I. L IMPUNITE DES CLERCS
Toute personne doit être soumise à l'aclion de la justice pénale, sinon Texistence de la société serait compromise. L'immunité des clercs est en opposition ouverte avec ce principe, car elle conduit nécessairement à l'impunité de tous les criminels qui appartiennent au clergé. 11 est vrai que les clercs coupables étaient soumis à la justice ecclésiastique; mais cette justice différait tellement de la justice laïque, qu'il en résultait une espèce d'impunité pour ceux-là mêmes qu elle frappait.
La justice pénale est essentiellement la rétribution du mal pour le mal; la peine est infligée au coupable pour garantir l'ordre social qu'il a lésé par son délit. Si, une fois la peine prononcée, la société cherche à réformer le condamné, cette œuvre de correction n'est qu'accessoire. Tel n'est pas le sentiment de l'Église; sa justice n'a pas pour but de punir, mais de corriger; si elle inflige un mal au coupable, c'est dans l'intérêt du coupable luimême. Elle use de cette indulgence pour les plus grands ciiminels; elle ne demande jamais leur mort, elle ne les soumet qu'à une pénitence ; à ses yeux, la pénitence vaut
mieux que la mort. Quand le pécheur se punit lui-même par la pénitence, cest alors que le crime est vraiment puni et effacé; quand le juge seul le punit, cette peine des pécheurs impénitents détruit le criminel sans effacer le crime. Il ne faut jamais désespérer de l'amendement des coupables; combien n'y a-t-il pas de voies de salut? Mais ces voies ne sont ouvertes que dans la vie présente; il faut donc sauver la vie aux criminels, de crainte que leur supplice ne les livre aux feux éternels de l'enfer. Voilà ce que fait l'Église; elle hait le péché, et elle épargne le pécheur, au lieu que le juge fait mourir le pécheur et laisse vivre le péché dans son âme, et en ôlant la vie du corps, il fait perdre Tespérance de la vie spirituelle ^
Telle est la théorie de la justice chrétienne. Elle a réalisé un grand progrès dans le développement du droit. Les anciens ne songeaient pas à la réforme des coupables, leur justice ressemblait à une vengeance. Le christianisme se préoccupa de l'homme dans le coupable : c'est pour lui une âme égarée, qu'il faut remettre dans la voie du salut. Cette idée est digne de la religion qui l'a inspirée ; aussi a-t-elle survécu au pouvoir de l'Église, elle domine aujourd'hui dans les systèmes pénitentiaires. Mais la correcîlion ne doit pas empêcher la peine ; elle n'en doit être qu'un élément; si elle absorbe la peine, il n'y a plus de justice, il y a impunité légale, et par suite la société est en danger. C'est ce qui arriva au moyen âge.
* Saint Aiigîistin expose cette théorie de la justice chrétienne dans les lettres 54 et 58.
Indulgent pour tous les criminels, l'Église Test surtout quand il s'agit d'un clerc. Les clercs sont les élus du Seigneur; affaiblir leur caractère sacré, c'est ruiner l'autorité de l'Église. De là le soin qu'elle prend de cacher aux yeux du public les fautes des clercs; elle ne veut pas même qu'ils soient condamnés à une pénitence publique: quoique coupables, ils paraissent dans les processions revêtus d'une robe blanche, marque d'une vie sans tache ^ Quand un prêtre a commis un de ces crimes énormes qui le rendent indigne de sa haute mission, l'Église se borne à le dégrader, mais elle s'oppose à ce qu'il subisse la moindre peine ^ Henri II demanda que les clercs dégradés fussent remis entre les mains du juge laïque pour être punis; l'archevêque de Cantorbéry et le pape s'y opposèrent, parce que ce serait les punir deux fois pour le même crime, et l'Angleterre, dit Thomassin, s'accommoda aux justes désirs de l'Église^. Un pape nous dira jusqu'à quel excès l'Église poussait son indulgence. Célestin III décréta qu'on dégraderait les clercs convaincus d'homicide ou de vol ; que s'ils ne se corrigeaient pas, on les excommunierait; que si leur dureté persévérait encore, on les frapperait du dernier analhème; enfin que, si les coupables se montraient incorrigibles, l'Église, à bout de ses pénitences S les livrerait à la justice séculière. Ainsi ce n'était qu'à la
ï Concile de Cologne, 1310, c. 10 [Mansi, XXV, 239). 2 Concile de Londres, i'ibl [Mansi, XXIII, 950, 9o6). = Thomassin, Discipline de l'Église, part, ii, liv. m, ch. cxiv,§ 9. * « Cum Ecclesia non habeat ultra quid facial. » (Décrétai,, lib. 11, lit. 1, c. 10.)
troisième récidive qu'un assassin ou un voleur était puni, quand il était clerc!
Les clercs, pouvant toujours compter sur Tindulgenle protection de TÉglise, plus d'un, dans la barbarie du moyen âge, devait s'abandonner à la violence de ses passions. Voici ce qui se passait dans un couvent au douzième siècle; c'est un évéque qui écrit à un pape : « Il n'y a aucun crime qu'on ne commette dans ce monastère. Les moines s'y battent à coups de couteaux; ils sont couverts de cicatrices, comme des guerriers qui reviennent d'un cbamp de bataille. Un serviteur du couvent s'étant plaint des familiarités d'un moine avec sa femme, le religieux le tua. Avec cela ils se mêlent de fabriquer des miracles ; ils prétendent guérir les malades en les plongeant dans un étang : une femme trop crédule vient de perdre la vie dans une de ces guérisons miraculeuses. » L'évéque fit des observations à l'abbé, mais l'abbé était maître et seigneur dans son monastère; il nia les crimes ou les excusa; les moines, sûrs de l'impunité, crurent que tout leur était permis K
Lorsque le crime frappait un clerc, l'Église sévissait, mais la plus forte de ses peines consistait à renfermer le coupable dans un monastère. Des chanoines firent assassiner leur abbé par quatre sicaires; le malheureux tomba, en se rendant à matines, percé de quarante coups. Le pape Innocent 111 jeta un cri d'horreur en apprenant ce forfait; il le flétrit, dans le langage am-
3 Arnolphi Episcopi Lexoviensis, Epist. ad Papam Alexancirum. [Bibliotheca maxima Palrum, t. XXII, pag. 1328.)
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poiilé de l'époque, de cruaulé horrible et d'horreur cruelle. Les coupables méritaient peu d'égards; le pape dit que tous étaient fornicaleurs, adultères, usuriers publics et rebelles à l'Église. On croirait sans doute que la peine dut être terrible : Innocent veut qu'on enferme les chanoines dans un monaslère, où ils feront une pénitence perpétuelle, en se nourrissant du pain de tribulation et de l'eau de douleur \ L'emprisonnement laissait aux détenus la chance de la liberté, et rarement elle leur faisait défaut. Nous en citerons un curieux témoignage. Un clerc, après avoir commis tous les crimes, en fut quitte pour s'éloigner de Paris où son infamie donnait lieu à scandale. Il rompit son ban, et se livra de nouveau à tous les excès. L'évêque finit par l'emprisonner dans un monastère; comme il essaya de s'évader, on le mit dans un lieu plus sûr. Dans sa nouvelle prison, il eut des démêlés avec le geôlier; celui-ci osa mettre la main sur cet oint du Seigneur. L'évêque, dit l'acte qui rapporte le fait, rempli de douleur de cette injure faite à un clerc, lui rendit la liberté ^. Voilà jusqu'où allait le préjugé de la dignité du prêtre; il était plus fort que le sentiment de la justice.
Un roi qui porte le nom de Justicier a fait une sanglante satire de la justice de l'Église. Sous le règne de don Pédre de Portugal , un prêtre commit un assassinat; l'official ecclésiastique, pour toute punition, le dégrada du sacerdoce. Don Pèdre fit tuer le coupable par
1 Innocent. III, Episl. XIII, 132.
2 Guerard, Cartulaire de Notre-Dame, 1. 1, pag. 120.
LE MOYEN AGE. ôo3
un maçon, el pour loulc peine il dégrada le meurtrier de son état. L'acte cruel du Justicier montre à nu l'inanité de la justice ecclésiastique. Les abus furent tels que Ton a de la peine à comprendre que l'immunité des clercs ail jamais existé. Il faut se reporter à la barbarie du moyen âge pour s'expliquer qu'une classe nombreuse de la société ait été assurée de l'impunité pour tous les crimes qu'il lui plaisait de commettre. On peut dire qu'à une certaine époque il n'y avait plus d'État, ou que l'État était tellement barbare, que la justice n'était plus une justice. Mais dès que l'État exista, il réagit et il dut réagir contre l'ijnmunité des clercs, car son existence était en jeu.