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L'Eglise et l'etat

Discours prononcé à V Eglise Si- Jean-Baptiste de Québec, le 24 Ju(n '1878, à V occasion de la fête patronale de la Société St- Jean- Baptiste,

Par le Rév. P. HAMON, S. J.

Messieurs,

A certains jours solennels les cnefs des peuples, pour prouver leur puissance, font défiler devant eux, les forces militaires de la nation, ils passent une grande revue. La vue de ces nombreux bataillons prêts pour la lutte rassure le pays et fait abandonner aux ennemis les projets hostiles qu'ils nourissaient dans leur cœur.

Aujourd'hui, MM. le peuple Canadien, lui aussi, compte ses soldats.

Il les montre à ses amis comme à ses ennemis. Il affirme son existence comme peuple, ses espérances comme nationalité,les principes qui le guideront dans sa marche civilisatrice.

A ses amis, il apparait plein de sève et d'entrain, content et libre, se développant à l'ombre des institutions que lui octroya la Grande Bretagne et qui doivent sauvegarder sa vie comme peuple. A ses ennemis, il montre son drapeau avec sa devise énergique : Nos Institutions, notre Langue et nos Lois. Serrés autour de ce drapeau, les Canadiens disent assez que pour le leur enlever, il faudrait auparavant leur arracher la vie. Ils ont raison, car cet étendard et son programme politique, c'est toute l'histoire de la patrie :

la mémoire du passé, la liberté dans le présent, la grandeur et la prospérité pour l'avenir.

Arboré comme il l'est maintenant près de l'autel, il représente la double force qui civilisa le Canada, l'union intime de la religion avec la société civile, base unique d'une vraie civilisation chrétienne.

Telle est,messieurs,la thèse que je vais tâcher d'exposer à vos yeux.

Importante toujours pour un peuple sérieusement décidé à progresser, cette vérité mérite de nos jours une attention toute spéciale, à cause des influences funestes qui cherchent à en obscurcir l'éclat dans les esprits

et à en fausser la notion exacte.

Quelles sont donc les vraies bases de la société civile, sur quels principes doit s'appuyer la civilisation chrétienne, quels rapports mutuels ont entr'eux l'église et l'état? voilà, Messieurs,ce qui doit être bien compris de tout canadien ami de son pays et jaloux de garder toujours intactes ses institutions, sa langue et ses lois.

Voulue par Dieu qui créa l' homme avec des besoins et des aspirations qui réclament le concours de ses semblables, la société est d'institution divine. Elle doit aider l'homme à atteindre ses destinées à venir, tout en lui donnant une somme légitime de bonheur ici bas.

Le rôle de la société est donc double. Procurer le bien-être de l'homme sur terre et lui servir à marcher plus sûrement vers sa fin suprême.

Pour cela elle promulgue des lois qui donnent de l'ensemble aux efforts individuels, et elle réprime les désordres, punit les crimes, et par ses encouragements et sa protection, civilise le peuple en secondant le développement intellectuel, moral et industriel de la nation.

Pour atteindre ce but, il faudra que l'état civil ait toujours devant les yeux une règle immuable, nécessaire, infaillible du juste et de l'injuste, du vrai et du bon, en.un mot, de ce qui convient à la nature humaine. Où la cherchera-t-elle cette règle ? Sera-ce dans la raison humaine? Mais la raison n'est pas supérieure à elle-même et ne se donne pas de lois. D'ailleurs cette raison est trop faible, trop changeante, trop partiale pour être toujours la règle du juste et du bon.

La demandera-L-elie aux volontés collectives des subordonnés ? Mais le droit qui ne se trouve pas dans les parties ne saurait non plus se rencontrer dans le J out.

Sera ce enfin l'intérêt et l'utile qui seront la base fondamentale de

la société ? Cette doctrine suffirait pour gouverner des brutes, mais elle ne conviendra jamais à des hommes immortels rivés par Dieu et pour Dieu.

C'est Dieu, MM. c'est ce Dieu créateur et souverain maître de l'homme qui est la vraie base de l'état social, c'est sa volonté qu'il faut consulter pour donner aux lois un fondement inébranlable, ce sera d'après les principes éternels de la révélation que la société devra régler les rapports mutuels des hommes entr'eux, et faire marcher les peuples dans les voies de la civilisation véritable.

Alors au nom de Dieu, elle commandera le respect des lois, olle obligera en conscience les sujets à les exécuter, elle aura la force et le droit,parce qu'elle s'appuiera sur la base même du droit et de la force :

l'autorité divine.

Aussi, MM. toute civilisation sérieuse a-t-elle toujours uni étroitement son principe actif, l'autorité, avec le Dieu qni préside aux destinées du inonde. La loi divine représentée par la Religion, forma la base de toutes les Sociétés progressives; l'union intime des chefs du peuple avec les représentants de l'autorité divine, les ministres de la divinité, servit de point de départ à toute vraie civilisation.

Ainsi furent fondées et grandirent les sociétés anciennes. Ecoutez leurs sages et leurs législateurs.

« Pour établir ledroit,ditCicéron, il faut remonter à la loi souveraine, née avant tous les siècles, avant qu'aucune loi eût été écrite ni aucune ville fondée Pour y parvenir, il faut croire avant tout que la na ture entière est gouvernée par la Providence, que l'homme a été créé par le Dieu Suprême et que par la raison il est en société avec Dieu Cette raison commune à Dieu et à l'homme, voilà la loi qui fait de cet univers une seule cité sous le Dieu tout puissant. De croire que tout ce que décrètent les peuples est juste, rien de plus insensé. Si le droit dépendait des ordonnances des peuples, des décrets des princes, des arrêts des juges, le vol, l'adultère, lasup position de faux testaments, serait un droit, s'il en prenait envie à la multitude. »

(Delegibusl. I No. 6, 7,15, 16).

Sur cette base de la volonté divine comme sur la loi naturelle Cicéron place doue le fondement même de la société ; son droit au respect et à l'obéissance des peuples.

Pour connaître cette volonté, la société civile s'adressait à la société religieuse.

« Nos ancêtres,dit Cicéron, confièrent les cérémonies religieuses aux pontifes, et aux augures, la décision des choses qu'il convient d'entreprendre. Leur droit est le plus grand, le plus excellent dans la république- Il emporte l'autorité.»

Les autres nations imitèrent cet exemple. Ecoutez ce qu'en dit Frédéric Schlegel dans son histoire de la littérature ancienne et moderne.

(T. I, p. 24 et 25.) «Les Egyptiens, dit-il, étaient un peuple de prêtres, non qu'on y trouvât point d'autres castes reconnaissablés par leur isolement, mais chez eux, tout avait le sacerdoce pour principe, partout dominait l'esprit et F influence des prêtres. Il en était de même chez les Indiens. Les Juifs nous offrent le spectacle d'une théocratie complète. Dans notre occident ce caractère sacerdotal apparaît chez les Etrusques dans toute leur organisation sociale L'époque héroïque des Grecs fut également précédée par une époque sacerdotale. »

Voilà donc sur quels principes exista la société ancienne. Nous y voyons l'union intime et constante de l'état avec la religion. Tant que dura cette union, la société progressa. Quand la corruption des mœurs et l'impiété la brisèrent la décadence arriva, Rome et Athènes penchèrent vers leur ruine.

Mais c'est trop s'occuper de la civilisation ancienne, arrivons enfin à la société nouvelle fondée par Notre Seigneur et voyons dans quelles conditions elle se forma et progressa.

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