RÉPONSE A UNE TRIPLE OBJECTION
S'il en était ainsi, dira-t-on, la souveraineté temporelle du Pape dériverait nécessairement de sa souveraineté spirituelle.
divin, et conséquemme;it le pouvoir séculier est soumis au pouvoir spirituel dans ce en quoi le premier a été assujetti au second par Dieu, c'est-àdire en ce qui touche au salut. Aussi en cela faut-il obéir au pouvoir spirituel plutôt qu'au pouvoir séculier. Mais en ce qui concerne le bien civil, il faut plutôt obéir au pouvoir séculier qu'au pouvoir spirituel selon cette parole de saint Matthieu : « Rendez à César ce qui est à César, » à moins que le pouvoir séculier ne soit uni dans une même personne au pouvoir spirituel, comme c'est le cas du Pape qui occupe le sommet des deux pouvoirs, spirituel et séculier, d'après la disposition de celui qni esc Prêtre et Roi éternel selon l'ordre de Melchisédech, Roi des rois et Seigneur des dominateurs.
Réponse : c'est vrai. De la souveraineté spirituelle du Pape dérive son immunité absolue, et son absolue indépendance du pouvoir séculier ; et de cette absolue immunité et indépendance dérive sa souveraineté temporelle. Le Pape, dès là qu'il est vicaire de Jésus-Christ et chef suprême de L'Eglise, préside directement à l'ordre spirituel, et indirectement, en outre, à l'ordre temporel. Par cette double supériorité, en soi, il est complètement exempt de toute juridiction terrestre. Or une pareille exemption ne peut socialement se réaliser que par la souveraineté temporelle.
Pourtant, réplique-t-on, saint Pierre ne fut pas investi de cette souveraineté temporelle ; et les Papes en furent privés pendant de longs siècles.
Réponse : autre est l'acte, et autre est le droit à ce que l'acte soit posé. Jésus-Christ ne fit pas saint Pierre roi temporel. Mais par là même qu'il en fit le Pape, le chef suprême de son Eglise, il lui conféra en droit et comme exigible tout ce qui découle nécessairement du Pontificat, et tout ce que demande l'exercice régulier de celui-ci. Or, il est évident, par ce qui a été dit, que la souveraineté temporelle du Pape est une conséquence du Pontificat et une condition nécessaire à son exercice régulier. Comme simple droit, elle fut donc conférée à saint Pierre, renfermée dans le Pontificat. Qu'ensuite ce droit ne soit pas passé à l'acte, ni dans saint Pierre, ni dans un grand nombre de ses successeurs, cela ne pourrait prouver qu'une chose, qu'ils n'étaient pas exempts du pouvoir séculier, et libres de gouverner spirituellement l'Eglise : ils en étaient empêchés par le monde. Mais quel est le catholique, l'homme sensé qui soutiendra ce blasphème? Dans les trois premiers siècles, l'Eglise fut en état permanent de persécution, et il n'y avait alors de possible pour les Papes que la couronne du martyre. La paix donnée à l'Eglise par Constantin, et l'immunité pontifi-
cale légalement reconnue , la souveraineté temporelle commença alors, ipso facto, à se former lentement et progressivement, signe particulier de toutes les choses qui se développent selon la nature. L'empereur abandonna Rome, cette antique métropole du monde, comprenant qu'il n'y avait plus de place pour un trône là où se dressait la chaire pontificale. Les Papes acquirent aussitôt sur la ville, même au point de vue politique, une très-grande influence, et au temps de saint Grégoire-le- Grand, elle était déjà, au moins quant au fond, un véritable principat.
La souveraineté temporelle est renfermée virtuellement, sinon formellement, dans la souveraineté spirituelle. Le fruit n'est pas l'arbre; il en est le produit. L'arbre peut être planté sans que le fruit en naisse aussitôt; mais il poussera sans faute, quand, sous les influences convenables de l'atmosphère et du sol, le principe de vie aura son développement naturel.
Et la souveraineté temporelle ne serait-elle pas nécessaire comme réalisation sociale de l'immunité pontificale, qu'elle serait nécessaire comme garantie sociale de cette même immunité. Car où est l'assurance que celle-ci serait, en fait, respectée, si le Pape résidait en un lieu où la force publique et le pouvoir se trouvent en d'autres mains ? Nous pouvons conjecturer ce qu'il en serait en voyant comme on observe l'immunité partielle des évoques et du clergé. N'est-elle pas continuellement violée, entravée? Disons mieux, n'est-elle pas presque universellement méconnue, foulée aux pieds ? Ne parlons pas des Etats non-catholiques : rien d'étonnant, s'ils maintiennent ou promulguent des lois oppressives du clergé. Ne parlons pas de l'Italie où une secte de traîtres et de mécréants tyrannise, avec le clergé, la nation entière. Mais 1 Autriche !
Mais d'ailleurs qu'avons-nous besoin de conjectures
quand l'histoire est si claire et si patente ? Quelle fut la liberté de Pie VI et de Pie VII, sacrilégement dépouillés de leurs Etats? la liberté de l'exil et du cachot. Quelle était l'indépendance des Papes, sous les comtes de Tusculum qui tenaient Rome en leur pouvoir? l'indépendance d'un parfait esclavage. Et les actes de violence ne firent même pas défaut de la part des empereurs lointains du Bas -Empire, quand l'autorité politique des Papes n'était pas encore pleinement établie à Rome; et, chose triste à dire, sous la domination des princes chrétiens nous avons à enregistrer des Papes martyrs. Le danger serait pire, à l'heure actuelle, à cause des principes de liberté moderne, car cette liberté, pour l'Eglise, se réduit à lui voir arrachée toute influence publique et sociale par sa séparation complète de l'ordre politique.
On peut tirer de là une preuve très-forte de la nécessité du pouvoir temporel dans le siècle où nous vivons. Quand l'Evangile, par l'étroite union de l'Eglise et de l'Etat, formait la règle suprême des lois civiles, et que l'immunité ecclésiastique réelle et personnelle affranchissait en quelque sorte de toute violence seculi re, la voix des évêques et de tout le clergé, les fidèles avaient, dans l'ordre politique lui-même, une garantie pour la pureté de leur foi et l'honnêteté de leurs actes. Il était moins urgent de tenir continuellement ses yeux sur Rome, et de lui demander la doctrine et la régie de vie. Les églises particulières, grâce à l'organisme social, avaient en elles-mêmes, sauf les cas extraordinaires et transitoires, une force suffisante. Mais il en va aujourd'hui bien autrement. L'idée de séparation entre l'ordre civil et l'ordre religieux se réalise partout, et le clergé se voit dépouillé de toute ombre même de privilège. On n'a plus même pour les évêques cet égard qui est dû à leur condition sublime, et ils ne pourraient même pas instruire les fidèles, sans s'exposer à un danger manifeste pour leurs
biens et leur personne. Tous les jours apparaît mieux le sens que dans le jargon libéral renferme la formule : L'Eglise libre dans VEtat libre ; elle signifie d'un côté l'Eglise dépouillée de tout avoir et de toute prérogative sociale, de l'autre l'Etat devenu indépendant de la religion et arbitre absolu de ses lois. Mais, dit-on, l'Eglise, en compensation, jouit du droit commun. C'est ajouter Finsuite à la spoliation. En effet, que signifie cette parole ? Elle signifie qu'on permet à l'Eglise d être, vis-à-vis de l'Etat, ce que sont tous les citoyens et toutes les ^associations privées, c'est-à-dire, qu'elle doit être tenue, vis-à-vis de l'Etat, dans la même dépendance. Et comme le simple citoyen ou le collège ne jouissent de leurs droits que sous les restrictions apposées par l'Etat, qu'ils ne jugent pas l'Etat, mais qu'ils sont jugés par lui, qu'ils ne se forment en personne morale, si ce n'est par une concession de l'Etat, ainsi doit-il en être de l'Eglise de Jésus-Christ. Et voilà à quoi se réduit cette munificence : à un asservissement total.
Cela posé, qui ne voit combien il est absolument nécessaire pour les catholiques, dans cet état de choses, d'assurer l'immunité ecclésiastique au moins dans le Souverain-Pontife? afin que le chef de la religion au moins soit et apparaisse indépendant dans l'impulsion qu'il imprime à tout le corps des fidèles, et que, de la capitale du christianisme au moins, retentisse libre et forte la voix du magistère ecclésiastique enseignant la vérité et la justice. La séparation des deux pouvoirs qui se poursuit partout si ardemment, bien que mauvaise en soi, produit accidentellement un bien, celui de faire sentir plus vivement la nécessité de s'attacher à Rome, de défendre dans Rome l'indépendance pontificale par le moyen de la souveraineté temporelle. C est le dernier boulevard de l'indépendance du sacerdoce et, conséquemment, de la liberté des consciences catholiques. S'il est abattu, l'Eglise
ne peut plus échapper à la violence séculière. D'où il suit nécessairement que cette chute ne peut avoir lieu pour toujours, quels que soient les efforts que l'on fasse pour la produire ou la rendre permanente. Il n'est pas de force humaine qui prévale contre ce qui vient de la nature même d'une institution impérissable et divine.