PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION. XI
les progrès vrais, et élevé les nations au plus haut degré de grandeur et de prospérité.
Il termine en traçant aux enfants soumis de l'Église les devoirs délicats et nombreux que leur imposent les conjonctures présentes ; et il leur donne, avec autant de douceur que d autorité, des avis et des conseils destinés à dissiper les malentendus, à prévenir de funestes confusions, à rétablir la concorde parmi les chrétiens, et à leur imprimer dans l'avenir une direction uniforme.
Tels sont les principaux actes qui nous intéressent directement et dont nous avons reproduit les enseignements avec une fidélité aussi reconnaissante que respectueuse. La magistrale encyclique Immortale Dei, qui touche pour ainsi dire à toutes les parties de notre travail, a été l'objet d'une étude particulière. Nous pouvons dire en vérité que nous n'avons laissé se perdre aucune parcelle de cette lumineuse et substantielle exposition de la doctrine traditionnelle de l'Eglise « sur la constitution chrétienne des États » . Pour maintenir toute sa force à la parole pontificale, nous l'avons, autant que possible, reproduite dans sa propre expression. Elle est d'ailleurs, par elle-même, d'une parfaite clarté; et les commentaires dont parfois nous l'accompagnons, sont moins une interprétation qu'un simple développement. Puissions nous contribuer à faire connaître et à faire aimer cette lettre apostolique, qui restera comme un impérissable monument de la haute raison et de la prudence du grand Pontife.
Louvain, le 17 juin 1887.
Méthode et division.
I. Fondement nécessaire. — L'existence dans le monde des deux sociétés religieuse et politique, et des deux pouvoirs qui les résument et les personnifient, est un fait permanent et universel. A quelque époque que Ion se place dans la vie de l'humanité, on les retrouve toujours et toujours en contact. Il en fut ainsi dans l'antiquité, il en est ainsi aujourd'hui, il en sera ainsi dans l'avenir. L'on a beau décréter, dans des constitutions faites de main d'homme, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, on ne parviendra pas à supprimer les relations qui existent entre les deux puissances.
Ces relations résultent de la nature même des choses : a) elles sont nécessaires, comme celles qui lient tous les êtres raisonnables; b) elles sont intimes, comme celles des deux destinées humaines que les deux pouvoirs ont pour mission de réaliser.
Nous nous proposons de rechercher le critérium et la mesure de ces rapports. Or, il est évident, a priori, que le principe sur lequel reposent les deux ordres spirituel et temporel est un et indivisible : la première base de leurs relations, celle sur laquelle' doivent nécessairement s'appuyer toutes les autres, c'est la volonté de Dieu, de Dieu Créateur de toutes choses, et Pi^ovidence qui conserve tout par sa puissance et gouverne tout par sa sagesse. Dieu exerce sur nous l'action de sa volonté par la double loi qu'il a donnée au monde, la loi naturelle et la loi positive ou révélée.
II. L'ordre naturel et Tordre enmatureL — Il faut observer ici que rhomme soutient deux espèces de relations : des relations de Tordre naturel et des relations de Tordre surnaturel.
1° Notion des deux ordres, — I^lgrdre naturel embrasse les rapports qui découlent de la constitution essentielle de Thomme. Étant de sa nature une ct^éature^ intelligente et lihrey Thomme a à remplir envers Dieu, son créateur, son souverain maître et son bien suprême, des devoirs nécessaires ou naturels : Tadoration, la prière, le culte. Il a pareillement, et en conséquence de son absolue dépendance de Dieu, des devoirs nécessaires envers les autres hommes ses semblables, de la même origine et de la même nature que lui : devoirs parfaits et imparfaits, devoirs de justice et de charité.
Les fondements et les principes de Tordre naturel sont si conformes à la droite et saine raison, que celle-ci ne peut se dispenser de les approuver quand elle les découvre ellemême ou quand on les lui propose sous leur véritable jour. Leur évidence est intrinsèque, et repose sur leur lumière propre. Et ainsi ni leur connaissance ni leur certitude ne dépendent i^BS nécessairement de la Révélation ou d'une autorité extérieure, soit divine, soit humaine. Cependant dans Tétat actuel, Thomme ne saurait, sans la Révélation, avoir la connaissance clah^, sûre et complète de tous les devoirs de Tordre même purement naturel.
L'ordre surnaturel embrasse les rapports que Dieu a librement surajoutés aux rapports naturels, et il comprend essentiellement ces deux choses : une fin surnaturelle et le moyen propre à Tatteindre.
Créature terrestre , corporelle , intelligente , Thomme devait avoir pour destinée naturelle de connaître Dieu dans ses œuvres, de Taimer et, comme pontife de la création, de le louer et de le glorifier, en goûtant la paix d'une bonne conscience, fruit naturel de la vertu. Cette fin, il aurait pu Tatteindre par Ténergie propre de ses facultés natives. Mais Dieu a voulu lui faire une destinée plus haute : par un acte absolument gratuit de sa bonté, il Tappela à la connaissance intuitive de son essence, connaissance que les théologiens appellent la vision béatifique. Ce bonheur divin
est absolument au-dessus des exigences de la nature, et cest pourquoi on l'appelle surnaturel. Il est aussi au-dessus des forces de la nature, et c'est pourquoi Dieu a dû donner à rhomme un moyen également surnaturel pour y atteindre. Ce moyen c'est îa grâce. La grâce comprend et des lumières divines pour l'intelligence, la foi ; — et des secours divins pour la volonté, secours qui, en élevant la faculté, donnent à l'action une dignité surhumaine ; dans le langage ordinaire, on les appelle plus spécialement la grâce.
Les éléments de l'ordre surnaturel étant absolument audessus de la nature, l'homme ne peut les connaître que par la Révélation que Dieu en a feite ; et leur certitude repose sur la véracité de Dieu, qui, étant la vérité même, ne peut, quand il parle, ni se tromper ni nous tromper.
Pour conserver dans le monde le dépôt de la Révélation, \ Dieu a institué une autorité publique et infaillible, TEglise^ chargée de le garder fidèlement et de nous l'enseigner, et qui en est ainsi V organe authentique.
2® Leur distinction. — L'ordre naturel et Tordre surnaturel se distinguent donc essentiellement — a) par leur principe : tous deux ont leur fondement en Dieu, mais l'un, en Dieu comme auteur de la nature; l'autre, en Dieu comme libre donateur ; — b) par leur objet, c'est-à-dire, la fin et le moyen ; — c) par le mode de leur connaissance : raison et foi ; — d) par le fondement immédiat de leur certitude : évidence propre et autorité divine.
3** Leur union. — C'est dans l'acte même de la création que Dieu a élevé l'homme à une condition et à une dignité surhumaines. L'ordre naturel n'a donc jamais existé qu'uni à l'ordre surnaturel ; et l'on ne saurait l'en séparer ; car la nature est le substratum de l'ordre surnaturel, c'est la nature qui est élevée et sanctifiée ; la nature est le fond que la grâce perfectionne et divinise ; la raison est le sujet de la foi ; la volonté, le sujet des secours divins ; et finalement c'est l'homme, avec toutes ses facultés naturelles, qui est appelé à voir Dieu face à face dans la lumière de la gloire.
La famille et la société civile ont leur principe dans l'ordre de la nature, parce qu'elles répondent à des tendances et à des besoins essentiels de Thomme.
L'Église, création positive de Dieu, expression concrète
4 l'église et létat.
de la religion révélée, est une institution de Tordre surnaturel.
III. Méthode positive et rationnelle. — Pour arriver à la conception vraie des rapports de l'Église et. de l'État, il est donc nécessaire d'employer à la fois la méthode positive et la méthode rationnelle^ tout en subordonnant convenablement le second élément au premier.
lo L'Église n'est point une fiction ou une conception humaine. Œuvre personnelle de Dieu, elle est ce que Dieu a voulu qu'elle soit, tout simplement. Donc, le premier moyen à employer doit être la Révélation. C'est la Révélation qui nous donnera la connaissance de la forme organique de la société spirituelle ; c'est elle encore, avant tout, qui doit nous représenter l'étendue et les limites de cette constitution , les attributions, les prérogatives et les devoirs de la puissance ecclésiastique. Or, « selon la foi de l'Église univern selle définie par le saint concile de Trente, la Révélation » surnaturelle est contenue dans les livres écrits et dans les » traditions non écrites, qui, reçues de la bouche même de » Jésus-Christ par les Apôtres ou par eux transmises comme 9» de la main à la main sous la dictée de l'Esprit-Saint, sont j» ainsi parvenues jusqu'à nous (i). »
De Tune et de l'autre de ces sources de la Révélation, des Saintes -Écritures et des Traditions apostoliques, l'Église est la gardienne et l'interprète infaillible. Conséquemment, tout ce qui y est renfermé et que l'Église propose à notre croyance comme divinement révélé, «soit en vertu d'un jugement solennel, soit par la. voie de son enseignement ordinaire et universels», doit être tenu par les chrétiens comme dogme- de foi (2).
2® Cependant le droit divin positif seul est insuffisant pour déterminer, d'une manière complète et vraiment scientifique, les rapports des deux pouvoirs ; il faut lui associer le droit naturel, la raison philosophique. Quoique la raison pure soit incapable de s'élever jusqu'à ces régions surnatu-
(IJ Conc. Vatic. sess. IH, Const. dogm, de fide c€Uholic. cap. II, De r«velatione.
(2) Ibid. cap. III, De fide.
relies où l'Eglise a ses fondements, elle est néanmoins un instrument très utile et môme nécessaire pour nos recherches. a) Et tout d'abord, convenons-en, la raison peut directement étudier et discuter les éléments constitutifs de la société civile, pour en inférer les droits essentiels de la puissance temporelle et les principes premiers qui doivent la* diriger dans le gouvernement de ses sujets ; car ces éléments ont leur origine dans l'ordre de la nature. Mais en même temps eUe nous enseigne que les pouvoirs humains doivent gouverner conformément à la loi divine. La loi morale^ qu elle nous soit manifestée par la lumière de la raison ou par la lumière supérieure de la Révélation, doit servir de norme, non seulement aux individus dans leur conduite privée, mais aussi aux gouvernements dans leurs actes publics. Or, il appartient à l'Église, c'est là sa mission divine, de définir et d'intimer la loi morale, de dire à tout le monde ce qui est honnête ou déshonnête, juste ou injtcste, licite ou illicite. C'est ainsi qu'apparaît la subordination de la raison à la foi. Comme toutes les sciences, la science sociale et politique peut, dans sa sphère, faire librement usage de ses principes et de sa méthode propres ; mais en même temps elle doit se garder d'envahir le domaine delà foi et de l'Église. bj En outre, la raison politique cultivée, qui s'est formé de justes idées sur l'essence de la »société et du gouvernement en général, peut beaucoup contribuer à déterminer et définir les droits de l'Église elle-même. Elle peut, en effet, s'exercer et raisonner sur les faits divins, sur les œuvres positives de Jésus-Christ, et en tirer les conséquences logiques ou naturelles qui en découlent. Faisons comprendre la chose par un exemple : l'Église étant, par la volonté de Dieu, une société publique et parfaite, je conclus très légitimement de ce fait, par le moyen naturel des lumières de la raison, qu'elle a le droit, droit rigoureux, propre à toute société de la même nature, de s'approprier les choses nécessaires à son existence, à son développement et à l'accompUssement de sa mission, le droit de posséder des biens meubles et immeubles ; et cette conclusion est de droit naturel hypothétique.
c) Il peut arriver, d'ailleurs, que, dans l'étude de ces rapports mutuels, nous rencontrions des problèmes qui ne
paraissent d aucune façon résolus par le droit divin positif ou la Révélation : il faut bien, dès lors, que la droite et pure raison nous vienne en aide pour en chercher la solution dans le droit naturel, dans des motifs de convenance, d'utilité, de nécessité.
d) Enfin quoique la raison seule ne puisse jamais parvenir à découvrir les droits fondamentaux et tout positifs de rÉglise, elle peut cependant, éclairée par la lumière supérieure de la foi, en obtenir quelque intelligence très fructueuse. Quand elle étudie avec une pieuse docilité, elle peut, par le don de Dieu, préparer la voie aux rapports des deux ordres naturel et surnaturel, et, ces rapports une fois établis, les approuver, les confirmer, les éclairer. Sans doute, tant que nous ne serons que voyageurs dans cette vie mortelle, nous ne comprendrons jamais entièrement ces rapports ; étant objet de la foi, ils demeureront toujours enveloppés d'un certain nuage, recouverts du voile de la foi elle-même. Il est vrai pourtant que Ton éprouve un sentiment de bonheur bien pur quand on voit que, loin d'être en désaccord (ce qui ne peut être, parce que toutes deux procèdent en définitive de la môme source, qui est Dieu), la science et la foi unissent leur clarté pour nous laisser entrevoir et nous faire admirer le plan de rétemelle sagesse dans l'organisation générale du monde (i).
IV. Division. — On comprend déjà quel ordre nous aurons à suivre. Pour pouvoir commencer l'étude des lois qui règlent les rapports des deux puissances, il est nécessaire de connaître d'abord les deux puissances en eUes-mêmes : Livre I. Les deux sociétés et les deux pouvoirs considérés dans leurs origine et constitution propres.
Nous les rapprocherons ensuite, et du travail de la comparaison il sera facile de faire jaillir les rapports généraux qui les distinguent et les ordonnent : Livre Ù. Des rapports généraux entre les deux puissances, distinction, souveraineté respective, prééminence, union.
(l) V. Conc. Vatic. sess. cit. cap. IV, De fide ei rcUione.
Pénétrant plus avant dans l'économie divine des rapports de l'Église et de l'État, nous essayerons de déterminer avec précision les objets qui constituent la sphère particulière des deux pouvoirs : Livre m. Des droits propres à ohaoune des deux poissanoes.
Quelque sévère que soit la délimitation de ces droits respectifs, il restera toujours, sur les points extrêmes et les plus obscurs, des matières litigieuses ; de là conflits possibles, et nécessité de chercher les moyens de rétablir la paix et le juste équilibre des choses . : Livre IV. Des oonflits entre les deux pnissanoes et des moyens de les terminer.