L'église et l'état
La lutte séculaire de TEglise et de l'Etat a-t-clle encore un intérêt actuel, ou est-ce de Thistoire ancienne, bonne pour les savants, inutile pour la vie? Les ultramonlains du xix^ siècle voudraient bien le faire croire; quand on leur prouve que l'Église a pendant des siècles aspiré à dominer sur l'État, qu'elle a même exercé cet empire dans de certaines limites, ils se récrient et soutiennent que l'Église ne songe plus à envahir l'ordre temporel, qu'elle ne réclame que sa liberté. A ceux qui prendraient ces belles paroles au pied de la lettre, nous dirons que, quand il s'agit de l'ambition de l'Église, l'histoire ancienne est toujours de l'histoire moderne, car ses prétentions sont plus immuables encore que ses
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dogmes : elle y voudrait renoncer, qu'elle ne le pourrait pas.
En effet, ce que TÉglise apppelle sa liberté, ce que nous appelons son esprit de domination, est de droit divin; or le droit divin cliange-t-il? peut-il être autre au xix^ siècle qu'au xu^? L'Eglise sent que, si elle abandonne quoi que ce soit de ce qu'elle considère comme son droit, elle abdique; car, renoncer à un droit divin, ce serait avouer que ce droit n'est pas divin, que la prétendue origine divine de son pouvoir n'est qu'un moyen de tromper les hommes pour mieux les exploiter. Aussi l'Église ne cède-l-elle jamais; elle soulient, au besoin, les prétentions les plus absurdes, et, dans son intérêt, elle a raison ; il vaut mieux être absurde que de se suicider. Cependant l'Église, quoi qu'elle fasse, est aussi obligée de s'accommoder au temps; elle n'aime pas de trop heurter, de trop froisser. Voilà pourquoi elle change de langage ; mais que l'on y regarde de près, et l'on verra que, sous des formes nouvelles, c'est toujours le vieil esprit.
A entendre les défenseurs de l'Église , on la calomnie quand on l'accuse d'aspirer au pouvoir temporel ; elle ne prétend, disent-ils, et ils voudraient même persuader qu'elle n'a jamais prétendu, qu'au pouvoir spirituel; si elle est intervenue dans l'ordre temporel, ce n'était que par voie indirecte, et en vertu de l'action bien légitime que l'esprit exerce sur le corps. Que réclame-t-elle aujourd'hui? La liberté. Elle veut la liberlé de l'enseignement, parce que son divin fondateur lui a donné mission d'enseigner les nations. Elle veui la liberté de la
charité, parce que sa mission est une mission de bienfaisance. Voilà le langage que les défenseurs de l'Église tiennent en Belgique; ils ne parlent plus des immunités des clercs, parce que notre droit public les rend impossibles, et au besoin ils jurent leurs grands dieux qu'ils ne songent plus aux dîmes, bien uioins encore pensentils à reconstituer le patrimoine de TÉglise. Ils ne demandent que la libellé j donnez-leur la liberlé et ils sont satisfaits.
Quand on a affaire à TÉglise, il faut apprendre ce que parler veut dire. Qu'est-ce que cette liberlé qu'elle réclame? En Belgique, plus que partout ailleurs, nous avons le droit de lui adresser cette (jueslion. Notre Constitution , Dieu merci, s'est montrée généreuse envers l'Église; elle ne lui a pas marchandé la liberlé. Ne j:uilelle pas de l'indépendance la plus complète? N'a-t-elle pas la liberté illimitée d'association, la liberté d'enseignement, également illimitée? Cela ne l'empêche pas de revendiquer encore sa liberté, et parfois l'on entend d'étranges plaintes venant de Rome, sur l'oppression de l'Église en Belgique. Elle a cependant toute la liberté possible; si elle demande plus, que pourrait-elle vouloir, sinon la domination? Le mot de liberté doit donc avoir pour l'Eglise un autre sens que pour nous laïques. 11 est bon de s'entendre, et pour cela il faut interroger le passé de l'Église : ses prétentions pendant le moyen âge, ses prétentions sous l'ancien régime, et jusqu'à la veille de 89, expliqueront le langage qu'elle tient de nos jours. Voilà pourquoi nous faisons appel à l'histoire, que les partisans de l'Église font mine de dédaigner comme une
vieillerie ^ Ce dédain ne serait-il pas un nouveau calcul? L'Église est très intéressée à ce qu'on croie que la liberté qu'elle demande est réellement la liberté; elle redoute le témoignage de l'histoire, parce qu'il prouve, à chaque page , que la liberté dans la bouche de l'Église signifie domination.
Revenons donc au passé, pour apprendre ce que la liberté veut dire, et ce que veulent dire ses défenseurs , quand ils protestent que l'Église n'entend pas exercer un pouvoir temporel, qu'elle se contente de son pouvoir spirituel, de sa mission divine. Nous aurons à rechercher ce que c'est que le pouvoir spirituel, et il nous sera facile d'établir que ce pouvoir implique la souveraineté spirituelle et temporelle tout ensemble. Si aujourd'hui le langage couvert et les restrictions mentales des défenseurs de l'Église laissent quelque doute sur ce point, l'histoire le dissipera.
Au moyen âge, l'Église ne cachait pas ses prétentions, elle avait la franchise de la force. Les papes réclamaient hardiment les deux glaives, le pouvoir temporel aussi bien que le pouvoir spirituel , comme vicaires de Celui qui a été roi et grand-prêtre : ils déposaient les rois et les empereurs, et ils déliaient les sujets de leur serment de
^ Lettre du comte de Lierlekerke à M, Deimix : « La lutte de l'Église et de l'État est une vieillerie. Craindre que l'Église domine l'État, c'est croire que les fleuves remontent leur source. » (Novembre I808.)
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fidélité. C'est bien là la souveraineté, ou les mots n'ont plus de sens, et les faits n'ont plus de signification. Cependant il arrivait aux papes, dans leur lulîe contre de tout-puissants empereurs, de parler de la liberté de rÊglise; qu'appelaienl-ils donc liberté? Le droit qu'ils prétendaient tenir de Dieu, de déposer les princes qui ne voulaient pas subir le joug de Rome. Voilà la liberté de la papauté, au moyen âge; il faut être aveugle pour n'y pas voir l'ambition de la souveraineté.
L'Église, en face de l'État, réclamait aussi sa liberté. Qu'était-ce que la liberté pour elle? La liberté pour l'Église, c'était le droit d'envahir le sol, au point d'être presque l'unique propriétaire, tout en s'exemplant des charges qui pèsent sur la propriété. La liberté pour l'Église, c'était le droit de lever le plus lourd des impôts sur les fidèles, sous le nom de dime. Enfin, la liberté pour rÉglise, c'était le droit de soustraire ses membres à la juridiction de l'État, et d'exercer une juridiction sur les laïques. \o'ûa la liberté de FÈrjUse au moyen âge. Qu'est-ce, sinon la souverainelé?Et que reste-t-ilà l'Étal? L'Église veut bien lui abandonner le glaive temporel, à condition que les princes le tirent sur ses ordres et pour son service.
Nous savons maintenant ce que la liberté de l'Église et de la papauté veut dire au moyen âge : c'est la domination absolue exercée sur les princes et sur l'État. Après la Réformation, le langage changea, mais les prétentions restèrent les mêmes. La révolution religieuse du xvi^ siècle ébranla dans ses fondements la monarchie pontificale et l'empire de l'Église. Les papes essayèrent encore de
leurs foudres, mais elles se trouvèrent impuissantes; ils furent obligés de ménager la puissance des rois, qui étaient devenus leur seul appui. L'Église ne pouvait pas parler trop haut de son droit divin en présence des maîtres de la terre : que fît-elle? Un ordre fameux, qui s'était donné la mission de défendre la cause de la papauté et de l'Église contre les rudes attaques des réformateurs, sentit qu'il fallait donner une satisfaction apparente à Tindépendance des rois et à la souveraineté des nations. C'est sous l'empire de ces circonstances que se produisit la théorie du pouvoir indirect de la papauté sur le temporel. Les papes, disent les jésuites, n'ont pas de puissance temporelle directe, celle-là appartient aux princes et aux peuples; ils n'ont qu'un pouvoir spirituel, mais, en vertu de ce pouvoir, ils ont le droit d'intervenir dans le temporel , quand la religion y est intéressée, ^'oilà, en apparence, la souveraineté de l'État sauvegardée, mais ce n'est qu'en apparence; en réalité, le pouvoir indirect aboutit à la même conséquence que le pouvoir direct, à la souveraineté de l'Église et à la dépendance des rois et des nations. Les plus zélés ne veulent même pas de cette distinction, et continuent à réclamer la toutepuissance pour les souverains pontifes. Mais le fait l'emporte sur le droit. Les papes ont besoin de l'appui des rois; ils les ménagent, ils subissent l'influence que le protecteur exerce sur le protégé : il n'est plus question dans les temps modernes d'excommunier ni de déposer les rois. Tels sont aussi les rapports de l'Église avec l'État dans les pays catholiques. La Réforme a donné une force immense aux nationalités; l'État se sent fort de la
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souveraineté des nations dont il est Torgane. En présence du véritable souverain, la puissance usurpée de l'Église s'eftace. Elle transige, nous nous trompons, TÉglise ne transige jamais, mais elle subit ce qu'elle ne peut pas changer; elle reconnaît FÉtat, tout en cherchant à conserver le plus de liberté possible. Ses prétentions restent les mêmes ; elle est, et elle prétendra toujours qu'elle est un pouvoir spirituel, et, à ce titre, elle a droit à dominer sur l'ordre civil, de même que l'esprit domine sur le corps. Mais le fait n'est pas en harmonie avec ce prétendu droit; pour mieux dire, le vrai droit, celui de l'Étal, l'emporte sur le droit usurpé de l'Église. Toutes les libertés que l'Église avait conquises pendant l'anarchie du moyeu âge, lui échappent ; le gouvernement se sécularise, la justice se sécularise, en attendant que l'enseignement, la charité et la morale se sécularisent également. L'État gagne, l'Église perd ; telle est la position des deux pouvoirs rivaux depuis la Réforme jusqu'à la Révolution. L'Église est toujours un pouvoir spirituel^ mais c'est un pouvoir qui s'en va, c'est une royauté déchue. Cependant, par cela même qu'elle est toujours un pouvoir, elle conserve toutes ses prétentions, elle n'a rien abdiqué, et elle compte bien, les circonstances aidant, revendiquer sa liberté^ c'est à dire, ressaisir sa domination.
L'ère des révolutions s'ouvre; on dirait que l'Église et papauté vont être emportées dans la destruction uni-
verselle qui menace toutes les institutions du passé. Avant 89, l'Église paraissait aussi solide que le sol, qui était en grande partie sa propriété; le sol lui est enlevé, et en même temps les âmes lui échappent; un nouveau culte, celui de la raison, prend la place de l'antique foi. La papauté tremble sur ses fondements ébranlés ; elle est sur le point d'être sécularisée, lorsque l'empire français s'écroule, et la réaction commence. Dans son magnifique élan, la Révolution avait fait en un jour un chemin que l'humanité, dans sa lente marche, ne peut accomplir que pendant des siècles. De là une inévitable réaction. Toutes les puissances déchues se relèvent et se donnent la main pour restaurer le passé. L'Église se met à la tête de ce mouvement; elle reconstitue sa milice, qu'elle avait eu tort de licencier. Le combat entre le passé et l'avenir s'engage. Mais l'esprit révolutionnaire n'est pas éteint. Il éclate en 1850, il éclate avec plus de puissance encore en 1848. Jamais, pas même en 95, il n'avait excité d'aussi vives appréhensions dans les rangs de tous ceux qui tiennent au passé par un lien quelconque; l'alarme universelle donna une force immense à la réaction. Le moment favorable était arrivé; l'Église s'en saisit avec ardeur, avec passion. C'est la peur, bien plus que la religion, qui ramène les esprits dans son sein; mais peu lui importe, pourvu que ses rangs se grossissent.
Nous sommes encore au milieu de cette réaction. II ne faut pas que quelques succès partiels fassent illusion aux hommes de l'avenir; le vent souffle toujours du côté du passé, et l'Église en profite. De là la hardiesse, la
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lémérJlé de ses défenseurs; ils marchent le front liant et leur parole est superbe. En plein xix^ siècle, ils reproduisent les plus folles théories du moyen âge sur la puissance de la papauté et de l'Église. On revendique pour les papes le droit d'excommunier et de déposer les rois; on déclare que la doctrine de l'indépendance du pouvoir civil est une doctrine hérétique et athée. On réclame pour l'Église ce qu'elle appelle sa liberté^ c est-à-dire la souveraineté dans l'ordre spirituel, et un pouvoir au moins indirect sur la société civile. Ici l'Église obtient son indépendance complète de l'État, tout en conservant ses avantages pécuniaires, ce qui revient à dire que rÉtal a des obligations, et qu'il n'a aucun droit : doctrine absurde qui aboutit à faire de l'État l'instrument de ^Égli5^e. Ailleurs, l'Église demande la liberté de l'enseignement, c'est à dire le monopole de l'éducation, qui lui sert à maintenir et à étendre son empire sur les esprits; elle demande la liberté de la charité, pour reconstituer son patrimoine, sous le nom de patrimoine des pauvres. Là où les circonstances lui sont favorables, elle va plus loin; elle revendique sa juridiction, ses immunités et jusqu'aux dîmes, et quand l'État résiste à ses incroyables prétentions, le pape proclame, du haut du Vatican, que les lois civiles, contraires aux droits de l'Église, sont nulles de plein droit. La peur de l'esprit révolutionnaire vient en aide à !a papauté, et elle l'exploite à merveille. Ainsi s'expliquent les concessions que de puissantes monarchies ont faites à l'Église, concessions quisontunevraieabdication de la souveraineté. Onlevoit, il ne s'agit plus seulement de doctrine, il y a des faits;
l'Église izagne et l'État perd. Sous l'empire de ces victoires, les préleiilions des parlisans du passé vont croissant; ils veulent démolir l'œuvre de la Réforme et de la Révolution, et reconstituer le moyen âge. Si l'on en croyait la presse militante, cette révolution d'une nouvelle espèce serait inévitable : la papauté et l'Église vont de nouveau dominer sur le monde.
Les partisans du passé aiment à rêver, et quand on rêve en plein jour , pourquoi ne se donnerait-on pas la jouissance de faire un beau rêve? Mais le réveil sera moins agréable. Parmi les choses impossibles, nous n'en connaissons pas de plus impossible que le rétablissement du pouvoir de la papauté et de l'Église sur le temporel. Ce pouvoir, qu'on l'appelle direct ou indirect, est une usurpation de la souveraineté : quand un roi peut être déposé par le pape, ce roi n'est plus indépendant : quand le pape peut casser et annuler les lois faites par une nation, cette nation n'est plus souveraine. Il n'y a pas de chicane ultramontaine qui puisse obscurcir une vérité qui est claire comme la lumière du soleil. La lutte entre l'Église et l'État est donc une lutte de souveraineté. Au moyen âge, lorsque le pouvoir temporel de l'Église s'est établi, il n'y avait pas d'État; les nations se formaient à peine dans leurs premiers éléments, les empereurs et les rois étaient des organes très imparfaits d'une souveraineté qui n'existait qu'en germe. Même après la Réforme, les nations n'eurent que des représentants plus ou moins fidèles dans les princes; la royauté, pouvoir jaloux mais égoïste, trouvait parfois de son intérêt de pactiser avec le pouvoir rival de l'Église. Mais
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en 89, le vrni souverain a fait entendre sa grande voix ; les nations ne transigeront pas, parce quen transigeant elles abdiqueraient leur souveraineté et leur indépendance. Si l'Église se montre incompatible avec la souveraineté nationale, les peuples la briseront. Malheur à l'Église, si elle se repose avec une aveugle confiance sur la réaction qui a suivi les révolutions ! Malheur à rÉglise, si elle continue à marcher dans la voie où ses imprudents amis Tout fait entrer! La réaction vers le passé aura sa fin, et plus elle aura été violente, plus le mouvement en sens contraire sera impétueux et irrésistible; plus rÉglise aura soulevé contre elle les tendances, les aspirations, les sentiments et les idées de riiumanilé moderne, plus sa chute sera profonde et irréparable.
ÏV
Est-ce à dira que la lutte de l'État et de TÉgîise soit une guerre contre la religion? Les iillramontains le disent, pour effrayer les âmes simples et croyantes. C'est une lactique à laquelle l'histoire donne un démenti formel. Constatons d'abord que dans le sein des nations protestantes, cette hostilité entre l'État et l'Église n'existe point. Cependant le protestantisme est une face du christianisme traditionnel; il en accepte les dogmes fondamentaux. Preuve certaine, que la religion chrétienne, dans son essence, n'est pas hostile à l'État. La lutte n'a lieu que dans les pays catholiques. En appalence, cela suffit pour justifier les appréhensions des fidèles, car pour eux le catholicisme seul est le vrai
chrislianisme, et s'il élait vrai que la doctrine catholique est nécessairement en opposition avec les droits de l'Élat, il faudrait en conclure, ou que ces droits ne sont qu'une usurpation, ou que l'Église est usurpatrice. L'on conçoit que cette dernière alternative alarme les consciences timorées. Hâtons-nous d'ajouter que l'histoire dissipe leurs inquiétudes.
Il y a, quoi qu'en disent les ultramontains, catholicisme et catholicisme. Depuis des siècles, il y a dans le sein de TÉglise deux mouvements bien différents et presque opposés : l'ultramontanisme et le gallicanisme. Le gallicanisme n'est pas, comme on pourrait le croire, une doctrine particulière à la France; les opinions qu'il professe sur la puissance des papes, sur les rapports de l'Église et de l'État, ont été longtemps partagées par toute la chrétienté de ce côté-ci des Alpes : de là le nom d'ultramontanisme pour désigner les croyances romaines. L'on sait quels sont les points qui divisent les deux écoles; c'est un débat sur la souveraineté, souveraineté spirituelle et souveraineté temporelle.
Les ultramontains soutiennent que le pape a la plénitude du pouvoir spirituel, et ils lui reconnaissent aussi, soit directement, soit indirectement, le pouvoir temporel. Les gallicans, au contraire, disent que la puissance spirituelle réside dans l'Église, représentée par les conciles généraux; ils ajoutent que l'Église n'a pas et ne peut pas avoir de puissance temporelle, parce que Jésus-Christ, de qui elle tient sa mission, a déclaré que son royaume n'est pas de ce monde. Sur les dogmes, le gallicanisme et l'ultramontanisme sont d'accord; cepen-
(lant les docteur^ gallicans se sonl loiijouis distingués pnr un esprit plus large que les docteurs ullramontains. L'immutabilité, dont le catholicisme se glorifie, est avant tout le partage des ultiamontains; le gallicanisme s'ouvre davantage aux idées nouvelles.
Que la lutte de l'Église et de l'État soit au fond une guerre contre le catholicisme ullramontain, nous l'avouons et nous le proclamons tout haut. Mais nous nions que la guerre s'adresse à la religion chrétienne. Il faut l'ignorance ou la mau^aise foi des ullramontains pour le prétendre. Oublient-ils, ou n'oni-ils jamais su que le roi qui, au moyen âge, prit l'initiative de la résistance contre les empiétements de l'Eglise, est Louis IX, un roi canonisé? Et que feront-ils de Bossuet, nos modernes orthodoxes? Rangeront-ils le dernier père de l'Église parmi les schismaliques? Il y a donc un catholicisme qui se concilie avec les droits de l'État. Si Louis IX a pu défendre l'indépendance du pouvoir civil, et mériter néanmoins d'être béatifié, les fidèles peuvent aussi, au xix'' siècle, prendre parti pour l'État contre l'Eglise, sans être hérétiques.
Dira-t-on qu'en faisant appel au gallicanisme, nous évoquons un mort? En effet, à s'en tenir aux apparences, il n'y a plus de gallicanisme, puisque dans la patrie même de saint Louis et de Bossuet , le clergé répudie les libertés gallicanes. En France et partout ailleurs, c'est l'ultramonlanisme qui prévaut. Mais le triomphe de Rome est plus apparent que réel. Que l'on y regarde de près, et l'on remarquera que la dissidence persiste dans le sein de l'unité romaine : seulement au
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xix^ siècle, olle prend d^uilres foi-mes qu'au xvII^ La luUe s'tigite aujourdluii sur le lei*rain poliiique; il s'agit de savoir si le catholicisme est compatible avec la liberté qui a fait la vie des sociétés modernes. La papauté s'est prononcée. Grégoire XVI, dans sa fameuse encyclique, flétrit Xindifférentisme, c'est à dire, l'opinion perverse d'après laquelle on peut acquérir le salut éternel par quelque profession de foi que ce soit, pourvu que les mœurs soient droites et honnêtes : « De cette source infecte, dit le pape, découle cette maxime absurde et erronée, ou plutôt ce délire, qu'il faut assurer à qui que ce soit la liberté de conscience. » Si la liberté de penser en matière religieuse est un délire, il y a une autre liberlé qui est tout aussi funeste, et pour laquelle on ne saurait avoir assez d'horreur, c'est la liberté de la presse. Il en est de même de toutes les libertés civiles et politiques. Si l'Église les semble tolérer, c'est comme un moindre mal, ainsi que l'a dit le cardinal Pacca, et parce qu'elle y est forcée par les circonstances ^
Le monde catholique est-il d'accord avec Grégoire XVI? Est-ce un article de foi pour les catholiques, de repousser la liberté de conscience comme un délire, et la liberté de la presse comme une chose funeste, horrible? La question est capitale. Car les libertés (jue le pape maudit sont inscrites dans nos constitutions comme les plus précieuses de nos garanties. Faut-il, pour être
1 Encyclique de Grégoire XVI; — lettre du cardinal Pacca à l'abbé de Lamennais ; — lettre de Grégoire XVI à l'évêque de Rennes; — lettre de Grégoire XVI à Tarchevêque de Toulouse. [Lamennais, Affaires de Rome,)
catholique, revenirau vieux régime du pouvoir absolu, ou peut-on, tout en restant catholique, maintenir la liberté moderne? Les catholiques se sont divisés sur cette question, bien que tous se disent ultramonlains. Mais il y a ullramontainsetultramontains.Les purs, les zélés, disent que si In papauté est infaillible, la doclrinede rencycli(iu6 doit être celle de TÉglise. En eflet, Grégoire XVI déclare qu'il a écrit sa huWe, aidé du secours d' en-haut, et particulièrement sous les auspices de la très sainte Vierge. Sa bulle est donc une décision dogmatique, et par suite obligatoire pour les fidèles. Il n'y a rien de fatal conjme la logique, quand ce sont des esprits étroits qui s'en servent : ils ne reculent ni devant l'absurde, ni devant Timpossible, ils vont et ils vont toujours, sans voir l'abime qui s'ouvre sous leurs pas, et qui les engloutira, eux, l'Église et la religion.
11 y a d'autres catholiques auxquels la liberté est chère ; ils voient le danger qui menace une Église et une religion qui seraient inalliablesavec les besoins les plus impérieux des sociétés modernes; ils veulent concilier la liberté et le catholicisme. Voilà donc un désaccord analogue à celui qui divisait jadis les gallicans et les ultramontains. Ce désaccord réagit sur les rapports de l'Église et de de l'État. Dans leur zèle aveugle, les ultramontains purs voudraient ramener le monde au moyen âge : c'est l'Église du xii^ siècle qui est leur idéal. S'ils étaient les maître^;, ils rétabliraient les dîmes aussi bien que l'inquisition ; ils reconstitueraient les biens de l'Église aussi bien que sa juridiction et ses immunités. Les modérés et les clairvoyai^ s'effraient de ce délire d'absurdité;
ils aiment mieux faire violence à riiisloire et soutenir que la papauté des Grégoires et des Innocents n'est qu'une forme passagère de l'Église, et que pour des temps nouveaux, il faut des formes nouvelles.
Voilà donc à certains égards un catholicisme progressif qui lutte contre un catholicisme immuable. Notre conviction est qu'introduire le progrès dans le domaine du christianisme, est le seul moyen de sauver la religion. Plus d'une fois nous avons dit qu'à notre avis il n'y avait pas d'ennemi plus dangereux pour le christianisme que le stupide ultramontanisme qui trône dans la presse catholique en Belgique et en France, Une voix plus autorisée que la nôtre , vient de jeter un cri d'alarme en présence de la guerre à mort que cette presse, organe du haut clergé, a déclarée à la liberté. Nous laissons la parole à M. de Montalembert : « Confondre sous une même réprobation toutes les libertés modernes, c'est le comble de la folie! Quoi de plus insensé que d'enseigner au clergé à maudire et à repousser les institutions et les garanties qui sont déjà ou seront bientôt l'apanage de tous les peuples, même les plus arriérés?... Prétendre, au nom d'une orthodoxie hargneuse, enrégimenter les catholiques et le clergé dans une guerre systématique et implacable contre l'esprit moderne, contre la civilisation moderne, les enchaîner à des utopies, les inféoder à ces fantômes, c'est commettre à notre sens l'attentat le plus dangereux de tous ceux qui peuvent menacer l'Église. »
Lutter contre les folies de l'ultramonlanisme, ce n'est donc pas combattre la religion; c'est aider à la sauver,
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si elle peut être sauvée. Lu religion ne périra jamais; car la religion, c'est la vie; mais les formes que prend le sentiment religieux changent avec les circonstances, avec les sentiments et les idées qui leur ont donné naissance. S'il y avait une Église qui s'obstinàt à se dire immuable, elle prononcerait elle-même son arrêt de mort. Cette Église est l'église ultramontaine : plus incorrigible encore qu'immuable, elle continuera fatiilementà marcher dans la voie qui conduit à l'abime. iMais à côté de ces aveugles, conducteurs d'aveugles, il y a des aspirations plus larges. Chez les protestants, elles existent déjà à l'état de culte; elles se sont révélées au sein du catholicisme dans le mouvement qui menaça l'Église traditionnelle en Allemagne avant la révolution de 48; elles se manifestent encore dans les tendances libérales d'une fraction de l'Église française. Le jour arrivera où ces éléments d'une rénovation religieuse prendront un corps ; c'est en vue de celte révolution que nous écrivons. En faisant la guerre à l'Église ultramontaine, nous n'entendons pas seulement prendre la défense de l'État contre les envahissements d'une Église ambitieuse, pour laquelle la religion n'est qu'un instrument de domination ; nous prenons parti pour la religion menacée contre ceux qui l'exploitent et qui la ruinent.
Nous espérons qu'amis et ennemis, les combattants des deux camps, comprendront maintenant en quoi ils peuvent profiler des enseignements de l'histoire. Les
nalions y apprendront ce qu elles ont parfois ignoré ou oublié, ce que c'est que la liberté réclamée par TÉglise, ce que c'est que le pouvoir spirituel qu'elle revendique ; elles y apprendront que l'Église est ennemie-née de leur indépendance et de leur souveraineté, que, grâce à l'anarchie du moyen âge, elle s'est emparée de la puissance lemporelle et spirituelle, et que, depuis, elle a prétendu la maintenir à titre de droit divin, c'est à dire de droit immuable; mais les nalions apprendront aussi qu'à une époque où elles n'avaient pas encore conscience d'elles-mêmes, elles ont déjà lutté contre les empiétements de l'Église; elles ne supporteront pas dans la plénitude de leur force un joug qu'elles n'ont pas supporté dans leur enfance.
Il ne faut pas que les nalions se fient à la seule puissance des idées ; elles doivent lutter pour leur indépendance, car Dieu n'aide que ceux qui s'aident eux-mêmes. Mais pour combattre l'ennemi, il faut le connaître; pour vaincre l'Église, il faut avant tout savoir ce qu'elle veut. Elle porte un masque; à l'entendre, elle ne demande que la liberté. Il faut lui arracher ce masque. C'est l'histoire de l'Église qui nous révélera son éternelle ambition. Il ne peut y avoir de témoignage plus décisif tout ensemble et plus impartial. Ce sont les annales mêmes de l'Église que nous invoquons contre elle. C'est l'Écriture sainte, ce sont les saints pères, ce sont les papes, ce sont les docteurs, les défenseurs de l'Église qui déposeront contre elle. Quand il sera bien établi que l'Église, sous le nom de liberté, veut reconstituer sa domination^ il faudra, ou que les peuples abdiquent
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leur souveraineté, ou que l'Église renonce à des prélentions impossibles. Les peuples ne feront jamais le sacrifice de leur indépendance, car ce serait se suicider. C'est à l'Eglise à voir ce que la prudence lui commande de faire, et à son défaut, c'est aux hommes sincèrement religieux à prendre parti pour la religion contre l'anibilion sacerdotale.
Si l'Église n'est pas frappée d'un incurable aveuglement, elle puisera dans l'histoire des leçons salutaire-. Elle y apprendra que ce qu'elle appelle sa liberté n'est pas un droit divin, mais un fait né de circonstances historiques et qui a dû disparaître avec ces circonstances; elle y apprendra que ses immunités, ses privilèges, ses droits, sont des fonctions ou des attributs de la souveraineté, qui pouvaient bien lui appartenir dans un âge de barbarie, mais qui ont dû retourner à l'État, dès que les vrais souverains, les nations, ont pris place sur la scène du monde; elle y apprendra que le gouvernement s'est sécularisé en se concentrant dans les mains de l'Etat, que l'impôt s'est sécularisé par l'abolition des dime.s, que la propriété s'est sécularisée par l'attribution des biens ecclésiastiques au domaine public, et que tel sera aussi le sort de la charité, de l'enseignement et de la morale. Si ces leçons profilent à l'Église, elle saura qu'elle cesse d'être un pouvoir même spirituel , que la religion n'est plus appelée à exercer une domination extérieure, mais à sanctifier les âmes, que parlant son domaine est le for intérieur de la conscience, les rapports de l'homme avec Dieu, et non le for extérieur, les rapports de l'homme avec l'État.
Si l'Église ne profite pas de la leçon, elle aura le sort de tous les pouvoirs qui courent au devant de l'abîme qui les doit engloutir. La religion ne périra pas avec rÉglise, mais elle se détachera d'une Église, qui, par son aveuglement, témoigne qu'elle est incaj)able de diriger plus longtemps les destinées de riuimanilé. Que l'Église ne s'y trompe pas; du jour où les hommes trouveront le catholicisme romain incompatible avec leurs sentiments les plus impérieux, ils rejetteront le catholicisme avec l'Église qui parle en son nom.