‹ L'Église et l'étatChapitre 3 sur 75 · PREFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION · texte numérisé non relu

PREFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Un jour que Ion demandait à saint François de Sales «« quelle autorité le pape a sur le temporel des royaumes et » principautés », le pacifique prélat répondit : « Vous dési- » rés de moy une résolution également difficile et inutile.

» Difficile, non pas certes en ello-même, car au contraire » elle est fort aisée à rencontrer aux esprits qui la cherchent » par le chemin de la charité : mais difficile, parce que, en » cette aage qui redonde en cervelles chaudes, aiguës et f» contentieuses, il est mal aisé de dire chose qui n'offense » ceux qui, faisant les bons valets soit du pape soit des » princes, ne veulent que jamais on s arrête hors des extrén mités; ne regardant pas qu'on ne saurait faire pis pour » un père que de lui ester Famour de ses enfants, ni pour » les enfants que de leur ester le respect qu'ils doivent à 9» leur père.

9» Mais je dis inutile, parce que le pape ne demande rien 99 aux rois et aux princes pour ce regard ; il les ayme tous » tendrement, il souhaite la fermeté et stabilité de leurs » couronnes, il vit doucement et amiablement avec eux, il » ne fait presque rien dans leurs estats, non pas même en » ce qui regarde les choses purement ecclésiastiques, qu'avec 99 leur iagreement et volonté. Qu'est-il donc besoin de s'em- » presser maintenant à l'examen de son autorité sur les » choses temporelles, et par ce moyen ouvrir la porte à la f> discussion et discorde (i) ? »»

Dans une lettre écrite, en 1612, au cardinal Scipion Borghèse, le saint évêque se plaignait encore de ceux qui <* viennent imprudemment mettre en question l'affection de » Sa Sainteté pour les rois, en réveillant ces disputes inu- » tiles et intempestives, dont l'effet est de faire naître dans » les esprits faibles ou malades de la défiance touchant la » sincérité des dispositions du Saint-Siège » ; et il exprimait le désir « qu'il fût imposé silence à ces téméraires et sédi- #» tieuses disputes (2) ». « Cette matière me déplaît, écrivait- Il) Collect. Biaise, lettre 822. Bdit. Vives 1866, tom. IX, p. 447. (2) Lettre inédite. Èdit. cit., tom. IX, p. 439.

VI LÉGLISE ET LÉTAT,

» il encore à un ami, — s'il faut dire le mot que j'ai dans » le cœur, je dis : cette matière me déplaît extrêmement » (i).

Voulant traiter des rapports des deux puissances, j'entreprends, je le sais aussi, une lâche bien difficile. Aujourd'hui, non moins qu'au commencement du xvii® siècle, cette délicate question agite vivement les esprits ; et il se rencontre, de part et d'autre, de nos jours comme au temps de saint François de Sales, de ces hommes ardents qui «< ne %'eulent que jamais on s'arrête hors des extrémités ». Il est donc, plus qu'à aucune autre époque, nécessaire de garder ici la modération et la mesure ; dans les choses abandonnées aux discussions humaines, la vérité se trouve souvent entre deux exagérations contraires. Plus que jamais il faut se défier de l'esprit de système. Continuellement en ces matières on met en avant des noms propres. Certainement, autant que personne, nous voulons honorer le mérite partout où il se rencontre ; nous voulons être toujours plein du respect le plus vrai pour les grandes illustrations scientifiques, qui sont la gloire et comme le patrimoine commun des catholiques. Mais aussi nous pensons que l'Eglise ne se personnifie dans aucun docteur en particulier ; oracle de la vérité, elle ne répond que de ce qu'elle enseigne. Pour connaître sa doctrine, il faut consulter sa tradition, les décisions de ses conciles, les constitutions de ses papes. C'est à cette doctrine que nous voulons avant tout nous attacher, et nous la rechercherons en dehors de toute préoccupation d'école.

Quant au mode de discussion et de polémique, nous tâcherons de nous inspirer de l'exemple des grands maîtres de la théologie, qui s'expriment toujours sans amertume et sans flatterie ; qui éclaircissent les questions les plus brûlantes avec la même sérénité et la même tranquillité d'âme que s'il s'agissait de théories sans importance. En un mot, nous voulons sincèrement mettre en pratique la devise de saint Augustin, parfois si tristement méconnue : Dans les choses nécessaires unités dans les douteuses liberté^ e>i toutes charité.

Mais n'allons-nous pas entamer une question inutile^ et nous ranger parmi les hommes que le sage évêque de

(1) CoUect. Biaise, lettre 832. Édit. cit., tom. IX, p. 453.

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