‹ L'église et l'étatChapitre 2 sur 22 · I. Conring · texte numérisé non relu

I. Conring

Que se passait-il en Allemagne, dans la patrie de la * JurieUy Traité de la puissance de TÉglise, 1677. <

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réformatiou? Tbomasius dit que Tidée calholique de rÉglise était encore reçue parmi les protestants au dixhuiliëme siècle; presque tous les théologiens restaient attachés au pouvoir spirituel de rÉglise, commie s'il était consacré par TÉvangile. L'illustre écrivain, esprit libre et dégagé de tout préjugé d*au(orité, s'étonne et s'indigne des crasses erreurs du papisme protestant, lequel renchérit encore sur le papisme romain; il attribue le long empire de ces prétentions surannées à Tinfluence des universités où la routine catholique se perpétuait sous des formes protestantes ^ Il y avait des causes plus profondes; les universités n'avaient pas produit le mal, elles ne faisaient que le révéler. Les deux éléments que nous avons signalés dans le protestantisme, l'esprit du passé et Tesprit de Tavenir, étaient en lutte depuis Torigine même de la réformation ; la tendance du christianisme traditionnel était la plus forte, elle domina pendant les deux premiers siècles qui suivirent l'insurrection de Luther. Avec le christianisme historique, l'idée de l'Église et de son pouvoir spirituel devait également prévaloir. Ce n'est qu'à mesure que la libre pensée pénétra dans l'étroite orthodoxie luthérienne, que l'Église, considérée comme puissance spirituelle, fit place à une conception nouvelle dans laquelle l'Église n'est plus que l'association des fidèles, et par suite tout pouvoir est attribué à l'État, unique organe de la souveraineté. Cette révolution ne s'accomplit pas sans lutte; il y avait des

1 Thomasius^ Historia contentionis inter imperium et sacerdo* tium,pag. 343, 644,681.

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passions religieuses en jeu; les clercs» proteslants aussi bien que catholiques, poursuivirent les défenseurs de la souveraineté civile, comme des athées, des indifférents, hommes pervers qu'il fallait expulser des universités et de l'Allemagne^ si Ton ne voulait pas laisser périr la religion ; et trop souvent, dit Thatnasius, ces calomnies portaient coup.

Le premier écrivain qui attaqua Tidée catholique de rÉglise appartient à la seconde moitié du dix-septième siècle. Conrtng^ s'est fait un nom comme légiste; en ma* tiëre religieuse, il professait les croyances plus larges que renseignement de Calixte avait répandues en Allemagne, et dont l'université de Helmstadt était le foyer. Il réunissait donc en lui un double principe d*opposition contre l'idée de TÉgiise: comme juriste, il ne pouvait pas lui reconnaître un pouvoir: comme chrétien évangélique, il ne lui accorde qu'un ministère, qu'une mission.

Les papistes protestants, de même que les ultramoutains, cherchaient un appui dans l'Écriture sainte. Nous avons dit que quelques paroles de Jésus-Christ suffisent à Bellarmin pour construire tout l'édifice de la puissance ecclésiastique. Conriny * examine les fameux passages où le Christ donne à ses apdtres le pouvoir de lier et de délier, et les charge de paître ses brebis ; il n'y voit pas même une apparence de pouvoir proprement dit : c'est une mission d'enseigner et de connaître des péchés, et cette mission emporte-t-elle une autorité de coaction? Jésus dit à ses disciples : « Les rois des nations domi-

* Conrtff^, de Magistratus auctoritate circa sacra, 164S.

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Dent sur elles; mais pour vous, il n'en est pas ainsi. » C'est opposer la mission des apdtres à l'empire des princes, et par cela même dénier à TÉglise qu'ils étaient appelés à fonder, toute espèce de pouvoir. Si on laisse là rÉvangile pour examiner les rapports de TEglise et de rÉlat d'après leur essence, on voit que TÉglise, loin de régner sur TÉlat, lui doit être soumise. L'État est de Dieu, puisque les sociétés civiles sont établies par Dieu ; c'est dire que TÉtat a une mission à remplir. Il a la direction de tous les intérêts généraux^ par conséquent aussi des intérêts moraux et religieux ; car la religion est un des plus grands intérêts du corps social. L'État a donc une mission religieuse, par droit divin. S'il abandonne, soit au pape, soit à une Église quelconque, le soin des choses religieuses et ecclésiastiques, il abandonne la moitié de sa souveraineté, il abdique; en divisant ce qui est indivisible, il organise l'anarchie et la guerre civile dans son sein, il se détruit.

IL Puffendorf.

Thomasius dit que Gonriog fut lè premier qui, en Allemagne, attaqua le papisme protestant ^ Il a le mérite de rinitiative, mais il n'a pas assez insisté sur la nature de rÉglise ; cependant tout dépend de la conception de rÉglise pour déterminer quels sont ses rapports avec

< Thomasius, Historia contentionis inter imperium et sacerdotium, pag. 640.

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rÉtat. Cest a Puffendorp qu^appartient la gloire d'avoir approfondi ce côté d'un problème qui a agile les siècles passés, et qui soulève encore des débats irritants de nos jours. L'illustre publiciste prouve que TÉglise n'est pas un État dans TÉtat, mais une association soumise, comme telle, à la direction et à TinspeclioD du magistrat civil. La question capitale, dit-il, est de savoir si Jésus-Christ a entendu établir un pouvoir spirituel auquel sont soumis tous c«ux qui suivent sa loi ; si Ion reconnaît qu'un pouvoir pareil existe , il ne reste plus aux protestants qu'à se remettre sous le joug du pape, quelque dur qu'il soit. Mais il suffit de lire l'Écriture sainte sans prévention, pour être convaincu que le fondateur du christianisme ne songeait pas à investir ses apôtres d'un pouvoir quelconque.' C'est un maître qui enseigne des disciples, c'est un révélateur qui communique la parole de vie à ceux qui ont des oreilles pour entendre, c'est un docteur de pauvreté et d'humanité. Il donne mission à ses apôtres , non de gouverner le monde, mais de prêcher la bonne nouvelle. Et en quoi consiste cette bonne nouvelle? Que le royaume des cieux va s'ouvrir, que la dernière heure est proche, et qu'il faut se hâter de faire pénitence. Comment les péchés sont-ils remis? Les apôtres exercent-ils une juridiction, un pouvoir, en les remettant? C'est la foi qui emporte la' rémission des péchés, et qui ouvre le ciel aux croyants. Voilà l'enseignement du Christ et la mission des apôtres : on n'y voit pas l'ombre d'une puissance. L'Église

> De Habitu religionis christianse ad vitam civilem.

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se constitaei c*est la société des fidèles; cette association lui donne-t-elle des droits nouveaux, une autorité de coaction, un empire? Sa mission reste la même, c*est d*enseigner et de remettre les péchés : quand elle agit, elle agit comme toute société» par voie de concours de consentement, et non par voie de commandement ou de loi. Elle ne peut pas prétendre qu'elle forme un Étal dans rÉtaty car si elle était un pouvoir, il arriverait de deux choses Tune : ou il y aurait deux pouvoirs souverains, et par conséquent anarchie, dissolution du corps social ; ou TÉtat serait subordonné à TÉglise, c'est à dire qu'il n'y aurait plus d'État. Est-ce pour établir l'anarchie, est-ce pour organiser une théocratie, que Jésus-Christ est venu dans ce monde?

Les suppositions de Puffendorf ne sont pas de pures hypothèses. Oui, dans la doctrine catholique, il y a anarchie ou absorption de l'État par l'Église. Pendant des sièc!es la lutte s'est produite sur les champs de bataille, et les souverains pontifes ont dominé sur les rois et les empereurs. La lutte dure toujours, quoiqu'elle ne soit plus sanglante : là où il y a deux puissances, la division, la guerre intestine est inévitable; les citoyens ne savent à qui il faut obéir, à l'État ou à l'Église. Mais les vrais croyants peuvent-ils hésiter? Ils aiment mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, ils préfèrent la vie éternelle aux peines et aux récompenses de ce monde. D'ailleurs l'Église sait s'arranger de manière à assurer houneurs et richesses à ceux qui la servent. Quel est alors le rôle de TÉtat? C'est le rôle le plus humiliant que l'on puisse concevoir. Il est en face de son ennemi, et il

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doit choyer, nourrir, protéger cet ennemi ; que dis-je? il lui doit fournir les moyens de combattre Tautorité civile et de la ruiner. C'est pis qu'abdiquer le pouvoir, c'est l'avilir. Nous ne faisons qu'interpréter la pensée de Puffendorf ^ ; et l'on pourrait croire que nous écrivons la satire de ce qui se passe sous nos yeux : tant il est vrai que l'esprit de l'Église est toujours le même. Que ceux qui ont des oreilles pour entendre, comprennent !

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