LIVRE PREMIER
§ 1. — La séparation de la religion et de l'Etat.
L'ambition de l'Église, son immortelle ambition, c'est d'être un pouvoir spirituel. Comme tel, elle prétend qu'à elle seule, il app^irtient de guider les hommes dans le chemin du salut. Dans ses mains le salut devient un excellent moyen de dominer sur les peuples. La domination est-elle le but, et le salut l'instrument? Ou est-ce le salut qui est le but, et la domination n'est-elle exercée que pour briser une résistance funeste à celui-là même qui résiste? Aussi longtemps qu'il y a eu accord de croyances entre l'Église et la société, l'on peut croire que le pouvoir qu'elle réclamait était plutôt un moyen
qu'il!! but, bien qu'il faille toujours et à toute époque faire la part des passions humaines. Depuis que l'Église a perdu son empire sur les âmes, elle cherche à le ressaisir par toutes les voies licites ou illicites. Il suffît de voir ce qui se passe sous nos yeux , pour se convaincre que le salut est le prétexte, que la religion est devenue métier et marchandise, et que l'Église l'exploite dans un intérêt de domination et trop souvent de cupidité.
Chose singulière! Le but que l'Église poursuit est en opposition ouverte avec les enseignements de celui qu'elle adore comme son divin fondateur. Cependant ce sont les paroles de Jésus-Christ qu'elle invoque comme principe de son prétendu pouvoir ! Jésus-Christ est venu affranchir les âmes du despotisme que l'antiquité exerçait sur les consciences. D'une doctrine de liberté, l'Église a fait une doctrine de servitude. Il importe de le constater. Dans notre époque de réaction religieuse, l'Église a toujours la religion à la bouche, et, à l'entendre, elle veut aussi la liberté. Prouvons qu'elle s'est rendue coupable d'une usurpation séculaire, en revendiquant pour elle la liberté que le Christ demandait pour les consciences. Prouvons que la liberté de l'Église a été la servitude du croyant, en attendant qu'elle devint la servitude de l'État.
Nous disons que Jésus-Christ est venu affranchir la religion, le croyant, du despotisme antique. Les anciens n'avaient point la notion d'un droit de r individu; ils absorbaient l'individu dans la société à ce point que la société ou l'État avait seul des droits; l'individu n'en avait que comme membre de la cité, comme citoyen, il
uen avait aucua comme homme. C'était anéantir l'individualilé humaine. Il se trouva un philosophe qui écrivit Tidéal de la cité, telle que les Grecs, race politique par excellence, la concevaient. Platon ne laisse pas la moindre liberté à l'individu : il règle la vie intérieure comme la vie extérieure du ciloyen , dans tous ses détails , depuis sa naissance jusqu'à sa mort, et chaque jour, depuis le lever du soleil jusqu'au lendemain malin, la nuit comprise, afin qu'il soit bien entendu que l'homme ne s'appartient pas un instant; rien ne se fait pour lui, il est fait lui-même pour la cité. La religion n'échappe pas à l'action envahissante de l'État : tout extérieure, consistant en sacrifices, en chants, en danses, elle est une partie de la vie politique; il ne peut donc pas être question pour l'individu d'un droit de la conscience ^
L'on pourrait croire que cette doctrine est l'égarement d'un penseur qui crée un idéal, une utopie, sans se soucier de la réalité. Il n'en est rien. Platon est bien l'organe des sentiments de l'antiquité. Cicéron n'est pas un utopiste; il nous dira le dernier mol de la sagesse ancienne sur ce que nous appelons les droits de la conscience : « Que personne n'ait de dieux qui lui soient particuliers. Que personne n'adore les dieux nouveaux ou étrangers, s'ils ne sont pas reconnus par une loi de l'État ^. » Voilà la liberté de la conscience niée fondamentalement. Chose curieuse! Au moment même où
» PlaL,aelegg, lib. X et VII.
* Caesar, de legg., II, 8.
Jésus-Clirisl allait revendiquer pour Thomme un droit qui est de l'essence de sa nature, d'après nos idées modernes, un ministre et ami du premier empereur, Mécène, conseilla à Auguste, de maintenir avec rigueur la maxime formulée par Cicéron : « Honore les dieux d'après les lois antiques, et force tout le monde de leur adresser le même culte; quant à ceux qui voudraient innover quoi que ce soit en cette matière, il faut les punir : d'abord parce que celui qui méprise les dieux ne saurait avoir de respect pour les princes; puis, parce que ceux qui introduisent des divinités étrangères pourraient bien aussi introduire des lois étrangères ; de là des sociétés secrètes qui sont un danger pour l'État et surtout pour la monarchie. »
Tel était le droit antique, lors de la venue du Christ. L'État seul était souverain; les anciens ne se doutaient pas qu'il y eût un domaine dans lequel l'individu fût souverain ; ils ne se doutaient pas que l'État lût établi pour l'individu, Ils croyaient, au contraire, que l'individu était fait pour l'État. Dans cet ordre d'idées, il ne pouvait pas être question de liberté religieuse. Ce n'était pas intolérance, car l'on ne respectait pas plus la liberté civile et politique que la liberté de conscience. L'idée de liberté religieuse ne j)oiivait pas naiire dans l'antiquité, parce que l'individu n'avait aucun droit en face de l'État, or la reliiiion se confondait avec l'État. Toutes les religions étaient nationales. Chaque cité, chaque peuple avait son dieu, dieu particulier, local, prolecteur de ceux qui lui élevaient des autels et lui faisaient des sacrifices. La religion se confondant avec l'État, il en résul-
lail ({lie le croyant s'idenli/iait avec le citoyen, il était absorbé comme lui par FÉtaL
La doctrine antique était fausse, et elle conduisit à la dissolution du monde ancien. Nous reconnaissons aujourd'hui une mission à l'individu : il doit développer ses facultés dans une belle harmonie. Pour cela il faut que son droit, son individualité, sa liberté soient reconnus. La société est le milieu où l'homme est appelé à vivre, car ce n'est que dans l'étal social qu'il peut accomplir sa destinée. Dès lors, la société ou TÉlat n'a d'autre raison d'être que celle d'assurer à l'individu les moyens de développer ses facultés. Nous renversons donc la théorie ancienne; ce n'est plus l'individu qui est fait pour l'État, c'est l'individu qui est le but, l'État est le moyen. Loin de pouvoir absorber l'individu, l'État doit sauvegarder son individualité, garantir ses droits. Pour tout ce qui touche à son existence individuelle, l'homme est souverain, et l'État doit respecter, protéger cette souveraineté. La révolution qui s'est opérée dans les notions de liberté et d'Étal est fondamentale. C'est pour avoir méconnu la véritable liberté que l'anliquilé a péri. En eifel, la doctrine antique aboutit à concentrer tous les droits dans l'Élat; quand l'Éiat s'appela César, le despotisme le plus monstrueux régna sur le monde, or le despotisme, c'est la mort, car il n'y a point de vie sans liberté.
L'homme était esclave dans l'antiquité , puisqu'il n'avait aucun droit comme tel. Jésus-Christ commença
l'œuvre de raiïranchissement, en proclamant la souveraineté de la conscience. Comment affranchir le croyant dans un état social où le croyant se confondait avec le citoyen, et où le citoyen n'avait aucun droit à l égard de l'État?
Pour affranchir l'homme complètement, il fallait briser l'État antique et revendiquer la souveraineté individuelle. Telle n'était pas la mission du Christ. Révélateur d'une religion nouvelle, il venait soustraire le croyant au joug du despotisme ancien, en laissant à Dieu et aux Barbares le soin de rendre au citoyen et à l'homme les droits dont l'État antique les dépouillait. Pour cela, il suffisait de changer la notion que les anciens se faisaient de la religion. Jésus-Christ prêcha une religion universelle ; dans son Église, il ne devait plus y avoir de distinction entre Romains et Barbares : la religion devenait un rapport du croyant à Dieu, elle était essentiellement intérieure. Dès lors, l'État n'avait ni qualité, ni même capacité d'intervenir. Tel est le sens de ces fameuses paroles : Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César. C'était une révolution religieuse. Dans le monde romain , César était souverain des croyants aussi bien que des citoyens; il était grand pontife tout ensemble et empereur. Jésus-Christ enlève le croyant à la toute-puissance impériale, car la foi est le rapport de la conscience avec Dieu. Dans ce domaine l'individu est entièrement libre, il y est souverain.
La révolution est fondamentale. On a vanté bien à tort la tolérance des anciens, ils n'en avaient aucune idée. La vraie tolérance implique le droit, la liberté de
rindividu; c'est la négation de la souverainelé de l'Etat sur la conscience. Mécène disait à Auguste qu'il devait forcer les citoyens à adorer les anciennes divinités. Dans la religion du Chrisl, il ne peut plus s'agir de conlrainte, Ton ne conçoit même pas que la violence intervienne entre la conscience et Dieu. Les disciples de Jésus- Christ, imbus de l'esprit intolérant du judaïsme, auraient voulu faire descendre le feu du ciel sur un bourg des Samaritains; le maître leur répondit : Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. Que l'Étal intervienne dans les rapports extérieurs des hommes, et qu'il y emploie même la force, c'est son droit. Mais la religion échappe à son action, elle ne relève que de Dieu.
Tel est le sens de la prédication évangélique. L'on voit déjà le singulier abus que l'Église en a fait. Jésus- Christ vient séparer la religion de l'État, il réprouve la force dans le for de la conscience. Qu'a fait l'Église? Elle a usurpé à son profit une liberté que le Christ ne revendiquait que pour l'individu. Il en est résulté qu'une doctrine d'affranchissement s'est changée en oppression, en tyrannie. Au lieu de séparer la religion de l'État, l'Église l'a unie à l'État, en ce sens que le christianisme est devenu une loi de l'État. Au lieu de repousser la force du domaine de la conscience, l'Église a fait appel à la violence pour dompter ceux qui résistaient à sa puissance tyrannique. En vain a-t-elle donné la torture aux paroles de Jésus-Christ; c'est une falsification morale que de rétablir, à l'aide de l'enseignement du Chrisl, un despotisme que le Christ était venu briser. Vainement encore l'Église a-t-elle invoqué la tradition ; elle témoigne
contre elle. Citons pour la confondre les belles maximes des apologistes de la bomie nouvelle.
« Jésus-Christ,» àiiOrùjène, «n'a pas voulu gagnerles hommes comme un tyran qui les entraîne dans sa rébellion, ni comme un voleur qui met dans les mains de ses compagnons l'arme de la violence, mais par sa divine sagesse, si bien faite pour unir au Dieu suprême dans la piété et la sainteté ceux qui se rangent sous ses lois. » Écoutons encore le fougueux Tertullien; il dit en s'adressant aux magistrats : « Permettez à l'un d'adorer le vrai Dieu, à l'autre Jupiter... Prenez garde que ce ne soit autoriser l'irréligion que d'ôler la liberté de la religion et le choix de la divinité , de ne pas me permettre d'adorer qui je veux, pour me contraindre d'adorer qui je ne veux pas. Où est le Dieu qui aime les hommages forcés? Un Dieu même les voudrait-il?» Dans son écrit Aux Nations, l'orateur chrétien flétrit l'intervention de l'Etat en matière de religion comme une impiété; il s'indigne de ce que l'on recourt aux caprices des volontés humaines pour défendre l'honneur de la divinité : « Il n'est permis, s'écrie-t-il, d'être Dieu que sur délibération du sénat! » Enfin, dans sa Lettre à Scapida , Tertullien établit nettement la liberté d'adorer même les idoles, parce que la liberté est de l'essence de la religion : « Nous adorons un seul Dieu, celui que vous connaissez tous par les lumières de la nature. Vous regardez aussi comme des dieux ceux que nous savons n'être que des démons. Toutefois chaque homme reçoit de la nature la liberté d'adorer ce que bon lui semble. // est contraire à la religion de contraindre à la religion, qui doit être
embrassée volonlairemenl et non par force; puisque tout sacrifice demande le consentonent du cœur ^ » Dans celte énergique revendication des droits de b conscience il faut faire la part de la néccssilé où se trouvaient les premiers chrétiens; persécutés, ils devaient en apjieler à la liberté. Mais il est vrai aussi que la religion intérieure, consistant essentiellement en la sanctification de 1 ame, est incompatible avec la violence.
IVous pouvons maintenant apprécier la portée de la révolution inaugurée par Jésus-Christ. Les proteslanis et les catholiques rinterprètentdans un sens tout opposé. A entendre les réformés de notre temps , Jésus-Christ aurait proclamé le principe fondamental de la civilisation moderne, en reconnaissant les dioits de Thomme en face de l'État. Or l'homme une fois affranchi du despotisme de l'État, la liberté du citoyen en découle nalureîlemenl et par voie de conséquence. Illusion de la foi î Jésus-Christ ne songeait pas à changer l'état civil ou politique de la société ancienne. Ce que nous appelons les droits naturels de l'homme ne hii importaient guère, puisque son royaume n'était point de ce monde. Tout ce que l'on peut dire, c'est qu'en enlevant à César l'empire des consciences, il brisait l'État antique. Vainement ajoutait-il qu'il fallait rendre à César ce qui est à César,
* De Pres^emé, Histoire des trois premiers siècles de l'Église chrétienne, IP série, t. I, p. 142-lo0.
il dépouillait les Césars de la moitié de leur puissance, en déclarant que la conscience humaine n'était soumise qu à Dieu. Jésus-Christ fut donc révolutionnaire malgré lui, en revendiquant un de ces droits naturels que nous reconnaissons aujourd'hui à l'individu en face de l'État. C'était un premier pas vers un nouvel ordre de choses. Mais pour consommer la révolution, il fallait un autre élément que l'Évangile. Car la bonne nouvelle était l'annonce du royaume des cieux, tandis que les droits de l'homme et du citoyen concernent son existence en ce monde. Le génie des races germaniques fit ce que Jésus- Christ ne voulait et ne pouvait pas faire.
Il faut ajouter que c'est grâce à l'esprit d'individualisme des Germains que les droits de la conscience furent défînilivemcnt consacrés. Avant la réforme, qui est une manifestation de l'esprit germanique, la séparation de la religion et de l'Élat, proclamée par Jésus-Christ, était si peu comprise, que la liherté revendiquée pour la conscience se changea en oppression. Quel fut le principe de la tyrannie séculaire ([ue l'Église, unie à l'Élat, exerça sur les croyants? L'Église s'empara, à son profit, d'une liherté, d'une souveraineté, qui n'avait pas été établie pour elle; Jésus-Christ ne dit point qu'il faut rendre à l'Église ce qui appartient à l'Église , il dit qu'il faut rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu. C't'St la foi, c'est le croyant qu'il affranchit du despotisme antique; ce n'est pas un nouveau despotisme, celui de l'Église sur le croyant, qu'il vient fonder. Il n'est pas question dans les paroles du Christ de l'Église, et pour une excellente raison, c'est que l'Église n'existait pas encore. Le Christ et ses disciples ne
s'étaient pas encore séparés de la loi ancienne, ils ne formaient pas de société distincte. A qui s'adressaient les fameuses paroles dont l'Église s'est emparée? Aux pharisiens, c'est à dire aux sectateurs les plus zélés de la loi de Moïse. Qui ne voit maintenant ce qu'il y a d'absurde dans les prétentions de l'Église? Si les paroles du Christ concernent l'Église, il faut dire qu'il est venu affranchir l'Église juive, en la déclarant libre et souveraine en face de l'État! 11 faut dire que le Christ, dans les célèbres paroles par lesquelles il entendait soustraire le croyant à toute autre puissance que celle de Dieu, l'assujettissait à la domination de la synagogue!
Si l'Église transforma une doctrine de liberté en une doctrine de servitude, c'est qu'elle se mit à la place de Dieu : voilà bien la plus étrange tout ensemble et la plus monstrueuse usurpation qui ait jamais été commise. Jésus-Christ avait dit : « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu. » L'Église se dit une avec Dieu, et travestit en quelque sorte les paroles de son divin fondateur, en lui faisant dire : « Rendez à l'Église ce qui est à l'Église. » C'était une altération de la doctrine évangéiique, grosse des plus funestes conséquences. Nous disons que l'Église altéra , falsifia les paroles du Christ. La chose est évidente, puisqu'une maxime qui devait alfranchir la religion du despotisme de l'Éiat, servit à soumettre la religion au despotisme de l'Église, puisqu'une maxime qui impliquait la séparation de la religion et de l'État, fut méconnue à ce point que la religion s'identifia avec l'État, que TÉtat devint le bras armé de l'Église, et mit la force à sa disposition pour tyranniser les con-
sciences. Arrèlons-nous un instant à cette première conséquence : il y en eut encore bien d'autres, et toutes aboutirent à fonder ce que TÉglise appelle sa liberté, ce que rhistoire appelle sdi domination.
Jésus-Christ revendiqua la liberté du croyant contre la toute-puissance de l'État antique qui ne reconnaissait aucun droit à la conscience. Les apologistes, fidèles à l'esprit évangélique, proclamèrent hardiment celte liberté religieuse que les prétendus vicaires du Christ traitent aujourd'hui de délire. Mais à peine l'Église fut-elle reconnue par Constantin, qu'elle répudia la généreuse doctrine du Christ et de ses disciples. Héritière de la synagogue, elle hérita aussi de son esprit jaloux, intolérant. Elle tint un langage bien différent de celui des Origène et des Terlullien. Écoutons un des premiers défenseurs de ce que l'Église appelle sa liberté : « La vraie foi, dit saint Ambroise, peut seule être professée sous des princes chrétiens; envers les idolâtres, les juifs, les hérétiques, en un mot les ennemis de TÉglise, il ne peut être question de tolérance. Le pouvoir confié aux souverains doit servir avant tout à soutenir la cause de Dieu, et à frayer aux hommes la route du ciel; en effet, les princes sont complices des crimes qu'ils ne punissent pas; et les crimes les plus grands sont ceux qiii se commettent contre le plus grand des êtres ^ » On le voit, c'est en tout l'opposé de l'enseignement évangélique. La religion que Jésus-Christ était venu séparer de l'État, est de nouveau unie à l'État, et unie si intimement que l'État n'a
' /lwèros.,Épist. 17, ss,
plus d'aulre mission que celle d'être le protecteur de la religion, c'est à dire de la religion professée par l'Église, et il est tenu de proscrire toutes les autres comme le plus grand des crimes. Ainsi la liberté de conscience devient un crime ! et la persécution devient le premier des devoirs ! Voilà où l'on en était dès le iv'' siècle. L'Église se trouvait en contradiction complète avec les maximes préclîées par celui qu'elle révère comme le Fils de Dieu. Son ambition de dominer avait pris la place de la liberté évangélique. L'on dira que ce que nous flétrissons comme un esprit de domination était un saint zèle pour le salut des âmes. Que ce sentiment ait animé les Ambroise et les Augustin, nous le croyons volontiers; il n'en est pas moins vrai que leur zèle n'est point celui de l'Évangile; il n'en est pas moins vrai que ce zèle devint le fondement de la plus tyrannique puissance qui ait jamais existé. Nous préférons la liberté précbée par le Cbrist, au zèle que l'Église affecte pour le salut des âmes.
II nous faut revenir encore à la doctrine évangélique. Le croyant est affranchi. 3Jais que devient l'homme et le citoyen? INous avons dit que Jésus-Christ ne louche pas à l'ordre civil et politique. Il déclare que son royaume n'est point de ce monde. On a donné la torture à ces paroles pour leur faire dire précisément le contraire de ce qu'elles signifient. Pour la question que nous venons de poser, il ne saurait y avoir l'ombre d'un doute. L'apôtre des gentils nous a expliqué en quel sens il faut
rendre à César ce qui est à César, en quel sens, le royaume du Christ n'est pas de ce monde. Tous sont appelés au royaume des cieux, les esclaves aussi bien que les hommes libres , les barbares aussi bien que les citoyens. Mais en ce monde rien n'est changé à la condition des personnes. L'esclave, quoique devenu chrétien, restera esclave, il obéira à son maître quoique païen. Que dis-je? Il obéira avec plus de zèle, et ne songera pas même à désirer sa liberté. N'est-il pas libre depuis qu'il est disciple du Christ? Que lui importent donc les chahies qu'il porte sur cette terre? Inutile d'insister sur la servitude : nous avons prouvé ailleurs qu'elle resta intacte; il faudrait dire plus, elle fut sanctifiée par le christianisme. Si l'esclave n'est pas affranchi , le citoyen ne l'est pas davantage. Quand Jésus-Christ prêcha la bo7me nouvelle en Palestine, les empereurs inauguraient à Rome le plus épouvantable despotisme qui ait jamais souillé la terre. Quand saint Paul vint à Rome, Néron y régnait, un de ces êtres monstrueux dont l'existence est un horrible mystère. Le Christ et ses apôtres appelèrent-ils les habitants de l'empire à la liberté? Saint Paul écrit aux Romains : Que toute personne soit soumise aux puissances supérieures, car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu. Voilà donc l'obéissance des citoyens qui est sanctifiée, aussi bien que celle des esclaves. Le pouvoir du prince, fùt-il celui des empereurs monstres qui réunissaient la toule-puissonce en leurs mains, reçoit un fondement inébranlable, puisqu'il procède de Dieu.
La doctrine évangélique est claire comme le jour.. Si
comme croyant, l'homme est affranchi de tout autre pouvoir que de celui de Dieu, il reste soumis à la dominalion de César pour toutes les autres relations. Peu importe que le prince soit païen, son pouvoir lïen vient pas moins de Dieu. Ceci est mieux quune doctrine, c'est la pratique universelle de la chrétienté primitive. « Nous demandons pour les empereurs, dit Terlullien, quels qu'ils soient, une longue vie, un règne tranquille, la sûreté dans leurs palais, la valeur dans les armées, la fidélité dans le sénat, la vertu dans le peuple, la paix dans le monde. L'empereur, s'écrie l'orateur, nous appartient plus à nous chrétiens, qu'aux païens, parce que nous croyons qu'il est élahli par notre Dieu ^ »
Voilà encore une maxime de la doctrine évangélique qui a été singulièrement altérée par l'Église. L'Évangile dit : Respect aux puissances et soumission. L'Église dit : « Je suis étahlie par Dieu, je suis l'épouse du Christ; comment donc serais-je soumise aux puissances de ce monde? Dieu peut-il être soumis aux hommes? » Cette liberté, l'Église la réclame pour tout clerc, et elle l'a longtemps revendiquée comme un droit divin. La liberté ne lui suffit point, comme nous allons le dire; il lui fallut la domination sur les princes et les peuples. Sa liberté et sa domination sont également en opposition avec la doctrine évangélique et avec sa propre tradition. En disant que l'on doit rendre à César ce qui est à César, Jésus-Christ n'a excepté personne : il ne pouvait pas avoir l'intention d'établir, un privilège pour les
» Tfr/w//iaw. Apolog., c. 2o, 33. y^ ^ ^.J\
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40 L ÉGLISE ET LETAT.
clercs, ni pour TÉglise, puisqu'il n'y avait ni Église ni clercs, et que dans la pensée du Christ il ne devait pas y en avoir. Saint Paul est tout aussi explicite. Il soumet toute personne aux puissances, et la raison qu'il en donne est telle qu'elle ne soufî're pas d'exception : si l'État est de Dieu, il est de Dieu à l'égard de tous, tous lui doivent donc obéissance. Cette interprétation n'est pas de nous , elle est de saint Chrysostome : « Toute personne, quand ce serait un apôtre ou un prophète, esl soumise à la puissance temporelle ^ » Est-il nécessaire d'ajouter que telle fut la conduite des apôtres et de leurs successeurs, et que pendant les premiers siècles, malgré la persécution des empereurs païens, la chrétienté leur resta fidèle?
Grand est l'embarras des ultramontains pour concilier les prétentions de l'Église avec les maximes de l'Écriture Sainte et avec la pratique universelle de la chrétienté primitive. La soumission que les apôtres et los prophètes devaient à l'État, s'est changée en domination ; le respect s'est changé en révolte. Rien de plus absurde, de plus extravagant que les explications des défenseurs de l'Église ; elles suffiraient pour la condamner. Ils font violence aux textes qu'ils proclament sacrés, mais qui ne sont pas assez sacrés pour que l'Église n'y touche, et ne les viole avec une téméraire audace. Là où l'apôtre dit que toute personne doit respect et obéissance à l'autorité, là où saint Chrysostome, se fondant sur une tradition universelle, comprend dans ce pré-
» Chnjwstom. Homilia 23 in Epist. ad Rom. (Op., t. IX, p. G86.)
cepte même les apôtres, même les prophètes, TÉglise dit que les clercs n'y sont pas compris. C'est son habitude d'altérer FÉcrilure, quand son ambition le demande. Nous avons un plus grand crime à lui reprocher : elle calomnie les disciples du Christ, et le Christ lui-même. Quelles sont les instructions que Jésus-Christ donne à ses apôtres, lorsqu'il les envoie prêcher la bonne nouvelle? Il sait qu'ils trouveront une violente contradiction. Opposeront-ils la résistance à la force? Soulèveront-ils les peuples contre leurs oppresseurs? La patience sera leur seule arme : Qu'ils ne craignent pas ceux qui ont pouvoir de tuer le corps, ils ne peuvent pas tuer Vâme. Écoutons maintenant le commentaire des ultramontains : « Les préceptes qui ont été donnés à TÉglise naissante et faible, ne regardent pas l'Église forte et puissante. » Voici donc, dit Bossuet, le langage que les ultramontains font tenir à Jésus-Christ : « Je vous ordonne la patience, mais seulement tant que vous serez faibles et impuissants; dès que vous aurez la force en main, vous ne serez plus des agneaux ni des colombes, vous combattrez les rois comme des lions. » Quand les apôtres disent que toute personne est soumise aux puissances, il faut entendre leurs paroles avec une restriction mentale : l'Église obéira aux princes, jusqu'à ce qu'elle soit assez puissante pour les déposer : alors elle recourra au besoin à l'insurrection ^ » Avons-nous tort de dire que ces chicanes de procureur sont indignes de la majesté de l'Évangile, plus indignes encore de celui
1 Bossuet, Defensio Declarationis, lib. I, sect. II, c. 17, l'église et l'état. I. — 4
que l'Église adore comme fils de Dieu ? Les marlyrs embarrassent encore davantage les ultramontains. Bellarmin nous dira pourquoi les chrétiens ont subi la mort et les tourments plutôt que de déposer les Dioclétien et les Valens : c'est que la force leur manquait ^ Le front du cardinal aurait dû devenir plus rouge que la pourpre qu'il portait , quand il a écrit ces paroles honteuses. Répondons aux ergoteurs ultramontains commQ Bossiiet ; Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes! C'est la religion du spiritualisme que Jésus-Christ est venu prêcher, et du spiritualisme le plus excessif. Ses disciples vivent d'une existence toute spirituelle, en attendant que le royaume de Dieu s'ouvre, que leur importent la terre et les empires de ce monde? L'Église est le contre-pied de cette tendance qui domine dans la chrétienté primitive. Elle ambitionne l'empire de ce monde; le royaume des cieux n'est qu'un marche-pied pour conquérir le pouvoir et la richesse. Voilà pourquoi elle est obligée d'altérer la doctrine évangélique et de fausser ses plus glorieuses traditions.
Il y a encore une parole des apôtres dont l'Église fait un criminel abus. Jésus -Christ est venu affranchir le croyant du despotisme de l'État. Nous avons dit qu'en cela, il était révolutionnaire, qu'il détruisait l'Élat antique dans ses fondements. Mais qu'arrivera -t- il si
» Bellarmin, Be Rom. Ponlif., v. 6, 13.
LA DOCTRINK CHRÉTIENNE. 43
l'État ne respecte point la liberté que le Christ revendique pour la religion? Faudra-t~il que les chrétiens se soumettent à ses commandements ou à ses défenses? Les apôtres répondent qiïil faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. Quel est le sens de cette maxime? L'Église l'a toujours à la bouche, quand il lui plaît de désobéir à une loi, ou quand elle excite les fldèles à la désobéissance. C'est à elle, organe de Dieu, à détermiuer quelle est la volonté divine, c'est dont à elle à décider quand c'est un devoir, soit pour elle, soit pour les croyants, d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. Qui ne voit que celte prétention seule suffît pour mettre l'Église au dessus de l'Etat? L'Étal ne peut sauvegarder sa souveraineté sans attaquer l'un ou autre des droits que l'Église réclame comme lui ayant été donnés par Dieu même : il n'y a aucune de ses prétentions, même les plus folles, les plus coupables, dont elle n'ait voulu faire un droit divin : il n'y a aucun de ces droits prétendument divins qui ne soit en opposition avec le droit vraiment divin des nations. L'opposition entre l'Église et l'État est donc permanente, et elle est capitale, car elle porte sur une question de souveraineté. Eh bien ! dans celte collision, l'Église invoque à chaque instant les paroles de l'apôtre : elle doit obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, ce qui veut dire que, sous le prélexte d'obéir à Dieu, elle désobéit à la loi.
Nous disons qu'elle détourne les paroles des apôtres de leur vrai sens. D'abord, il est certain qu'il n'y est pas question de l'Église. Qui a prononcé ces paroles fameuses? Ce sont les apôtres auxquels la synagogue
défendait de prêcher la bonne nouvelle. Ils ne tiennent aucun coniple de la défense. Le souverain pontife leur demande pourquoi, au mépris de son décret, ils continuent à remplir Jérusalem de leur doctrine. C'est alors que les apôtres répondent : il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ^ Ainsi il n'est question que des apôtres, et il ne pouvait élre question que d eux. C'était en effet à eux, à eux seuls que Jésus-Christ avait donné mission d'annoncer la bonne nouvelle. Si pour les apôtres, le Christ n'était pas Dieu, il était du moins le Messie, les plus grand des prophètes. Ils pouvaient donc dire qu'en obéissant à leur maître, ils obéissaient à Dieu. Est-il nécessaire d'insister pour prouver que l'Église abuse d'une maxime qui ne la regarde point? Elle n'existait pas, alors que Pierre et ses compagnons répandaient la bonne nouvelle à Jérusalem. C'est aux apôtres que le Christ avait parlé, les apôtres seuls pouvaient dire que Dieu leur avait donné un commandement auquel ils étaient tenus d'obéir. Si l'Église veut s'approprier la maxime apostolique, elle doit commencer par prouver que Dieu lui a parlé, et lui a ordonné de faire ce que les lois défendent. Après deux mille ans, nous attendons toujours la preuve.
La maxime qu'il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes a encore un autre sens. Jésus-Christ est venu affranchir la religion de l'autorité des Césars. Si les Césars ne respectent pas la liberté de conscience, est-il permis aux fidèles de leur désobéir? Écoulons la ré-
• » Actes, V, 27, 29.
ponse d'un des grands penseurs du christianisme : « Nous sommes en présence, dit Origène S de deux sortes de lois : l'une est la loi de la nature dont Dieu est l'auteur, l'autre est la loi écrite que chaque cité se donne. Quand elles sont d'accord, il faut les observer. Mais quand la loi naturelle, la loi divine, nous commande des choses contraires à la législation du pays, il faut fouler aux pieds celle-ci, et, méprisant la volonté des législateurs humains, n'obéir qu'au divin législateur, afin de régler notre vie sur sa volonté, quels que soient les labeurs et les périls, et dùt-on encourir la mort et l'ignominie. » Le commentaire d'Origène étend la maxime évangélique, et, en lui donnant une portée immense, il augmente aussi la difiicullé de la question. Remarquons avant tout que l'illustre Père ne dit pas un mot de l'Église. Ce n'est pas l'Eglise qu'il oppose à l'État, c'est le croyant. La différence est considérable. Si l'Église peut dire quand il faut obéir et quand il faut désobéir à la loi, elle devient un pouvoir supérieur à la loi, et c'est bien là son ambition. La chrétienté primitive ne songeait pas à de pareilles prétentions. Origène suppose un conflit entre une loi humaine et ce qu'il appelle la loi naturelle ou la loi divine, et dans ce conflit il veut que le croyant obéisse de préférence à la loi naturelle. Qui sera juge de l'opposition? Le fidèle que l'on veut forcer de faire une chose que la loi naturelle lui défend. En définitive, c'est la conscience qui décidera. La question revient donc à savoir s'il y a des cas où la
ï Contra Celsum, Op., 1. 1, p. 605, ss.
conscience nous fait un devoir de désobéir à la loi? Au point de vue des idées modernes sur les droits de l'individu, la réponse ne saurait être douteuse. S'il y a des droits que Thomme lient de Dieu, des droits sans lesquels il ne peut remplir sa mission, il est évident qu'il ne peut ni les abdiquer, ni en être dépouillé. Que si l'État veut lui enlever un de ces droits naturels, l'individu peut et doit résister, légalement, si la chose est possible, par la force, au besoin, s'il n'a pas d'autre moyen de sauvegarder sa liberté. Nous aboutissons au droit de révolution que les peuples modernes pratiquent, et qui est même renfermé implicitement dans leurs constitutions.
Si Ton entend la maxime apostolique en ce sens, nous l'admettons. Mais il est évident que l'Église ne peut s'en prévaloir, ni pour se soustraire à la loi, ni pour exciter les fidèles à la désobéissance. L'Église n'a pas de droit naturel, pas de droit divin à invoquer contre l'État, car elle n'existe pas en vertu d'un droit naturel, ni d'un droit divin. Elle ne doit son existence qu'à la loi, et elle n'a d'autre droit que ceux que la loi lui accorde. Le conflit entre le droit naturel et le droit positif ne peut s'élever là où il n'y a qu'une institution de droit positif. Restent donc les individus, et pour ce qui concerne notre question , les croyants. Eux seuls peuvent faire appel au droit naturel, divin, contre une loi qui le viole. Nous n'avons pas à entrer dans le détail des conditions qui limitent l'exercice du droit de résister à la loi. Il suffit à notre Lut d'avoir démontré que l'Église ne saurait s'en prévaloir. Cependant elle l'a fait, et elle le fait
encore. C'est la plus dangereuse de ses usurpations. Usurpation il y a; car PÉglise s'empare d'une maxime qui n'est faite que pour l'individu. C'est toujours la même tactique et le même abus. Ce qui devait être une garantie pour le croyant, devient un instrument de domination pour l'Église; or plus le pouvoir de l'Église augmente, plus la liberté du croyant est en danger. On tourne donc contre lui une maxime qui devait sauvegarder son droit. En même temps, on compromet l'existence de l'État, de la société civile. L'Étal, la société, ne sauraient exister, si dans leur sein il y a une Église puissante qui peut, au gré de son ambition, désobéir à la loi, et exciter les fidèles à la désobéissance. Comment rÉglise est-elle parvenue à usurper une puissance qui la met au dessus de l'Étal? C'est l'objet de notre Étude. Nous pouvons constater dès maintenant que c'est une puissance usurpée, et, mieux encore, une puissance qui est en opposition avec l'Écrilure et la tradition, sur lesquelles l'Église a bâti sa domination.
§ 2. L'Églîse et son pouvoir spirituel.
N« 1. Les prétentions de V Église.
L'Église se dit un pouvoir. Le pouvoir qu'elle revendique lui donne- l-il une action sur les choses temporelles, sur les princes et les peuples, sur l'État? Jadis les opinions se partageaient sur cette question capitale. Une fraction importante de l'Église, les gallicans, ne lui reconnaissaient qu'un pouvoir purement spirituel; ils lui
déniaient toute espèce de puissance sur le temporel. Les ultramontains, au contraire, étaient d'accord pour soutenir que l'Eglise a un pouvoir dans les choses temporelles ^ mais il y avait discussion entre eux sur la nature de son pouvoir et sur son étendue. L'Église a-t-elle reçu de Jésus-Christ une mission temporelle lout ensemble et spirituelle? Les grands papes du moyen âge et les plus illustres docteurs l'ont cru. C'est l'ultramontanisme pur, qui absorbe l'État dans l'Église et fait du pape le roi des rois. Une autre école admet l'existence du pouvoir temporel à côté du pouvoir spirituel; elle nie que Jésus-Christ ait donné à l'Église un pouvoir direct sur les choses temporelles; mais, comme il lui a confié la plénitude du pouvoir spirituel, il lui a par cela même donné une action sur le temporel, qui s'étend à tout ce qui intéresse la religion. C'est la doctrine des jésuites, et elle a fini par devenir la doctrine générale des ultramontains.
Aujourd'hui le gallicanisme n'est plus qu'une opinion purement individuelle. En France comme en Allemagne, en Belgique comme en Italie, c'est l'ultramontanisme qui l'emporte. Il faut donc dire que l'Église a un pouvoir direct ou indirect sur le temporel. Dès lors la sou-
1 Bèllannimis, De Potestate summi pontifîcis in temporalibus, c. 3 : « De potestate in temporalibus, quod ea sit in "papa, non opinio, sed certitudo apud catholicos est : quamvis non desint alleri'aliones, quid sit, et qualis ea polestas, id est, an sit per se et proprie t- mporaiis : an potius, ipsa quidem spiritualis sit, sed per quamdam^noccssariani consequentiam, et in ordine ad spiritualia de temi)oraIibus disponat. »
verainelé est brisée. Vainement nos constitutions proclament-elles les nations souveraines; il y a un souverain placé au dessus des peuples, l'Église. Mais il est impossible aux nations d'accepter cette dépendance, car elle détruit leur puissance souveraine, leur liberté même; et qu'est-ce qu'une nation qui ne serait ni souveraine ni libre? 11 y a donc incompatibilité absolue entre les prétentions de l'Église et les droits des nations. De là un conflit inévitable enire l'Église et l'État. La lutte existe depuis qu'il y a une Église qui se dit un pouvoir; elle existe encore aujourd'hui dans tous les pays catholiques, plus ou moins ouverte, plus ou moins violente, selon que l'Église a plus ou moins de force. En Belgique, la lutte est flagrante, et elle ofi're un spectacle plein d'enseignements pour toutes les nations chez- lesquelles domine le catholicisme. Notre Constitution sépare l'Église de l'État. L'on croyait que cette séparation, en donnant à l'Église toutes les libertés imaginables, préviendrait la collision entre la puissance temporelle et la prétendue puissance spirituelle. En efl'et, si l'Église ne demandait que la liberté, elle n'aurait plus rien à demander en Belgique. Cependant la lutte est plus vive que jamais, en dépit de la séparation, en dépit de la liberté dont jouit l'Église. L'expérience est décisive : elle prouve à la dernière évidence que la liberté ne sufllt pas à l'Église, qu'il lui faut la domination.
Quel est le fondement de cette ambition? C'est que rÉglise est un pouvoir spirituel, institué par Dieu même pour conduire l'humanité vers le terme de sa destinée, le salut éternel. Cela implique que l'Église a été établie
par Jésus-Christ, le fils de Dieu. Où sont les titres de sa divinilé? La réforme les a déchirés. Luther, en faisant un feu de joie des huiles poulificales, a signifié à TÉglise que ses prétentions reposaient sur une usurpation séculaire. Au point de vue du protestantisme, la querelle est vidée. Il n'y a point d'Église extérieure, pas d'évéques, pas de pape par droit divin. Dès lors il ne peut plus élre question d'une puissance spirituelle, hien moins encore d'un pouvoir direct ou indirect sur le temporel. Voilà- pourquoi, dans le sein des pays protestants, la lutte entre l'Église et l'État a cessé. Les Églises protestantes se soumettent aux lois, elles reconnaissent la souveraineté de l'État; si elles demandent la liberté, c'est la liberté véritable, celle de la religion; si elles réclament un droit, c'est le droit de l'individu, sa souveraineté dans sou for intérieur. Le débat entre l'Église et TÉtat ne s'agite que dans les pays catholiques. Il nous conduit à examiner, s'il est vrai, comme on le prétend, que la doctrine ultramontaine est de l'essence du catholicisme.
Le nom qu'elle porte prouve le contraire. Elle ne s'appelle pas catholique, mais ultramontaine. En face des prétentions de la cour de Rome, il y a toujours eu une opinion tout à fait opposée ; elle est connue sous le nom de gallicanisme. 11 importe de remarquer que l'ultramonlanisme n'a jamais été consacré formellement comme un dogme, et que le gallicanisme n'a pas davantage été condamné comme une erreur. Vainement dira-t-on que nous évoquons un mort, que les maximes gallicanes sont désertées partout, qu'elles sont répudiées dans le pays
LA IIOCTRINE (.HRKTIENNK. 31
même qui leur a donné naissance. Nous répondons que ces maximes, en tant qu'elles concernent les rapports de rÉglise et de TÉlat, sont indestructibles, car elles se réduisent en essence à maintenir la souveraineté de rÉtat. Le haut clergé a beau se rallier autour du drapeau ullramontain , les nations catholiques resteront gallicanes d'instinct et de conviclion, par i.i raison qu'il s'agit pour elles de rester souveraines. Malheur au catholicisme, s'il était démontré que les peuples doivent ou répudier la religion traditionnelle ou renoncer à leur indépendance! Leur choix serait bientôt fait. Peu importe donc que la réaction catholique ait jeté les Églises nationales dans les bras de Rome ; le gallicanisme n'en subsiste pas moins dans ce qu'il a de légilime; et qu'y a-t-il de plus légitime que de maintenir la souveraineté de l'État contre les envahissements d'un prétendu pouvoir spirituel? Sur ce terrain, Bossuet aura toujours raison contre la cour de Rome. Eh bien! l'évéque de Meaux ruine radicalement les prétentions de l'Église, telles que les ullramontains les entendent. L'Évangile et la tradition à la main, il prouve que la puissance spirituelle de l'Église n'a rien de commun avec le temporel, qu'elle ne peut réclamer ni pouvoir direct ni pouvoir indirect sur les princes et les peuples : que les prétentions romaines sont une usurpation née dans les ténèbres et au milieu de la barbarie du moyen âge, que si l'on voulait élever ces faits passagers à la hauteur d'une théorie, l'on aboutirait à la folie et à une folie funeste à l'Église, puisqu'elle la mettrait en collision avec les besoins les plus impérieux des sociétés modernes, et que
de ce conflit à la ruine de TÉglise et de la religion même, il n'y aurait pas loin.
Les prétentions de l'Église ont encore un autre fondement qu'il était dilTicile aux gallicans de ruiner, puisqu'eux-mémes partagent les préjugés religieux sur lesquels il repose. 11 s'agit de l'essence même du pouvoir dit spirituel, de la séparation de ce pouvoir d'avec le pouvoir temporel. Les gallicans reconnaissent que l'Eglise a un pouvoir spirituel ; mais ils ne veulent pas admettre les conséquences que les ultramonlains eu déduisent. C'est le côté faible du gallicanisme. II n'ose pas se placer sur le terrain évangélique et nier franchement toute idée de pouvoir; il ose encore moins répudier le spiritualisme chrétien d'où est née l'idée du pouvoir spirituel. Enchaînés par la tradition catholique, les gallicans maintiennent des principes devant l'application desquels leur bon sens recule. Nous sommes plus libres, et il nous sera facile de démolir l'échafaudage de la domination ecclésiastique : nous prouverons que la séparation du spirituel et du temporel est fausse, que le spiritualisme excessif de l'Évangile, tel qu'il paraît dans l'histoire, n'est qu'une longue illusion, quand ce n'est pas un mensonge ou une hypocrisie. Avec le fondement ruineux du spiritualisme chrétien, tout l'édifice du pouvoir spirituel s'écroule.
Nos conclusions sont indiquées d'avance. Nous cherchons le fondement de la puissance séculaire que l'Église a exercée, et partout nous rencontrons l'usurpation, l'erreur, l'ignorance, l'altération des faits, et l'abandon de la doctrine évangélique. Il est faux que Jésus-Christ
ail donné un pouvoir quelconque à l'Église. Il est faux que la mission dont le Christ a chargé ses apôtres impliquât un pouvoir quelconque. Il est faux que l'Église ait, par droit divin, un pouvoir direct ou indirect sur le temporel. Il est faux que le spirituel doive être séparé du temporel, pour être atlriijué à l'Église. L'Église est un établissement humain, une association des fidèles. Si dans le passé elle a exercé une puissance, c'est par suite de circonstances transitoires, qui n'ont rien de commun avec sa prétention d'une origine divine. Ces circonstances historiques ayant disparu, la puissance de l'Église doit aussi s'évanouir. Il est si vrai que le pouvoir que l'Église réclame n'est point de son essence, qu'aujourd'hui ces prétentions d'un autre âge sont devenues un danger, non seulement pour l'Église, mais encore pour la religion qui s'identifierait avec elle.
N* 2. Vidée de TÈglise.
Qu est-ce que l'Église? Si le bon sens pouvait répondre à cette question, la réponse serait bien simple : L'Église est la société des fidèles. Cette association ne diffère pas en essence des sociétés ordinaires qui se forment dans un but intellectuel, industriel ou commercial. En vain les ultramontains se récrient contre cette proposition; nous n'entendons pas mettre la religion sur la même ligne que les chemins de fer, nous ne nions pas que le sentiment religieux soit le plus élevé comme le plus impérieux des besoins de notre nature. Mais qu'importe? Une société littéraire a aussi, à notre avis, un
l'église et l'état. I. — 5
caractère plus noble qu'une société pour la filature du lin. Cela n'empêche point que ces diverses sociétés, malgré les différences qui les séparent, ne soient sur la même ligne quant à leur position légale : toutes sont soumises aux lois qui, dans chaque État, régissent les associations. Par elles-mêmes, elles n'ont pas d'existence juridique, elles ne sont pas des personnes civiles ; elles ne peuvent acquérir la personnification que par une concession de la loi, en se soumettant aux conditions qu'elle prescrit, et elles n'ont d'autres droits que ceux qui résultent de la loi; enfin, comme toutes les personnes fictives, elles sont toujours dans la main du législateur. Toutes les sociétés sont donc essentiellement dans l'État; l'on ne conçoit même pas qu'elles prétendent exister en dehors de l'État, puisque c'est à une intervention de l'État qu'elles doivent leur existence juridique; bien moins encore comprend-on qu'elles réclament des droits contre l'État. De pareilles prétentions, quand il s'agit d'associations ordinaires, seraient taxées d'extravagance, de folie. Cependant aujourd'hui l'Église catholique affiche hautement ces incroyables exigences. Elle existe, disent ses organes les plus accrédités, elle est une personne civile, sans la loi, et, au besoin, malgré la loi. Elle a des droits que la loi peut bien reconnaître, mais qu'elle ne lui donne point, qu'elle ne peut, par conséquent, lui enlever. Elle n'est pas dans TÉtat, elle n'est pas soumise à ses lois; c'est, au contraire, l'État qui est tenu de respecter les lois de l'Église, car l'Église est elle-même un État, et elle a une puissance supérieure à celle de l'État laïque.
Quel est le fondement de ces monstrueuses prétentions? D'après le dogme catholique, l'Eglise est une insdlulion divine, fondée par Jésus-Christ, le Fils de Dieu. Parmi ses apôtres, le Christ en a choisi un pour être son représentant sur la terre : Pierre est le rocher sur lequel il bâtit son Église. Rome, la ville éternelle, en recevant l'Évangile de ses mains, reçoit également la suprématie. Quelle est la mission de l'Église? Elle est l'intermédiaire nécessaire entre l'hommeetDieu; l'homme se relie à Dieu par l'Église, c'est dans son sein qu'il participe à la vie. Le Saint-Esprit, la grâce n'éclairent que ceux qui sont dans l'Église; celui qui s'en sépare, se sépare de la communion divine : hors de l'Église, pas de salut. Dans le dogme catholique, ce n'est pas seulement la religion qui est divine; l'Église extérieure l'est au même titre que la foi, elle se confond avec la foi. Pour nous servir de la formule mystique, l'Église est l'épouse du Christ: c'est dire qu'elle s'identifie avec Dieu.
La doctrine catholique suppose que l'Église doit son institution à Jésus-Christ et que le Christ est Dieu. Nous n'avons pas à entrer dans le débat théologique de la divinitéduChrist. L'humanité moderne repousse ce dogme, parce qu'il lui est impossible de comprendre que l'infini et le fini s'unissent dans une seule et même personne. Il est tout aussi impossible à la science historique d'admettre cette croyance : elle nie que Jésus-Christ se soit proclamé Fils de Dieu, dans le sens des décrets de Nicée: elle nie que les apôtres aient prêché la divinité de leur maître : elle prouve que ce fameux dogme s'est formé
successivement, sous rinfluenee de conceptions philosophiques et de superstitions populaires. Sur le terrain de la raison et de l'histoire, il ne peut donc pas être question d'une Église fondée par Dieu. Au point de vue juridique, et c'est celui où nous devons nous placer, puisque nous examinons les rapports de TÉglise avec l'État, tout ce qui est article de foi doit être écarté. L'État moderne s'est séparé de la religion, en ce sens qu'il ne reconnaît plus de religion dominante : il n'y a plus de religion d'État. Donc, aucune Église ne peut se baser sur les croyances qui lui sont particulières, pour réclamer une position privilégiée dans la société civile. L'Église catholique ne peut pas plus invoquer les canons de Nicée, que l'Église juive ne peut invoquer la Bible, ou l'Église mahométane, le Coran. Dès lors, la question est tranchée. L'Église n'existe et ne peut exister qu'en vertu de la loi. C'est la loi qui lui donne la personnification civile, c'est la loi qui lui accorde des droits, et qui partant peut lui imposer des obligations. La prétention contraire, qui est celle des ultramontains, est incompatible avec l'existence de TÉtat ; car il n'y a plus d'État possible, si dans le sein d'une société politique, il se trouve une association puissante, qui refuse de reconnaîlre la souveraineté dont l'État est l'organe.
Telle est la solution juridique de la question que nous venons de poser. Pour tous ceux qui connaissent les premiers éléments du droit, elle ne peat pas faire l'ombre d'un doute. Cela est si vrai, que jusqu'ici les prétentions de l'Église n'ont jamais osé se produire sur le terrain du droit. Ce n'est pas que l'Église ne puisse faire en-
tendre sa voix dans nos assemblées législatives. En Belgique, elle a un parti puissant au sein de nos chambres, ce parti a pendant de longues années occupé le pouvoir; il est à la dévotion absolue de l'Église, puisque c'est à l'action directe des évéques dans les élections qu'il doit son existence. Cependant aucun organe de ce parti n'a encore eu le courage de formuler, soit dans un discours, soit dans une loi, le droit divin de l'Église. C'est que ce prétendu droit est la négation de la souveraineté nationale, c'est à dire la négation de la source du droit. Ainsi ceux-là mêmes qui sont les organes, disons mieux, les instruments de rÉglise, n'osent pas avouer ses prétentions ! Que dis-je? au besoin ils les désavouent. Peut-il y avoir une preuve plus évidente que le droit divin de l'Église est répudié par la conscience générale?
Toutefois l'Église s'obstine à se mettre en dehors et au dessus de la loi, et là où elle le peut, elle brave la loi et la viole. C'est dire qu'elle refuse de se placer sur le terrain du droit. Elle fait appel à son origine divine, qui l'élève, dit-elle, au dessus de tout établissement humain. Nous allons la suivre sur le terrain qu'elle-même choisit; et nous prouverons que ses prétentions ne sont rien qu'une longue usurpation, et pis que cela, un vrai sacrilège, puisqu'une association purement humaine ose se couvrir du nom de Dieu, et se dire l'organe de la vérité absolue. Notre tâche est très facile. La révolution du xvi^ siècle a brisé la puissance prétendument divine de l'Église ; les réformateurs, appuyés sur l'Écriture Sainte et sur la tradition des premiers siècles du christianisme, ont démoli l'échafaudage que l'ambition romaine avait
élevé sur l'ignorance et la superstition. Nous n'avons qu a exposer le résultat de leurs travaux.
Dans le principe, il n'y avait pas même de société chrétienne distincte du judaïsme. Les premiers disciples du Christ restèrent juifs, comme leur maître; ils ne se distinguaient de leurs frères que par leur croyance dans la venue du Messie. Peut-être le christianisme serait-il resté une secte juive, si saint Paul, dépassant les idées étroites des apôtres, n'avait porté la bonne nouvelle chez les gentils. Conçoit-on, dans cet ordre d'idées, que Jésus- Christ ait établi une Église extérieure, à côté et en opposition de la synagogue? Il n'y pouvait pas même songer. Il y a encore une autre raison, tout aussi décisive, qui empêcha le Christ de fonder une Église, telle que nous la connaissons aujourd'hui, avec sa puissante organisation. Il était imbu de la croyance que la fin du monde était prochaine et qu'après la consommation des choses, le royaume des cieux s'ouvrirait. Celui qui est convaincu que d'un jour à l'autre la terre et tous les établissements humains seront anéantis, ira-t-il fonder une Église? A quoi bon? Pour guider dans la voie du salut une humanité qui n'a plus que quelques jours à vivre? Enfin, même en supposant que Jésus-Christ eût voulu prêcher une religion destinée à une existence séculaire, on peut douter qu'il eût établi une Église extérieure, telle que l'Église catholique. L'idée d'un clergé, intermédiaire nécessaire entre Thomme et Dieu, lui est tout à fait étrangère. L'idée d'une domination exercée par un sacerdoce, soit sur les croyants, soit sur l'État, lui est plus qu'étrangère; elle est en opposition ouverte avec tout son enseignement.
Rapporter rinstitution de TÉglise à Jésus Christ, c'est donc dire qu'il a établi un corps sacerdotal, en contradiction avec la doctrine qu'il prêchait. Cela est une impossibilité morale. L'Eglise n'a donc pas élé établie par Jésus-Christ : la-l-elle élé par ses apôlres? Cela est tout aussi inconcevable; car eux aussi restèrent juifs, eux aussi ne connaissaient d'autre Église que le temple; eux aussi étaient convaincus, et peut-être plus que leur maître, que la fin des choses était instante; eux aussi ne songeaient ni à dominer sur les rares disciples du crucifié, ni sur la société temporelle. Il y a du délire à leur supposer de pareilles pensées. Un sacerdoce suppose un culte auquel il préside, une foi qu'il enseigne et qu'il prêche; or, du temps des apôtres, il n'y avait ni cérémonies liturgiques, ni articles de foi : à quoi bon alors des prêtres, des évéques et des papes? Que Ton veuille bien nous montrer ce corps sacerdotal dans les Actes, ou dans les Êpitres, ou dans la tradition. Il n'y a aucune charge proprement dite dans la chrétienté primitive : les apôlres prêchent que le royaume des cieux va s'ouvrir, et qu'il faut faire pénitence pour y avoir une place. Mais les apôtres ne sont pas les organes uniques de l'Esprit Saint. Faut-il rappeler Etienne, le premier martyr? Faut-il rappeler un non^plus grand, saint Paul, sans lequel il n'y aurait pas eu de christianisme ? L'on cherche vainement dans les apôlres un caractère sacerdotal, un pouvoir tel que l'Église l'a exercé : de juridiction, de puissance, de commandement, on n'en voit pas la moindre trace. La première charge distincte que l'on rencontre est celle des diacres : ils président à la distri-
bution des aumônes. Mais il est si peu vrai qu*il y ait dans leur institution un principe hiérarchique, que les sept diacres choisis pour présider aux œuvres de charité, ont aussi été des missionnaires ardents. lis nje furent pas désignés par les apôtres, mais élus par l'assemblée entière des fidèles. L'imposition des mains qui leur est donnée ne ressemble en rien à une consécration sacerdotale : c'est le signe de leur entrée en charge, accompagnée d'une prière solennelle. Il en est de même des anciens, qui plus tard prirent le nom d'évéque : c'est une institution juive, que les premiers chrétiens s'approprièrent naturellement, puisqu'ils étaient encore juifs. Dans tout cela il n'y a pas la moindre apparence d'une origine divine de l'Église ^
Les ultramontains ne se sont pas rendus à ces témoignages accablants. ïl y a toujours moyen de chicaner sur des textes. Nous leur opposons une autorité plus imposante, celle des faits, de l'histoire. Que Ton compare l'Église actuelle avec l'Église primitive, et que l'on dise s'il y a la moindre analogie entre les deux établissements. L'Église a à sa tête un homme qui s'intitule le vicaire de Dieu, et qui se prétend le maître des rois et des peuples. Ouvrons l'Évangile, et écoutons ce que Jésus-Christ dit à ses disciples : Vous savez que ceux qui possèdent l'autorité sur les peuples, les dominent,
» Ptank, Geschichle der christlich-kirchlichen Religion sverfassung, t. I, p. 10, ss. — Gicseîer, Kircherigeschichte, t. I, § 30. — De Presscnsé, Histoire des trois premiers siècles de l'Église chrétienne, t. I, p. 374 ss.
et que leurs princes ont puissance sur eux. Il n'en sera pas ainsi parmi vous, mais quiconque voudra être le premier parmi vous, sera le serviteur de tous. L'Eglise a aujourd hiii à sa tête des chefs qui prennent le litre de prince; d'autres qui se font appeler Votre Grandeur. C'est sans doute Jésus-Christ qui a institué les cardinaux et les évêques, en les élevant au dessus des simples clercs, et en leur prodiguant les marques d'une autorité supérieure que nous voyons ! Le Christ avait sous les yeux une caste de prêtres qui aimaient aussi à trôner dans la chaire de Moïse, qui aimaient les premiers sièges dans les synagogues, et qu'on les saluât dans les lieux publics, et qu'on les appelât maîtres. Il paraît que cet orgueil sacerdotal ne fut pas du goût de celui qui naquit dans une crèche, car voici ce qu'il dit à ses disciples : Pour vous, ne veuillez point être appelés maître; car vous n'avez qnun maître, le Christ, et l'ous êtes tous frères. Quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque s'abaissera sera élevé. L'on peut caractériser en un mot l'esprit du Christ et de ses vrais disciples, c'est l'humilité. Est-ce aussi l'humilité qui règne dans l'Église? Oui, le semblant, c'est à dire l'hypocrisie : mais ôtez le masque, et vous trouverez l'orgueil le plus démesuré, l'ambition la plus insatiable.
Il est inutile de poursuivre ce parallèle. Pour tous ceux qui ne ferment point, de parti pris, les yeux à la lumière, il est clair comme le jour, qu'il n'y a rien de commun entre l'Église et l'esprit évangélique. Cela suffit à notre but, car nous ne voulons prouver qu'une chose, c'est que l'Église n'a pas été instituée par Jésus-Chrisl : or
comment le Christ aurait-il établi une Église qui est en tout le contre-pied de son enseignement? Donc, même en se plaçant sur le terrain de la tradition chrétienne, il n'est point vrai que l'Église soit d'origine divine. La prétention contraire est la plus énorme des usurpations, et elle tend à justifier tous les envahissements du sacerdoce. Nous l'avons qualifiée de sacrilège; et, en effet, nous n'en connaissons pas de plus criminel. Des hommes, êtres imparfaits, faillibles, osent se dire les organes de Dieu, et participer à son infaillibililé. C'est le délire de la toute-puissance! Sans doute, l'Église, avec ses monstrueuses prétentions, a sa raison d'être; mais nos folies ont aussi leur cause, leur explication, et en un certain sens leur légitimité. Est-ce un motif pour rendre Dieu complice de nos aberrations? En se plaçant au point de vue historique, on peut dire que l'Église, appelée à faire l'éducation des Barbares, devait posséder une autorité divine pour dompter la résistance de peuples à demi sauvages. C'est dire que, dans l'enfance du genre humain, le surnaturel a une légitimité relative. Ce qui n'empêche point qu'il ne soit une illusion de notre esprit. Si Dieu tourne nos erreurs au profit de notre éducation, rendons -lui grâce et admirons la sagesse de sa providence; mais ne divinisons pas ces erreurs, et flétrissons ceux qui les exploitent sans les partager.
LA UOrjRINR CHRÉTIENXF.. 63
N*» 3. — V Évangile et le pouvoir spirituel.
Jésus-Christ a-t-il donné un pouvoir spirituel à son Église? La question est absurde, quand on se place sur le terrain de Thisloire. Tant que le Christ vécut, il ne peut être question, ni d'une Église chrétienne, ni d'un pouvoir quelconque qui lui aurait été conféré. Jésus- Christ priait dans le temple; il n'établit pas une Église nouvelle à côté de la synagogue. Ce qui ne se fît pas de son vivant, devait-il se faire après sa mort? Ses apôtres restèrent juifs. Leur conviction était que le Messie rétablirait la loi dans toute sa pureté, que rien ne serait changé au culte de Jéhova, sinon que, par la puissance du fils de rhomme, il s'étendrait avec l'empire d'Israël sur le monde entier. Ils restèrent strictement attachés aux cérémonies et aux observances du mosaïsme. Pieux selon la loi, « ils étaient constamment dans le temple, louant et bénissant Dieu ; » ils y prêchaient au peuple, « que Dieu avait élevé Jésus de Nazareth par sa puissance comme prince et sauveur, pour donner l'amendement à Israël et la rémission des péchés. » Les disciples du Christ ne se distinguaient des autres juifs que par leur croyance que le Messie était apparu dans la personne de Jésus-Christ et qu'il reviendrait bientôt fonder son royaume. C'est dans le même esprit qu'ils conçurent la mission que leur maître leur donna d'aller prêcher les nations. La bonne nouvelle qu'ils annonçaient aux
hommes, c'est que le Messie était venu, que son retour était prochain, qu'il fallait se convertir pour avoir une place dans son royaume. Mais en quoi consistait celle conversion? Les juifs seuls, comme peuple élu, étaient appelés au royaume du Messie; pour avoir part aux promesses messianiques, il fallait donc embrasser le mosaïsme. Le baptême était la seule marque distinclive de ceux qui croyaient en Jésus-Christ; du reste, rien n'était changé au culte de Moïse ^
Ainsi, ni du vivant de Jésus-Christ, ni après sa mort, il n'y eut une Église chrétienne. Ce n'est que lorsque saint Paul porta la bonne nouvelle au sein de la genlilité, que Ton voit les premiers germes d'une Église, distincte de la synagogue. Mais l'on sait quelle violente opposition l'apôtre des gentils rencontra dans les douze. Voilà les faits : ils font un étrange contraste avec les prétentions de l'Église. Si, comme le disent les orthodoxes, le Christ fonda une Église, ou chargea ses disciples d'en établir une, il faut dire que les apôtres s'acquittèrent bien mal de leur mission. En réalité, ni le maître ni les disciples ne songeaient à élever une Église nouvelle, et ils n'y pouvaient point songer, puisqu'ils étaient convaincus que le temple subsisterait éternellement. En présence de ces faits, n'est-il pas ridicule de parler d'un pouvoir quelconque que le Christ aurait donné à une Église qui n'existait point, et ne devait pas
1 Reuss, Histoire de la théologie chrétienne, t. I, p. 283, ss. — Plank, Geschichle des Christenlhums in der Période seiner Einfiihrung, 1. 1, p. 277 ; t. II, p. 32, 71.
exislei'? Cela seul suflil j)our ruiner dans son fondement le prétendu pouvoir spirituel revendiqué parTEglise.
Toutefois, rÉglise a exercé ce pouvoir spirituel; en un certain sens, elle l'exerce encore. 11 nous faut donc remonter à ses premières origines. L'Église invoque les paroles de Jésus-Christ, telles qu'elles sont rapportées dans les Évangiles. Dans sa croyance, k< livres saints, divinement inspirés, sont l'expression exacte de la prédication du Christ. Suivons l'Église sur son propre terrain, et voyons si les paroles attribuées à Jésus-Christ renferment l'idée d'un pouvoir. Ayant appelé les douze apôtres, il leur donna force et puissance sur les démons et de guérir les maladies. Et il les envoya prêcher le royaume de Dieu, et rendre la santé aux infirmes. Le mot de puissance est prononcé, mais en quoi consiste-t-elle? Le Christ confère à ses disciples le pouvoir de faire des miracles. Est-ce là le pouvoir donné par le Fils de Dieu à l'Église? L'Église exorcise, il est vrai, mais le prétendu pouvoir qu'elle a de chasser les démons, est un fondement bien ruineux de son autorité; car sa puissance miraculeuse s'en va ; les miracles qu elle a essayé de fabriquer au xix*' siècle, ont tourné à sa honte et à sa confusion. Laissons donc là cette puissance sur les démons, et cette force de guérir les maladies; même au point de vue orthodoxe, on n'y peut voir qu'un pouvoir extraordiuBire que le Fils de Dieu a trouvé bon de communiquer aux apôtres, mais que les apôtres n'ont pas pu léguer à leurs successeurs. Reste la mission de prêcher le royaume de Dieu : ceci évidemment n'est pas un pouvoir.
l'église et l'état. I. — 6
Jésus-Christ dit encore à ses disciples : Je vous le dis en vérité, tout ce que vous lierez sur la terre, sera lié dans le ciel; et tout ce que vous délierez sur la terre, sera aussi délié dans le ciel. L'on sait quel criminel abus l'Église a fait de ces paroles. Est-ce à rÉglise qu'elles s'adressent? C'est aux apôtres, et il s'agit du futur royaume des cieux, qui, dans la croyance de la chrétienté primitive, devait s'ouvrir d'un instant à l'autre. Dés lors n'est-il pas absurde de chercher dans des paroles concernant un royaume mystique, qui s'est évanoui comme s'évanouissent les rêves, un pouvoir que l'Église exerce sur cette terre? Ce qui prouve à l'évidence que ce prétendu pouvoir est une illusion, c'est que les Églises proleslantes, même les plus orthodoxes, n'exercent plus le pouvoir de lier et de délier. Reste Texcommunication qui se rattache à la discipline des mœurs. Quand ou compare l'usage que l'Église a fait pendant des siècles de ses censures, avec les paroles de Jésus-Christ qu'elle invoque, l'on est confondu de l'audace de son ambition, et l'on s'afflige de la bêtise humaine. Le Christ dit à ses disciples que, si un frère pèche, on le reprenne, et que, s'il n'écoule pas, il soit pour ses frères comme un païen et un publicain. 11 est certain, d'abord, que cet usage d'exclure un membre de la société des fidèles, ne peut dater que de l'époque où il y avait déjà une Église constituée, au moins dans ses premiers éléments : ce qui nous conduit déjà loin de Jésus Christ et des douze. Mais peu importe que le Ch:ist ait ou non prononcé ces paroles; est-ce que toute société n'a pas le droit d'exclure de son sein ceux qui
manquent à une loi sociale? Conclura-t-on de ce que les chrétiens répudiaient un de leurs frères , qu'ils exerçaient un pouvoir? En vérité, de pareilles raisons prouvent la faiblesse de la cause qu'elles devraient appuyer !
Il est inutile d'insister plus longtemps sur les textes évangéliques. L'Eglise s'est chargée elle-même de démolir ses préteniions. Nous venons de dire que les protestants ont renoncé à toute idée de pouvoir. Là ne s'arrête point le travail de dissolution qui s'est opéré dans le sein de l'Eglise. Les gallicans ont maintenu l'idée d'un pouvoir spirituel que l'Église tient de son divin fondateur. Mais il faut voir quelle signification ils y attachent. Au xvni« sicle, l'Église gallicane s'est expliquée dans une déclaration solennelle sur les droits de la puissance spirituelle '. Quels sont les droits que l'assemblée générale du clergé de France réclame comme étant de l'essence de son institution ? L'enseignement de la parole de Dieu , et la libre administration des sacrements. Est-ce là un pouvoir, ou est-ce un ministère? Dit-on de celui qui prêche, qui baptise, qu'il exerce un pouvoir, ou qu'il remplit une mission?
Notre conclusion est celle des protestants. Le fondement même du pouvoir revendiqué par l'Église est une usurpation, et si l'on fait abstraction des circonstances
' Vovez le lomc 111^ de celte Étude.
historiques dans lesquelles ce pouvoir s'est établi, il faut dire, que jamais il n'y a eu d'usurpation plus impie. (]ar le nom de Dieu est invoqué pour établir une puissance qui prétend dépouiller l'homme de la liberté que Dieu lui a donnée, qui prétend dépouiller les peuples de rindépendance qu'ils tiennent également de Dieu, et sans laquelle il n'y a pas de société civile possible. Mais si au point de vue de l'enseignement évangélique, le pouvoir spirituel de l'Église est une altération des paroles mêmes sur lesquelles il se fonde, il reste à voir comment cet abus a pu s'introduire, comment il a pu être accepté pendant des siècles à titre de droit divin? A entendre les protestants, ce serait une conspiration permanente et séculaire de l'ambition sacerdotale, aidée de la fraude, et exploitant l'ignorance et la superstition. Que les passions humaines jouent un grand rôle dans l'établissement de la puissance ecclésiastique, cela est de toute évidence. C'est une race, née pour dominer sur le monde, qui a régné pendant des siècles au nom de la foi, comme elle avait régné par la force des armes. Rome païenne prétendait avoir conquis les peuples pour leur bonheur. Rome chrétienne a régi la chrétienté, pour procurer le salut des âmes. Ces beaux prétextes ne nous font plus illusion. Que, dans les desseins de Dieu, les conquêtes des légions aussi bien que la domination des papes aient concouru au progrès de Thumaniié, on n'en peut douter sans nier le gouvernement providentiel , ce qui aboutirait à nier Dieu. Mais ce qui justifie la Providence, n'excuse pas les hommes et les sanctifie encore moins. Ce serait une vraie niaiserie de dire, que tout a été dé-
sinléressement, abnégation, dévoùment aux grands intérêts du genre humain, dans la conduite de la cour de Rome. Prenons les hommes tels qu'ils sont, et avouons que les papes furent des hommes.
Mais lambition à elle seule n'explique pas l'empire séculaire que l'Église a exercé sur le monde chrétien. Il y avait aussi des sacerdoces dans rnnliquilé. Pourquoi n'ont-ils pas eu l'ambition de la papauté : et s'ils Pont eue, pourquoi n'ont-ils pas réussi comme les papes? L'ambition de l'Église chrétienne était plus haute, parce que son origine remontait plus haut. L'on peut affirmer que le pouvoir de l'Église a son plus solide fondement dans la divinité du Christ. C'est à iXicée que fut formulé le dogme fondamental du christianisme, c'est aussi à Nicée que l'idée du pouvoir divin de l'Église reçut sa consécration. Que l'on songe un instant à la portée de ce fait, qu'une Église est fondée par Dieu ! Cette origine lui assure une autorité incomparable, en 1 élevant infiniment au dessus de tous les établissements humains. Aussi à peine le dogme de la divinité du Christ est-il proclamé, que l'Église revendique son indépendance en face de l'État, et de là à sa liberté il n'y avait pas loin. Il faut nous arrêter à cette première manifestation de la liberté de l'Église, car elle est décisive.
Dès que le dogme de Nicée est promulgué, la lutte entre le sacerdoce et l'empire commence. Le fils de Constantin embrasse l'arianisme; en repoussant la divinité de Jésus- Christ, il repousse en même temps la dominalion de l'Église. Constance poursuit Athanase comme un ennemi personnel; il pressent en lui le fondateur d'un
})ouvoir rival el supérieur au sien. L'empereur assemble un concile à Milan ; il presse les évêques de condamner Alhanase : « C'est moi, dit-il, qui l'accuse; croyez sur ma parole ce qu'on vous dit contre lui. » Il attache plus de prix à la condamnation de ce redoutable adversaire qu'aux brillantes victoires qu'il vient de remporter sur Magence et Sylvanus. Les pères du concile lui opposent qu'il ne s'agit point d'une affaire temporelle dans laquelle on s'en rapporte à la parole du prince, qu'il s'agit du jugement d'un évèque. « Ce que je veux, s'écrie Constance, doit passer pour règle. Les évêques de Syrie (les ariens) trouvent bon que je parle ainsi. Obéissez donc, ou vous serez exilés. » Les pères étonnés lèvent les yeux au ciel et lui représentent hardiment que l'empire est, non à lui, mais à Dieu. L'empereur n'écoute rien, il les menace, e! tire l'épée contre eux, et ordonne d'en mener quelques-uns au supplice, puis, changeant d'avis, il se contente de les bannir '.
Cette lutte de Constance contre les évêques, cette scène de violence, cette épée tirée, celte menace de mort qui s'arrête comme effrayée d'elle-même, c'est la lutte de l'empire et du sacerdoce , qui commence entre le fils de Constantin et Athanase, le fondateur de la papauté, pour se continuer à travers le moyen âge jusqu'à nos jours. D'où vient aux évêques celte hardiesse en face des Cé>ars? C'est qu'ils sont les organes de Dieu. « Dieu, dit un ardent défenseur d'Athanase % a donné aux
» Flcurii, Histoire ecclésiastique, livre xîv, § 17. ^ Lucifer (•.'vè.iiie de Cai,'liari), pro AHianasio.
LA DOCTRINE CHRÉTIENNE. 7t
évêques ce pouvoir, que ce qu'ils lieront sur la terre, sera lié au ciel. Leur puissance est donc plus grande que celle des empereurs. » La conscience de cette supériorité anime les évêques dans la lutte qu'ils soulicnnent contre Constance. Ils proclament dès lors les maximes qui plus tard feionl la force de la papauté. Le langage de Lucifer est aussi orgueilleux, aussi méprisant que celui des Grégoire et des Innocent; la rusticité du personnage ajoute l'insolence au dédain. L'évéquo de Caglian demande à Constance « de quel droit il prétend contraindre les catholiques à faire la volonté de son ami le diable? A-t-il oublié que loin d'avoir aucune autorité sur les évêques, il doit obéir à leurs décisions, et qu'il mérite la mort, s'il tente de détruire les décrets des conciles, s'il pousse l'orgueil jusqu'à s'élever contre Dieu '? »
On le voit, ce n'est pas Jésus-Cbrist, ce ne sont pas les apôtres qui ont donné à l'Église le pouvoir spirituel, c'est le concile de Nicée, pour mieux dire, c'est la tendance de l'esprit chrétien, à partir de la prédication évangélique, à élever de plus en plus la personne du Christ, jusqu'à ce qu'il soit identifié avec Dieu. Mais si la divinité de Jésus-Christ explique la puissance de l'Église, elle ne nous révèle pas encore le caractère particulier de cette puissance. Pourquoi s'appelle-t-elle spirituelle? Pourquoi n'est-ce pas une théocratie pure,
' Lucifer, pro Atlianasio.
T2 L*ÉGLISE ET l'ÉTAT.
puisqu'elle a Dieu pour fondateur? Pourquoi à côté du pouvoir, dit spirituel, le christianisme maintient-il un pouvoir temporel? Quelle est Torigine de cette distinction des deux puissances qui joue un si grand rôle dans riiistoire, à partir du moyen âge?
L'idée d'un pouvoir spirituel est une conception essentiellement chrétienne. Ce qui le prouve , c'est qu'elle est tout à fait étrangère au monde ancien. Dans l'antiquité, la séparation de l'Église et de l'État était inconnue, l'empereur était en même temps souverain pontife. Est-ce à dire que l'État exerçât le pouvoir spirituel qui , dans le système chrétien , appartient à l'Église? Les anciens n'avaient aucune idée d'un pouvoir spirituel, tel que le christianisme le conçoit. Un pouvoir spirituel, placé à côté ou au dessus du pouvoir temporel, suppose la séparation des intérêts spirituels et des intérêts temporels, la séparation de ce qui touche l'âme et de ce qui touche le corps. Or les anciens ne songeaient pas à séparer l'âme du corps; pour eux l'homme était un tout harmonique, indivisible. Donc par cela seul que l'Éiat avait empire sur l'homme, il embrassait dans sa souveraineté tout l'être, corps et âme, indivisiblement unis.
La distinction d'un domaine spirituel et d'un domaine temporel, d'où dérive la séparation de l'Église et de l'État, et l'existence de deux pouvoirs, date du christianisme, elle doit donc avoir ses racines dans les entrailles de la doctrine chrétienne. Qu'est-ce qui fait Tessence d'une religion? C'est la notion qu'elle donne de la vie. Cela est vrai surtout du christianisme primitif.
L'Évangile ne formule aucun dogme, Jésus-Christ n'en a enseigné aucun. En revanche, les livres saints contiennent sur la destinée de Thomme une conception, qui dislingue profondément la religion chrélienne des cultes de la gentililé : c'est un spiritualisme poussé jusqu'à l'excès. Nous louchons à la cause première de la séparation des deux puissances.
Le polythéisme donnait satisfaclion aux exigences du corps aussi bien qu'aux besoins de l'àme; on pourrait dire que Tantiquilé était une époque d'expansion des forces physiques, matérielles; la matière, le corps étaient choses sacrées, comme tenant à la vie, à la production et à la conservation. De là le culte de la matière, que les chrétiens ont si souvent reproché au paganisme; c'était plutôt le culte de ce qu'il y a de divin dans la nature. Cependant il est certain que les religions matérielles de l'antiquité conduisaient à matérialiser les mœurs; elles furent une des causes de la corruption qui minait les peuples, lorsque Jésus-Christ vint prêcher la bonne nouvelle.
Qu'est-ce que la bonne nouvelle que le Christ annonçait aux hommes? Il annonçait un royaume des cieux qui allait s'ouvrir pour ceux qui feraient pénitence de leurs péchés. La prédication évangélique était toute une révolution dans les sentiments et dans les idées; elle détournait les hommes des intérêts et des passions de ce monde, pour ne leur laisser qu'une seule préoccupation, celle de leur salut dans la consommation finale que Ton croyait instante. Qui n'aurait méprisé les richesses, avec la conviction que la fin du monde engloutirait bientôt
tous les biens de la terre? qui aurait songé au mariage, lorsque Thumanité approchait de son dernier moment? pouvait-on concevoir une pensée de gloire et d'ambition, lorsque le néant de tout ce qui est humain et périssable allait paraître au grand jour du jugement dernier ^?
Cependant la consommation finale reculait toujours ; ce que les chrétiens avaient pris pour l'annonce de la fin du monde était Tinauguration d'un nouvel âge de la civilisation. Mais les sentiments que la croyance à la consommation finale avait développés subsistèrent et formèrent le fondement de la conception que le christianisme se fait de la vie : le mépris du corps et de l'existence présente, l'exaltation de l'àme et de l'existence future. Le corps n'est pas pour les chrétiens l'instrument nécessaire de l'âme, tout en étant un principe de lutte, il est l'ennemi de l'àme ; voilà pourquoi ils ne cherchent pas seulement à le réduire, à le dompter, ils l'anéantiraient volontiers, s'ils le pouvaient. L'idéal auquel ils aspirent est une vie purement spirituelle; s'ils maintiennent le corps dans leur ciel, ils ne lui laissent aucune fonction. L'âme seule existe véritablement et le bonheur qui l'attend n'est pas l'exercice de ses facultés, c'est la vision de Dieu.
Ainsi, dans la doctrine chrétienne, il y a séparation complète entre le monde actuel et le monde futur ; ce monde futur, le terme de leurs espérances, est un attire inonde. La vie dans ce monde-ci est totalement différente de la vie à venir; celle-ci est une existence spirituelle.
' Vovcz mon Élude sur le Christianisme.
Paiitre est enchaînée dans les liens du corps, soumise aux influences des mauvais esprits. Le chrétien, le vrai chrétien, la méprise souverainement; il aspire à la quitter; tant qu'il y est, il cherche, non à vivre de celle existence humaine, dans les conditions que Dieu lui a faites, mais à la détruire, autant que cela dépend de lui, pour réaliser déjà sur cette terre le spiritualisme qui doit être son partage dans le paradis. Quelles sont les conditions de cette vie spirituelle? C'est toujours la vie telle que les premiers chrétiens la pratiquaient dans l'attente de la fin du monde : le mépris des richesses et des honneurs; la virginité, l'éloignement de la société, le commerce exclusif avec Dieu.
Tel est le principe de la séparation du spirituel et du temporel. Cette séparation est donc essentiellement le mépris du corps, le mépris de la société, le mépris de toutes les inslilulions sociales, propriété, mariage, honneurs, l'exaltation exclusive de Tàme, la préoccupation (le la vie future, vie autre, différente de la vie actuelle. De la séparation du spirituel et du temporel, va naître l'idée du pouvoir spirituel, opposé au pouvoir temporel.
Les premières communautés chrétiennes se formèrent au sein de la société païenne. Jésus-Christ avait dit aux siens : « Donnez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » Les chrétiens n'envièrent pas à César la domination du monde, les richesses, la gloire ; ils ne revendiquèrent pour eux que leur foi, ils n'étaient pas citoyens de celte terre, leur pairie était au ciel. A César le pouvoir sur tout ce qui tient à la terre; les chrétiens
ne plaçaient pas leur bonheur dans les choses terrestres, mais dans le royaume des cieux. Voilà dans son premier germe la séparation des deux sociétés, et par suite des deux pouvoirs : la société spirituelle se compose exclusivement de croyants; la société temporelle est le domaine du paganisme. L'opposition est radicale. Les fidèles forment une cité à part, dispersée au milieu des empires, la cité de Dieu ; quant aux empires qui sont en dehors de la cité de Dieu, qu'est-ce, sinon le royanme du démon?
Ces relations entre la société spirituelle ou la cité de Dieu, et la société temporelle ou la cité païenne, changèrent dans la forme et à certains égards au fond, lorsque l'empire se fit chrétien. Du sein du christianisme s'élève une Église qui représente la société spirituelle; tandis que l'État devenu chrétien reste l'organe de la société temporelle. Dans les premiers siècles, l'Église était une société d'égaux, comprenant tous les fidèles; elle va se concentrer dans une hiérarchie de plus en plus aristocratique et monarchique, et constituer un pouvoir. Les évêques se disent les successeurs des apôtres; or Jésus-Chi'ist a dit aux apôtres : « Ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel, ce que vous délierez sur la terre sera délié au ciel. » Le pouvoir de lier et de délier donne à l'épiscopat les clefs du royaume des cieux; il a donc pouvoir sur les âmes, il est un pouvoir spirituel. L'Église est un pouvoir spirituel , parce qu'elle est la porte par laquelle on entre dans le royaume des cieux. Mais à quelles conditions l'Église sera-t-elle un pouvoir spirituel? A condition de réaliser dans son sein l'idéal
de la vie chrétienne, le renoncement au monde, à la propriété, au mariage. Pour être pouvoirspirituc!,il faut vivre delaviespiriluelle.Celidéalnepeutèlrcla loi de la société chrétienne tout entière ; il est le partage des clercs, c'est à dire des élus, de ceux que Dieu a choisis pour ses organes. Ainsi Tidée de la vie spirituelle conduit à maintenir dans le sein même de la chrétienté la séparation entre le spirituel et le temporel, entre les clercs et les laïques, et par suite entre l'Église et l'Étal. Les laïques continuent à vivre de la vie ancienne; à eux le gouvernement des choses humaines, le mariage, la propriété : c'est l'État, l'empire. iMais par cela même que les laïques n'aspirent pas à la perfection de la vie chrétienne, ils sont inférieurs aux clercs; leur domaine, c'est le corps, la matière, le monde temporel et passager. Les clercs seuls vivent de la vie spirituelle; leur domaine est l'àme, la vie à venir, la véritable vie, le royaume des cieux : eux seuls forment l'Église, à eux seuls le pouvoir spirituel. Le pouvoir spirituel est exercé par les évêques, comme successeurs des apôtres. Parmi les évêques, il en est un qui prétend à la suprématie. Le pouvoir spirituel appartient à tout Tépiscopat, mais à saint Pierre plus spécialement ont été remises les clefs du royaume des cieux : l'Église se concentre dans le pape, à lui appartient le pouvoir spirituel dans toute sa plénitude.
Le pouvoir spirituel, en se concentrant dans la papauté, a atteint tout son développement. Qu'on se représente le point de départ de la conception chrétienne, et l'on aura une idée de la puissance immense qui en résulte pour l'Église. Il y a dans l'homme deux éléments dis-
L'èûtisB ST l'État. I. — 7
lincts, hostiles, Pâme et le corps; le corps est une on- Irave, une prison pour l'âme; Thomme est appelé à une existence spirituelle; mais, dans ce monde-ci, sa vie est une lutte constante contre les passions du corps; pour arriver au ciel, il faut que Tàme dompte le corps, que le corps soit l'esclave de l'âme. Or qui représente 1 ame dans l'organisation de la société chrétienne? Qui représente le corps? C'est TÉglise qui est l'âme, la société laïque et ses chefs sont les organes du corps. La vie de la société laïque n'est pas la vie véritable, elle ne peut faire son salut qu'en se soumettant entièrement à la direction de l'Église, de même que le corps doit se soumettre à l'empire de Pâme. L'âme domine sur le corps au point de l'asservir; l'Église doit dominer sur l'Étal, au point qu'il n'ait plus d'autre volonté que la sienne. Les chefs de la société laïque, rois et empereurs n'ont qu'une autorité apparente; ils représentent une face de la vie qui est réprouvée, le corps, la matière; ils sont nés païens, et ce vice originel les infecte toujours; bien qu'ils soient chrétiens, peu s'en faut qu'ils ne soient les ministres du démon. Leur puissance matérielle s'efface devant l'Église qui a seule droit de commander, de même que la lune disparaît du ciel quand paraît l'astre vivifiant qui disfeipe les ténèbies de la nuit.
iXous ne faisons qu'indiquer les conséquences que recèle l'idée du pouvoir spirituel; notre Étude entière est consacrée à les développer. Admettez la distinctiou du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, reconnaissez le pouvoir spirituel à l'Église, et vous aboutirez nécessairement à lui donner la domination sur le pouvoir lem-
porel. La puissance de la papauté au moyen âge n'a point d'autre fondement. C'est le principe de la longue lulle entre le sacerdoce et l'empire. Puis viennent les guerres de la réforme contre la suprématie papale. Le pouvoir spirituel succombe en tant qu'il s'incarne dans la papauté; mais l'idée du pouvoir spiriluel survit, elle s'idenlifieavec le christianisme traditionnel, et elle ne disparaîtra ou ne se transformera qu'avec lui. Faut-il donc rapporter à Jésus-Christ l'idée du pouvoir spirituel de l'Église, pouvoir spirituel impliquant une supériorité sur le pouvoir temporel? Non. Il y a un abîme entre les sentiments du Christ et les prétenlious de l'Église. Si Jésus- Christ prêche le mépris du monde, le mépris de tout ce qui lient à la vie du corps, ce n'est certes pas pour revendiquer la domination des esprits et par suite une puissance directe ou indirecte sur les princes et les peuples. Son royaume n'est pas de ce monde. L'Église, au contraire, en se disant pouvoir spirituel, prétend d'abord régner en souveraine sur les intelligences, puis exercer un empire véritable sur les rois et les nations. Ainsi il y a antinomie absolue : la doctrine du Christ est une doctrine d'alfranchissement, tandis que la doctrine de l'Église aboutit à asservir les individus et les nations. Nous arrivons à celte conclusion que le spiritualisme évangélique, qui est en essence le mépris de la vie et de ce monde, l'aspiration au royaume des cieux, a servi de piédestal à l'Église pour y élever l'édifice de sa domination dans ce monde. Jamais croyance religieuse n'a été détournée plus manifestement de sa signification primitive. Faut-il donc dire avec les protestants que le pouvoir de
rÉglise est dû à une espèce de falsification morale de rÉvangile? L'altération de Tespril évangélique est évidente. Mais les circonstances historiques, la nécessité des choses y ont une part aussi grande que l'ambition de rÉglise. Appelée à faire l'éducation des races barbares, l'Église a dû avoir le prestige d'une puissance divine ; elle a même dû exercer une autorité extérieure. C'est la justification providentielle de sa domination; mais ce qui justifie la Providence ne légitime pas les mauvaises passions de l'Église. Ajoutons que la raison même, qui explique le pouvoir de l'Église dans le passé, la condamne dans le présent. Car si l'Église a encore une mission à remplir, il ne lui faut plus pour cela l'illusion d'un pouvoir divin el bien moins encore une autorité temporelle.
N" 4. Le pouvoir direct et le pouvoir indirect de l'Église sur le temporel.
Il est naturel que le fondement historique que nous reconnaissons à la domination de l'Église ne soit pas de son goût. Il implique, en effet, que son empire est d'origine humaine et qu'il partage, par conséquent, les vicissitudes des choses de ce monde : né de circonstances passagères, il passe avec les causes qui lui ont donné naissance. Cela ne fait pas le compte de l'orgueil clérical. Il lui faut à tout prix une base divine à son pouvoir. Comme les autorités font défaut à l'Église, elle s'en forge. Elle ne recule pas devant une interprétation de l'Écriture sainte qui ressemble à une altération, et l'explication qu'elle donne aux faits mérite d'être flétrie comme
LA DOCTRLNE CHRÉTIENNE. 81
une falsification morale. Qu'il y ail eu des papes et des évoques pleinement convaincus de leur droit divin, nous n'en doutons pas; rignorance de l'histoire explique les étranges erreurs sur lesquelles les Grégoire et les Innocent appuyaient leur puissance. Mais les ténèbres du moyen âge se sont dissipées, elles ont fait place à la lumière éclatante de la science : ce qui n'empéclie pas les défenseurs modernes de l'Église de maintenir des prétentions qui n'ont d'autre fondement que des explications saugrenues des textes sacrés. Dès lors la bonne foi est difficile à admettre, ou il faut supposer aux ultramontains un aveuglement qui touche à la démence. Les prétentions de l'Église sont si déraisonnables, que ses partisans n'ont jamais pu s'accorder entre eux pour définir la véritable nature du pouvoir qu'ella revendique. Les gallicans combattent les ullramontains, et les ullramontains se font la guerre entre eux. Nous n'avons qu'à assister à la lutte. Les combattants se sont porté des coups si décisifs, qu'ils en sont tous morts; pour le spectateur impartial, il ne reste rien du pouvoir divin de l'Église que le fait d'une monstrueuse usurpation.
Le pouvoir de TÉglise et de ses chefs, les papes, s'étend sur le temporel comme sur le spirituel. Quelle est la nature de l'action qu'ils exercent sur le temporel? Les ullramontains pur sang répondent que c'est un pouvoir direct procédant de Jésus-(>hrist. Le Christ ayant été roi, ses vicaires sont, par droit divin, rois des rois
et maîtres du monde. Tous les royaumes, tous les empires leur appartiennent; ils ont le glaive temporel au même litre que le glaive spirituel. Les princes chrétiens n'ont de droit que par une délégation de l'Église; ils n'exercent leur pouvoir que comme représentants du pape. Quant aux rois infidèles, le pape les peut détrôner et donner leurs États à qui il veut. Dans cette doctrine, le pape est seul roi et seigneur de Tunivers ^
Nous verrons que tel est le sentiment des papes du moyen âge et de tous les docteurs de celte époque. Nous dirons plus loin quels singuliers arguments servirent à élayer la puissance temporelle des vicaires de celui qui n'avait pas une pierre pour y reposer sa tète. Au xvi^ siècle, après la réformation, après la renaissance des lettres, il était impossible de maintenir ce tas de niaiseries, sans exposer TÉglise à périr sous les armes du ridicule. Les jésuites, bien qu'ils fussent zélés partisans de la toutepuissance pontificale, virent que FÉglise devait faire son deuil du pouvoir direct. Ils prirent bravement leur parti. Écoutons Bellarmin : « Les papes, dit-il, n'ont de droit que comme vicaires du Christ; or Jésus-Christ n'a jamais été roi dans le sens temporel. Mon royaume n'est pas de ce monde : ces seules paroles détruisent la base du pouvoir direct. Jésus-Christ, comme Fils de Dieu, était, à la vérité, roi et seigneur de toutes les créatures, au même titre que Dieu le père; mais cet empire est incommunicable ; il est impossible qu'un homme prétende à un
^ Bellarmin., de Romano Ponlifice, v, 1, 1, cite les auteurs qui professent celle doctrine.
pouvoir qui n'est qu'à Dieu. En quel sens le pape est-il donc vicaire du Christ? 11 remplit le rainislère que Jésus- Christ avilit lorsqu'il vivait comme homme au milieu des hommes. Kncore ne peut-on pas reconnaître au pape foute la puissance que Jésus -Christ possédait comme homme; car étant tout ensemble Dieu et homme, il avait un pouvoir d'excellence qui lui donnait autorité sur tous, Odèles ou infidèles, tandis qu'au pape, comme successeur de saint Pierre, il n'a confié que ses brebis. Il ne lui a donc communiqué que la puissance qui pouvait être communiquée à un homme et qui lui était nécessaire comme pasteur pour gouverner les fidèles et les conduire sans obstacles k la vie éternelle ^ »
V^oilà le pouvoir direct répudié; bien mieux, il est prouvé que cette doctrine est conti'aire à des textes formels de l'Ecriture. Cela est parfait. Reste à savoir comment les jésuites concilient leur sentiment avec la tradition pontificale. Les papes qui ont déposé les rois, parlaient et agissaient comme s'ils étaient les rois des rois, comme s'ils avaient le glaive temporel aussi bien que le glaive spirituel. N'est-ce pas compromettre leur infaillibilité et, par suite, le fondement même du catholicisme, que d'enlever aux souverains pontifes l'un des glaives qu'ils disent tenir de Jésus Christ? La contradiction est évidente. Nous dirons, dans le cours de cette Étude j que les papes ont condamné la théorie du pouvoir indirect, en mettant l'ouvrage de Bellarmin à l'index ; ils maintiennent donc leur pouvoir direct. C'est une ab-
» Bellarmin., de Romane Pontifice, v, 4.
surdité sans nom, c'est une prétention contraire à des textes formels de TÉcrilure. Mais telle est la malédiction qui pèse sur les puissances usurpées : abandonnent-elles les faux litres sur lesquels repose leur domination, elles se suicident : les défendent-elles contre la raison et le bon sens, elles deviennent inalliables avec la société qu'elles veulent gouverner. Il est même impossible de soutenir leur cause sans aboutir à Tabsurde. Les jésuites y mirent beaucoup d art et un grand dévoùmenl : et quel fruit retirèrent-ils de leurs efforts? Ils ont été répudiés parla papauté, dont ils compromettaient Taulorité; quant à la doctrine qu'ils opposèrent à celle du pouvoir direct, elle trouva faveur, il est vrai, chez ceux des uUramonfains qui voudraient concilier la puissance des papes avec la souveraineté des nations, mais les gallicans l'ont repoussée, et en ce point les gallicans sont les organes d'une autorité plus grande que la toute-puissance pontificale, du sentiment des peuples, de l'esprit évangélique et de la saine raison.
Le pape, dit Bellarniin^ n'a qu'un pouvoir spirituel, mais à raison de ce pouvoir il a une puissance indirecte sur le temporel, et cette puissance indirecte est absolue, elle est souveraine ^ En vue du bien spirituel, le pape a
1 Bellarmin., de Romano Pontifice, v, 1, 3 : « Ralione spirilualis polestalis hubel saltem indirecte poleslatcm quàmdam, eaiTique summam in temporalibus. »
le droit souverain de disposer des choses temporelles ^ Telle est la doctrine de tous les théologiens catholiques; Ton ne peut dénier cette puissance indirecte au pape sans tomber dans l'hérésie -. Reste à prouver que celle doctrine est celle de TÉcrifure, pour qu'il soit bien entendu qu'elle est un article de foi. Une parole du Christ suffît à Bellarmiu pour établir le pouvoir de l'Eglise sur les puissances temporelles '. Jésus- Chi ist dit à saint Pierre : Tu paîtras mes brebis. Par là Dieu a donné aux successeurs de saint Pierre le pouvoir nécessaire pour pi'otéger leur troupeau. Ils ont le droit et le pouvoir d'écarter les loups des brebis qui leur sont confiées ; les loups, ce sont les hérétiques. Si donc un prince se fait loup, c'est à dire si de chrétien il devient hérétique, le pape, comme pasteur, peut l'éloigner des fidèles par l'excommunication, défendre au peuple de le suivre, le priver en conséquence de la souveraineté. Comme pasteur, le pape doit encore séparer du troupeau les béliers furieux qui détruisent les brebis; or un prince devient un bélier furieux lorsque, catholique de nom, il nuit à la religion ; le pasteur pourra donc le renfermer. Enfin le pasteur doit paître ses brebis comme il convient à chacune; il peut donc forcer chaque chrétien à servir Dieu d'après sa condition. Comjnent les rois servent- ils Dieu? En défendant l'Église, en punis-
» Bellarmin., de Romano Ponlificis, v, 6. 1 : « Asserimus pontiticem habcre in ordine ad bonum spiriluale, sunimain pote^latem disponendi de teniporalibus rébus omnium christianorum. »
2 Id., ibicl., V, 1, 2.
« Id., ibid., V, 7, 2. 3, 8.
sant les hérétiques et les schismatiques; s'ils s y refusent, le pape peut les y contraindre par rexcommunication et au besoin les déposer \
Les gallicans n'ont jamais voulu admettre le pouvoir indirect pas plus que le pouvoir direct. Une chose est évidente, c'est que le pouvoir indirect ne diffère du pouvoir direct qu'en apparence : c'est une dispute de mots, j)Our mieux dire, une ruse de jésuite. Bellarmin lui-même va nous prouver que les conséquences des deux principes sont identiques. Nous lui laissons la parole :
Le pape peut déposer les rois ; il ne le peut pas comme juge ordinaire, mais, comme souverain spirituel, il a le droit de disposer des royaumes, si cela est nécessaire au salut des âmes ^. Or qui décidera si le salut des âmes est intéressé? Le pape; il est par cela même le maître des royaumes. Les rois chrétiens ne sont rois que sous la condition de rester dans la foi et de la défendre ; s'ils tombent dans l'hérésie ou s'ils nuisent à la religion, l'Église peut les juger et les déposer. Et à qui est-ce à décider si un prince garde la foi ou non? s'il est hérétique ou non? Au pape; ce sera donc au pape à juger et à déposer les rois ~\ Or celui qui a pouvoir de juger et de déposer les rois, n'est-il pas le véritable souverain? Que l'on se représente le pouvoir que cette doctrine confère à la papauté. L'hérésie se conçoit; mais qu'est-ce
» Bellarmin, de Romano Pontifice, v, 7, 18-21.
2 /d., ibid., V, 6, 7.
•' îcL, ihid.. Y, 7, 11, 17.
LA DOCTfUNK CHRÉTIENNE. 87
que nnire à la religion? L'on cite comme exemple du pouvoir indirect des papes, la déposition du dernier iMérovingien e( le couronnement de Pépin ; cependant la seule raison que Ton allègue pour la justifier, c'est que Clnldéric était un roi fainéant : il fut déposé, dit Grégoire VII, non pour ses crimes, mais parce qu'il n'était pas à la hauteur de la puissance qu'il devait exercer ^ Voilà le pape jugé de la capacité des princes! éloignant du trône celui qu'il croit incapable de régner! Voilà les rois traités comme des commis, comme des valets! On reconnaît encore au pape le droit de disposer des empires, si la nécessité ou l'inlérét l'exige. C'est à ce litre, dit-on, que les papes enlevèrent l'empire aux Grecs poiirletranspoiteraux Francs. Ainsi le pape n'a pas seulement le droit de déposer les rois, il en peut créer de nouveaux, toujours en vertu de son pouvoir spirituel ^. 11 serait en droit de déposséder tous les princes hérétiques et schismatiques, et de transporter leurs couronnes à des princes orthodoxes. Et l'on nie que le pape soit le maître du monde !
Nous le demandons à tout esprit non prévenu : le pouvoir direct peut-il donner au pape une puissance plus grande? iVlais, dira-t-on, l'intervention de la pa-
ï Gregorii Epist. vin, :21 : i< Non tam pro suis iniquilatibus, qiiam pro eo quod tanlse poteslati non eral utilis. »
' Beliarmin., de Translatione imperii, I, 13 : « Rempublicam spiriiualfim posse imperare temporali reipublicœ sibi subjeclse, et cogère ad mutandam administralionem, et deponere principes, atque alios insliluere, quando aliter non potest bonum suuin spiriluale tueri. «
pauté pour créer et déposer des rois est un rare événement, c'est lin moyen extrême comme les révolutions; hors de là les rois sont libres et indépendants. Cette liberté et celle indépendance ne sont que nominales, soit que Ton admette le pouvoir indirect ou le pouvoir direct. Si les papes ont le droit d'intervenir dans le temporel par la déposition, à plus forte raison peuvent-ils intervenir dans le gouvernement, si l'intérêt de la foi l'exige : ainsi la justice et les finances, la guerre et la paix seront de leur compétence. Le pape, dit Bellarminf ne peut pas régulièrement porter des lois civiles ni abroger celles que font les rois, car il n*a pas le pouvoir temporel; mais il le peut, lorsque l'intérêt de la religion Texige. Si une loi civile est nécessaire au salut des âmes, et que le prince se refuse à la porter, le pape le fera; si une loi est nuisible au salut des âmes, et que le roi ne veuille pas l'abroger, le pape le fera. Il y a sur une matière civile deux lois contraires : Tune émanée du pape, Fautre d'un prince, sur le divorce, par exemple, sur la juridiction ecclésiastique, sur les immunités des clercs; la loi civile est abrogée de plein droit, car elle concerne le salut des âmes. De même le pape n'a pas de juridiction dans les affaires temporelles, mais si le salut des âmes est en péril, le pape peut évoquer les procès à son tribunal. Si le juge laïque refuse de faire droit, le pape décidera. Si deux rois ont un différend, ils n'ont pas de juge au dessus d'eux ; le pape sera leur juge K
» Beilurmin., de Romano PonUfice,iV, 6, 8-10.
Ainsi le pape a le droit d'intervenir dans les affaires temporelles dès que le salut des âmes est en jeu. C'est à lui à déterminer souverainement quand la foi est compromise; dès lors il peut commander la guerre et ordonner la paix; il peut excommunier les princes qui lui désobéisseni, délier les sujets de leur serment de fidélité, changer les dynasties. Il peut faire et défaire les lois, entraver ou suspendre l'action de la justice, dès que l'intérêt de la religion est en cause. Or la religion se confond avec l'Église ; il suffît donc que l'Église ait un intérêt dans une affaire temporelle pour que les papes puissent intervenir. Et l'on viendra dire après cela que l'Église ne demande que son pouvoir spirituel , et qu'elle n'a jamais songé à usurper la puissance temporelle! Nous répondrons avec Bossuel que les ultramontains sont de mauvais plaisants \ et que, dans la doctrine du pouvoir indirect comme dans la théorie du pouvoir direct, les papes sont les rois des rois ^
Revenons un instant au pouvoir direct. Bellarmin le repousse, parce qu'il est contraire à l'Écriture. Or conçoit-on que l'Écriture refuse à l'Église le pouvoir direct, et qu'elle lui accorde, sous le nom de pouvoir indirect, absolument les mêmes droits, la même puissance qu'elle n'a point voulu consacrer directement? Comment s'expliquerait-on une aussi incroyable inconséquence? La contradiction n'est pas dans l'Évangile, elle est dans la
1 BO'iSueù, Defensio dcelaralionis, pars i, lib. i, sect. ii, c. 3; Nobis non placel verbis ludere. »
» Id., ibid., c. 2.
L'èGLisK KT l'État. I. — 8
doctrine du pouvoir indirect. Pour le concilier avec les textes sacrés, il a fallu faire violence aux paroles de Jésus-Christ; il a fallu pis que cela, transformer le Christ en jésuite, lui supposer des restrictions mentales, c'est à dire avilir le caractère de celui que TÉglise adore comme le Fils de Dieu. Jésus-Christ a dit : Rendez à César ce qui est à César. Fort bien, disent les ullraniontains , mais il y a quelque chose de sous-enlendu : pourvu que César ne soit point déposé par le pape. Le respect du pape pour l'autorité temporelle conduit donc à dire : Je suis soumis à César aussi longtemps que je ne l'aurai point déposé. El cVsl dans la bouche de Dieu que les ullramontains osent placer une pareille ilouerie!
iMênies chicanes sur ces paroles célèbres : 3Ion royaume n'est pas de ce inonde. Les ullramonlains les torturent si bien, qu'ils leur font dire que le royaume du Christ est de ce monde. On peut voir dans Bossuet * la réfutalion de ces niaiseries. S'il s'agissait d'un livre écrit de la main d'un homme, on pourrait se contenter de hausser les épaules sur les soties inlerprétalions des jésuites; mais le livre qu'ils tronquent est, à leurs yeux, l'œuvre du Saint-Esprit, les paroles qu'ils allèrent sont des paroles divines. Que dire d'une doctrine qui ne se peut soutenir que par une falsification morale? L'accusalion remonte aux papes ; c'est leur insatiable ambition qui est la première source du crime que nous dénonçons, car crime il y a, même en se plaçant sur le terrain de l'Église. Que Jésus-Christ soit le Fils de Dieu, nous le
» Bossuet, Defensio declarationis, lib. i, sect. ii, c. U et 18.
voulons bien; mais plus le fondateur de TÉglise est haut placé, plus ses vicaires sont coupables d'avoir travesti son enseignement, au point (ju'ils ont transformé en roi, Celui qui voulut naître dans une crèche, Celui cfui fut le docteur d'humilité, Celui qui prêcha toujours et sans cesse le mépris des choses de ce monde! Si Jésus-Christ est Dieu, les prolestants ont raison de dire que le pape est TAutechrist.
Les gallicans, dans leur lutte contre les ultramonlains, ont pour eux le vrai esprit du Christ; mais ils ont contre eux la Iradition catholique. Tout en repoussant Tinfaillibilité des papes, ils admettent que TÉglise est infaillible. Or il y a des conciles généraux qui, de commun accord avec les papes, ont déposé des empereurs. L'Église a donc exercé un pouvoir sur le temporel, qu'on l'appelle direct ou indirect, peu importe. Si ce pouvoir est en opposition avec rÉcriture sainte, que devient l'infaillibilité de l'Église? Si son infaillibilité s'écroule, que devient tout l'édifice du catholicisme? 11 tombe avec ses fondements. Telle est la conclusion qui ressort du débat qui s'agite entre lesultramontains et les gallicans sur le pouvoir de l'Église. Les ultramonlains ruinent l'autorité de la papauté; les gallicans ruinent l'autorité de l'Église. C'est dire que le catholicisme traditionnel périt par l'excès de ses prétentions.
N° o. Appréciation du pouvoir de l'Église.
Les gallicans ont raison dans leur lutte contre les ultramontains, tant qu'ils sont placés sur le terrain des
M L*ÉGLISE ET LÉTAT.
textes évangéliques : ils ont pour eux l'esprit qui animait le Christ. Mais ils perdent cet avantage sur le terrain des principes. Les gallicans reconnaissent à l'Église un pouvoir spirituel; dès lors il est difficile de ne pas lui accorder une action quelconque sur les choses tempo- ^ poreiles. Il y a d'ahord la dignité incomparable de l'Église, considérée comme épouse du Christ, en face de la royauté. On ne le peut nier : au point de vue du spiritualisme chrétien, les rois et les empires jouent un rôle plus que subordonné, quand on les met en regard du pouvoir spirituel. Ouvrons l'Évangile. Le démon transporte Jésus sur une monlagne, et, lui montrant les royaumes de la terre, lui dit : « Je t'en rendrai maitre, si tu veux m'obéir. » N'est-ce pas dire que César et les royaumes de César procèdent de Satan? Mettons l'Église en regard de ce royaume de Satan. Elle vient de Dieu même; Jésus-Christ, d'après la docliine catholique, déclare qu'il sera toujours avec elle, il se confond avec elle. L'Église, qui est de Dieu, ne doit-elle pas dominer sur l'État, qui est du dén.on? Il est vrai que les chrétiens ont fini par accepter l'État ; ils le légitiment même, ils le sanctifient. Mais si les rois sont aussi de Dieu, quelle pauvre ligure font-ils en présence de Jésus-Christ, le Fils de Dieu! Ne doivent-ils pas se prosterner devant Celui de qui ils tiennent leur droit? Or Celui qui les a placés sur le trône s'est incarné dans son Église ; qu'ils se prosternent donc devant l'Église.
Vainement les gallicans disent-ils que la dignité de l'Église, comme épouse du Christ, ne regarde que son origine et la nature de son ministère. Au point de vue
chrétien, cela est très exact; mais il faut quitter le domaine de la lliéorie ei prendre le monde tel qu'il est. Dites à un homme qu'il est l'organe de Dieu dans les choses qui intciessenl le salut éternel des âmes, tandis que les princes ne sont que les organes du corps et de ses besoins, il faudra un miracle pour que cet homme ne se croie pas le supérieur des rois et pour que, les circonstances aidant, il ne se fasse point de sa supériorité une puissance réelle. Le spiritualisme chrétien conduit logiquement à subordonner les rois aux papes, l'Église à l'État.
Les rapports de l'àme et du corps sont l'image des relations qui existent entre la papauté et les puissances temporelles. Le corps et lame ont chacun leur sphère d'action, leur fin; mais étant unis dans l'homme, l'àme doit nécessairement l'emporter sur le corps. Ce n'est pas que l'âme empêche le corps de remplir ses fonctions ; elle lui laisse son action , pourvu qu'il ne mette pas obstacle à la mission de l'àme ; que si la chair empêche l'esprit d'arriver à sa fin, alors l'àme commande au corps, elle lui ordonne le jeime et les macérations ; elle peut aller jusqu'à lui ordonner de mourir, comme ont fait les martyrs de la foi. De même il y a deux puissances, le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel ; étant unies dans l'Église , l'une doit être subordonnée à l'autre. La puissance temporelle a pour fin la paix dans ce monde, la puissance spirituelle a pour fin le salut éternel ; la première est donc, par sa nature, inférieure et assujettie à la seconde. Cela n'empêche pas la puissance temporelle d'exercer son action ; mais si elle entrave le pouvoir spi-
rituel, celui-ci peut et doit la réprimer par tous les moyens ^
Cette comparaison, quoiqu'elle ne soit qu'une image, nous montre le motif pour lequel le pouvoir temporel doit être subordonné au pouvoir spirituel. Quelle est la dernière fin de Thomme? C/est le salut éternel. Qui procure celte fin? TÉglise. Les rois ont pour unique mission de maintenir la paix. Or la paix n'est qu'un moyen pour atteindre un but supérieur, qui est le salut; et le moyen doit être subordonné au but. La puissance temporelle est donc, par sa nature même, subordonnée au pouvoir spirituel. L'Église ayant pour fin le bonbeur suprême, c'est elle qui est le pouvoir par excellence. Elle doit être organisée de manière à trouver en elle tous les moyens nécessaires pour atteindre son but. Parmi ces moyens sont le pouvoir d user et de disposer des choses temporelles. Supposez l'Église sans pouvoir sur le temporel, un mauvais roi pourrait, en favorisant l'hérésie, détruire la religion. Il est donc de l'essence du pouvoir spirituel de l'Église, de la papauté, d'avoir une action, une puissance sur les rois ^.
, A cela les gallicans répondent que la mission de l'Église ne peut lui donner aucune suprématie sur le pouvoir temporel. Les deux puissances coexistent, ayant chacune sa sphère d'action indépendante dans l'exercice de leur ministère, libres, tout en concourant au même but. Elles s'aident réciproquement, sans que cet
» Bellarmin., de Romano Poiilifice, v, 6, 3-o. 2 /rf., ibid., V, 7, 2, 3, 8.
appui mutuel entraîne la domination de l'une sur l'autre. Peu importe donc la dignité du ministère ecclésiastique; cela ne concerne que la nature des fonctions, mais cela est étranger à leur rang. Les ultramontains insistent et disent que l'idéal des sociétés humaines, c'est l'unité : « Dès que l'on admet l'existence de deux pouvoirs, il faut que l'un soit soumis à l'autre, si l'on veut prévenir des collisions incessantes. Le genre humain est créé pour riiarmonie et non pour la guerre. Il n'y a qu'un moyen de réaliser cet ordre divin, c'est qu'un |)ouvoir soit suhordonné à l'autre. » « Prenez garde, répond Bossuet, que votre idéal de perfection ne soit le comble de l'imperfection. Accorder à l'Église la puissance temporelle et spirituelle, c'est, en délinitive, mettre la toute -puissance sur cette terre dans les mains d'un homme. Cet homme est faillible, quand même on lui reconnaitrail l'infaillibilité en matière de foi. Un seul homme supportera-t-il le poids du gouvernement des choses spirituelles et temporelles de la chrétienté? Ce pouvoir excessif est incompatible avec la faiblesse humaine; il aboutirait à l'arbitraire et à la tyrannie \ »
On le voit, il y a une question de souveraineté dans le débat séculaire du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Chacun étant souverain et la souveraineté étant
» Bellarmin., de Romano Pontifice, v, 6, 7. — Bossuet, Defensio declar., lib. i, sect. ii, 1, 33.
indivisible, chacun a lente d'absorber l'autre. De là les guerres du sacerdoce et de l'empire au moyen âge. De là, dans les temps modernes, les luttes tout aussi vives, bien que moins sanglantes, de l'Église et de l'État. L'histoire, cette voix de Dieu, a prononcé pour le pouvoir temporel, pour l'État. Nos constitutions reconnaissent expressément ou implicitement la souveraineté des nations. Dès lors il ne peut plus s'agir d'un pouvoir de l'Église, car il ne saurait y avoir deux pouvoirs dans un seul et même État : ce serait l'anarchie organisée, c'est à dire la négation de l'État, la dissolution de la société. Si les nations sont souveraines, elles doivent l'être en tout; si c'est l'Église, elle doit dominer sur l'État, et il faut revenir à la doctrine du moyen âge, d'après laquelle l'État est subordonné à l'Église. Depuis des siècles, l'humanité a fait son choix : il n'y a plus qu'un seul pouvoir, celui de l'État, organe des nations souveraines.
Cela implique que l'idée d'un pouvoir spirituel est fausse. Elle repose sur la séparation, disons mieux, sur l'hostilité de l'âme et du corps; or, dans les desseins de Dieu, le corps n'est pas la prison de l'âme, il est la condition nécessaire de sa manifestation. L'idéal de la vie chrétienne, d'une vie exclusivement spirituelle, est donc faux. La vie est une vie du corps aussi bien qu'une vie de l'âme, et elle sera toujours matérielle tout ensemble et spirituelle, puisqu'il ne saurait y avoir d'existence finie sans corps. Par suite, l'opposilioii radicale entre ce monde-ci et ce qu'on appelle l'autre monde est fausse. Il n'y a qu'un monde; il n'y a qu'une vie, vie infinie dont
les condilions changent à mesure que l'homme s'élève vers Dieu, mais vie identique, puisqu'elle n'est qu'une évolution progressive de nos facultés. Si l'àme se confond, en ce sens, avec le corps, si la vie future se confond avec la vie présente, l'autre monde avec ce monde, que devient l'idée du pouvoir spirituel? Comment peut-il y avoir une distinction de deux pouvoirs, l'un spirituel, l'autre temporel, lorsqu'il n'y a qu'une seule existence qui tient à la fois de l'esprit et du corps?
Puisque lame el le corps forment un tout harmonique, il en doit être de même des pouvoirs qui les représentent; il ne saurait y avoir deux souverains, l'un commandant au nom de l'âme, l'autre commandant au nom du corps. La société est une, il en est de même de la souveraineté et du pouvoir qui la représente. Quelle est la mission de ce pouvoir? Il répond au bal de l'humanité : le développement des facultés morales, inlellectuelles et physiques de l'homme, l'harmonie de ces facultés, constituent l'idéal de la vie. Celle vie est sainte, car elle est un moment de la vie infinie ; celle terre est -ainle, car elle est une partie du monde infini. Il n'y a pas de vie à venir qui nous doive faire mépriser la vie actuelle; le ciel et la terre ne font qu'un. Ainsi s'écroulent tous les fondemenls du pouvoir spirituel. A quoi bon un pouvoir spirituel, quand le but vers lequel ce pouvoir veut nous conduire est une chimère? Il ne nous faut pas un pouvoir qui nous prépare à un ciel qui n'existe pas; il faut un pouvoir qui nous guide dans la vie actuelle, vie qui n'est qu'un moment de l'exis-
tence infinie. Ce pouvoir d*où procéderait-il, sinon de la société même? Le pouvoir souverain n'est que la société organisée.
Si l'idée du pouvoir spirituel est fausse, comment se fait-il quelle ait si longtemps donné la domination à l'Église, et qu'elle lui assure encore un reste d'influence? Le pouvoir spirituel a eu sa légitimité, à raison des circonstances historiques où l'Église a été placée au moyen âge. C'est en vue des Barbares que Dieu a envoyé Jésus- Christ. Les peuples germains étaient appelés à régénérer le monde; mais, à raison même de leur mission, la force régnait chez eux et elle régna pendant tout le moyen âge. Que serait devenue l'humanité, si la force seule avait dominé? Elle aurait péri dans les convulsions de l'anarchie, dans les excès de la brutalité. Il fallait donc que l'intelligence domptât la matière. Pour cela, l'esprit devait avoir une existence à part, et sa supériorité devait être reconnue par les hommes de violence; de là la nécessité providentielle de l'Église et du pouvoir spirituel. L'on ne conçoit même pas qu'au moyen âge le spirituel et le temporel fussent réunis dans les mains d'un pouvoir unique, organe de la société. La société n'élait-elle pas le domaine de la barbarie, et la barbarie pouvait-elle exercer l'empire de l'intelligence? Encore au xs" siècle, Froissart écrivait : « Les seigneurs sont gouvernés par le clergé; ils ne sauraient vivre et seraient comme bétes, si le clergé n'était. » On ne peut exprimer plus énergiquement que la barbarie avait besoin d'un pouvoir éducateur; elle le trouva dans l'Église, dépositaire de tout ce qu il y avait d'intelligence et de moralité dans la société.
L'Église élait donc de fait pouvoir spirituel. A ce titre elle avait droit à Tempire sur la harbarie laïque. De là rinllueuce de la papauté, de là la juridiction de TÉglise, de là la domination ({u'elle exerça sur les esprits par l'enseignement et l'éducation. Aujourd'hui il n'y a plus de Barbares. La société laïque est aussi éclairée, aussi morale que la société religieuse; pour mieux dire, les deux sociétés tendent à se confondre. Le droit que rÉglise puisait dans des circonstances passagères s'évanoui^avec ces circonstances et passe au vrai souverain, à la nation. Est-ce à dire que TÉlat reprenne la plénitude de la souveraineté, telle que les empereurs Texerçaient dans Tantiquité? ]\on. L'esprit de liberté que nous tenons de la race germanique a mis fin à la tyrannie impériale. El en ce point, Jésus -Christ est d'accord avec les Barbares. Le Christ a enlevé à César le domaine de l'âme, de la conscience; il a affranchi le croyant. Il est vrai que l'Église revendiqua pour elle cet empire des âmes; c'était une nouvelle usurpation et une déviation de l'esprit évangélique. L'humanité a rejeté le droit divin en vertu duquel l'Église prétendait dominer sur les intelligences, du jour où, sortant de l'enfance, elle a atteint l'âge de raison. Elle est revenue à la pensée du Christ. Voilà une face du spiritualisme évangélique, qui est l'expression de la vérité éternelle. Oui, Dieu seul a action sur nos âmes; c'est affirmer, en d'autres termes, notre liberté à l'égard de l'Étal . 11 y a une partie de nous, et la plus précieuse, qui échappe au pouvoir social : nos rapports avec Dieu devant être entièrement libres. Il est vrai que l'État embrasse tous les intérêts, puisqu'il a
action sur tout l'homme ; mais, s'il a le pouvoir spirituel m aussi bien que le pouvoir temporel, il ne l'exerce plus à la façon de TÉlat anlique : il respecte et sauvegarde les droits individuels au lieu de les absorber.
§ 1. — Les prétentions de l'Eglise et les faits.
Les ciéfenseurs de l'Église n'aiment point qu'on leur parle d'histoire, et ils ont raison, car l'histoire condamne toutes les prétentions dont ils se font les imprudents apologistes. A les enlendre, TÉglise est lihre, et sa liherlé est de droit divin. Qu'enlendenl-ils par cette liherté? C'est que l'Église existe, qu'elle est une personne civile, sans l'intervention du législateur. Dieu, en la fondant, lui a donné un tilre qui est au dessus de toutes les lois humaines. Si nous consultons l'histoire, ce tilre devient une fiction. Avant d'être reconnue par Constantin, l'Église jouissait si peu de ce droit divin, qu'elle était rangée parmi les associations illicites, et ses ministres, ainsi que les fidèles, étaient punis comme des criminels. Ahus de la force, dira-t-on, et qui ne prouve rien contre le droit! L'on oublie que l'Église est une institution divine,
l'égiise et l'état. L — 9
qu'elle doit par conséquent être, en sortant des mains de Dieu, ce qu elle a élé depuis et ce qu'elle sera jusqu'à la lin des siècles. Si réellement Dieu avait fondé directement une Église, il l'aurait fait dans des circonstances historiques telles que sa liberté eût été consacrée dès son berceau. Au Heu de cela, nous voyons l'Église persécutée et conquérant sa liberté en versant le plus pur de son sang, de même que les peuples revendiquant leurs droits les armes à la main.
Voilà déjà un démenti à la prétendue liberté de l'Église. Est-ce qu'au moins Constantin , en arborant le signe du Christ, se hâte de décréter, disons mieux, de reconnaître le droit divin de l'Église? Tout se passe encore une fois selon le cours naturel des choses humaines. L'empereur se borne à accorder la tolérance aux chrétiens; il met l'Église du Christ sur la même ligne que les cultes des faux dieux. Ce n'est qu'insensiblement , et par la force des idées nouvelles, que l'Église chrétienne devient dominante. Est-ce à titre de droit divin? Est-ce indépendamment de toute action législative? Au iv^ siècle, le clergé ne songeait pas encore à ces énormes prétentions, et les empereurs chrétiens étaient si loin de se douter que l'Église existât sans la loi et malgré la loi, qu'ils se considéraient plutôt comme élant les souverains pontifes du christianisme, ainsi qu'ils l'avaient été de la religion païenne. Il est vrai qu'ils comblèrent l'Église de privilèges, mais le mot même indique que ces faveurs avaient leur principe dans la volonté du législateur, qu elles dépendaient par conséquent de son bon vouloir. Et de fait, nous voyons les empereurs accorder des droits à l'Église,
LES EMPEREURS CHRÉTIENS. lOS
les étendre, les restreindre, parfois les lui enlever. Rien de plus simple quand on reste dans la réalité des choses, rien de plus inexplicable quand on se place sur le terrain imaginaire d'un droit surnalurel. Dira-t-on que les empereurs chrétiens ignoraient le droit divin de l'Église? Cela ne se peut pas, car ils avaient des évèques pour conseillers. Dira-t-on qu'ils n'écoutaient pas leurs conseils? Cela est tout aussi inadmissible, car les évêques auraient dû réclamer, protester, ou au moins faire des représentations, tandis qu'ils se taisaient et acceptaient comme une grâce ce que les Césars voulaient bien leur donner.
11 y a encore une autre contradiction plus forte entre les prétentions de l'Église et les lails. L'Église réclame aujourd'hui, à titre de liberté, le droit de nommer ses ministres, le droit de s'associer et d'enseigner. Si cette liberté est d'inslitution divine, elle a dû exister dès le berceau du christianisme, ou du moins depuis qu'il devint religion de l'État. Parler de la liberté que l'Église avait de nommer ses ministres alors qu'elle était opprimée, persécutée, serait une dérision. L'on ne peut pas même dire que les ministres de l'Église fussent nommés comme ils le sont aujourd'hui, car c'élaient les fidèles qui les élisaient. Si le pape a, par droit divin, le pouvoir de nommer les évéques, comment se fait-il que les successeurs de saint Pierre n'usèrent pas de leur liberté? La question ressemble de nouveau à une dérision, tellement les prétentions de l'Église sont en contradiction avec la réalité des choses. Quand l'Église est reconnue, sa liberté n'est pas mieux respectée. Les élections continuent, et
ne se font pas loiijoiirs d'une façon très orthodoxe; dans les villes un peu importâmes, c'est l'empereur qui nomme aux évéchés directement ou indirectement. Comment concilier celte intervention de l'autorité civile avec la liberté ecclésiastique? L'honnête Thomassin suppose que l'Église la souffrit par complaisance pour la piété des empereurs. Il aurait dû dire, au contraire, que les droits de l'Église et l'Église elle-même dépendaient du bon vouloir des chefs de l'État.
Que dirons-nous des autres libertés que l'Église revendique aujourd'hui à titre de droit divin? Elle prétend qu'elle seule a capacité d'enseigner, et que cette mission, elle la tient de Dieu même, qui l'a chargée d'enseigner les nations. Quand on met cette prétention en regard des faits, elle ressemble à une mauvaise plaisanterie. Où sont les écoles fondées par les apôtres? Constantin autorisa-t-il l'Église à établir une université catholique? Si l'on avait parlé à saint Paul de liberté d'enseignement et de la mission qu'il avait reçue d'enseigner la philosophie, il n'aurait pas compris, et, si on lui avait expliqué ce que les catholiques modernes entendent par là, il aurait répondu : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. Mon maitre m'a appelé à prêcher le royaume de Dieu, et il nous a dit que, pour y entrer, la simplicité d'esprit valait mieux que la science qui enfle. » Faut il ajouter que le grand apôtre n'aurait pas mieux compris la liberté d'association que l'on réclame de nos jours pour les couvents? Saint Paul ne savait pas même ce que c'était qu'un couvent, par l'excellente raison qu'il n'y avait encore, de son temps, ni religieux ni religieuses.
On voit que l'Église a raison de ne pas aimer l'histoire, car elle nous apprend que ses prétendus droits divins ne se sont (ormes que successivement el sous Tiiifluencc de causes accidentelles. Les uns étaient complètement méconnus, dans les premiers siècles du christianisme, les autres tout à fait ignorés. Si cependant la liherté de l'Église avait une origine divine, n'aurait-elle pas dû être connue et pratiquée, dans les premiers siècles mieux encore qu'aujourd'hui? Les apôlres ne devaientils pas savoir mieux que nous quel était le sens des paroles de leur maître? Ceux que le Saint-Esprit éclaira miraculeusement ne devaient -ils pas connaître leurs droits mieux que leurs successeurs qui ne reçoivent plus celte inspiration surnaturelle? Concluons que les droits divins sont une fiction, quand ils ne sont pas une invention mensongère pour couvrir une amhilion très terrestre. Ce n'est pas à dire que ces droits n'aient eu leur raison d'être et, par^suite, une légitimité relative. Mais, à ce titre, ils sont un établissement humain qui se fonde, se modifie et disparait avec les circonstances historiques.
Si les droits divins de l'Église sont une chimère, que dire de son pouvoir? De fait l'Église a exercé une puissance considérable pendant le moyen âge; même après la révolution religieuse du xvi^ siècle, elle continua à revendiquer un pouvoir soit direct, soit indirect, sur le temporel. Aujourd'hui il n'y a plus que les plus osés et les plus logiques de ses défenseurs qui maintiennent ces
superbes prétentions. Quand on rapproche Télat de rÉglise au xix^ siècle, de l'époque où elle déposait de puissants empereurs, la décadence est si évidente, que Ton conçoit que Théritage d'une grandeur souveraine pèse aux chétifs successeurs des Grégoire et des Innocent; l'on conçoit que les apologistes de l'Eglise, pour peu qu'ils aient le sens de la réalité, gardent un prudent silence sur les prétentions d'un autre âge. Ici encore la voix de l'histoire est importune tout ensemble et accablante. Elle nous apprend que l'Église a réclamé jadis et exercé, dans une certaine limite, une véritable puissance sur les rois et les peuples, et que cette puissance, qu'elle appelait aussi sa liberté, elle la rapportait à Dieu comme lous ses droits. Il nous faut donc voir si l'Église a réellement joui de ce pouvoir dans les premiers siècles du christianisme. Ceux qui connaissent l'histoire s'étonneront que la question soit posée. On doit d'abord laisser de côté l'époque de l'établissement du christianisme et celle de la persécution. Les ultramonlains disent que l'Église était trop faible pour exercer son pouvoir sur les Césars qui la persécutaient. Nous répondrons pour le pouvoir de l'Église ce que nous avons dit de sa liberté. Si l'Église avait été fondée par Dieu et si Dieu lui avait voulu donner un pouvoir sur le temporel, il aurait préparé les circonstances historiques qui eussent rendu l'exercice de cette puissance possible. Mais, loin de là, l'Église se trouve en face d'un État qui concentre en ses nnains l'autorité la plus absolue que jamais homme ait exercée. Jésus-Christ ne coniesle pas cette autorité, il s'y soumet, il dit qu'il faut rendre à César ce qui est à César;
il demande seulement la liberté pour la conscience. Cette liberté même, les Césars ne veulent pas la reconnaîlre. L'Église persécutée, livrée aux lions dans les sanglants amphithéâtres, résiste t-elle? Non, elle se contente de mourir. Que les ultramontains chicanent tant qu'ils voudront : une chose est certaine, c'est que l'Église n'a pas eu de pouvoir dans les premiers siècles, qu'elle n'en a réclamé aucun, qu'elle a prêché, au contraire, la soumission aux princes qui méconnaissaient la seule liberté que Jésus-Christ ail revendiquée. Un second fait est tout aussi évident. Fleury appelle les premiers siècles les plus beaux du christianisme ; même en faisant la part de l'illusion, il l'CSte vrai que les disciples du Christ, tout en n'ayant aucun pouvoir, tout en se contentant de mourir, répandirent la foi chrétienne dans l'empire romain. Le martyre fut une semence plus eflicace de la religion nouvelle que ne l'eût été le pouvoir direct ou indirect de l'Église. Donc ce pouvoir n'est pas de l'essence de l'Eglise, partant il ne peut pas être d'institution divine. Les persécutions font place à la prot^Ttion des empereurs chrétiens. Si le pouvoir de l'Église était de droit diviîi, les empereurs, en embrassant la foi du Christ, n'auraienl-ils pas dû se soumettre à la puissant-e de l'Église? La condition de l'Église sous Constantin et ses successeurs est en tout le contre-pied de ses prétentions. C'est l'Église qui est subordonnée à l'État, même dans les affaires purement ecclésiastiques. Que dis-je? La soumission s'étend jusqu'aux inléréls religieux. Voilà encoie une fois un enseignement de l'histoire qui embarrasse singulièrement les défenseurs de la liberté ecclé-
siastique. La manière dont ils se tirent d'embarras est digne de la cause qu ils soutiennent. Ils donnent la torture aux faits et aux témoignages. C'est par une falsification morale qu'ils |)arviennent à sauver cette chère liberté de lÉglise. Dans les temps d'ignorance, ils firent mieux encore, ils fabriquèrent de faux actes, et ces faux furent invoqués par les papes comme fondement de leur droit divin à régner sur les peuples. Aux yeux de l'histoire et de la philosophie, le droit divin est un mensonge, et la donation de Constantin est un crime. Voilà les titres du pouvoir de l'Église ! il importe de constater ces faits pour apprendre aux hommes du xlx'^- siècle ce que c'est que l'Église au joug de laquelle on voudrait les soumettre de nouveau. C'est là le grand enseignement que l'histoiie oflVeaux générations actuelles. Qu'elles sachent le mettre à profil!
§ 2. La liberté de l'Eglise.
rs" 1 . Clercs et laïques.
L'Église, dans le dogme catholique, est un établissement extérieur. Au dire des canonistes, elle forme un Etat ayant puissance législative, judiciaire et executive. Qui exerce ce pouvoir immense? Qui domine sur les individus et les peuples? C'est le clergé. Si l'Église est de droit divin, le clergé doit aussi participer à cette origine surnaturelle. Mais où sont ses titres? On les chercherait en vain dans l'Évangile. Jésus-Christ ignore la
LES EMPEREURS CHRÉTIENS. t09
fameuse dislinclion des laïques et des clercs qui joue un si grand rôle dans l'histoire des usurpations ecclésiasti- (fues. Le Christ ne fonde pas d'Église; il ne peut donc élre question dans son enseignement ni de clercs ni de laïques. Ces mots ne se trouvent point dans l'Évangile, et l'idée qu'ils expriment est en opposition directe avec Tesprit évangélique : cet esprit est l'égalité religieuse faisant face à l'inégalité antique.
Les castes furent le point de départ de l'humanité; l'Occident se dégagea de ces liens, mais il resta dans les États théocratiques cette conviction qu'il est réservé aux prêtres de guider l'espèce humaine dans la voie de la vérité. Moïse seul, parmi les législateurs anciens, eut des aspirations plus hautes; il aurait voulu que tous les Héhreux fussent un peuple de prophètes, une race sainte. Jésus-Christ essaya de réaliser ces hardies espérances. Sa prédication se résume en une loi d'amour. Or tout homme ne peut-il pas aimer Dieu et son prochain sans l'intervention d'un collège de prêtres? Saint Paul formula l'enseignement de son maître en système théologique. Le Christ est le rédempteur universel ; tous les hommes sont les organes de Dieu, tous sont inspirés par le même Esprit, tous sont donc également saints, tous sont prêtres. Ce qui prouve que l'apôtre des gentils est l'interprète fidèle de la pensée du Christ, c'est que les mêmes sentiments se trouvent chez saint Pierre : il appelle tous les disciples du Messie, « la race élue, la nation sainte, le peuple d'acquisition ^ »
' Voyez mon Étude sur le Christianisme,
L'égalité religieuse régna dans les premières comniunaulés. Même après qirune Église eut été fondée, et qu'il y avait un ordre de prêtres, saint Irénée disait que tous les justes appartenaient à Tordre sacerdotal. Encore au m* siècle, Terlullien s'écriait: «Nous laïques, ne sommesnous pas des prêtres? » Mais bientôt l'inégalité antique reparut. Au lieu de s'inspirer des sentiments de Moïse et de Jésus-Christ, l'Église se forma sur le modèle des lévites. On appela clercs ceux qui étaient spécialement consacrés à Dieu comme prêtres. Il en résulta que Dieu et la religion devinrent en quelque sorte le partage exclusif du clergé ; quant au corps des chrétiens, ils furent relégués dans une condition inférieure sous le nom de peuple ^ Le prêtre chrétien, de même que le sacerdoce dans les théocraties, devint un intermédiaire nécessaire entre Dieu et les hommes; l'ordination lui conféra un caractère sacré qui relevait au dessus du reste des fidèles et l'égalait aux rois. Peu s'en fallut que le christianisme ne revînt au système'des castes.
Là ne s'arrêta point la déviation de l'esprit évangélique. Chose singulière, le clergé s'empara de l'enseignement du Christ pour détruire le vrai christianisme. Nous avons dit que l'Évangile ne renferme pas de dogme, mais que l'on y trouve une conception de la vie fondée sur un spiritualisme excessif. Il n'y a que ceux qui ont intérêt à le nier qui le contestent. Mais on a beau nier, les textes sont là, et que nous disent-ils? Ils prêclient le mépris du monde et de tout ce qui tient au monde,
» Voyez mon Étude sur le Christianisme.
LES EMPKREURS CHRÉTIENS. 111
non seuleinenl des rieliesses et des lioniieurs, mais niénic des liens de famille. Ces exigences dcpassaienl les Loi nés de la nalure. Pour les comprendre, il faut se lappeler que Jésus-Christ e( ses disciples étaient imbus de la croyance que le monde actuel allait faire place à un autre monde, au royaume des cieux. Mais celle attente ne se réalisant pas, les hommes revinrent aux sentiments de la nalure : la propriété, la lichesse, la famille, l'État reprirent leur importance dans la vie des chrétiens. Que faire, dans cet ordre d'idées, des maximes évangéliques sur la perfection? Ou dit que c'étaient des conseils qui ne s'adressaient qu'à ceux qui aspiraient à la perfection, c'est à dire aux clercs. Les clercs furent donc les disciples par excellence du Christ; on devrait même dire qu'eux seuls le furent, puisque seuls ils pratiquaienl ses préceptes. Ils renonçaient au maiiage, ils renonçaient à la propriété, ils renonçaient au monde ^; ils n'appartenaient plus à cette terre, ils étaient citoyens de la Jérusalem céleste, tandis que les laïques conlinuaient à vivre de la vie terrestre : les uns étaient les hommes de l'esprit, les autres les hommes de la matière.
L'on conçoit quelle immense supériorité cette différence de vie donnait aux clercs sur les laïques. Dès le m^ siècle, les constitutions apostoliques^ œuvre fabriquée par un clerc et exprimant les sentiments du clergé, mettent les clercs au dessus des rois, de même que l'âme est au dessus du corps. Depuis, celle comparaison devint
• Hierorujm., Epist , ad Nepolianum. — Origen., in Numer. homil.23,c. 3.
banale. Grégoire de Naziance, s'adressant aux maîtres de la terre, leur parle ainsi : « La loi du Christ vous soumet à noire pouvoir et à noire tribunal. Car nous aussi nous régnons, el notre puissance est plus baule que la vôtre. Ou faudra-t-il que Tesprit cède à la matière? les choses du ciel à celles de la terre? » « Le sacerdoce, dit Chrysostome, remporte autant sur l'empire que l'esprit Temporle sur le corps. Le roi a empire sur le corps, le prêtre sur Tàme; c'est pour cela que le roi courbe la tête sous la main du prêtre. Quand il demande une grâce au ciel, le roi s'adresse au prêtre, mais non le prêtre au roi. C'est donc le prêtre plutôt que le roi qui a l'empire ^ »
Il y a un immense orgueil dans la comparaison des saints Pères. Cette mauvaise passion nous dit déjà que la supériorité que les clercs réclament sur les laïques n'a pas été établie par celui qui est venu prêcher l'humilité. A chaque pas que Ton fait dans l'histoire de la domination ecclésiastique, on aperçoit une nouvelle allération de l'enseignement du Christ. Quand Jésus-Christ disait à ses disciples qu'ils devaient tout abandonner pour le suivre, il ne songeait certes pas que l'abdication complète des inlérêls de ce monde deviendrait le piédestal de l'ambition la plus démesurée. îl est vrai que le clergé, tout en se disant supérieur aux rois, affecte une profonde modestie : le pape s'intitule le serviteur des serviteurs de Dieu. Mais c'est ajouter à l'orgueil un autre vice tout aussi antipathique au Christ, l'hypocrisie. Il y
* Voyez mon Éiude sur le catholicisme et Us Baruares,
a hypocrisie à lenir le langage de l'humilité, alors que les actes respirent la dominaiion. Il y a encore hypocrisie à se prévaloir du spiritualisme chrétien, alors que la vie du clei'gc donne un démenti permanent aux maximes de la perlection évangéhque. Ainsi altération de la parole et de la pensée de Jésus-Christ, telle est la base sur laquelle le clergé a élevé rédifice de sa puissance.
L'Église appelle son pouvoir un droit divin. Un droit divin est celui qui est établi par Dieu. Que l'Église produise les témoignages qui attestent que le Christ lui a concédé les privilèges nombreux dont elle a joui jusque dans les temps modernes! Après ce que nous venons de dire, c'est une vraie dérision que de pailer des droits divins du clergé. Tout ce que Ton peut demander, c'est si les empereurs chrétiens, de qui émanent ces faveurs, les ont accordées aux clercs à ce titre. L'Église aime à citer les paroles que Constaniin prononça au concile de Nicée : il appela les prêtres des dieux ^ Prendre l'expression au pied de la lettre, serait un horrible sacrilège. Il faut laisser là le langage emphatique des enjpereurs el examiner leui's actes. Les faits nous ramènent du septième ciel de l'orgueil clérical sur la terre où régnent les Césars.
» Voyez le Commentaire de Godefroij sur les lois, 10 et 16, C. Th., XVI, 2.
l'église et L'fcTl,!. • I. — 10
Si l'Église est de Dieu, ainsi que le pouvoir qu'elle revendique, il ne reste qu'une chose à faire aux rois, c'est d'abdiquer à ses pieds. Or Constantin et ses successeurs, quelque pieux qu'on les suppose, n'avaient pas la moindre envie d'abdiquer. Cela seul prouve que, dans leur pensée, les privilèges qu'ils prodiguèrent au clergé n'avaient point la signification que les ultramonlains y voudraient attacher. En réalité, les empereurs chrétiens ne firent que transporter aux prêtres de l'Église nouvelle les faveurs dont jouissait le sacerdoce païen, et ils le firent pour attirer dans l'Église les hommes qui tenaient aux richesses, à la considération, aux honneurs. C'était un moyen infaillible d'avoir un clergé nombreux. Mais ceux qui entraient dans TÉglise à raison de ses privilèges n'étaient certes pas des hommes de Tesprit, des contempteurs de ce monde, des citoyens de la Jérusalem céleste. Nous voilà loin , bien loin du droit divin et du spiritualisme évangélique. Les choses se passent très humainement, très matériellement; l'on croirait assister à l'établissement d'une dynastie nouvelle qui distribue des dignités et de l'argent à pleines mains, pour se créer des partisans. Si notre comparaison est peu respectueuse, en revanche elle est plus près de la vérité que les folles prétentions des ultramontains.
Quoiqu'ils ne fussent rien moins que des spirituels , les courtisans mitres des empereurs chrétiens ne manquèrent point de leur enseigner que les clercs étaient les organes de Dieu, et comme tels placés infiniment au dessus des laïques. Il arriva aux Césars de Constantinople de répéter ces leçons dans leurs édits. Ainsi on lit
dans une lellre de Valenlinien III, « qu'il ne convient point que les ministres de Dieu soient soumis à la puissance de Tautorilé temporelle. » Prise au pied de la lettre, celte maxime seule suffirait pour y élever l'édifice du droit divin de l'Église, tel que nous le voyons dans toute sa magnificence au moyen âge. Mais il ne faut point attacher trop d'importance aux formules du langage byzantin; il convient toujours de ramener celte enflure à la réalité des choses. Malgré les privilèges dont les empereurs chrétiens accablaient littéralement les clercs, ceux-ci devenaient tous les jours plus dépendants de la toute-puissance et du caprice de leurs maîtres : c'élaient des esclaves auxquels le despote daignait donner richesse et honneurs, mais dont la servitude s'aggravait en quelque sorte par chaque nouvelle faveur qu'ils recevaient. Toutefois, il ne faut pas trop dédaigner les orgueilleuses maximessurla supériorité des clercs, qui se trouvent dans les écrits des saints Pères et jusque dans les lois. Après tout, ce sont les idées qui gouvernent le monde. Ces germes de la future domination de l'Église porteront leurs fruits, quand ils seront transplantés dans un sol plus favorable. Lorsque les peuples du Nord auront détruit l'empire et ce qui restait de la civilisation ancienne, lorsque les ténèbres de l'ignorance couvriront l'Europe et qu'une superstition grossière régnera sous le nom de foi chrétienne, alors l'orgueil clérical se donnera pleine carrière et il prendra appui sur les constitutions impériales, en les falsifiant au besoin, pour étendre les bénéfices du droit divin. Preuve évidente que le droit divin est une institution humaine !
N» 2. Le patrimoine de ÏÊglise.
Aujourd'hui les défenseurs de l'Église proclament que Jésus-Christ ne sau.ait être trop riche. Tel n'était pas l'avis des spirituels au moyen âge. Les disciples de saint François soutenaient que Jésus-Christ, n'ayant rien possédé, la pauvreté absolue était l'idéal de la perfection chrétienne. Et il y eut un pape qui consacra cette doctrine par une bulle ^ Lesquels sont dans la vraie tradition évangélique, les spirituels du xiV* siècle ou les ultramonlains de nos jours? Ouvrons l'Évangile, nous y trouverons à chaque page des invectives contre les riches. Les anciens voyaient le bonheur dans la richesse. Dans les sentimenls du Christ, la richesse est une malédiction, la pauvreté une grâce divine. A la fin de l'antiquité, il ne restait aux hommes, privés de foi et de liberté, qu'une seule passion, celle de l'or. Jésus dit aux siens : Vendez ce que vous avez et le donnez aux pauvres ^. Or quels sont les disciples par excellence du Christ? Ne sont-ce pas les clercs qui se disent le partage du Seigneur, les élus de Dieu? Et les clercs, dans la docirine catholique, ne forment-ils pas lÉglise? Donc l'Église devrait répudier les richesses comme son divin mailre. En vain dira-t-on qu'elle ne fait que recevoir les aumônes et les
» Voyez le tome Vlle de mes Études.
« Voyez le tome 1V« de mes Éludes.
distribuer aux pauvres. Cet idéal n'a jamais élé réalisé, pas même dans les premiers siècles, comme nous allons le dire. Et, en le supposatit même réalisable, il n'en serait pas moins contraire à l'esprit évangélique. Jésus- Christ ne dit pas qu'il faut donner à l'Église, il ne dit pas que l'Église doit avoir un patrimoine. Dans sa pensée, le droit de propriété devait se transformer en œuvre de charité. Ceux donc qui disent que Jésus- Christ ne saurait être trop riche, ne savent pas de quel esprit ils sont. Une Église riche est un démenti au spiritualisme évangélique.
C'est encore un démenti à la tradition apostolique. Les actes des apôtres nous disent que les premiers fidèles « vendaient leurs possessions et les distribuaient à tous, selon le besoin que chacun en avait. » Les apôtres ne recevaient pas d'immeuble ; Sapbire et Ananie ne donnèrent pas leurs biens à saint Pierre, ils les vendirent et lui en apportèrent le prix. L'Église ne pouvait pas même posséder légalement, aussi longtemps qu'elle n'était pas reconnue. Toutefois le fait l'emporta, et sur le droit, et sur l'esprit évangélique. A la fin du ni^ siècle, l'Église possédait déjà des biens considérables, puisque Dioctétien et Maximinien en prononcèrent la confiscation. Constantin, en reconnaissant l'Église, la déclara en même temps capable de posséder. L'édit de Milan ordonna que les biens qui lui avaient été enlevés lui fussent restitués, et il déclara formellement que ces biens étaient la propriété de l'Église considérée comme corporation ^
* Gieseîer, Kirchengeschichte, t. I, § 56, note 24.
Constantin ouvrit de nouvelles sources de richesses à l'Église. Si nous en croyons Eusèbe, ce fut lui qui commença à dépouiller les temples de leurs revenus. Chez les Grecs et les Ptomains, il y avait des fonds de terres consacrés au culte et à l'entretien de ses ministres. 11 est impossible que Constantin ait confisqué ces propriétés, puisqu'il maintint la liberté de l'ancienne religion. Mais quand le paganisme fut proscrit, les biens des temples furent attribués au fisc; Gratien décréta la confiscation, Théodose l'exécuta. Nous savons, par les lois des empereurs, qu'une partie de ces biens furent donnés à l'Église chrétienne, et les auteurs de l'Histoire ecclésiastique disent la même chose K Un écrivain contemporain va jusqu'à affirmer que l'empereur Honorius, fils de Théodose, donna tous les temples, avec les possessions qui en dépendaient, aux églises chrétiennes -. Le fait est considérable et mérite que l'on y insiste. Nous entendons encore tous les jours les partisans de l'Église déclamer contre le brigandage de la réforme et de la révolution qui sécularisèrent les biens ecclésiastiques. Au vi« siècle, il se fit une confiscation tout aussi gigantesque. Qui excita les empereurs chrétiens à proscrire le culte païen? L'Église. Qui provoqua la destruction des temples? Les gens d'Église et les moines avant tout. Qui profita de leurs dépouilles? Toujours TÉglise. Si la confiscation de
» L. 20, C. Theod., XVI, 10. — Sozomen. V, 7. — Socrat. V, 16.
« (Pseudo) Prosper Aquitanus, de promissis proedestinalionibus Dei, III, 38, 2, pag. \Ho. — Mnrangoni, délie Cose gentilesche e profane, trasportate ad uso delta chiesa, c. ol, ss.
LES E^IPEREURS CHRÉTIENS. tt9'
biens consacrés au culte est un brigandage, l'Église est coupable du même crime qu'elle reproche aux réformateurs et aux constituants; elle est plus coupable encore, car on peut lui appliquer le vers du poète : elle hérita de ceux qu'elle avait tués. On invoque aujourd'hui la volonté des fondateurs. Est-ce que jamais cette volonté fut plus ouvertement violée qu'au iv^ siècle, alors que les empereurs donnèrent à Jésus-Christ des biens que les donateurs avaient consacrés à Jupiter ou à Apollon? Cependant les actes de confiscation furent parfaitement légitimes; car les biens de fondation sont toujours à la disposition du législateur. L'Église a donc pu, à bon droit, succéder aux biens des temples. Mais le même principe qui justifie la confiscation des empereurs chrétiens justifie également la sécularisation de la réforme et de la révolution. Qu'on cesse donc ces vaines clameurs de spoliation et de vol, ou que l'on convienne que l'Église aussi s'est rendue coupable de vol et de spoliation.
Constantin ouvrit une autre source de richesses à l'Église, en décrétant que toute personne pouvait lui faire des libéralités ^ Pour comprendre la portée de cette loi, il faut se rappeler la doctrine des saints Pères sur la propriété. Ils enseignent tous que le propriétaire n'a droit qu'à ce qui lui est strictement nécessaire pour vivre, qu'il est débiteur de l'excédant envers les pauvres. Et qui chargera-t-il de distribuer ses aumônes, alors qu'il vient à mourir? Naturellement l'Église. Les devoirs de famille ne peuvent pas l'arrêter. Ces liens ont peu de valeur pour
ï L. 4, C. r/ieorf.,XVI, 2.
les disciples du Christ ; ce sont des liens de la chair qu'il faut hriser, dédaigner. Saint Jérôme n'hésite pas à approuver la fille qui, au mépris de la volonté de son père, donne tous ses biens aux pauvres : « Tou père s'affligera, mais le Christ se réjouira; ta famille pleurera, mais les anges seront dans la joie. » Saint Augustin, bien que plus modéré et plus prudent, maintient l'obligation pour tout fidèle de donner aux pauvres, alors même qu'il a des enfants. Il voit dans le motif d'affection paternelle une vaine excuse : « Donner aux indigents, dit-il, c'est donner à Dieu, et il vaut mieux donner à Dieu qu'à ses enfants; celui qui les a créés saura bien les nourrir ^ » Salvien se demande « comment un chrétien peut se résoudre à mourir sans racheter ses péchés par tous les moyens possibles; ceux qui sont touchés d'un véritable repentir, dit-il, jugeront sans doute que c'est peu de donner tous leurs biens pour racheter leurs péchés, c'est peu de donner tout pour acquitter une partie de la dette immense qu'ils ont contractée envers la justice divine par leurs crimes. » Si les fidèles avaient écouté ces ardentes prédications, l'Église serait devenue propriétaire unique de tous les biens de la chrétienté.
Au moyen âge, et jusque dans les temps modernes, l'Église avait encore une autre source de richesses, les dîmes. Il est certain qu'elle n'en jouissait pas sous les empereurs chrétiens. Toutefois, dès les premiers siècles, les saints Pères enseignèrent que les dispositions de la Bible qui donnent aux lévites la dime des biens étaient
'• Voyez le lome VII^ de mes Études, pag. 94-102.
LES EMPEREURS CHRÉTIENS. iîl
obligatoires pour les chrétiens. Écoutons un des esprits les plus libres du christianisme. Origène démontre longuement que la loi de Moïse louchant les décimes doit être entendue à la lettre et exactemeni observée comme émanant de Celui qui nous ayant tout donné, a pu s'en réserver une partie '. Un sentiment chrétien se mêla à ce souvenir du judaïsme. L'idée d'une contribution forcée impoîfée aux fidèles pour nourrir les clercs répugnait à l'essence même de l'Évangile; elle n'aurait pu d'ailleurs se réîiliser dans les premiers siècles. Tant que la chrétienté fut une association persécutée parla société païenne, les contributions des fidèles pour renlrelien du clergé ne pouvaient être qu'une aumône. Elles restèrent une aumône, môme apiès que les empereurs chrétiens eurent fait au clergé une large place dans l'État. Pourquoi saint Jérôme, saint Augustin disent-ils que les fidèles sont tenus de donner la dîme de leurs biens à l'Église? « Parce que Jésus-Christ veut que ses disciples vendent tous leurs biens et les distribuent aux pauvres. Le moins qu'ils puissent faire est de leur donner une partie de ces biens ^. » Il s'agit donc d'un devoir de charité et non d'un impôt. Les imj)ôts se paient aux hommes, les dîmes sont données à Dieu '; mais Dieu n'est pas un agent du fisc, ce qu'il demande aux fidèles, ce n'est pas une contribution , c'est le renoncement aux biens de ce
î Origenes, in Numer., Homil, 12.
2 S. nieromjm., in Malach., c. 3.— 5. Augustin., in Psalm. U6. {Thomassin, Discipline de l'Église, part, m, liv. i, ch. v, §§ 4, 6.)
' S. Hieronym., in xMalach., c. 22 ; S. Augustin. {Tliomassin, ibid., §11.)
monde. Les contribuables reculent devant le paiement des impôts et les maudissent trop souvent comme la plus lourde, sinon la plus inique des charges; les fidèles au contraire doivent être heureux de payer la dîme; c'est un plus grand avantage pour eux de donner, dit saint Augustin, que pour les clercs de recevoir ^ Le citoyen a satisfait à son obligation quand il a acquitté le tribut; le fidèle n'est pas dégagé quand il a donné la dime à Dieu; son obligation est infinie, comme la charité dans laquelle elle a sa source. Les pharisiens ne payaient-ils pas la dime? s'écrient les saints Pères ; les chrétiens doivent faire plus, ils doivent tout donner aux pauvres, sauf ce qui leur est nécessaire pour subvenir aux stricts besoins de la vie -.
Les dimes n'étaient pas encore une obligation légale, et elles ne le furent jamais sous les empereurs chrétiens. Considérées comme une charge obligatoire, les dîmes sont un impôt, or l'État seul peut imposer une contribution. Les Césars de Constantinople étaient trop jaloux de leur pouvoir et trop avides, pour permettre à l'Église de percevoir un revenu aussi considérable. 11 est vrai que les évéques exigèrent le paiement des dimes; ils y employèrent même, dit Thojnassin, les derniers traits de la sévérité ecclésiastique; mais le législateur réprima toujours leurs entreprises ^ Ce n'est qu'en Occident que les prétentions du clergé finirent par de-
» S. Augustin., in Psalm. U7. {Tfwmassin, ibid., § o.)
« S. Cœsarii, Homil. 9. [Thomassin, part, in, liv. i,ch. vi, §9.)
» Thomassin, Discipline ecclésiastique. Part, m, liv. i, eh. vu, §11 .
venir une loi, grâce à Tignoranle crédulilé des Barbares et à la piété de Charlemagne. Preuve entre mille que le pouvoir de l'Église s'est formé, comme toutes les dominations humaines, à la faveur des circonstances historiques.
L'Église vivait sous le droit romain ; sa propriété avait-elle les caractères que les jurisconsultes de Rome assignent au domaine? avait-elle le droit d'user et d'abuser? Les saints Pères et les conciles répondent que les biens de l'Église sont « les vœux des fidèles, le rachat des péchés et le patrimoine des pauvres '. » Telle était la doctrine incontestée des premiers siècles, les plus beaux de l'Église, au dire des croyants. L'Église, dans son spiritualisme exalté, répugnait à la possession des biens terrestres : « La désapproprialion de tous les biens de ce monde, dit Julien Pojuère, est le moyen le plus assuré et le chemin le plus court pour posséder Dieu et être possédé de lui seul, en quoi semble consister la propriété et le vrai caractère de la cléricature. Rien n'est égal à Dieu, rien n'approche de lui, il est lui seul un bien infini et une possession immense. On ne peut le posséder qu'imparfaitement, si l'on possède autre chose que lui ^. » Si donc l'Église consent à posséder des biens,
ï y2i/w/2.,Po)H^r.deVilacontemplaliva,II,9: «Srientes nihil aliud esse res Ecclesiœ, nisi vota fidelium, pretia peccatorum et patrimonia pauperum. »
> Id., Ibid., II. 16.— Tliomassîn, Discipline de l'Église, part, m, liv. m, ch. II, § 10.
ce n'est pas dans un esprit de propriété, ce n'est pas à litre de droit, c'est comme charge, pour les dispenser aux indigents ; quelque riche que soit l'Église, les clercs n'en reslenl pas moins pauvres.
Les conciles formulèrent celte doctrine. Ils proclament que tous les biens de l'Église sont le patrimoine des pauvres, « parce que ce sont les ofFrandes des fidèles, et les hosiies que les pécheurs ont consacrées à Dieu pour l'expialion de leurs péchés ^ » Ils en concluent que c'est à tort qu'on se plaint des richesses excessives de l'Église, puisqu'elle est toujours pauvre, quelque riche qu'elle soit, la multitude des indigents étant capable d'épuiser des trésors infiniment plus grands que ceux qu'elle possède ^. Le langage officiel de l'Église n'a jamais varié; encore après la réforme, le dernier concile général qu'elle a célébré dit que les biens ecclésiastiques sont le patrimoine des pauvres, et le concile de Milan, expliquant les intentions du concile de Tiente, dit qu'il est comme de la nature et de l'essence iminuable de CCS biens, de ne pouvoir êlre employés qu'en des usages de sainteté et de charité '.
Quel droit les clercs avaient-ils sur les biens de l'Église? Le paliimoinede l'Église étant le patrimoine des pauvres, les clercs n'y pouvaient avoir droit qu'en tant qu'ils
» JuUan. Pomer., de Vila conlemplaliva, 11,9, 11. — T/iomassm., Discipline de rÉ^liso, pari, m, liv. ni, ch. i, § 4, 6.
s Conciles ô'Aix-ln-Chafelle de 816, c. xvi; de Paris de 829, ch. XV el XVI. [riioinassin, part. m. liv. m, ch. xxxi, § 2, 3, 8.)
8 Concile de Trente session 23, ch. i ; concile de Milan de 1763. {Thomassin, part, m, liv. m. ch. xxxii, § 13, 14.)
étaient pauvres eux-mêmes. On ne songeait pas encore à voir dans les biens ecclésiastiques une récompense pour le service des clercs. Leur récompense est au paradis, comment pourraient-ils songer à un salaire temporel? « L'Église, dit Julien Pomère, ne prétend pas récompenser ses ministres, elle n'a garde de les traiter comm.e des mercenaires, elle se borne à fournir à leurs nécessités pour les empêcher de succomber sous le travail, dont elle sait bien que Dieu seul est la récompense \ » De là suit que les clercs qui avaient du patrimoine ne pouvaient profiter en rien des biens de l'Église : « Un riche ecclésiastique, dit le même Père, ne peut recevoir sans péché ce qu'il reçoit sans besoin, parce qu'il ne peut le recevoir sans en priver un pauvre qui est dans le besoin; c'est se charger des péchés des autres, que de recevoir leurs offrandes, non plus pour le besoin et la nécessité, mais pour l'avarice et le luxe. » Saint Augustin abonde dans ces sentiments - : quant aux clercs pauvres, dit cet illustre père, ils sont admis comme pauvres à jouir des aumônes communes; mais ils n'y ont droit, ajoute saint Jérôme, que pour se garantir de la nudité et de la faim; tout ce qui leur reste après cela est superflu et appartient aux indigents '. Les Grégoire, les Chrysostome pratiquaient cette règle au milieu du luxe de Conslanlinople, et un des premiers conciles en fit une
» Jul. Pomer., de Vita contemplât., II, 10. * Id., ibid., Il, 9. — S. Augustin., Epist. 50. s S. Hieronym., Epist. ad Neptian. [Tliomassin, part, m, liv. m, ch. IV, § 13.)
LlfiLisB ET l'État. I. — il
loi pour les évêques : le concile d'Antioche, renouvelant un canon apostolique sur ce sujet, décréta que Tévéque serait le dispensateur des revenus de TÉglise pour en secourir les pauvres, et pour satisfaire à ses propres nécessités, s'il était lui-même dans le besoin : « car Tévéque et tous les clercs doivent, suivant le précepte de Tapôlre, se contenter de la nourriture et des habits dont la nature ne peut absolument se passer '. » Ces sentiments n'étaient donc pas ceux de quelques rigoureux ascètes, c'était la doctrine dominante; cela est si vrai, que Juslinien fit du canon d'Antioche une loi de l'État : a Bien loin, dit-il, que les clercs puissent s'approprier ce qui est donné à l'Église, ils n'ont été élevés aux dignités ecclésiastiques que dans l'espérance qu'ils consacreraient même leur patrimoine à l'entretien des pauvres^. » A ce point de vue, les biens de l'Église, loin d'être une source de jouissances pour ceux qui les géraient, étaient une charge ; les saints Pères auraient été heureux de les abandonner au pouvoir laïque, à condition qu'il nourrît les pauvres. Saint Angustin le dit, et nous devons l'en croire; il souffrait de cette servitude, et il aurait préféré vivre d'aumônes et ne rien posséder qui put troubler la paix et la tranquillité du cœur '. Pourquoi les évêques ne firent-ils pas l'abandon des biens de l'Église à la société laïque? Saint Chrysostome répond, que c'est la dureté des laïques qui force les clercs
» Thomassin, part, m, liv. m, ch. iv, § 20.
» Cod.Just., I, 41.
• S. Augustin., Epist. 223. — Possidius, vita S. August., c. xxiii.
de se charger du soin des indigents; il avoue que la gestion des biens temporels est peu digne de ceux qui sont les élus de Dieu : ces soins matériels appartiennent aux laïques, les clercs ne devraient être préoccupés que des choses du ciel ^
Après cela, il ne peut plus y avoir d'incertitude sur l'emploi que l'Église doit faire de ses biens. Ils sont, à la lettre, la propriété des pauvres; c'est Grégoire le Grand qui nous le dit : « les pauvres qui demandent l'aumône réclament ce qui leur est dû ^ Les clercs sont dispensateurs des biens ecclésiastiques; ceux qui s'enrichissent du dépôt qui leur est confié volent les pauvres. Écoulons Saint-Jérôme : * Le devoir d'un dispensateur est de ne rien garder pour lui, rien n'est si honteux à un clerc que de faire servir au luxe et à l'avarice les biens qui ont été consacrés à la tempérance, par les amateurs de la pauvreté; c'est une ignominieuse offense, que de voir des ecclésiastiques qui pensent à s'enrichir ou à posséder quelque chose en propre; c'est un crime, car en usurpant les biens de l'Église, ils volent les pauvres '. » Un autre saint dit que « Tévéque qui dissipe les biens de l'Église doit se regarder comme l'homicide d'autant de pauvres qu'il aurait pu en nourir; n'est-ce pas être homicide des indigents que de leur soustraire le pain qui leur est dû? » C'est en même temps commettre un véri-
> Chnjsost., in Matlh.. Homil. 37. {Tlioma&sin, part, m, liv. m, ch. i,§7.)
« J. Diaconiis, vila Gregorii, II, S7.
«S. Hieronym., de Vita clericorum ad Nepot. [Tliomassin, part, m, liv. m, ch. xxvi, § 3-5.)
table sacrilège : « Ce qui a été une fois consacré à Dieu devient l'héritage de Dieu et le patrimoine de Jésus- Christ, en sorte que c'est un sacrilège d'y toucher avec d'autres mains que celles de la charité, de la libéralité, de la tempérance et de la frugalité. Ces offrandes faites à Dieu ne sont pas moins saintes après cela, que les vases sacrés de l'autel; et ce n'est pas un moindre crime de les faire servir à des usages profanes, pour ne pas dire à l'avarice et à l'ambition. » Cette doctrine sévère fut consacrée par un concile tenu à Rome *.
Voilà l'idéal des saints Pères; nous allons dire quelle était la réalité. Grégoire de Nazianze essuya les reproches des évéques; on ne se douterait jamais quels étaient les crimes qu'on lui imputait. Écoutons sa justification, «t J'ignorais, dit-il au concile de Constantinople, que je dusse disputer de magnificence avec les gouverneurs et les généraux qui possèdent d'immenses richesses et ne savent à quel usage les employer. J'ignorais, qu'abusant du bien des pauvres pour contenter mon luxe et pour me procurer toutes sorles de plaisirs, je pusse dissiper en superfluités des choses si nécessaires, et me présenler à l'autel la tête remplie des fumées d'une bonne chère. J'ignorais qu'un évéque dût monter un cheval
» Jul. Pomer., de Vita contemplât,, II, 16. [Thomassin, part, m, liv. III, ch. XXVIII, § 7, 8.) — IV« concile de Rome, sous le pape Symmaque. {Ibid., ch. xxix, § 13.)
fougueux, OU se faire traîner dans un char magnifique, entouré d'un faste éclatant... J'ignorais tout cela, la faute est faite, je vous prie de me la pardonner ^ »
Il faut lire dans les poèmes de saint Grégoire la peinture des évêques grecs, leurs festins continuels, leurs tables somptueuses du sang des pauvres, la suite fastueuse de leurs serviteurs, la profusion sacrilège des biens de l'Église. Toute cette vanité des pompes du monde nous met bien loin de Tidéal du patrimoine des pauvres ^. Saint Jérôme fait entendre les mômes plaintes dans la chrétienté latine : « Les évéques parlent comme les apôtres, dit-il, et vivent comme les princes du siècle; ils prêchent la pauvreté et la croix de Jésus-Christ et ils ne respirent que la vanité et l'amour des plaisirs charnels; ils sont les successeurs de ceux qui étaient les trésoriers et les pourvoyeurs des pauvres, et ils s'appliquent à traiter magnifiquement les grands de l'empire; ils leur disputent le prix de la magnificence, et ils l'emportent, en achetant, du patrimoine des pauvres, ce que les princes du monde n'osent acheter pour leur table ^.» Ce qui prouve que les saints Pères n'exagèrent pas, c'est que les conciles furent obligés, dès le iv* siècle, de réprimer le luxe des clercs, et de leur rappeler que ceux qui donnaient à l'Église, avaient l'intention de racheter leurs péchés, mais qu'ils n'avaient garde de vouloir favoriser les délices des ecclésiastiques *.
ï Grégoire de Naziance, orat. 32, pag. 526. > Ibid., de Vita sua carmen XI.
5 S. Hieronym., in Micha-iam, ch. ii.
* Concile d'Agde, ch. vi.
Quand on met ces témoignages en regard des prétentions des ultramonlains, Ton est étonné de leur audace. Ils disent que Jésus-Christ ne saurait être trop riche. Jésus-Christ était relativement pauvre dans les premiers siècles; il devint de plus en plus riche sous les empereurs. Comment l'Église se trouva-t-elle decet accroissement de richesse? Saint Jérôme répondra à notre question, «f A partir des apôtres, l'Église prospéra par les persécutions, le sang des martyrs fut la semence de la foi. Sous les empereurs chrétiens, elle acquit des biens et des honneurs, mais elle s'appauvrit en vertus \ » ï/épiscopat était recherché par les clercs pour les avantages temporels qui y étaient attachés. On vit se reproduire dans les élections ecclésiastiques les mauvaises passions et les artifices coupables qui avaient déshonoré les comices de Rome. Il y avait des candidats qui promettaient de partager les dépouilles de l'Église avec leurs complices. Damase et Ui sin se disputèrent le siège de saint Pierre avec une fureur qui alla jusqu'au meurtre. Damase l'emporta de haute lutle; 157 cadavres jonchèrent le sol de la basilique où s'assemblaient les fidèles. Ammien Marcellin^ qui rapporte le fait, ajoute : « En vérité, quand je considère l'éclat de la dignité épiscopale à Rome, je ne suis plus surpris de cet excès d'animosité entre les compétiteurs. Le concurrent qui l'obtient est sur de s'enrichir des libérales oblations des matrones, de rouler dans le char le plus commode, d'éblouir tous les yeux par la splendeur de son costume , d'éclip-
' Hiernnvm.. Vita Malchi.
ser dans ses festins jusqu'aux profusions des tables royales *.
Est-ce que du moins les libéralités des matrones étaient dues à la libre volonté des donateurs? Nous laissons la parole à saint Jérôme : « J'apprends, dit-il, que quelques-uns des nôtres rendent de vils services à des vieillards sans enfants. Ils apportent eux-mêmes le pot de chambre, ils assiègent le lit, ils reçoivent dans leurs mains le pus de Teslomac et les humeurs des poumons. A l'entrée du médecin, ils tremblent; ils lui demandent pâles de frayeur, si le malade va mieux ; pour peu que le moribond ait repris de forces, ils se croient en péril, ils feignent la joie, pendant que leur âme est torturée par lavarice ^ » Il fallut que le législateur intervînt pour refréner celle sordide cupidité. Par un édit adressé à Damase, évêque de Rome, Valeulinien défendit aux moines et aux prêtres de fréquenter la demeure des veuves et des vierges ; il les déclara incapables de recevoir des donations ou des legs de leurs pénitentes. Les plaintes douloureuses que celte loi arracha à Jérôme attestent la gravité du mal : « Voici une grande honte pour nous, s'écrie le solitaire de Béihléem. Les prêlrcs des faux dieux, les bateleurs, les personnes les plus infâmes peuvent être légataires; les clercs seuls et les moines ne peuvent l'êlre, une loi le leur interdit, et une loi qui n'est pas faite par des empereurs ennemis de là religion, mais par des princes chrétiens. Celte loi même,
» Anunian Marcellin.,XW'll, 1.
» Hieronym.^, Episi., 34 ad Nepol. (T. IV, part, ii, pag. 261.)
je ne me plains pas qu'on l'ait faite, je me plains que nous l'ayons méritée ^.. »
N» 3. Les immioutés.
Constantin accorda aux clercs l'exemption de certaines charges, afin qu'ils ne fussent pas détournés des devoirs de leur ministère *. Les exemptions personnelles ont peu d'importance. Si nous les mentionnons, c'est pour montrer quelle fut l'origine de beaucoup de privilèges, dont le clergé aurait voulu faire un droit divin. Les prêtres du paganisme jouissaient de la même faveur; et les empereurs chrétiens mirent en ce point les pontifes du judaïsme sur la même ligne que les ministres du Christ '. Voilà donc un droit divin qui remonte à Jupiter! Il y a une autre immunité qui a toujours tenuàcœur à l'Église, et qu'elle aurait bien voulu consacrer par la volonté de Dieu : posséder des biens immenses, sans supporter les charges qui grèvent la propriété, et étendre ce privilège déjà si exorbitant aux biens appartenant aux clercs. Cette sinirulière prétention se fit jour d'abord au concile do Rimini (359), mais l'empereur Constance refusa tout net la demande des clercs. C'était, il est vrai, un prince hérétique. Mais l'orthodoxie n'était pas en cause en cette matière; il s'agissait des intérêts du fisc, or le fisc ne fut jamais plus exigeant, plus insatiable que
» L. 20, C. Theod., XVI, 2. - Hieron., Epist., 34, 93. (t. IV, part. II, pag. 260, 776.) « L. 1,2, C. 77?eorf..XVI,2.
' Gieseler, Kirchengeschlchte, 1. 1, 1, § 36, noie 30.
dans la décadence de l'empire. Aussi voit-on les empereurs les plus pieux, les Gratien, les Théodose II, retirer à l'Église des privilèges que d'autres leur avaient accordés : c'était une question de nécessité publique, et sur ce terrain, les empereurs entendaient rester les maîtres ^
Les Pères de l'Église, loin de réclamer une exemption des charges publiques, se soumettaient à ces charges, sans protester, sans faire aucune réserve pour l'avenir. Aux clercs qui trouvaient qu'il était au dessous de leur dignité de payer des tributs, saint Ambroise et saint Hilaire répondent qu'il leur est libre de n'en plus payer, en renonçant à tous les faux biens sujets à cette servitude *. C'est à peine si l'on trouve quelque velléité de liberté ecclésiastique chez saint Augustin et chez saint Jérôme : « Les enfants des rois, disent ces Pères, sont exempts des tributs; les enfants du monarque éternel ne devraient donc être assujettis à aucune imposition '. » Mais ces raisons mystiques et ces pieux désirs ne furent pas pris au sérieux ; ce qui le prouve, c'est qu'au vi° siècle, un pape qui a reçu le titre de grand, saint Grégoire, quoique animé d'un divin esprit, dit Thomassin, ne trouvait pas étrange que les terres de l'Église payassent les tributs ordinaires ^ 11 a fallu la nuit du moyen âge pour ressusciter des prétentions qui, sans l'invasion des Barbares, ne seraient jamais devenues une réalité.
* Gieseler, Kirchengeschichte, 1. 1, 2, § 91, note 2. 2 S./lmtro5.,inEvang.Luc3eIX; — S. i///ar.in Matth. cap.XVII. « S. Augustin. Quœst. EvangeL, I, 23. — S. Hieronym., in Matth. XVII.
. * Thomassin, Discipline ecclesiast., part, m, liv. i. ch. xxxiv, §9.
1S4 l'église et l'état.
L'Église d'Orient n*a jamais joui de Timmunilé des charges. Ce fait est considérable. Rome se vante de son immiUabililé, s'il y a de quoi se vanter d'èire immuable. L'Église d'Orient peut revendiquer ce triste privilège à plus juste litre que l'Église d'Occident. Celle-ci a été entraînée, malgré elle, par le génie actif et remuant de la race germanique ; l'autre s'est immobilisée, autant que la chose est possible, telle qu'elle existait dans les premiers siècles. Elle est donc un témoin toujours vivant contre les prétentions des uUramontains. Comment concilier le droit divin de lÉglise avec le fait contraire, il y a plus, avec les déclarations bien formelles de saint Ambroise et de Grégoire le Grand? Le cardinal Baronius suppose que les tributs payés par le clergé étaient un don volontaire ^ Il est bien vrai que dans les saints Pères, il n'est pas question d'une libéralité, et dans les lois impériales encore moins. Mais cela ne gène pas les écrivains orthodoxes. Saint Ambroise dit : « Si l'empereur exige le tribut, nous ne le refusons pas. Les terres de l'Église paient le tribut. » Ces paroles sont on ne peut plus claires. Il s'agit d'un impôt, et non d'un don. iMais l'histoire a tort, quand elle contrarie l'ambition cléricale. On la fait mentir au besoin, pour se créer une tradition. Avons-nous tort de dire que cette manière d'interpréter la tradition est un faux? Dans leur zèle aveugle, les défenseurs de l'Église ne comprennent pas que le faux prouve contre ceux qui y ont recours pour établir un droit divin.
* Baronius, Annales, ad an. 387.
LES EaMPEREURS CHRÉTIENS. 135
N» 4. Juridiction de l'Église.
Au moyen âge TÉglise se disait, par droit divin, affranchie de toute juridiction laïque, et elle cherche encore, en plein xi.r siècle, à sauver les débris de son immunité. Il en est de ce droit divin, comme de tout surnaturel; il s'évanouit, quand on le regarde de près. Sous les empereurs chrétiens, l'immunité se bornait aux procès civils que les clercs avaient entre eux. Le concile de Carthage de 597 nous apprend quelle lut l'origine de celle exemption K Saint Paul dit que les fidèles ne devraient pas avoir di procès, et que, quand ils en ont, il convient qu'ils les portent devant les anciens ou les évéques. Cette recommandation de l'apôtre concerne les clercs encore plus que les laïques. Comment auraienl-ils plaidé devant les magistrats dont la plupart étaient encore païens? Ainsi l'immunité a son origine dans une juridiction arbitrale, et dans l'opposition hostile qui existait entre la société chrétienne et l'État païen. Circonstances tout à fait passagères, et qui n'ont absolument rien de commun avec un prétendu droit divin!
Justinien accorda de nouvelles faveurs aux clercs contre lesquels des laïques auraient un procès. Il est inutile de nous y arrêter. Les défenseurs de la liberté
» Gieseler, t. I, 2, § 91, note o.—Planck, kirchliche Gesellschaftsverfassung, 1. 1, pag. 299-301,
ecclésiastique auraient mauvaise grâce d'invoquer Taulorilé d'un prince qui, tout en comblant le clergé de faveurs, tranchait du pape, et mourut hérétique. C'est à rimauinilé pour les délits commis par les clers que rÉglise a toujours tenu le plus. Mais en ce point, les témoignages sont on ne peut plus défavorables à ses prétentions. Les lois sont formelles : elles soumettent les clercs à la juridiction civile pour les délits ordinaires, c'est à dire, pour les vrais délits : ils ne jouissaient d'une exemption que pour les délits ecclésiastiques, c'est à dire pour les faits qui ne sont pas des délits véritables ^ Que faire en présence de ces preuves accablantes? Les canonisles du moyen âge falsifièrent le texte des lois impériales, comme nous le dirons plus loin. Quand, au xvi^ siècle, le faux fut mis au grand jour, il fallut bien en faire son deuil. Restait à expliquer comment, sous les empereurs chrétiens, les personnes sacrées des clercs étaient soumises à un juge laïque, s'il leur arrivait d'oublier leur sainteté. Baronlus, le cardinal historien , se tire de ce mauvais pas par un vrai tour de force : « Ce sont les évèques, dit-il, qui permirent que les crimes les plus graves des. clercs fussent punis par les magistrats séculiers. » Il est impossible d'excuser celle altération d'un fait historique par l'ignorance chez un homme aussi savant ; il faut donc supposer ou un incroyable aveuglement, ou une de ces fraudes pieuses dont les pieux écrivains sont coutumiers. C'est un joli fondement pour le droit divin!
Gûthofredus, ad 1. 23 et 41, C. Theod., XVI, 2.
LBS EMPEREURS CHRÉTIENS. 137
L'immunilé ne suffit pas à Tambilion ecclésiastique. Si l'Église juge les clercs, à plus forte raison doit-elle juger les laïques : ayant juridiction sur les anges, comment n'aurait-elle pas empire sur les simples mortels? Tel est le langage que Ton tenait au moyen âge. Les origines de la juridiction que lÉglise exerça sur les laïques pendant des siècles, sont loin d'être aussi sublimes. On peut dire sans paradoxe que, si les sentiments de la chrélienté primitive l'avaient emporté, il n'y aurait plus eu de juridiction, par l'excellente raison (ju'il n'y aurait plus eu de procès. Un chrétien peut-il avoir des procès? Pour peu qu'il soit pénétré des maximes évangéliques sur le renoncement, il doit mépriser les biens qui font naitre les dissensions, il doit préférer la paix et la charité fraternelle à la victoire qu'il remporterait dans ces tristes débats. C'est ce que saint Paul écrit aux Corinthiens : « Vous avez déjà tort d'avoir dos procès; que ne souffrez-vous plutôt l'injustice et la fraude? » Mais si les passions humaines remportent, par qui les contestalions entre Gdèles seront-elles décidées? Devant les anciens, répond Saint Paul. Les évéques terminaient les procès en faisant appel à la charité, bien plus que par le droit strict. Lorsque l'Église fut reconnue par l'État, les empereurs chrétiens donnèrent force obligatoire à ces décisions arbitrales. Mais cela ne changea rien à la nature de la juridiction : elle eut toujours pour principe le désintéressement et l'amour de la paix. De leur côté,
l'église et l'état. I. — i2
les empereurs n'entendaient ni donner ni reconnaître aucune puissance proprement dite à l'Église chrétienne : ce qui le prouve, c'est que l'Église juive jouissait du même privilège ^
Si nous suivons les Pères de TÉglise dans l'exercice de leur juridiction, nous trouverons des hommes d'abnégation, animés des maximes de la perfection évangélique, et non des ambitieux qui cherchent à usurper la puissance temporelle. Saint Augustin dit comme saint Paul que le chrétien parfait ne plaide jamais, pas même pour recouvrer son bien; c'est dans cet esprit qu'il remplissait ses fonctions d'arbilre : « Il employait la meilleure partie de son temps, dit son biographe, à terminer à l'amiable les procès de ceux qui avaient recours à lui ; il épiait les occasions de faire entrer dans leur esprit les saintes maximes de la piété chrétienne; il leur apprenait à élever leur cœur au dessus des choses temporelles par l'amour de l'éternité. Le profit qu'il ambitionnait, c'était la conversion des pécheurs et le perfectionnement des justes. » Tels étaient aussi les conseils que saint Ambroi^e donnait aux clercs et aux fidèles : « Il leur sied de céder plutôt que de contester, de fuir les procès et d'acheter la paix, de préférer l'amitié des hommes à toutes les possessions de la terre. » Les conciles proclamèrent également que les clercs et les laïques devaient s'accorder plutôt que de plaider. Ces transactions se faisaient dans l'esprit évangélique : les plus saints prenaient au pied de la lettre le précepte que « nous devons
» Gieseler, Kirchengeschichte, 1. 1, 1, §69, note 6.
donner notre tunique à celui qui nous a pris notre manteau '. »
Évidemment ce n'est pas là rexercice de la justice, c'est une œuvre de charité. Ajoutons que la charité était excessive, comme le principe qui l'inspirait. Le spiritualisme chrétien ne comprend pas que les fidèles aient des procès; c'est dire qu'il se met en dehors de la vie réelle, et qu'il poursuit une perfection imaginaire. Toujours est-il que tel est le vrai idéal du christianisme. Quelle dislance entre les Sciint Augustin et les évéques du moyen âge! entre la juridiction considérée comme un arbitrage et la juridiction revendiquée comme un attribut de la souveraineté! La déviation de l'esprit chrétien est évidente. El il est tout aussi évident que le droit est contraire aux prétentions de lÉglise. L'empereur Valenlinien déclara, dans les termes les plus formels, que les évéques n'avaient pas de juridiction proprement dite. C'est un vilain embarras pour les docteurs ultramontains. Pas moyen de nier, ni de falsifier. Baronim se console, en invectivant contre l'empereur : « Depuis cette fatale loi, dit-il, rien ne lui réussit plus, il échoua dans toutes ses entreprises et il finit par périr d'une mort misérable. » Valentinien n'est pas le seul coupable; aucun empereur chrétien n'accorda de juridiction aux évéques sur les laïques ^. Concluons qu'ils sont tous damnés. Mais leur damnation donnera-t-elle à l'Église une juridiction qu'elle n'avait point?
1 Voyez le tome VI^ de mes Études, pag. 162, ss.*
2 Gotlwfredus, ad leg, 23, C. Tlieod., XVI, 2. — Gieseler, I, 2, §91, notes 7 et 3.
ni
Les papes revendiquent encore de nos jours l'asile comme un droit divin. Ici la prétention, mise en regard de la réalité, est plus qu'absurde, elle est ridicule. En effet, quel est le principe de l'asile ecclésiastique? Les temples païens jouissaient de ce privilège; il s'étendit aux églises chrétiennes, par la force des choses, et sans aucune intervention du législateur. Plus tard, les empereurs le consacrèrent, mais en le restreignant, en le limitant, de manière à ce qu'il ne compromît point la justice; il leur arriva même de l'abolir. On le voit, tout se passe humainement, d'après les intérêts de l'État, et parfois d'après les passions des princes ou de leurs ministres^ La race romaine avait au plus haut degré le sentiment du droit; or l'asile, si on le considère comme un droit divin de l'Église, anéantit le droit, puisqu'il met la justice à la merci de l'ambition ou de la cupidité du clergé. Bien que déchus de la grandeur antique, les Césars de Constantinople tenaient trop à leur puissance impériale pour l'abdiquer aux pieds d'un évêque. Jusiinien, ce prince si prodigue de faveurs pour les clercs, déclare que l'asile doit profiler, non aux coupables, mais à ceux qui sont lésés *.
Même ainsi limité, l'asile ne se conçoit que dans un état social où le respect du droit n'est pas assuré. Ce
» L. 1-4, C. Theod., IX, 43.
« Novell. XVII, 7.
n'est point la religion, ce n'est point TÉglise qui doit sauvegarder les droits des citoyens, c'est l'action régulière des tribunaux. Quand les ministres du culte sont appelés à intervenir pour protéger la vie des hommes, c'est une preuve que l'État est impuissant à remplir la première de ses obligations. Il en était ainsi dans la décadence de l'antiquité. On voit par les lois des empereurs chrétiens que les riches renouvelaient les excès du patriciat, en faisant de leurs demeures des cachots pour les débiteurs insolvables; on voit que les accusés étaient à la merci de cupides geôliers qui maltraitaient les déletcnus, soit pour en extorquer de l'argent, soit parce qu'ils en avaient reçu de leurs ennemis. Les empereurs portèrent lois sur lois pour remédier à ces abus. En désespoir de cause, ils firent appel aux évéques. « Dans ces temps malheureux, dit Godefroj/, le savant commentateur du Code Théodosien, il n'y avait plus ni charité ni respect pour les lois parmi les Romains; le seul appui qui restât aux faibles, c'était la religion ^)) On comprend que, dans un pareil état social, lasile puisse être bienfaisant. Il profitait même aux grands de ce monde, quand la vengeance les poursuivait après leur chute. L'eunuque . Eutrope avait poussé son maître à abolir le droit d'asile, qui gênait son humeur despotique. Lorsque l'insolent ministre fut proscrit à son tour, il fut heureux de trouver un refuge contre la fureur populaire dans l'église Sainte-Sophie.
* Voir le tome IV« de mes Études, 2^ édition, pag. 373-37o.
§ 3. Le pouvoir de l'Eglise.
N» 1. Les empereurs, graîids pontifes du christianisme.
C'est une dérision que de parler du pouvoir de l'Église sous les empereurs chrétiens. Les Césars de Constantinople, aussi bien que ceux de Rome, ne comprenaient pas qu'il y eût un autre pouvoir que le leur, et leur puissance était sans bornes. Jésus-Christ leur avait enlevé l'empire des âmes. C'était en germe la liberté religieuse. Constantin commença par proclamer la tolérance en faveur de tous les cultes, mais lui-même et surtout ses orthodoxes successeurs ne tardèrent pas à faire de la persécution une loi de l'État. A qui faut-il imputer cette déviation malheureuse de l'esprit évangélique? Les empereurs sont les moins coupables, car, imbusdes maximes de l'antique despotisme, ils ne comprenaient rien à la révolution que le Christ avait inaugurée. D'ailleurs, quand il s'agissait de religion, les empereurs n'agissaient que sur les conseils des évêques. C'est l'Église qui les poussa à porter des lois contre les hérétiques. A elle la responsabilité de la liberté anéantie, et du sang versé! Au fait, l'Église ne reconnaissait pas plus que les empereurs la liberté de conscience. Elle revciuliqua pour elle un droit que Jésus-Chiist avait réclamé pour le croyant, en sorte que la liberté de l'Église devint la servitude des fidèles.
Ainsi l'empire grec fut la continuation de l'État antique. Les empereurs étaient, et ils restèrent même après leur conversion, grands pontifes du paganisme. Ils se considérèrent aussi comme grands pontifes de la religion chrétienne. Il n'y avait qu'une différence entre les droits des empereurs chrétiens et ceux des Césars païens, c'est qu'ils n'avaient pas le droit de sacrifice. En ce sens, Constantin disait qu'il était évèqite du dehors. De celte distinction aurait pu découler la séparation enti'e la religion et l'État. Mais la distinction n'était qu'apparente; elle était en opposition avec l'esprit gréco-romain qui régnait à Constantinoplebien plus que Télément chrétien. De fait, l'État dominait sur l'Église et même sur la religion.
Les empereurs nommaient les évéques, ils portaient des lois sur l'Église, sa constitution et sa discipline. Ils convoquaient et présidaient les conciles; c'est sous leur inspiration que les évéques décidaient les questions théologiques, et trop souvent l'influence impéiiale était celle de l'eunuque qui régnait à la cour. Il leur arriva même de réglementer la foi, sans l'intervention d'un concile. C'est ce que fil Juslinien, un des princes les plus pieux parmi les pieux successeurs de Constantin. Le cardinal Baronius déplore amèrement cette usurpation : « Un empereur chrétien, s'écrie- t-il, s'est montré plus dur que les Césars païens; celui qui avait la prétention d'être le plus grand des législateurs a foulé aux pieds le droit divin. » L'historien catholique flétrit avec raison la servilité avec laquelle les évéques se soumirent à ces prétentions. Telle est en effet la condition de l'Église
grecque : l'empereur est despolc, et Tépiscopat plie sous la volonté du maître.
Sous le régime barbare, Tépiscopat dépendait également des rois, mais c'était à raison de la position qu'il occupait dans l'aristocratie territoriale. Dans l'empire d'Orient, les évéques étaient subordonnés à l'empereur comme tous les agents de l'administration; il en résulta que la servilité qui envahit l'empire à la suite du despotisme oriental avilit aussi l'Église. Au vi^ siècle, les Francs envoyèrent une ambassade à Constantinople; le clergé d'Italie donna aux envoyés les renseignements qu'il croyait utiles au succès de leur mission. » Les évéques grecs, leur dit-il, ont de grandes et opulentes églises et ils ne supportent pas d'être suspendus deux mois du gouvernement des affaires ecclésiastiques; aussi s'accommodant au temps et à la volonté des princes, consentent-ils à faire sans débat tout ce qu'on leur demande. » L'empereur prenait parti dans toutes les discussions religieuses et trouvait toujours une majorité qui partageait son avis. De là une honteuse versatilité dans les croyances : les évéques étaient orthodoxes ou hérétiques, suivant le caprice ou riniérél du maître ^
Faut-il, en présence de ces témoignages, demander si l'Église avait un pouvoir quelconque sous les empereurs chrétiens, direct ou indirect? La question est une mau-
•Voyez le tome V« de mes Études, pag. o93-o9o.
vaise plaisanterie. Cependant les ultramonlains paient d'audace, et ils soutiennent hardiment que les papes avaient non seulement la plénitude du pouvoir spirituel, mais qu'ils disposaient mêmes des royaumes et des empires. Pour soutenir leur thèse, ils altèrent, comme d'hahitude, les faits. Celte falsificaliou de l'histoire projivera mieux que tout ce que nous pourrions dire, combien les prétentions romaines sont en opposition avec la réalité des choses. Nous commençons par le pouvoir spirituel.
Il est convenu dans l'école ultramontaine que les papes eurent, dès les premiers siècles, les mêmes droits, Il même puissance, qu'ils avaient au moyen âge. Nous disons que cela est convenu; nous allons voir en effet que l'histoire, telle que les partisans de Rome l'écrivent, est une histoire de convention, forgée par l'intérêt, pour le besoin de la cause. Les évêques de Rotne étaient placés sur la même ligne que les autres évêques de l'empire, leur élection était soumise à la confirmation impériale; nous en avons la preuve authentique dans les formules ^ Ils avaient un agent spécial à Conslantinople, lapocrisiaire, chargé de déposer au pied du trône leurs prières et leurs représentations, et de recevoir les ordres de la cour; ils exécutaient ces ordres, lors même qu'ils ne les approuvaient pas -.
Écoutons la lettre humble qu'un pape qui porte le titre de Grand, et qui le mérite, écrivit à un empereur.
' Liber Diurmis Romanorum Pontificum, c. 2.
« Planck, Kirchliche Gesellschaftsverfassung, t. II, pag. 660.
Maurice interdit à quiconque occupait des fondions civiles de se faire clerc ou d'entrer dans un monastère. Grégoire, bien que mécontent du décret, s y soumit; il se borna à faire des représentations : « Moi qui écris ces choses à mes seigneurs, que suis-je sinon poussière et ver de terre? Cependant comme je pense que cette conslilulion va contre Dieu, je ne puis le taire à mes seigneurs... Pour moi, soumis à ton ordre, j'ai envoyé celte lettre dans les diverses contrées de la terre et j'ai dit à mes sérénissimes seigneurs que cette loi allait contre celle du Dieu tout-puissant. J'ai donc accompli ce que je devais des deux côtés : j'ai rendu obéissance à César, et ne me suis point lu sur ce qui m'a paru contre Dieu K
11 faut lire ce que Baronius dit de cette lettre, pour avoir une idée de l'audace avec laquelle les catholiques tronquent les faits. Le cardinal prétend que Grégoire ne publia pas Tédit tel qu'il était conçu , qu'il en ôta tout ce qui ne s'accordait pas avec les sacrés canons, laissant à la postérité un exemple qui autorise les papes à corriger les folies des rois et à les châtier par une sévère censure, comme étant leurs maîtres, leurs docteurs et leurs correcleurs. » Ainsi un acle de soumission à l'autorilé royale est transformé en un acle de domination sur les rois ! Mais comment expliquer les termes obséquieux du souverain ponlife, du roi des rois! Notre savant historien répond que ces termes ne rendent pas la vraie pensée du pape, qu'il parle « comme un comédien qui
Gregor. Magn. Epist. III, 6a.
LES ESfPEREURS CHRÉTIENS. U7
joue sur le théâtre un personnage différent de celui qu'il a naturellement. » Celte apologie est pire qu'une falsification : pour sauver Tambition papale, le défenseur de d'Église flétrit le caractère de Grégoire, en transformant un saint en comédien K
Les ultramontains disent que d'après une loi ecclésiastique des premiers siècles, aucun concile ne pouvait être tenu sans l'assentiment du pape-. Mais cette loi, on la cherche en vain ; on trouve toujours et partout le fait contraire. Le cardinal Baronius cite la correspondance de Léon le Grand avec Tempereur à l'appui des prétentions romaines. Que s'est-il passé avant le concile de Chalcédoine? Léon supplie l'empereur Théodose de convoquer un concile général en Italie ; il adresse lettre sur lettre à l'impératrice et à l'empereur. Valentinien et Marcien finissent par autoriser le synode. Dans toutes ses lettres, Léon demande qu'il se réunisse en Ilajie; quand il voit les empereurs décidés à l'assembler en Orient, il propose un ajournement. Valentinien et Marcien ne tiennent aucun compte de ses désirs. Le concile est convoqué à jNicée, puis transféré à Chalcédoine. Est-ce que le pape s'y oppose? Il exprime ses regrets, mais il ne songe pas à résister ^. Que se passe-t-il au synode? Lesévéques, à l'unanimité, mettent le siège de Constan-
» Baron. Annal., ad a. 593, n° 18. Basnage a pris la peine de réfuter ces niaiseries. (Histoire de l'Église, 1. 1, p. 388).
2 Labbé Rohrrbacher, Histoire de l'Église catholique, t. XII, pag. 269.
» Léon. Epist. 63, 44, 43, 60, 69, 70, 93. {Mf^nsi, t. \y.)— Baronius, ad a. 430, no 23.
linople sur la même ligne que celui de Rome. En vain les légats protestent; ils restent seuls de leur avis. Voilà les faits qui doivent prouver Tautorité des papes sur les conciles !
Non seulement les empereurs convoquaient les conciles, ils hs présidaient, ou ils les faisaient présider à leur volonté par tel évéque qu'il leur plaisait de désigner. De plus, ils nommaient des commissaires pour assister aux délibérations et les diriger ^ Les décrets des conciles étaient soumis à la sanction impériale : nous avons les lettres par lesquelles les conciles demandent la confirmation de leurs actes, nous avons les décrets qui approuvent les décisions des conciles ^. L'intervention des empereurs n'était pas une simple formalité; souvent l'influence de la cour décidait les plus graves questions théologiques. Si les évéques d'Orient acceptèrent le symbole de Nicée, c'est parce que Constantin se prononça pour le dogme d'Àthanase; ils le rejetèrent dès que l'empereur changea d'avis ^
Quand il plaisait aux empereurs de porter de leur propre autorité des édits théologiques, les papes devaient y obéir comme les moindres clercs. Pour s'être opposé au fameux type sur la volonté de Jésus-Christ, saint Martin fut traité comme un ennemi de l'État. Après trois mois d'une ignominieuse prison, on le mit
« » Enseb. Vila Constantini, IV, 42.
« Mansi, t. III, 557; — Socrat., Hist. Eccl., 1,6; — Planck, t. I, pdg. 681.
« Neundcr, Geschichleder christlkhen Religion, î. II, J. î , pag. 279.
en jugement. Le pape, un carcan de fer au cou, fut traîné par Constantinople, en compagnie des bourreaux. Puis on le chargea de chaînes el on le jeta dans un cachot avec des meurtriers. L'exil et la mort le délivrèrent enfin de la tyrannie impériale. Ce que nous appelons tyrannie était le régime légal de l'empire : résister à Tempereur, même dans le domaine de la foi, était aux yeux des Grecs un acte de rébellion contre Dieu ^
N» 2. Les falsifications ullramontaines.
L'Église ne jouissait pas même sous les empereurs chrétiens de la liberté religieuse. Peu d'évêques eurent le noble courage de saint Martin. Quand les papes étaient faibles, ils servaient de jouet aux caprices théologiques de la cour de Byzance. Et les ultramontains veulent que la papauté ait exercé un pouvoir temporel sous ce régime ! Décidément les défenseurs de l'Église pèchent par excès de zèle. Pour trouver des témoignages d'une puissance temporelle à une époque où la papauté était dans la plus extrême dépendance de la cour de Constantinople, il faut évidemment altérer les faits. Mais quelque experts que soient les ultramontains en matière de falsification, il y a des tours de force qui dépassent le savoir faire d'un faussaire émérite. Que l'on ne nous accuse point d'être trop sévère : nous avons pour nous l'autorité de l'Église gallicane et de son illustre défenseur l'évêque de Meaux.
i Voyez les détails dans le tome v^ de mes Éludes, pag. 396-398. l'église et l'état. I. — 13
!oO l'église et l'état.
On sait que Théodose, pour venger le meurtre de son général, ordonna Textermination des habitants de Thessalonique; on sait que l'exécution de cet ordre atroce fut tramée avec la perfidie d'une coïijuration. Les relations les plus modérées portent le nombre des victimes à 7,000. Quand l'empereur, couvert du sang de ses sujets, se présenta à l'église de Milan, il fut arrêté sur le seuil par Ambroise qui lui en défendit l'entrée. Les écrivains ecclésiastiques ajoutent que l'évéque imposa une pénitence à Théodose. Voyons ce que cette censure devient dans la main des ultramontains. Bellarmin dit que saint Ambroise excommunia Théodose, et lui ordonna de publier une loi d'après laquelle les sentences de mort ne pourraient recevoir d'exécution qu'après trente jours. Bossuet répond que la prétendue excommunication se réduit à une pénitence ecclésiastique; il faut ajouter que le fait de la pénitence n'est pas même à l'abri de la critique. Quant aux injonctions faites par l'évéque à l'empereur, l'histoire, dit Bossuet les ignore; c'est une invention ultramonlaine K Comment le catéchisme romain appelle-t-il une invention qui est le contre-pied de la vérité? Cela ne s'appelle-t-il pas un mensonge? Il y a donc des mensonges ultramontains. Celui de Bellarmin est d'une telle audace, qu'il n'y a pas moyen de lui trouver une excuse. Concluons donc que le pouvoir de l'Eglise repose sur un mensonge!
» Bellarmin., De Rom. Ponlif., v, 8, ^. — Bossuet, Cefensio Declaralionis, lib.ii, c. 5.
Ce n'est pas le seul. [1 exisic un privilège accordé par Grégoire le Grand au monaslère de SaiiU-lMédard; le pape y ajoute comme sanction que si un roi, un comte ou un juge les viole, il sera privé de tout honneur et exclu de la société chrétienne. Les ultramontains triomphent de cet acte d'autorité; si pour violation des privilèges d'un monastère, un pape a menacé les princes d'excommunication et de déposition, peut-on douter du droit de la papauté, alors que l'intérêt de l'Église ou le salut des âmes est en cause'? Il n'y a qu'une petite difficulté, c'est que le privilège est un acte fabriqué, au moins quant à la sanction. C'est l'opinion des savants bénédictins. Il ne peut pas être vrai, car il est en contradiction avec tous les actes de Grégoire. Nous venons d'entendre le grand pape professer la plus humble soumission pour les ordres d'un empereur qu'il trouvait contraires à l'intérêt de l'Église, contraires à la loi de Dieu. Grégoire se plaignit tout aussi vivement de la simonie qui souillait l'épiscopat des Gaules; est-ce qu'il déposa les rois, parce qu'ils ne portèrent pas remède au mal? Il les pria du ton le plus humble de convoquer un concile. Et ce même pape aurait menacé tous les princes de déposition, s'ils osaient violer les privilèges d'un monastère! S'il l'a fait, il faut dire qu'il avait perdu la tète -.
Enfin Baronius et Bellarmin prétendent que Grégoire défendit aux Italiens de payer les impôts à l'empereur grec qui proscrivit le culte des images, et qu'il finit par le
» Bellarmin., De Rom. Pontif., v, 8,
- Bossuet, Defensio declarationis, liv. u, c. 9.
lo2 L EGLISE ET L ETAT.
déposer. L'histoire à la main, Bossuet prouve que le refus d'impôt et la déposition sont également faux. L'aigle de Meaux descend jusqu'à la plaisanterie pour marquer combien les prétentions des ultramontains sont vaines. Le décret de déposition, dit Bossuet, porte sur l'Italie et l'Occident. Pourquoi pas surTOrient? La papauté ne prenait-elle aucun souci de l'Église grecque? ou les Grecs ne se seraient-ils pas souciés de la déposition? La Sicile resta soumise à l'empereur, de l'aveu de tout le monde. Le décret d'excommunication n'avait donc pas assez de force pour passer le détroit de Messine! Dans l'Italie même, l'Apulie, la Calabre et les régions voisines continuèrent à obéir à l'empereur gre(;. Quant au reste de l'Occident, on sait que les Barbares l'occupaient. A quelle partie de l'empire s'appliquait donc le décret de déposition? On n'en trouve d'autre que Rome et sa banlieue '.
La démonstration est complète et ne laisse pas la moindre ouverture aux chicanes romaines. Sous les empereurs grecs, l'Église n'avait pas l'ombre d'un pouvoir temporel : son influence spirituelle même était nulle. Il fallut une révolution immense pour l'afl'ranchir du despotisme impérial. Les Barbares sont les vrais fondateurs de la puissance ecclésiastique. Nous allons mettre ce fait dans toute son évidence. Par cela même, nous prouverons que le droit divin de l'Église est une chimère.
* Bossuet, Defensio declar., lib. ii, 11-17. — Bellarm., de Rom. Pont., V, 8. — Baron., Annal., t. IX, pag. 98).