‹ L'église et l'état (volume 2)Chapitre 9 sur 17 · II. HENRI II ET BECKET · texte numérisé non relu

II. HENRI II ET BECKET

La lutte commença en Angleterre. La royauté anglonormande, procédant de la conquête, avait une puissance à laquelle ne pouvaient aspirer les rois féodaux de Tllede-France, ni les chefs électifs de l'empire d'Allemagne. Guillaume osa résister au plus grand des papes, et ses successeurs ne respectèrent guère ce que l'Église appelait sa liberté. Au point de vue légal, cette liberté était une véritable usurpation. Henri TI, dans sa lutte mémorable avec Thomas Becket, invoqua l'autorité des précédents, si puissante en Angleterre; il ne demandait pas un droit nouveau, disait-il, il ne voulait que le maintien de l'état de choses que les prédécesseurs de l'archevêque de Cantorbéry avaient consacré de leur

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obéissance ^ C'était plutôt Th. Becket qui était le novaleur. A l'exemple de la papauté qui dominait sur les rois, rÉglise tendait partout à se mettre au dessus de l'État; mais en Angleterre elle rencontra une vive résistance, car elle avait affaire à des rois conquérants, et ces rois avaient pour eux la tradition.

A en juger par le témoignage même des primats de Canlorbéry, les clercs anglais n'avaient de spirituel que le nom ; ils vivaient dans le désordre comme les barons féodaux. Un archevêque les appelle les ministres de Satan : ils vendaient les saints sacrements, ils vendaient la justice, ils se livraient à la débauche la plus honteuse ^ Si l'on songe que ces hommes aux passions brutales étaient sûrs de Timpunilé, on ne s'étonnera pas de voir les crimes déborder au sein du clergé. Les témoignages abondent et sont unanimes. Sous le règne de Henri II, plus de cent homicides avaient été commis par des clercs, les vols étaient innombrables : « Les évéques, dit un chroniqueur, montraient plus de zèle pour défendre les privilèges et la dignité des prêtres que pour corriger leurs vices; les clercs, n'étant pas punis par l'Église et ne pouvant pas être soumis à la juridiction laïque, se croyaient tout permis, et n'avaient plus de crainte ni de Dieu ni des hommes ^. » Aux conférences de Soissons, Henri II accusa ouvertement les clercs de se souiller de

' Johannis Sarisberiensis Epist. 268 [Bouquet, XVI, 396).

2 Ejusdem Epist. 67, 68, 69, 72, 166 [Bibliothcca maxima Patrum, XXIIT, 429-431,463).

3 Guilelmus Neubhg. de Rébus Angliae, lib. ii, cap. 16.

tons les crimes; il cila les coupables par nom et prénom. « La dégradation, dit le roi, est une peine insuffisante pour réprimer ces forfaits, car ceux qui ne craignent pas de souiller la dignité du sacerdoce par leur vie criminelle, ne reculent pas davantage devant la perle de riiabit clérical ; Fimpunilé devient une provocation au crime, et de fait les clercs ressemblent plus à des démons qu'à des oints du Seigneur. » Les évéques furent obligés de convenir que ces accusations étaient vraies \ Le roi pouvait-il souffrir une impunité qui menaçait l'existence de la société? Il représenta aux évéques qu'il n'y avait qu'un moyen de réprimer les crimes, c'était de livrer les clercs au bras séculier. Tel fut l'objet principal des fameux statuts de Clarendon, que les historiens ecclésiastiques flétrissent comme une œuvre de tyrannie. Citons l'article qui concerne l'immunité : « Les clercs accusés d'un crime quelconque, sommés de comparaître devant la cour du roi, sont tenus de s'y rendre et de répondre sur ce qui leur sera demandé; les juges séculiers se concerteront à cet égard avec les juges ecclésiastiques; si les accusés avouent leur faute, ou s'ils en sont convaincus, l'Église ne pourra plus leur accorder aucun appui. » L'immunité des clercs se liait à tout le système de domination de l'Église; les statuts de Clarendon apportèrent aussi des

ï « Clerici ex maxima parte sacrilegi, adulteri, prsedones, fures, raptores virginum, inccndiarii et homicidae. » Joli. Sarisber. Epist. 268, dans Bouquet, XVI, 597). Cf. Heriberti, pag. 33; — Epistola suffraganeorum Cantuariensis ecclesiœ ad Alexandrum Papam {Mansi, XXII, 29).

restrictions à la juridiction ecclésiastique et au pouvoir d'excommunication ^

Thomas Becket commença par jurer les statuts de Clarendon, de même que tous les évêques anglais ; mais il ne tarda pas à se rétracter, et, chose inouïe, il osa casser une loi portée par le roi avec le concours des grands du royaume -. Faut-il s'étonner si les barons prirent le parti du roi contre TÉglise? Ils lui représentèrent que son honneur et sa dignité étaient en cause; que lui, qui était plus puissant que ses prédécesseurs, ne devait pas souffrir qu'on le respectât moins ^. L'évêque de Lisieux, qui rapporle ce fait, attribue l'opposition des barons à leur haine contre les clercs ; mais ce qui prouve que le baronnage n'était que l'organe de la vérité, c'est que les évéques eux-mêmes se rangèrent du côté de Henri II contre leur primat. Ils écrivirent au pape que le roi, en publiant les statuts de Clarendon, n'avait pas pour objet d'étendre son pouvoir, ni d'opprimer l'Église , que son seul but était de maintenir l'ordre public; que ces constitutions, d'ailleurs, se bornaient à consacrer les anciens usages du royaume ^ L'archevêque répondit par de violentes déclamations. Imbu des doctrines de l'iden-

ï Voyez les conslilulions de Clarendon, dans Mansi, XXI, 1187- 1191, et une traduction avec des explications dans V Histoire liltéraire de la France, XIV, 476-482.

2 Epistola Thomœ Archiepiscopi Cantuariensis ad Angliœ episcopos [Mansi, XXI, 880).

3 Epistola Arnulplii, Episcopi Lexoviensis, dans d'Achery, Spicilegium, t. III, pag. oli.

♦ Epistola Suffraoaneorum Cantuariensis Ecclesiœ ad Alexandrum(Ma7ksz,XXlI,29).

lité de rÉglise et de Jésus-Christ, -il ne craignait 'pas de dire que la persécution dirigée conlreHui était une injure faite au Fils de Dieu ^ Mais en Angleterre, pays de traditions légales, on pouvait demander^à,rÉg!ise quels étaient ses titres. Le primat n'invoquait d'autre autorité qu'une constitution de Justinien, falsifiée par le compilateur du droit canonique. Nous savons que la loi romaine, dans son intégrité, condamnait ses prétentions. Le roi d'Angleterre était donc dans son droit; il écrivit au pape qu'il ne souffrirait pas que l'Église usurpât un pouvoir que les rois d'Angleterre avaient toujours exercé ^ L'archevêque s'obstina. Sa mort tragique fil de lui un saint. Il mourut en disant : u Je reçois volontiers la mort, pourvu que l'efTusion de mon sang donne à l'Église la paix et la liberté ^ »

Si l'on jugeait la lutte de Henri II et de l'archevêque de Cantorbéry d'après les idées modernes, il faudrait dire que le saint était un homme coupable de révolte contre les lois de son pays. Ces lois, bien loin d'être une œuvre de tyrannie, consacraient les vrais principes, des principes que l'Église elle-même professe aujourd'hui en Angleterre \ S'il y a un reproche à faire aux statuts de Clarendon, c'est qu'ils n'accordent pas assez

^ Sancti Thomœ, Arch. Cantuar Epist. II, 46.

2 Inler Epislol. S. Thomœ Cantuar., II, 41.

5 Johannis Sarisberiensis Epist. 286 [Bibliotheca maxima Pa- /rM??î, t.XXIII, S-29).

* C'est l'observation d'une revue anglaise, organe du parti tory et de la haute Église {Qiiarterletj Revieiv , 18S3, t. XCIII, pag. 387).

à l'État ^ Même au douzième siècle, il se trouva des hommes qui désapprouvèrent la conduite de Thomas Becket. Son caractère hautain révoltait les grands laïques; les harons de France comme ceux d'Angleterre disaient que son arrogance était le seul obstacle à la paix ^. Les historiens modérés, tel que Guillaume de ISeiihourg ,^v\ïQni parti contre lui^. Il y a plus; sa canonisation rencontra de l'opposition dans l'université de Paris; il y avait des docteurs qui voyaient en lui un ennemi du roi , un traître, plutôt qu'un martyr; ils allaient jusqu'à dire que l'archevêque avait mérité la mort; ils déploraient seulement qu'il eût péri par la main d'un assassin \

Cependant l'opposition qui se manifesta au douzième siècle contre Thomas Becket était loin d'être générale; c'était le sentiment de ceux qui comprenaient les droils de l'État. Or l'État naissait à peine, tandis que l'Église était dans toute sa puissance. Thomas passa pour le martyr de la liberté ecclésiastique. On lui reproche de troubler l'État, dit Jean de Salisbury, parce qu'il défend les droits de l'Église \ On l'accuse d'orgueil, dit l'évèque Arnould de Lisieux, tandis que sa seule ambi-

1 Telle est l'opinion de Pastoret (Histoire littéraire de la France, t.XIV, pag. 482).

2 Gervas. Doroboriensis, ad a. 1149. ' Guilelmi Neubrigens.,U, 13.

* CcBùaris Heisterbachens., de Miracuiis. VllI, 69.

5 « Dicens eum turbaiorem rerum, quia Ecclesia3 vindical liberla tem. » [Joli. Sarisber. Episl. 169, dans la Bibl. max. Patrum, XXIII, 46o).

lion est de défendre TÉglise ^ L'Église se confondant avec Dieu, la liberté de l'Église n'était rien moins que le droit de Dieu, et qui oserait attenter au droit de Dieu? « Il ne serait pas même au pouvoir du pape, dit Jean de Salisbury, de renoncer à la liberté de l'Église; quoique le pape puisse tout faire, il ne peut pas changer les règles qui ont leur principe dans l'Écriture, et telle est la liberté de l'Église -. » La conséquence est invincible. « Les statuts de Clarendon sont nuls, comme contraires à la parole de Dieu \ 11 n'y a pas de milieu, il faut que l'homme se soumette à Dieu, ou que Dieu soit soumis à l'homme. S'il appartient aux princes de faire des statuts contre la liberté de TÉglise, c'est Dieu qui sera esclave des passions humaines^ Sacrilège! C'est l'homme qui doit plier. » Cela revient à dire que les princes sont esclaves de l'Église % et que la liberté de l'Église est la servitude de l'Étal ^

1 D'Achery, Spicileg. 111,512, 513,

2 Johannis Sarisbericnsis Epist. 186.

- Ejusdem Epist. \m[Bibl. max. Pat. XXill, 48G).

< Ejusdem E^\?,\.. 171 (//^i(/., pag. 466).

s Ejusdem Policraticus, V, 5 : Rerum sacrarum immunitalem convellere, insurgere in Deum est, et quasi vendicare eum in servi lu tem. »

« Garmgr, l'auteur du poème sur Thomas, dit:

« Li prélat suni serf Deu, li relis doit les chierrir,

Et si sun chies (chefs) des rets, li reis leur doit fléchir. »

{Histoire lilUrairc de la France, t. XXIII, pag. 381 ).

lU. RESULTAT DE LA LUTTE.

En apparence TÉglise remporta; Henri II fut obligé de révoquer les statuts de Clarendon.Mais la victoire de rÉglise était plus apparente que réelle; elle ne pouvait être définitive, car le droit n'était pas de son côté, et les victoires que le fait remporte sur le droit ressemblent aux fenx de joie qu'une armée en déroute allume pour cacher sa défaite. Tout en cédant à l'empire de la nécessité, Henri U réservait implicitement ses droits. Il n'abrogea pas les statuts de Clarendon en termes exprès, il promit seulement de révoquer les coutumes qui auraient été introduites, sous son règne, contre la liberté de l'Église ^ Était-ce une ruse de Normand? Il est certain que celte promesse très vague permettait au roi de soutenir qu'il n'avait établi aucune loi contraire à la liberté ecclésiastique ^ De fait, c'était une question de puissance : « En Angleterre, dit Thomassin, les rois attaquèrent et protégèrent la liberté de l'Église selon la diversité bizarre des temps et des affaires. L'État était-il faible, il pliait ; était-il fort, il ne tenait aucun compte de l'immunité ecclésiastique. » Au treizième siècle, les privilèges duclergéétaient ouvertement violés,

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