples ? Quelle puissance est aussi vénérable et sainte ? Quelle monarchie ou quelle république peut, dans les siècles passés ou modernes, se glorifier de droits si augustes, si anciens, si inviolables? Ces droits, s'ils venaient à être méprisés et foulés aux pieds dans la cause du Saint-Siège, quel prince serait assuré de garder son royaume, quelle république son territoire ? Aussi, Très- Saint Père, c'est pour la religion sans doute, mais c'est aussi pour la justice et pour les droits qui sont, parmi les

nations, les fondements des choses humaines, que Vous luttez et que Vous combattez (1). »

Tel fut le noble et sage langage de ces prélats auxquels se joignirent ensuite tous les évêques du monde catholique. Nous avons donc, sur ce point, l'accord de toute l'Eglise enseignante. Nous avons là non une définition dogmatique, car le sujet ne le comporte pas, mais une définition doctrinale et ecclésiastique. Un catholique vrai peut-il ne pas l'admettre ? Et notez qu'il ne s'agit pas ici d'une matière quelconque, il s'agit de morale, en quoi le Pape seul, et le corps des évêques unis au Pape, sont absolument infaillibles. On déclare ici ce qui est juste et licite, injuste et sacrilège, ce qui est conforme ou contraire aux plans divins, au bien de l'Eglise, au salut des âmes. Ici l'on condamne comme étant injustes, criminels, méritant les foudres de l'Eglise, des actes commis par des princes et des peuples. Il s'agit donc évidemment de morale et de doctrine se rapportant à la morale; cette doctrine est enseignée par le Pape dans un acte solennel, dans une bulle apostolique, confirmée par la sanction d'une peine très-grave, par l'anathème. A cet acte solennel, l'épiscopat tout entier répond par son adhésion. Or personne n'ignore que l'Eglise de Jésus-Christ est infaillible, que le Pontife romain est infaillible non-seulement dans la définition des articles de foi, mais encore dans la détermination de tout ce qui se rattache à la foi ou à la

(1) Voir Actes et Recueils, etc., A. Le Clère, p. 520-523.

11 faut mentionner ici les quinze gros roi unies in-quarto imprimés à la Civiltà cattolica sous ce titre : La Sovranitd temporale dei Romani Pontefîci propugnata nella sua integrità dal suffragio universale dell" Orbe Cattolico. Là sont réunis les vœux de tous les Evêques du monde ea faveur du pouvoir temporel et les adresses semblables des divers clergés, d'un très-grand nombre de personnes et de nombreuses associations laïques.

morale chrétienne. Il n'est donc aucun catholique qui puisse ne pas regarder comme nécessaire à l'indépendance du ministère suprême la souveraineté effective et réelle des Papes. Penser autrement, c'est contredire l'enseignement authentique de l'Eglise, c'est croire à une erreur de l'Eglise dans la définition d'un point de morale, dans le jugement qu'elle a porté de ce qui est bien ou mal, licite ©u illicite relativement à la conduite des peuples.

Et ici je termine ce faible travail sur les droits de l'Eglise, suppliant son divin Fondateur de daigner l'accepter comme un humble gage de mon grand amour pour cette Epouse bien-aimée qu'il s'est acquise par son sang.

Fin.

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