PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. VII
Genève appelait « tracassiers et ennemis de la sainte union »? Quand il parlait ainsi, ce prélat ami de la paix avait en vue les circonstances particulières de son époque. Le grand esprit de charité dont il était animé lui faisait redouter ces discussions, parce qu'il ne voyait point alors d occasion ou d'opportunité de les soulever. Il pratiquait ce mot de saint Augustin qu'il est utile quelquefois de garder le silence sur une vérité, lorsque ceux auxquels on la dirait sont incapables de la bien entendre : « Facile est envn, imo et utile, ut taceatur aliquod verum propter incapaces » (i). Mais comme, suivant le même Père, autre est la raison de taire une vérité, autre la nécessité de la dire : « A lia est ratio venim tacendi, alia verum dicendi nécessitas » (2), saint François, s'il vivait aujourd'hui, ne jugerait plus, nous en sommes convaincu, que «< l'on doit étouffer ces disputes dans le silence » . La controverse est soulevée ; elles agite, bruyante et passionnée, partout, dans la presse quotidienne et les brochures légères comme dans les livres sérieux, dans les meetings populaires comme dans les assemblées législatives. Le laïque et le prêtre, le magistrat et le théologien, le ministre en disponibilité et jusqu'à l'homme du peuple, chacun scrute avec une égale ardeur la religion, la politique, l'Église, la société et le redoutable problème de leurs mutuels rapports. Il n'est plus au pouvoir des hommes d'arrêter le mouvement qui pousse les esprits.
Tel est, d'ailleurs, le désordre des doctrines et des opinions, qu'une solution claire et universelle est, ce semble, devenue indispensable pour tout le monde. La science sociale a perdu sa voie ; les gouvernements vivent d'expédients ou de révolutions ; et, ce qui est plus grave, ils se trompent entièrement sur la mission de l'Église, dont ils usurpent les droits essentiels. La lumière que Dieu nous départit avec tant de générosité par l'intermédiaire de l'autorité spirituelle, organe de la vérité et de la justice, cette lumière on n'ose plus la regarder en face, ou bien on la nie, on la repousse. Il en est parmi nous, chrétiens cependant d'une foi sincère et d'un dévouement réel, qui ne semblent pas biea
(1) Lib. De dono persévérant. Cap. XVI.
(2) im.
YIII l/ÉGLTSB ET l'ÉTAT.
sûrs des principes qu'ils ont mission de défendre ; on dirait, à certains moments, qu'ils doutent de l'Église, je veux dire de sa science ' et de sa connaissance des choses humaines, de son aptitude à conduire ce que l'on appelle la société, le monde, la civilisation modernes. Et cependant l'Eglise a reçu de Dieu toutes les nations en héritage, celles de hier, celles d'aujourd'hui, celles de demain.
Certes, en prétendant initier mes lecteurs à ces questions, je ne me dissimule pas les diflScultés et les dangers de l'entreprise! Pour me rassurer moi-même, j'ai besoin de penser que le secours de l'Esprit-Saint ne manque jamais à ceux qui cherchent la vérité avec un cœur simple et droit. D'ailleurs, Dieu merci ! au milieu des ténèbres actuelles nous ne sommes pas sans lumière ; au milieu des tlots de la sophis-tique contemporaine nous n'avons pas, nous catholiques, à redouter les écueils et le naufrage : le phare est là devant nous ; c'est la parole pontificale, qui brille avec tant d'éclat dans les encycliques Mirari vos, du 15 août 1832, Quanta cura, du 8 décembre 1864, et dans le Syllabtis annexé à cette dernière. Cette parole dirigera nos recherches dans les points les plus déhcats.
J'ajouterai enfin que, bien pénétré du sentiment de mon insuffisance, j'ai voulu m'entourer de toutes les garanties possibles d'orthodoxie. Mon livre a été consciencieusement examiné, en Belgique et à Rome, par plus de dix théologiens et canonistes très autorisés, hommes dont la sagesse égale la science ; et tous m'ont donné les plus grandes assurances, exprimées souvent en des termes trop bienveillants et trop flatteurs. Puisqu'ils ont jugé que mon modeste travail peut faire quelque bien, je le livre au public, sous la protection du Cœur adorable du divin Maître, dont nous célébrons aujourd'hui la fête bénie. Heureux, si je puis, dans la mesure de mes forces, concourir à dissiper, d'une part, les malentendus et les préjugés ; de l'autre, les mensonges et les calomnies que l'on a, de nos jours, accumulés autour des questions que j'ai à traiter.
Louvain, le 30 juin 1878.