‹ L'église et l'étatChapitre 3 sur 22 · III. Tbomasini · texte numérisé non relu

III. Tbomasini

Nous touchons au dix-huitième siècle, et l'idée du pouvoir spirituel, quoique combattue et ruinée par les travaux de Gonring, de Pufendorf et de leurs disciples, se maintient néanmoins dans l'enseignement et dans la pratique. Pour la détruire, il faut une lutte plus vive que celle de la science impartiale, il faut les armes de la passion. Nous nous étonnons aujourd'hui des exagérations, des préjugés et des erreurs des hommes du dernier siècle ; nons ne comprenons pas qu'il faut des lutteurs passionnés, et parlant injustes, pour démolir le

1 « Cives duobus dominis servira coguntur, aut inter duorum dominorum repngnantiâ Imperia misère distrahuntur. » § 52.

« Manifestum est, si qui in medio aliquo statu habitantes extranei cujusplam status pars sint, id paulo minus esse, quam si hostilia praesidia in nostras arces introducantur, aut castra hostium in média nostra ditione ponantur. Quod praejudicium eo gravius est, si ex ipsis principum civiumque bonis sumtus depromantur, quibus status ille extraneus sit sustentandus. »

4» l.'É6L»E ET l'état.

passé : tels furent les philosophes» tel fui Thomoêius ^ 11 avoue lui-même qu'il est un peu vif et porté à la satire. C'est peu dire; il outre les choses, et à force de pousser ses principes à bout, il devient injuste pour

I Église, injuste même pour les adversaires de TÉglise.

II poursuit Torgueil clérical des spirituels n\ec un achar- Dément incroyable : « Les clercs sont tous de saints personnages, des élus de Dieu ; tout ce qu'ils font est bien ; quand il leur arrive de commettre quelque action peu spirituelle, nous ne devons pas les imiter, mais gardonsnous de croire pour cela que les clercs soient répréhensibles. Il faut, malgré leurs écarts, les honorer, les révérer, c'est là le comble de la perfection chrétienne; on peut être après cela adultère, voleur, assassin, commettre tous les crimes imaginables, le respect de TÉglise rachète tout; tandis que ceux qui attaquent les clercs et rÉglise, fussent-ils des saints, sont des athées, des hé* rétiques, des démons indignes de voir la lumière du jour. Qu'est-ce que les laïques sont aux yeux des spirituels? Des mulets et des ânes ^. »

Si Thomasius met tant de passion à attaquer la dis* tiflction des clercs et des laïques, c'est que là est réellement le principe de la domination cléricale, qu elle s'exerce au nom du pape ou au nom d'une TÉglise réformée. Si le spirituel et le temporel sont deux domaines différents, et si le clergé domine dans l'un, il dominera

« Tiwmasms, Notes sur le traité dePuffendorf, de la Monarchie spirituelle de Rome. Dédicace.

• Mem, Notes sur Puffenderf, Dédicace,

U RÉFORHE ET i'iDÊB DB L*ÊGLISE. 4»

nécessaîreiiieiit dans Tautre; car qai voudrait contester qae Tàoie a empire sar le corps? Si donc il y a une puissance qui est Torgaue de Tàme, il lui faut aussi ac* corder un empire sur la puissance qui représente le corps : de là la longue usurpation des papes et de rÉglise^ de là Tinsolente tyrannie de ceux qui se disent investis par Dieu du pouvoir spirituel. La réformation n'a pas rais fin à cette soif de domination ; avec Torgueil clérical, Tambition s'est transmise aux ministres de la parole de Dieu; s'ils ne sont pas papes, ils voudraient du moins Tétre ^ Il ne suffit pas d'avoir secoué le joug de la papauté pour s'affranchir de la domination ecclé* siastique ; car cette domination se reproduit dans le sein du protestantisme, sous le nom de liberté de rÊglise; cette liberté n'est autre chose que la prétention d être un pouvoir, c'est à dire de former un État dans l'État, ce qui aboutit à organiser l'anarchie, à moins que l'on ne su* bordoone l'État à l'Église; mais alors il n'y a pas d'État, puisqu'il n'y a pas d'État sans indépendance, sans souveraineté. L'Église doit donc être subordonnée à l'État, c'est une condition d'existence et de dignité pour le prince; s'il reconnaît à côté de lui un pouvoir spirituel, nécessairement rival et ennemi, il deviendra Tesclavede l'Église, il sera un instrument dans les mains du clergé*.

> Thomasius donne aux papistes protestants le nom énergique de Gempœpsie, (Historia contentionis inter imperium et sacerdotiuœ,pag. 478.)

* « Ratio et experientia docent, negligentiam hujus juris privasse magistratum superioritate et majeslate, et ex eofecisse brachium secolarecleri, imo ejus maacipium. » (Historia contentionis ^ p. 676.)

SO L*ÊGLISE ET l'6TAT.

Tbomasius rejette tonte idée qui rappelle de près ou de loin la distinction odieuse du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Les réformés avaient fini par reconnaître à rÉlat un droit sur YÊglise extérieure^ eu réservant au clergé le soin des choses intérieures de la religion. Tbomasius repousse cette concession, il ne veut pa^ entendre parler d'un droit quelconque appartenant aux clercs ; TÉtat seul a un pouvoir, il réunit dans sa main toute lautorité, l'Église n'en a aucune ^ Il craint, et non sans raison, qu'en laissant une porte ouverte aux prétentions de l'Église, le clergé ne cède à l'ambition qui lui est innée de se subordonner l'État^ sous le prétexte d'intérêts spirituels. Tbomasius ne se contente pas de poursuivre la domination cléricale dans le présent, il la poursuit encore dans le passé. Il a écrit en traits vifs et mordants une Histoire de la lutte du sacerdoce et de l'empire. Sa critique est sans pilié ni miséricorde ; partout où il rencontre une trace de la puissance spirituelle, il la flétrit; l'esprit bistorique lui manque complètement, comme à tous les démolisseurs ; il ne tient compte ni du temps ni des circonstances, il voudrait que le moyen âge eût réalisé ce qui n'était pas même réalisable au dix-buitième siècle, ce qui ne l'est pas encore aujourd'bui. Tbomasius ne rend pas plus justice aux adversaires de l'Église qu'à ses partisans; il suffit qu'ils maintiennent, ne fût-ce qu'en apparence, l'idée de l'Église et de sa puissance spirituelle, pour que le publiciste allemand les condamne ; ni les gallicans, ni Marsile de Pa-

« Historia contentiotiis inter impetium et sacerdotium , pag. 457, s.

LA RÉFORME ET l'iDÉE DE l'ÊGLISE. 51

doue ne trouvent grâce aux yeux de cet impitoyable logicien. Mais siThomasius est inique en histoire^ il est admirable en théorie ; vrai radical, il détruit jusque dans ses derniers vestiges la domination de l'Église, et il met à sa place le vrai souverain, TÉtat.

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