JURIDICTION DE L'ÉGLISE. S
pouiller de leur justice, et qui compromettaient Tordre social par Timpunité assurée aux malfaiteurs tonsurés : « Il faut bénir Dieu, dit Dupuys, de ce que les rois se sont enfin défaits des vaines craintes qui les empêchaient de punir les crimes des ecclésiastiques, par lesquels ils violaient non seulement la loi de Dieu, mais encore celle de rÉtat, et qu'ils ont enfin conçu que'Ia véritable crainte de Dieu les obligeait d*empêcher que ceux qui doivent servir d'exemple aux autres, ne pussent être criminels impunément ^ »
Les légistes finirent par trouver que la distinction des délits en privilégiés et communs était une injure pour Tautorité royale; car elle impliquait que la juridiction civile n'était qu'une exception, un privilège *. Tel n'était pas l'avis des gens d'Église; iJs disputèrent pied à pied le terrain aux juges laïques. Deux chanoines prévenus de rapt sur une jeune fille de seize ans, soutinrent que le rapt était un délit commun et demandèrent leur renvoi devant le juge ecclésiastique; le parlement renvoya les coupables devant le tribunal séculier. Un clerc accusé d'inceste appela comme d'abus du décret décerné contre lui par le juge civil, prétendant que c'était à l'oificial à lui faire son procès; le parlement décida que le délit était privilégié. Un juge ecclésiastique poursuivit un prêtre prévenu du crime de sodomie; le procureur générai appela comme d'abus; le parlement déclara le crime « non seulement privilégié, mais énorme^ scan-
* Dupuys, de la Juridiction criminelle, ch^p. x.
• Févret, Traité de l'abus, livre vin, chap. i, n» 4.
ne L'teusi ET l'£tat.
daleux et abominable. » Il y a eu plusieurs sentences, dit Févret^ contre des clercs accusés de ce crime ^ Un chanoine d^Arras 8*était aidé dans un procès de trois fausses dépositions ; le conseil d* Artois décréta ajournennent contre le coupable, et à raison de sa contumace, prise de corps, avec saisie de ses biens; Tarchevèque de Cambrai menaça vainement le conseil de ses censures, il fut passé outre '• Le seul délit qui resta ecclésiastique fut le concubinage; il était réellement commun, d^n point que parfois les parlements furent obligés de sévir, à cause de Ténormité des abus et de la négligence des juges d'Église à les réprimer ',
Les gens d'Église avaient pour eux une autorité jadis réputée souveraine, les décrets des conciles et les bulles des papes; ils essayèrent«de les opposer aux arrêts des parlements. Le concile de Trente réserva en termes généraux la liberté de t Église^ et il attribua expressément aux évéques la connaissance du crime d'adultère contre toutes sortes de personnes; les ofBciaux se prévalurent de ces décrets; mais le parlement annula leurs sentences comme abusives, le concile de Trente n'étant pas reçu en France ^ La bulle In Cœnâ Domini anéantissait la juridiction royale au profit de l'Église; le pape Grégoire XIII l'envoya en 1580 au clergé français, comptant sans doute que, dans un moment où la royauté était af-
* Févrel, Traité de l'abus, liv. viii, chap. ii, n»» il, 13 et U.
* Van Espen^ iEquitas sententi» parlamenti Mechliniensis in causa Van Espen (Op., t. IV, pag. 265),
» Févret, Traité de l'abus, liv. viii, chap. ii, n* 12.
* Idem, ibid.^ liv. viii, chap. u, n» 10.
JURIDICTION DE L*ÉGLISE. f»9
faiblie par les entreprises des factions , il ne trouverait aucune résistance. Il se trompa : le parlement, sous la présidence de Brisson, ordonna que les évêques dans les diocèses desquels la publication de la bulle avait été faite, seraient cités et leur temporel saisi ^ On pufiisisait avec rigueur les clercs qui osaient soutenir, comme le faisaient les papes, qu'on ne pouvait les poursuivre eo cour laïque. Le parlement força un chanoine de déclarer, M que témérairement, irrévéremment, et contre rhon*neur de la justice, il avait dit et écrit les propos susdits: qu'il reconnaissait ladite proposition fausse et erronée, contraire aux constitutions canoniques et ordonnances royales '• » Le chanoine de Sens, si rudement traité par le parlement, n'avait fait que professer la doctrine que Bellarmin enseigne comme la seule catholique, et que Pâul y tenta de mettre à eiécution contre Venise. En France, on ne souffrait pas même que de pareilles maximes fussent discutées. Un clerc soutint dans une thèse qu'il y avait deux puissances souveraines, la spi* riluelle et la temporelle; de là il concluait qu'il y avait deux juridictions également souveraines, et que les ecclésiastiques ne pouvaient être traduits que devant les juges d'Église. L'avocat général Talon appela comme d'abus et dit que cette doctrine anéantissait la juridiction royale et, par suite, la souveraineté civile. Le parlement supprima les thèses comme contraires à l'autorité du roi '.
' Févret, Traité de l'abus, livre viii, chap. i, n» 5. • Idem, ibid,, liv. vu, chap. m, n» 7.
5 Idem^ ibid., liv. viu, chap. i, n» S.
SOO L*6GLI8B et L'fiTAT.
Les parlements étaîeDt en opposition directe avec les décrets des papes; les maximes quils déclaraient aba* sives étaient tenues à Rome comme orthodoxes. On comprend que le clergé, ayant pour lui une iantorité considérée comme infaillible par les zélés, ait défendu sa liberté contre les entreprises des légistes.^ Suivons-le un instant dans cette lutte, pour voir à quoi aboutit le droit divin de TÉglise. Quand un clerc était condamné à mort, il devait être dégradé avant qu'on le livrât au bourreau. Les évéques cherchaient mille chicanes pour sauver les malfaiteurs oints; mais la justice civile passait outre, au grand scandale des dévots. Un prêtre d*Arles commit le crime de rapt et de sodomie en la personne d*un enfant de cinq à six ans dont il était pré* cepteur; il confessa son crime et fut condamné à mort; le parlement ordonna de le dégrader avant de Pexécufer, quoique, dit Tarrét, le crime fût de telle qualité, qu'il n'était pas besoin d'une dégradation. L'archevêque, requis par trois fois de dégrader cet infâme ministre de Dieu, ayant opposé chaque fois un refus à la plus légitime des demandes, la cour ordonna que le condamné serait exécuté sans être dégradé. Là-dessus, grande colère de l'archevêque; il manda tous les confesseurs d'Arles, tant réguliers que séculiers; il leur déclara que les conseillers qui avaient rendu Tarrêt contre le clerc sodomite étaient excommuniés, et leur fit défense de les confesser et de les absoudre. Même censure contre les gens du roi, les greffiers, l'huissier et l'exécuteur. Il y eut appel comme d'abus, et jamais abus n'avait été plus scandaleux. Un archevêque prend parti pour un misé-
ICRIDICnON DE l'ÉGUSB. 501
rable, convaincu par son propre avea du plus abominable des crimes ! il excommunie des agents du roi pour avoir rempli leur devoir! « sujet et vassal de Sa Majesté, à qui il a prêté serment de fidélité, il ose en face du parlement, dont il est justiciable, attenter contre Tautorité du roi ! » Cest un scand^ile inouï, dit le procureur général. Le parlement déclara les censures archiépiscopales abusives ; il ordonna que dans trois jours Tarchevéque convoquerait les confesseurs, et qu'en leur présence il révoquerait ses censures sous peine de quatre mille écus d'amende et de saisie de son temporel. L'archevéque'essaya d*éluder Tarrét en faisant des déclarations insuffisantes; la cour tint bon, et le prélat fut forcé de plier sous la loi ^
On se tromperait si Ton croyait que Parchévéque d'Arles était quelque brouillon ou quelque fanatique; ses sentiments étaient ceux de TÉglise : ils tiennent à Torgueilleuse distinction du clerc et du laïque. Le même scandale se produisit dans d'autres provinces au dix-septième siècle, et il se répéterait encore aujourd'hui, si rÉglise avait le pouvoir en main. En 1607, la cour de Rennes condamna à mort un prêtre convaincu de viol, commis la nuit avec effraction, et coupable, en outre, de plusieurs meurtres, assassinats, sacrilèges, voleries et larcins; elle ordonna qu'avant Texéculion, il serait dégradé par l'évêque de Malo. L'évêque refusa; il fallut que le parlement le lui commandât, avec menace de
1 Preuves des libertés de VÈglise gallicane, t. I, pages 180-
sot L*ÉGL1SB ET L*ÉTAT.
saisir son temporel ^ La saisie de leur Cemporel touchait les prélats de plus près encore que rhooDeur du clergé ; l'évéque de Malo céda. On étair, au commencement da dix-septième siècle» dans une de ces réactions ultramontaines qui semblent vouloir ramener Thumanité vers le moyen âge, cet âge d'or de la Hberté de f Église. Il y avait un abime entre le droit divin des clercs, tei que Paul V et Bellarmin le concevaient, et la réalité telle qu'elle existait en France. L'appel comme d'abus portait tous les jours devant les parlements la connaissance des décisions rendues en matière ecclésiastique, et les juges laïques cassaient sans respect aucun ce que les gens d'Église avaient fait. L'évéque d'Angers, qui avait lu son Bellarmin, cria à l'abomination de la désolation parce que les laïques se mêlaient de régenter les spirituels. Il sollicita et obtint une bulle du pape qui déclarait excommuniés de droit ceux qui, par rappel comme d'abus , transportaient la juridiction de rÉglise aux tribunaux séculiers : c'était, d'après le souverain pontife, le plus énorme des crimes de dépouiller rÉglise de son droit divin. Il y eut appel comme d'abus , et les bulles pontificales furent déclarées abusives. L'évéque chercha à soulever les âmes dévotes; il répandit un mandement conçu dans le style larmoyant et boursouf&é qui est propre aux prélats, quand ils se plaignent des hommes du siècle. Considérant comme nuls tous les actes qui violaient la liberté ecclésiastique, il ne tint aucun compte de la dé-
s Preuves des libertés de rÉglise gallicane, 1. 1, pag. 188, s.
JURIDICTION DE l'ÉGLISE. 305
cisioD du juge civil ^ Mais au bout de ces velléités d'indépendauce se trouvait toujours la saisie du temporel , et bien que les évéques soient des spirituels par excellence, ils n'ont jamais hésité, quand il fallait faire un choix, entre les intérêts du ciel et les intérêts de ce monde; ils ont toujours donné la préférence au corps sur Tàme. Les laïques, hommes de la matière, remportaient dé*cidément sur les hommes de l'esprit. A la fin du dixseptième siècle parut le Traité de VabuSy de Févret^ un des légistes les plus modérés; Tauteur professe un grand respect pour le clergé et évite même de prononcer les mots de libertéi^ gallicanes, qui, dans la bouche des parlementaires, signifiaient dépendance de TÉglise* Cependant, le mot seul d'appel comme d'abus sonnait si mal aux oreilles de ceux qui avaient un peu de sang spirituel dans les veines, qu'un canoniste crut devoir prendre la défense de la juridiction ecclésiastique contre Févret. De Hauteserre avoue que tous les légistes, à commencer par Tillustre Gujas, nient que l'Église ait une vraie juridiction ; il avoue que la pratique est conforme à leur doctrine; mais il a pour lui un droit contre lequel aucune tradition, aucune doctrine ne peuvent être invoquées, le droit divin. Cependant, quand Thumanité ne veut pi us de ce prétendu droit divin, que faire? Il en était ainsi au commencement du dix-huiliéme siècle : l'Église allait faire place à un droit et à un pouvoir réellement divins, la liberté de penser et la souveraineté des nations. La défense de Hauteserre est un cri de détresse : « Le
1 Preuves des libertés de Véglise gallicane, U I, pag. 366, s.
S04 L*ÉGUSB ET L*ftTAT.
droit, dil-îl, est une vraie règle de plomb, quand il s*agil de dépouiller TÉglise; tous les moyens sont bons pour détruire la juridiction ecclésiastique ; on tourne contre les clercs ce qui a été introduit en leur faveur, on se prévaut de la coutume si elle contrarie leur droit, on se prévaut de la loi si la coutume leur est favorable. » Où est le remèder à tant de maux? L'auteur fait un appel a la piété du roi très chrétien pour qu'il vienne au secours de la juridiction ecclésiastique expirante ^ Cet appel désespéré ne fut pas écouté. L'écrivain français ne s'apercevait pas que la cause des parlements était aussi celle des rois ; il ne voyait pas. que, si TÉglise avait perdu sa juridiction, c'est que cette juridiction n'avait plus de raison d'élre. Un canoniste plus illustre en fit la remarque au dix-huitième siècle : « Il ne faut pas regretter, dit Van Espen^ le pouvoir judiciaire de l'Église. Instituée pour mettre fin aux' procès, en faisant appel à la charilé, la juridiction ecclésiastique a nourri les procès et fomenté la chicane, au point que la procédure devant les ofiiciaux est plus longue et plus frayeuse que la procédure devant les tribunaux laïques. La multiplication des appels éternise les litiges; il faut parfois cinq sentences pour terminer une contestation, en sorte que les plaideurs voient la fin de leur vie plus tôt que la fin de leurs débats.» Cest dire, en d'autres termes, que la mission de l'Église n'était pas de juger. L'État reprit un pouvoir qui est un attribut essentiel de sa souveraineté.
^ DeAîteserra, Ecclesiasticae jurisdictionis vîndici» (dans let* U* de Fevrel, de TAbu»), liv. vu, chap. xin.
SECTION III. — LA DOGTRINK § 1. Les légifto.
La lutte de TÉglise et de TÉtat dans les pays catholiques fut permanente jusqu*à la révolution, et elle n*aboutit nulle part à an résultat définitif. C'est qu'il n*y a qu'un moyen de ruiner le pouvoir de TÉgiise sur le temporel, il faut rejeter son pouvoir spirituel. Or des rois qui s'appelaient rois catholiques, ou rois très chrétiens, ne pouvaient renier leur mère, la sainte Église. Ils étaient d'autant moins disposés à le faire, qu'ils considéraient TÉglise comme le plus ferme appui du trône. Par cela ménie les parlements, autorité constituée, n'osèrent pas aller jusque-là, bien que la logique des idées les y poussât souvent en fait.
Les légistes, plus indépendants dans leurs spéculations que les parlements dans leurs arrêts, firent un pas de plus dans la revendication de la souveraineté civile. Nous allons les suivre dans leur lutte contre l'Église ; DOS ^plus grands jurisconsultes sont aussi les plus décidés adversaires de la domination ecclésiastique. Quoiqu'ils soient chrétiens sincères, ils enseignent une doctrine qui est en opposition avec le christianisme traditionnel; l'idée de l'État qui les inspire est inalliable
L^fcOUIIBTL'iTAf. 18
avec ridée de TÉglise, il faut que Tune cède à Tautre. Voilà pourquoi» les légistes, penseurs chrétieus, ont abouti à la uégation d'une idée chrétienne.
N» i. Chapes Dumoulin,
Dans les premières années du dix-septième siècle^ Clément VIII fulmina eontre tes écrits de Ch. Dumoulin une bulle d'une rigueur qui était sans précédent. Le pape dit que les œuvres du jurisconsulte fran<2ais , quoique mises à YIndex, trouvent beaucoup de lecteurs, au grand péril des âmes; que des évéques et des inquisiteurs ont accordé trop facilement la permission de les lire, sous le prétexte qu*elles sont utiles pour Tétude et la pratique du droit. Le souverain pontiCè ne veut pas que les fidèles soient plus longtemps égarés, par la mauvaise doctrine et Timpiété d'un méchant homme ^ ; il défend à perpétuité, de son autorité apostolique^ la lecture des écrits quelconques de Dumoulin, quand même on voudrait les expurger, car, dit le saint-père, Us ne peuvent être purifiés que par le feu. Clément VIII révoque toutes les permissions accordées, et défend d'en donner à Tavenir ; il ordonne que ceux qui. possèdent les œuvres de Dumoulin les livrent aux inquisiteurs , pour être brûlés par les soins du saint-office. Cette grande colère du pape était partagée par tous les orthodoxes : le cardinal Granvelle écrit a Philippe II, que
> « Mali honiinis prava doctrina et impietate. » [BnUarium Ma^ gnum, U III, pag., 153.)
Dumoulio est plus hérétique que Luther luninéiiie, et l'aonaliste ultramoDtain Raynaldi répète qu'il est hérésiarque piuldi qu'hérétique ^
Après trois siècles, les méchants écrits de oe méchant homme sont encore dans les mains des légistes. Appelé de son vivant Tor^cle du droit coutumier, il a eu après sa mort une gloire plus grande : ses ouvrages sont la source principale où a été puisé le code i\m régit encore aujounThui la France et la Belgique. La censure perpétuelle, lancée par le vicaire infaillible de Dieu contre riilustre Jurisconsulte, a fait si peu d'impression sur les esprits, que c'est à peine si le fait est connu de ses lecteurs les plus orthodoxes. Contentons-nous d'admirer la haute sollicitude du chef de TÉglise pour la science : il ordonne un auto-da-fé de tous les écrits de Dumoulin, et cependant des censeurs nommés par Philippe II ont reconnu que la plupart de ses traités juridiques pouvaient être imprimés sans changement aucun^ Ajoutons, et nous allons donner la preuve de notre assertion, que les écrits de Dumoulin que l'on pourrait censurer ne touchent pas au dogme; ils ne concernent que TÉglise, sa domination et ses abus : de là la grande colère du pape et de tous ceux qui ont du sang clérical dans les veines. On oe peut pas même dire que Dumoulin, quelle que soit Tàpreté de son langage, ait voulu attaquer 1 existence de TÉglise; il était chrétien, et sa
1 iSranwUe, Papiers d'Ëtat, t. VI, pag. 571.— Aaynatôt, Anoates, 1564, 13.
* Van Espen, Jus ecclesiasticam, pars i, lit. xxu, cap. iv. § 35; — de Usu placiti ragii (4. IV, pag. 190).
SM L*tc;USE ET l'£TAT.
rade sincérité nous oblige de le croire, quand il prend Dieu à témoin de ses bonnes intentions : « Il n'a pas écrit, dit-il» pour servir les passions des hérétiques et des séditieux, mais dans rintérét de la foi et de la discipline; il a écrit, non pour détruire TÉgiisc, mais pour la guérir; s'il a flétri les abus de ta cour de Rome, c*e$t pour défendre les droits de la majesté royale ^ » Ajoutons qu'il en va à Dumoulin comme aux parlementaires, ses principes le conduisent plus loin qu*il ne le sait lui-même ; habitué quil est à manier les idées avec une rigueur mathématique, il ne recule devant aucune conséquence.
A la différence des autres légistes, Dumoulin attaque ouvertement la papauté, son pouvoir spirituel aussi bien que son pouvoir temporel : < Dans la primitive Église, dit-il, il n'y avait pas de pape; elle n'avait d'autre chef, d'autre législateur que Jésus-Christ. » C'est la doctrine protestante : «Le pape est l'antechrist, il ne lui faut pas plus obéir qu'au diable '. » L'évéque de Rome a usurpé la puissance de Dieu $ur la terre; les canonistes légalisèrent cette usurpation, et rivalisèrent d'adulation pour encenser leur idole. Dumoulin poursuit ces plats flatteurs avec une juste indignation : il traite de ridicule le Rational de Duranti et de puante
■ Commetitaire sur la coutume de Paris (Œuvres, 1. 1, pag. 839] : « Magno quodam zelo regiae loajestatis et EccIesiaeGallicanDe vendicand» calamum arripui, in abusus curiae Eomanae et pontificum scripsi, non ut stalum Ecclesise everterem sed sanarem, principem meum intérim pro virili derendendo. •
• Dumoulin, Op., t. IV, pag. 428, n» 3, pag. 429, n»«.
la Somme d'Augustin *. Son livre des Êdits et arrêts de France contre les abus des papes est un vrai acte d'accusation contre la papauté. La fiscalité romaine donne beau jeu à notre jurisconsulte; c'est sur ce terrain que la critique était la plus facile et la plus populaire, car clercs et laïques étaient également exploités par la cour de Rome. Dumoulin accuse, les preuves en main» « les papes de préposer leur gain à la vérité. Je vous demande, dit-ii, si les papes eussent mieux aimé la vérité que largent, eussent-ils souffert tel désordre, telle banque de bénéfices, voire tant de faussetés évidentes, en leur cour? Quoi, n'est-ce pas provoquer les trompeurs, les faussaires, voleurs et négociateurs de bénéfices à apporter leur argent, partie au fisc et coffre du pape, partie aux gages et salaires de ses courtisans, à ce que les bullistes, copistes et les putains de sa cour en soient nourris? » Dumoulin montre la papauté « inventant toujours nouvelles manières de rompre, abolir et profaner toute règle et discipline ecclésiastique, pour que le vicaire de Dieu, en la grande et universelle banque de sa cour romaine, pût sans obstacle faire trafic de tout*. » Au dire de Dumoulin, la France était privilégiée dans cette exploitation : « La Gaule a été tributaire de Rome; mais encore sous la servitude des empereurs, elle n'était tant grevée et pillée qu'elle l'est par les papes. • Et quel usage font-ils de ces exactions? «Tous ces millions d'écus extorqués par les ruses et impos-
« Dumoulin, Op., t. IV, pag. 458, n» 197.
• Commentaire sur Védit des petites dates, (Op,, t. IV, pag. 398, s.).
310 l'êgusb st l*éiat.
ivres de ceux qui abosent du minisière eedésiaBtiqtte à profit et gain, sont dépensés en délices, inxnre et <|)ompes prodigieuses, le Dieu desquels, dit saint Paul, est leur ventre ^ »
Voili ee qu^est en réalité le pouvoir spirituel des papes, une maison de banque. Cependant , c'est le prétendu pouvoir sur les âmes qui leur a servi à usurper Tempire sur le temporel : c Par ce seul mot que Gré* goire se disait par TÉvangile être seigneur et souverain spirituel, il persuada qu'il pouvait lier et délier, ou absoudre de foi et serment. » De là la monstrueuse prétention de Boniface VIII, que tous les chrétiens soat soumis au pape, que c'est une condition de leur salut; cette soumission s'étend même au temporel, puisque la constitution dit que le pape a les deux glaives *. Dumoulin ne reconnaît aucun pouvoir temporel au pape, pas même sur la ville de Rome. Il nie que le pape ait trans* féré Tempire d'Occident à Gharlemagne ; il nie que Tempereur soit couronné par le pape ; il nie que le roi élu prèle un serment de vassal, comme le disent sottement les canonisles. Innocent III dit que c'est au saint-siége à examiner, à approuver et à juger l'élection de l'empereur; il ne faut pas l'en croire, dit Dumoulin ; TempereUr tient son droit de l'élection des princes allemands. Il n'est pas vrai non plus que les électeurs aient
» Les Êdils et arrêts de France (Op., t.IV, pag, SIO, n« 1 ; pag. 511, no 9).
» Ibidem, (l, IV, pag. 473. n« 310); Annot&t. in Décret, (t. IV, pag. 291). ■
LBS LÉGfSTBS. 3tl
reçu leur digaîté du pape; s'il avait été en son pouvoir de créer des électeurs, il n'aurait pas manqué de prendre le droit d'élire pour lui seul ^ Les prétentions des papes sur l'empire ont allumé une guerre qui a duré quatre siècles; Machiavel et tous les historiens qui écrivent selon la vérité, leur imputent les malheurs de l'Italie et de l'Europe *.
Cette vive critique du pouvoir temporel des papes» dans leurs rapports avec l'empire, est écrite au point de vue du droit pur; Dumoulin ne tient aucun compte des faits, caries faits ne peuvent pas altérer le droit. Il ne lui suflSl pas d'avoir dépouillé le pape de tout pouvoir, il l'assujettit à ceux-là mêmes sur lesquels les orgueilleux successeurs de saint Pierre prélendaient régner : c Les papes furent soumis dans la primitive Église aux rois comme tous les évéques; s'ils s'élevèrent ensuite au dessus de la royauté, c'est au mépris de l'Évangile, par usurpation, par fraude, hypocrisie et enfin par force ouverte '• > Dans son traité de la Monarchie des Franpats, Dumoulin cite les témoignages de soumission donnés par les papes aux empereurs et aux rois, entre autres, la fameuse lettre de Léon IV à Lothaire, neveu de Charlemagne, dans laquelle le pape s'oblige à obéir aux commandements de l'empereur, et appelle menteur quiconque dira autrement : « Cette dernière clause est comme une censure prophétique ajoutée pour flétrir
1 Commentar, in consuetudines ParisienseSy pars prima, lit. i, n'61.55,76, 73, 72.
• Ànnotationes ùidecrelales (t. IV, pag. 68). s Consultation sur le concile de Trente^ § 93 (t. II, pag. 1016).
Mf L*ÉGLISB BT L*ÈtkT.
Tambition et rosorpation des papes à venir, et la cayillation et imposture des futurs canooistes, lesquels n'ont eu hoDte d*arguer ledit Léon de pusillanimité^ comme s'il avait fait celte profession par crainte; tous lesquels Léon convainc davance de mensonge. > DumouliD venge Léon IV de ces calomnies; le pape qu^on accuse de lâcheté a repoussé les Sarrasins : « Vous voyez d*abord combien iniquement et follement ces indoctes canonistes ont repris et blâmé de couardise Léon IV, lequel, par armée soudainement assemblée, assaillit et déconGl les exerciles munis de tous appareils de guerre, et combien iniquement ils calomnient ses professions. Mais ce n*est de merveille, vu que même au Seigneur Jésus-Christ et en ses apôtres ils réprouvent et ne veulent en suivre les choses qui dérogent à Fambilion et tyrannie de leurs papes ^ >
Dumoulin n'a guère plus de respect pour les conciles que pour la papauté. Il fut consulté sur la réception du concile de Trente. Son avis est une critique acerbe, soQ« vent injuste; mais un sentiment vrai Tinspire, c'est Tidée de la souveraineté civile, méconnue par les Pères du seizième siècle, comme elle est méconnue par tous ceux qui sont catholiques conséquents. Ce que les Pères revendiquent comme une liberté, comme un droit divin, est un crime aux yeux de notre légiste : « C'est un crime de lèse-majesté, dit-il, de soustraire les clercs à la juridiction royale et à Tobéissance que tout citoyen
« Commentaire sur tedit des petites dates (t. IV, pag, Zl&^-^dela Monarchie des Français, §§143, 127 ("t. Il, pag. 1040).
doit aux édits. Le coDcile donne aux juges ecclésiastiques une juridiction sur les laïques, qu'ils n*ont pas même en France sur les clercs. Le concile dit que les dinoes sont de droit divin, comme si nous vivions encore sous la loi de Moïse. Le concile abolit !a loi sur le duel : il n'a pas le droit de priver un prince de son pouvoir législatif^ car ce serait autant que destituer le roi de de son royaume et couronne. Le concile fait du roi, notre souverain seigneur, son vassal, son sergent et sou exécuteur *. »
La doctrine que Dumoulin repousse comme une injure faite à la royauté était le sentiment universel des canonistes : les rois, selon eux, portent le glaive temporel, mais c'est le pape qui le leur a confié pour la défense de rÉglise, et ils le doivent tirer sur un signe du prêtre. « Qui est une nouvelle manière de parler, dit notre jurisconsulte, comme si le roi, et toute son autorité, puissance et majesté, était leur bras gauche, dépendant d*eux et à eux sujet, tandis que de par Dieu et par droit divin il est leur seigneur et supérieur ^ » Dumoulin se fait un plaisir de confondre Tignorance ou la maiivaisefoi des canonistes; il leur moutre dans leur corps de droit canonique des lois faites par les rois de France sur des choses ecclésiastiques, même sur la doctrine, et principalement pour réprimer les abus et excès des gens d'Église. ^Le légiste français se rit de Vénerie et de
* Consilium super concilium Tridentinum, §§ 44, 82, 88, 90, 80 |i, II, 1005, 1018, et la traduction dans le t. V, pag. 351).
« De la Monarchie des Français, §67 (t. II, pag. 1045); Commentaire sur redit des petites dates (t. IV, pag. 366, 370, s.).
Si4 l'église et l'état.
la ridicule vanité des canonisles : « Afio que je ne die iinpiété non moins indocte que flaUeresse» lesquels ont osé calomnier et condamner ces saintes lois, les nues d*irréligion, les antres de nullité, sans que pour leur grand aveuglement il leur vint en pensée qu en ce Causant, ils condamnaient la primitive Église qui est trop plus sainte, et qu'ils se séparent d'icelle, et conséqueoiment de la vraie Église qui est unique. > De même le droit civil des empereurs chrétiens, à partir de Constantin, est plein de lois sur les personnes et les choses ecclésiastiques : cependant les canonistes « louent grandement Constantin comme le prince qui par dessus tous a exalté et honoré l'Église romaine ^ « Le légiste triomphe ici de ses adversaires : « Oseront-ils condamner le fait d'un prince si louable et excellent par ikur témoignage même? >
Dans répltre à Henri II, qui se trouve en tête du Commentaire $ur l'édit des petites dates j Dumoulin dénonce les canonistes et les ultramontains comme ennemis de la royauté : « Ténébrions^ partie indoctes et ignorants, partie tergiversateurs et mal affectionnés à Texcellence et amplitude de votre dignité et autorité royale... Ce n'est pas d'aujourd'hui que votre royaunie a été inquiné de telles gens, lesquels, par leurs nouvelles inventions et fallacieuses séductions, trompaieat le peuple et détruisaient le principal membre de votre couronne, qui est votre justice et autorité souveraine,
ï de la Monarchie des Français, § 62 (t. II, pag. 1045); — Cornmentaire sur VédU des petites dates (t. IV, pag.<W?, 378).
ensemble le pouvcrir de faire lois el statuts, comme seul seigneur de votre royaume. Il y a douze vingts ans qu'ils avaient tellement usurpé votre justice royale, et distrait la plupart de vos sujets hors de votre sujétion ef obédience judiciaire, qu'ils avaient communément persuadé que vous n^aviez puissance de statuer ou ordonner aucunement de Tétat ecclésiai$tique, sinon en tant qu'il vous était par eux attribué comme à simples exécuteurs de leurs ordonnances et mandements, tellement que dans votre royaume ils en avaient érigé un nouveau, non sujet à vous^ mais distrait de votre obéis^ sancey sujétion et autorité royale^ et qui pis est, tirant à eux la plupart des* sujets et habitants de votre royaume *. »
Cette violente attaque contre les ténébrions s'adresse à tonte l'Église ; parmi les ténébrions se trouvent les papes et de saints personnages canonisés par Rome pour la- résistance qu'ils avaient opposée à l'autorité royale. Au premier rang de ces défenseurs de la liberté ecclésiastique brille le fameux Thomas Becket, dont Henri VIII jeta les ossements au vent; Dumoulin traite le martyr de mutin et de séditieux; il dit que Henri VIII l'a justement dégradé comme coupable de lèse-majesté *. L'on voit que si Dumoulin est encore chrétien, il ne l'est plus à la façon du moyen âge ; car ce que l'Église catholique révère comme l'idéal de la perfection, le mar-
^ LHireau rof(t. IV, pag. 306, 368).
• Êdiis et arrêts de France contre les abus des papes (tome IV, pag. 465, n» 251).
sie l'église rt l'état.
tyre souffert pour son droit divin, Dumoulin le flétrît comme U plus grand des crimes. Il y a opposition complète cnlre la doctrine c.alholique et la doctrine de notre grand jurisconsulte.
L'É;;lise annule TÉtat, elle i^avilit, elle en fait un instrument de sa domination. Dumoulin relève le pouvoir de rÉlat, et il le met au dessus de TÉglise. « Il appartient aux rois et aux princes de porter des lois sur les choses ecclésiastiques. Dire le contraire, c'est déroger à rautorilé et puissance qu'ils ont de Dieu, et crime de lèse-majesté royale et même divine, d'autant que telle calomnie redonde principalement contre Dieu ^ > Tout pouvoir appartient à TÉtat; l'Église n'en a aucun; elle n'a pas de juridiction, « car la juridiction est aussi inséparable de la royauté que l'essence l'est de la chose *. • Le roi ne peut pas même exempter les clercs de sa juridiction, car ceux qu'il exempterait deviendraient souverains par là. Il ne peut donc pas être question d'immunité ecclésiastique ; le pape n'a pas le droit de faire dès lois en choses temporelles, ni au préjudice de la juridiction séculière; s'il avait ce droit, il serait roi, et le roi cesserait d'être souverain '. Les clercs ne diffèrent en rien des autres citoyens quant à leurs obligations; leurs biens sont soumis au prince, comme les.biens des
« De la Monarchie des Français, § 98 (t. Il, pag. 1038).
• Coutume de Paris, pari, i, lit. i, § 3, glose .4, n«« 16, 18 : « Suprema juridictio tam est inseparabiiis a eorona, quam essentia rei a se ipsa. »
« /Wcfem,part. 1, 1. 1, §51, glose2,n«66. .
laïqaes ^ Mais les droits des clercs sur les biens ecclésiastiques ne sont pas ceux d'un propriétaire sur sa chose ; ils les tiennent du prince, et le prince peut, pour cause légitime, les leur enlever *. Le prétendu droit divin de TÉglise n'impose pas à Dumoulin ; c'est une invention du clergé, et trop souvent il a fondé sa liberté sur des actes fabriqués; le moins que Ton puisse faire» dit le rude légiste, c'est de priver de leurs droits usurpés « telle ordure de prétraiile, prompte à forger faussetés sous couleur d'immunité de TÉglise '. »
Tout l'édifice du pouvoir de TÉglise repose sur la distinction des clercs et des laïques. Le mépris que Dumoulin témoigne à chaque occasion aux gens d'Église, les injures qu'il leur prodigue, témoignent suffisamment qu'il n'était guère disposé à reconnaître la supériorité des clercs : « Les laïques, dit-il, ne sont pas moins capables que les clercs, voire des choses proprement et essentiellement spirituelles ^. » L'illustre jurisconsulte prouva par sa doctrine qu'il était plus spirituel que les spirituels de profession, plus moral que ceux qui prétendent avoir les clefs du royaume des cieux. Écoutons son avis sur les fraudes pies: c II ne faut pas, dans l'intérêt de la religion, nourrir les croyances superstitieuses,
» Coutume de Paris, part.i, 1. 1, § 68, glose 2, n<»20; — ConsiL, XI,6;XIi,4(t.II, pag. 840).
• Êdils et arrêts de France contre les abus des papes (tome IV, pag. 466, no 254).
» Commentaire sur Védit des petites dates (l. IV, pag, 384).
* Èdits et arrêts de France contre les abus des papes (tome IV, pag. 466, n« 256).
31S l'égusb bt l'état.
ni recourir an mensonge; Dieu, qai est la Inmière et la vérité» ne vent pas que son royaume soit étendu par de pareils moyens. C'est un blasphème de dire que la parole divine, que la vraie religion ait besoin des mensonges des hommes. J*en conclus que celui qui ment au nom de la religion est doublement coupable : il est menteur et il est sacrilège ^ • Cela n*est pas mal parler» pour un michant homme; cette sentence aurait mérité, nous semble-t-il» d*étre exceptée des censures de Clément yill. Dumoulin fil mieux que bien parler; i la différence de beaucoup de spirituels^ il conforma sa conduite à la sévérité de ses maximes.
On sait que le Commentaire sur Véiii des petites dates fut un événement. Jules II était en guerre avec la France ; quand notre légiste eut publié Técrit où il dévoilait tous les abus de la cour de Rome, le pape se hâta de faire des propositions de paix. Le maréchal de Montmorency dit, en présentant Tauteur au roi : « Sire, ce que Votre Majesté n'a pu faire avec 30,000 hommes, de contraindre le pape à luildemander la paix, ce petit homme Ta fait avec un petit livre. » Le Commentaire fut reçu aux applaudissements de ceux qui étaient hostiles aux envahissements du saint-siége; mais il attira à Dumoulin la haine des théologiens et de la papauté. La Sorbonne ordonna de supprimer le livre au plus tôt, pour empêcher le venin d'infecter les fidèles; elle crut cependant prudent d'ajouter qu'elle n'entendait aucunement par cette censure entreprendre sur la puissance et
1 Cmsilium super concilium Tridentinum, XLIII (t. Il.pagf. OSi).
LES LfiGISTBS. 319
juridictioo royales. Eo même temps, le pape délégua uo docteur de la Tacullé de théologie comme inquisiteur de la foi, pour instruire le procès de Dumoulin. Notre jurisconsulte interjeta appel comme d'abus. On essaya de riotimider. Le cardinal de Bourbon, lieutenant général du royaume en l'absence du roi, le manda et lui dit qu'il fallait aimer TÉglise plus que les rois, parce que c'est par elle que les princes régnent. Dumoulin répondit que rÉglise et TÉtat étaient deux puissances séparées, indépendantes, que par suite I État n'était pas subordonné à l'Église; il somma le cardinal, comme lieutenant du roi et prince du sang, de prendre parti pour celui qui dé« fendait les droits du roi et de sa couronne; il appela . tous les bons Français, gens de bien, à témoin contre le cardinal» s'il ne le faisait ^ Les menaces ne servant à rien, on eut recours à la séduction : « Des hommes puissants, qui avaient entrepris la défense de Tautorité du pape contre celle du roi, me firent offrir, dit Dumoulin, grands honneurs et richesses, seulement pour me faire promettre de me tairt) et n'écrire plus de leurs abus; je leur dis que c'était contre ma conscience, vu mon état de docteur; qu'ils commencent par s'amender, alors je promettrai silence, sans rien prendre d'eux, mais non autrement ^. »
Voilà la morale des spirituehf défenseurs de l'Église, et la morale d'un laïque, ennemi de l'Église, en pré-
I Commentaire sur Fédit des petites dates, préface (t. IV, pag. 380). > Brodeau, Vie de Dumoulin ; — Commentaire sur les petites dates (t. IV, pag. 380).
SÎO L*ÉGLISB ET L*6TAT.
sence. Le laïque est Thomme da devoir; les spirituels veulent acheter sa conscience, comme ils étaient prêts» sans doute, à vendre la leur. Quand l'homme pauvre et honnête résiste à la corruption, les défenseurs de TÉglise vont-ils rentrer en eux-mêmes? Ils excitèrent les âmes dévotes contre Dumoulin; Trois fois la maison du grand jurisconsulte fut pillée; pour mettre sa vie en sûreté, il fut contraint de quitter la France. Dans son exil germaniquey il refusa toutes les offres que lui fit le roi des Romains, avec lequel la France était en guerre ; il ne voua ses services qu*aux amis de sa patrie ^ Quatre ans après la mort de Dumoulin, ses enfants périrent assassinés dans cette même maison de Paris d'où leur illustre père avait été tant de fois chassé. La papauté le poursuivit encore dans sa tombe, en le flétrissant de méchant homme.
Dumoulin était djgne de la haine qu'il souleva : l'Église n'a pas eu de plus rude adversaire. Cependant on ne voit pas que le grand jurisconsulte ait dépassé les limites du christianisme; il n'y a aucune trace d'incrédulité dans ses écrits. L'opposition qu'il fit à l'Église avait son principe dans l'idée de la souveraineté royale. Comme tous les légistes, il concentre le pouvoir suprême dans le prince, mais, plus logique que les parlementaires, il va Jusqu'au bout de ses principes; s'il appelle encore l'Église une puissance, c'est une puissance purement nominale : le pouvoir réel appartient exclusivement à la royauté. Dumoulin tombe d'un excès dans un autre,
1 De la Monarchie des Français, § 213 (t. II, pag. 1050).
LES LÉGISTES. SSl
en transportant le pouvoir absolu de l'Église à TÉtat. Sans doute la souveraineté est essentiellement temporelle, et cette souveraineté n*admet pas de partage; an point de vue du droit, il ne peut donc pas être question d'un pouvoir spirituel : l'État a la direction des intérêts moraux aussi bien que des intérêts matériels. Mais si la souveraineté est indivisible, elle n'est pas illimitée; elle a pour borne les droits également souverains de l'individu. On ne peut pas dire que Dumoulin nie les droits de l'homme, il ne s'en occupe pas, de même que les grands réformateurs du seizième siècle ne les avaient pas pris en considération. Cest Téternelle gloire de la révolution d'avoir mis les droits de Thomme sous la garantie de rÉlat, au lieu de les absorber dans sa souveraineté. Cela n'empêche pas Dumoulin d'être un précurseur de la révolution; c'est lui qui a ruiné en France l'idée catholique de l'Église; rassemblée constituante n'eut plus qu'à déblayer les ruines, pour élever l'édifice de la société moderne.
N« 2. Guy Coquille,
Dumoulin est un réformateur; il a, dans le domaine du droit, les allures décidées de Luther et parfois aussi ses excès de langage. Guy Coquille est un paisible magistrat, un sincère catholique, du reste un esprit irès fin, très délié comme jurisconsulte. Sa bonne foi est telle qu'elle touche à la naïveté : ami des jésuites, il leur confia le manuscrit d'un traité sur les libertés de l'Église de France; le manuscrit s'égara chez ces fidèles déposi-
su L*ÉGuaK BT l'état.
laires. Coquille ae se doutait pas qu'aux yeux des uitramoQtaias il éliil un hérétique, et qu'à Rome il aurait risqué de monter sur le bûcher; taot il est vrai que le catholicisme est iaalUable avec la souveraioeté civile, car c*est cette idée qui iospire Guy Ci>quille, comme tous les légistes.
Guy Coquille ne traite pas le pape d*antechrist ; il adoset avec les gallicans que Jésus-Christ a fondé la papauté en la personne de saint Pierre, mais il ajoute une resIricUon qui détruit dans son essence le pouvoir qu*il vient de reconnaître : t Les autres apAtres de vrai étaient, autant que saini Pierre, tous appelés en sem« Uable dignité; car la puissance de tous les évéques est un seul évéché et chaque évéque en tient la portion solidaire et entière ^ » C'est la doctrine de saint Cyprien ; le gouvernement de TÉglise n'est pas monarchique, il est aristocratique : « La plénitude de puissance réside dans le pape, mais seulement comme chef assisté de ses membres, chef en un gouvernement composé des patriarches, primats, archevêques et évéques de la chrétienté '. » Les comparaisons dont Coquille se sert pour expliquer la nature du pouvoir pontifical seraient considérées à Rome comme la négation de la papauté : « Les papes ont la préséance et le premier rang es assemblées générales de TÉglise, ainsi que sont les présidents es cours souveraines de France, qui ont
* Mémoire pour la réformation de Vétat ecclésiastique (Œuvres, 1. 1, pag. i); — Dialogue sur les causes des misères en France (t. I, pag. 225).
• Traité des libertés de F Église de France, (t. I, pag. 112, 113].
les premiers honneurs ^ mais à juger n'ont qu'une voix, et sont sujets aux jugements des cours es quelles ils président ^ » Noire légiste va plus loin que Gersoo et les plus avaocés des gallicaos, ou si Ton veut, il est plus logique. Sa doclrioe est celle des Grecs. Il dit avec le coucite de Chaioédoioe, que le premier rang est accordé à TÉglise de Rome, non comme dignité de puissance, mais comme dignité de préséance et d'honneur. Il dit avec le même co ncile, que si le siège principal et primatial de TÉglise fut établi à Rome, c'est en conséquence de ce que Rome était Tancien et principal siège de Tempire romain *. Qu'est-ce que la papauté dans cette doctrine? Rien qu'un lien d'unité. Guy Coquille ne veut pas d'églises particulières, « parce que cette division engendrerait des schismes et mettrait en pièces la tunique de Jésus-Christ, tissue toute d'une suite de fil. Il est plus sûr de reconnaître un chef, non pas précisément pour le commandement de supériorité, en tant que le pape seul commanderait sans être assisté de l'Église universelle, mais avec cette clause, pour honorer la mémoire de saint Pierre... Ainsi dirons-nous que par hommage et mémoire de l'antiquité, par humble dévotion et pour éviter l'inconvénient des schismes, et non pas par nécessité précise^ nous reconnaissons le siège romain comme capital et primatial de toute la chrétienté '. »■
» Des entreprises des papes (t. I, pag. 259). « Traité des libertés de VÊglise de Fronce (t. I, pag. 123 et i33). > Guy Coquille, Mémoire pour la réformalion de Tétat ecclésiastique (t. pag. 3 et 4).
su L*ftGUSB BT CÈtkl.
La papauté est essentiellement une institution divine, et par suite rÉ};lise ne se conçoit pas sans elle; dès qu on déclare qu'elle n*est pas de nécessité précise^ on raonule, car elle devient une institution humaine, sujette à toutes les passions » à toutes les erreurs de notre nature imparfaite. Aussi Guy Coquille juge-t-il les papes avec une sévérité extrême; la papauté historique est à ses yeux un dérèglement, une aberration ; ii dit t qu il serait à propos de rapporter la police de rÉglise au temps des apôtres et au temps où le ministère de rÉglise a fleuri en sainteté de vie et pureté de doctrine. » Le légiste français voit dans les abus du gouvernement pontifical la vraie cause de la révolution religieuse du seizième siècle ^
Pour remédier à ces abus, Guy Coquille veut ramener rÉglise à son état primitif. Jésus-Christ n'a exercé aucun pouvoir, donc ses vicaires n'en doivent pas avoir : « Ce serait blasphémer Jésus*Chrisl de vouloir corriger ou réformer ce qu'il a ordonné, comme en le blâmant d'insuffisance ou d'ignorance ou changement d'avis. Or il a dit à ses apôtres qu'en gouvernement les rois commandent à leurs sujets, et qu'eux n'étaient pas ainsi, en leur recommandant l'humilité... C'est pourquoi les vrais successeurs de Jésus-Christ et des apôtres doivent, par douceur et efficace de paroles, avec humilité accompagnée de bonne et sainte vie, entretenir l'ÉgHse et y
« Des Entreprises des papes (t. I, pag. 260); — Devis entre un citoyen de Nevers et un de Paris (t. I, pag. 203); — Discours des libertés deïÈglisede France (t. I, pag. 176).
LES LÉGISTES. StS
rétablir ce qui est déréglé *. » La comparaison de la réalité avec Tidéal évangélique est une vraie satire de la papauté : « Reste à savoir si rexercîce de la puissance que Jésus-Christ a donnée à ses apôtres et aux évéques leurs successeurs, que Notre-Seigneur, à son exemple, a voulu être en simplicité et en douceur, est consonante à Texercice de puissance que les papes ont fait par guerre et extrêmes rigueurs... Comme si on eûi voulu faire un Évangile tout neuf y on a voulu opposer la grandeur à la grandeur, la puissance à la puissance, les armes pour vaincre par force ce que par patience, par humilité, par douceur et par sainteté de vie il eût falla vaincre *. »
Guy Coquille fut témoin de la réaction catholique et de ses emportements; les papes osèrent après la réforme ce qu*ils avaient osé pendant le moyen âge, ce qu'ils oseraient encore, si on les laissait farre ; ils déposèrent Henri IV, et le déclarèrent incapable de succéder au tràne de ses ancêtres parce qu'il était hérétique. Le légiste français prit parti pour la souveraineté nationale: « La question, si aucun est hérétique, appartient au jugement de TÉglise; mais la question si Thérésie rend inhabile et indigne de la couronne celui qui par naissance et par les anciennes lois du royaume, y est appelé, est à décider par les états de France et non au pape, qui n a aucun pouvoir d'ordonner sur le fait de la couronne de France. » Guy Coquille demande qu'un con-
« Mémoire pour la réformation de V état ecclésiastique (i. I, p. 19). * Traité des liberlés de F Église de France (t. I, pag. 417).
Sm LÉGUSIETL'ftTAT.
oile nalioBal deerète, « non pas en faisant loi nouvelle, mais en déclarant le droit tel qu*il est» que les papes n'ont aucun pouvoir d*absoudre et exempter les sujets du roi de leur serment de fidélité et obéissance; que la souveraineté du pape est pour les affaires spirituelles et ecclésiastiques seulement, qu*il n'a aucun pouvoir ni commandement sur ce qui est de la royauté et majesté royale, ni à autres affiiires temporelles de ce royaume, duquel le roi est souverain sans reconnaître aucunement la puissance du pape. Que si Tévéque de Rome persiste dans ses prétentions, la France élira un patriarche et se gouvernera par des conciles nationaux, en abandonnant aux conciles universels la décision des questions de foi ^ » Cette menace de schisme n^était pas vaine ; Guy Coquille était l'organe de la nation en la faisant : le vicaire infaillible de Dieu trouva bon de céder.
La papauté, dans la doctrine de notre jurisconsulte» n*est plus qu*un lien d'unité, lien que Ton pourrait briser à la rigueur, sans schisme, puisque TÉglise universelle serait toujours représentée par les conciles généraux. Quelle est l'autorité de ces conciles? Guy Coquille reconnaît à TÉgiise la puissance spirituelle, mais il entend celte puissance dans le sens de TÉvangile : c'est la mission d'enseigner la parole de Dieu. Il écarte toute idée de pouvoir;- les choses spirituelles dont TÉglise peut ordonner sont la foi et la doctrine chrétiennes, mais du reste TÉglise est dans l'État, c'est un membre
' Discours des libertés de VÊglise de France (l. I, pag. 190, 191) ; — Traité des libertés de VÊglise de France (t. I, pag. 171, 172).
LES LÉGISTES. an
da corps politique doot le roi est souverain seigneur; le roi peat donc commander en tout ce qui tient aux droits, dignités» biens et personnes des clercs *« Que pense notre légiste de la fameuse liberté de VÉglise^ que le clergé retendique comme un droit divin? Les mots ne lui font pas illusion ; il va au fond des choses et il trouve que, c sous le nom de liberté^ les papes ont voulu faire croire que Télat ecclésiastique ne fût sujet aux lois politiques des empereurs, rois et autres souve*rains« et ont voulu faire une monarchie séparée et dii' tincte du reste du peuple '. » Nous recommandons la définition à ceux qai ne savent pas encore ce que le mot de liberté veut dire dans la bouche de TÉglise : c'est une question de souveraineté. Si TËglise est un pouvoir^ dit Guy Coquille, il n'y a plus d'État : « Car il est nécessaire pour la manutention de la police publique qu'il n*y ait qu*un seul commandant. » Il ne peut donc pas être question d^immunilé ecclésiastique : « Les clercs doivent être jagés par mêmes lois et mêmes juges que les laïques, puisqu'ils sont mêlés par union indissO' lubie avec le reste du peuple. » Dire que l'Église a une existence à part, comme le font les papes, c'est mettre Tanarchie dans la société : c La concorde ne peut être quand il y a diversité de lois, et que Tun des membres veut vivre par une loi et Tautrc par une autre loi. » Guy Coquille est adversaire décidé du droit de TÉglise et de
* Mémoire pour Ut ré formation de Cétat ecclésiastique (t. I, pag. 20); — Traité des libertés de VÊglise de France (t. I, pag. 141)* > Traité des libertés de PÉgUse de France (t. I, pag. iU).
tu l'âgusb et l'état.
M juridiclioD : « Cest un vrai répertoire de langueurs et brouilleries, témoin le docteur qui dit que, de son temps, celui-là avait beaucoup avancé sa cause qui en trente ans Favait rendue contestée en cour de Rome. » Le légiste français dit que priver les clercs de cette prétendue liberté» c'est les rendre à la vraie liberté : « Car cette grandeur au fait du temporel, dont les papes et autres ecclésiastiques ont voulu se prévaloir depuis 500 ans, a apporté le grand dérèglement que nous voyons aujourd'hui en TÉglise ^ »
Voilà un adversaire de la liberté de TÉglise que les gens d*Église ne peuvent pas récuser, car c'est un sentiment de vraie piété qui Tinspire. C'est encore par piété que Guy Coquille demande que l'on enlève au clergé les biens dont il abuse : « Les grands biens temporels de l'Église ont été cause des exactions pontificales; ils ont été catise du grand et intolérable et presque irréparable abus qui se voit aujourd'hui au ministère de l'Église. Ils ont été cause de la simonie tant que les bénéfices furent électifs, et ils sont cause des intrigues et corruptions, depuis que le roi les confère; ils ont été cause que ceux qui étaient pourvus, avec peu de peine et sans aucune charge, se sont abandonnés a leurs voluptés, plaisirs et passions désordonnées; et de fait on en a vu plus de déréglés que de bien réglés... » Guy Coquille ne veut pas qu'on reprenne les biens à l'Église pour les appliquer à des usages profanes : « Car ce semblerait être un sacrilège, puisque ces biens ont été
« Traité de^ libertés de l'Église de France (t. I, pag. 143, li5).
donnés et voués à choses saintes; » il demande qu^on fixe un revenu pour les évéques, et que le reste « soit manié et distribué par celui qui serait choisi et ordonné à cette charge ^ »
On le voit^ Guy Coquille s'inspire du christianisme autant que du droit; c'est parce qu'il prend TÉvangile au sérieux, qu'il ne veut pas du nouvel Évangile des papes ;\\ préfère l'humilité, la mansuétude du Christ, à l'ambition et à la hauteur de ceux qui s'appellent ses vicaires; il veut ramener TÉglise à sa condition primitive, à sa mission spirituelle. Ce sont les tendances du protestantisme; cependant le légiste français n'est pas protestant; la division, le déchirement de la réforme lui déplaisent, et l'orgueil des réformateurs n'est pas plus de son goût que l'orgueil des papes : c'est un chrétien primitif. Mais Guy Coquille est en même temps jurisconsulte profond, et il a à un haut degré le sentiment de la souveraineté nationale. Sa conception de la papauté détruit radicalen^ent la puissance spirituelle et la puissance temporelle des évéques de Rome : les plus grands des papes, les Innocent et les Grégoire sont à ses yeux des usurpateurs. Sa conception de TÉglise rend à TÉtat le pouvoir que l'Église avait exercé au moyen âge sous le nom de liberté; le clergé ne fait plus un corps à part, privilégié, dominant sur les laïques du haut de sa grandeur spirituelle, il est dans l'État, soumis au souverain temporel. Guy Coquille réunissait les
* Mémoire pour la réformalion de Vétal ecclésiastique (t, I, pag. 37-40).
L'AOLISI IT L'iTAT. 18
330 L'ÉGUSE et L*ÉTAT.
deoz sentiments qui ont inspiré la réforme, Tesprit de nationalité et 1 esprit évangélique. Le besoin de l'unité le tient attaché à TÉglise universelle, mais il aboutit aux mêmes conséquences que le protestantisme : il se* eularise TÉtat et lui rend son indépendance. S'il appelle encore l'Église une puissance spirituelle, c'est par habitude de langage; il entend par là une mission et non an pouvoir; celte mission, au lieu de donner aux sim> ceaseurs des apôtres l'empire du monde, les réduit à une existence vraiment spirituelle. C'est au nom du spiritualisme chrétien que Guy Coquille dépouille les clercs de toute puissance et qu'il veut leur enlever leurs richesses^ pour que le patrimoine des pauvres devienne une vérité.
[N* 3. Pasquier et Domdt.
Les légistes sont les défenseurs nés de l'État; ils sont par cela même les ennemis nés de l'Église, telle qu'elle s'est formée au moyen âge, sous l'influence de circonstances accidentelles et transitoires. Dans la première moitié du seizième siècle, on put croire que c'en était fait de la domination ecclésiastique ; l'unité chrétienne et la puissance pontificale s'écroulaient sous les coups des réformateurs. Mais au moment même où Luther brûlait les bulles des souverains pontifes, Loyola con-. Qut l'idée de sa milice vouée à la défense de la papauté et de toutes les institutions du passé. Il y avait entre les
jésuites et les légistes opposition complète d'idées et de tendances. L'hostilité éclata dès que les disciples de Loyola mirent le pied en France; les légistes s*oppo« sèrent à leur établissement, et ils les poursuivirent pen* dant deux siècles de leur haine implacable, jusqu^à ce qu'ils fussent chassés et détruits. Ce combat à mort entre- les jésuites et les légistes est comme le symbole de la lutte éternelle entre TÉglise et TÉtat : la société de Jésus est TÉglise personnifiée, avec toutes les prétentions du moyen âge, mais cherchant, à force de finesses et de ruses, à s'accommoder avec la société moderne : raccommodement est impossible, car Tidée catholique de PÉglise détruit TÉtat dans son essence. Les légistes, tout aussi fins et aussi rusés que leurs adversaires, sentent d'instinct que les disciples de Loyola compromettent leur plus chère doctrine, celle de la souveraineté civile dont ils sont les organes et les défenseurs. Ils sont poussés à la lutte par devoir; car, comme dit Dumoulin, ils professent le droit, et ils ne peuvent pas se taire quand le droit est attaqué dans sa source, la royauté et la souveraineté. Les légistes Tont emporté sur les jésuites; rÉtat l'emportera aussi sur l'Église.
Pasquier prononça, en 156S, un discours célèbre en faveur de l'université contre les jésuites : les révérends pères se faisaient très humbles, ils reniaient jusqu'à leur nom et ne demandaient que la faveur d'enseigner gratuitement en leur collège de Clermont. A cette époque, Jls n'avaient pas encore dévoilé leurs doctrines, ils ne s'étaient pas encore engagés sur le terrain scabreux de la casuistique. Pourquoi donc les légistes prirent-ils
351 l'ÉGUSB et l'état.
Talarme? « Depuis cinquante ans eu ça, dit Pasquier, se vint planter au milieu de nous une nouvelle secte, portant le nom de jésuites, laquelle a ses propositions du tout contraires aux nôtres, à la ruine de notre État ^ » Dans sou plaidoyer *, il cherche à établir que « le but et intention des jésuites ne tend qu*à la désolation et surprise de TÉtat tant politique qu'ecclésiastique. » Il devine cette tendance de Tordre de Loyola par le vœu spécial que son fondateur a ajouté aux vœux ordinaires des moines : « Ils reconnaissent le pape par dessus toutes les autres dignités. Je saurais volontiers qui est celui d^entre nous autres catholiques qui ne le reconnaisse pour tel! Que leur était-il de besoin de faire ce nouveau vœu? // faut donc qu'il y ait quelque anguille sous roche, que le commun peuple n'entend. Je vous le dirai, messieurs. Ne pensez pas qtie ce nouveau vœu soit chose oiseuse et sans effet... Que reconnaissent-ils donc par ce vœu? Ce sont de nouveaux vassaux qui avouent le pape avoir telle autorité et puissance sur nous, que tout ce qu'il veut, il le peut; qu'il peut, sans aucun contrôle, ravaler non seulement l'autorité des autres prélats, mais des empereurs, rois et monarques; qu'il lui est loisible de son autorité absolue de transférer les royaumes d'une famille à autres. Bref, si le pape leur commande de faire une chose, ils sont tenus d'y obéir sans aucune connaissance de cause. Quoi donc? parce que nous ne sommes de ce vœu, nous ne serons
> Pasquier^ Recherches de la France, liv. m, chap. xvi. • /Wrf.,pag.315,ss.
vrais enfants du pape et de l'Église romaine? Y eut-il jamais proposition plus dangereuse que celle-ci, ni qui puisse procurer tant de maux?... Notre créance est toute autre. Nous reconnaissons, en cette France le pape pour chef et primat de notre Église universelle» avec tout honneur et dévotion , mais tel toutefois qu'il est sujet aux décrets des conciles généraux, qu'il ne peut rien entreprendre sur notre roi , ni contre la majesté de nos rois, ni contre l'autorité des arrêts de cette cour. »
L'opposition entre le gallicanisme qui sauvegarde la souveraineté de l'État, et la doctrine ultramontaine des jésuites qui sacrifie l'indépendance du pouvoir civil à l'ambition démesurée de ceux qui s'appellent les vicaires de Dieu, est radicale. Les jésuites sont les ennemis nécessaires de l'État; faut-il admettre et nourrir aux dépens de la nation un ordre qui ruine sa souveraineté? Telle était la question au seizième siècle, telle est encore la question au dix-neuvième. Pasquier développe admirablement le danger dont tes doctrines ultramontaines des disciples de Loyola menacent la société; nous désirons que ses paroles soient prises à cœur par nos contemporains : < Les maximes de ceux qui sont nourris en cour de Rome, sont que le pape peut commander aux empereurs et rois comme aux évéques, transférer les royaumes l'un à Fautre et les mettre en pleine interdiction. Quoi! si le malheur du temps nous renvoyait un autre Bouiface VIII qui voulût censurer le roi et sonner une croisade contre la France, en faveur d'un roi illégitime et étranger, ayant ces nouveaux vassaux de la papauté, n'auriez-vom point autant d'ennemis profès
SS4 l'éguse et l'état.
dedans votre sem, qui suborneraient le simple peuple par leurs prêches contre notre État?... Nous serons partialisés en brigues, les uns portant devant le parti du pape, et Tes autres celui du roi. Anciennement Char* lemagne défendit par loi expresse à ses sujets de se faire moines sans sa permission» disant que c'était par ce sioyen perdre autant de ses hommes qui de là en avant ne porteraient les armes pour lui. Que dirait-il maintenant, s*il revenait en ce bas monde, quand il ver^ rail au milieu de son royaume des hommes soudoyés aux dépens de la France pour s'armer contre lui et les siens? Je ne parle pas seulement pour la France, je parle pour tous les autres royaumes et républiques. Introduisez-y les jésuites, et vous y établissez autant d'ennemis, si le malheur veut que le pape les veuille guerroyer. Je ne veux rien mal présager du saint-siége, mais en matière d*État, il faut en une assurance de tout, craindre tout... Le plus beau, c'est de prévenir sagement les maladies, et que nous ne soyons contraints de dire quand elles sont advenues : Je ny pensais pas ^ »
Pasquier ne se doutait pas, en 156S, qu'il prédisait les malheurs de la France; il ne savait pas combien il disait vrai^ quand il traitait les jésuites d'ennemis de rÉtat. La Ligue, fomentée par les papes, déchira la France; elle attenta à la vie et à la couronne des descendants de saint Louis; dans son aveugle fanatisme, elle alla chercher à l'étranger, chez l'ennemi, un prince orthodoxe, pour l'opposer à Henri IV. Quel fut
1 Pasquier, Recherches de la France, pag. 333, 333.
le rôle des jésuites dans ces bacchanales catholiques? Pasquier, qui les vit à Tœuvre, va nous le dire : « Ils furent les premiers boute-feux de cette malheureuse Ligue qui a ruiné de fond en comble noiie royaume. Elle fut chez eux premièrement concertée, et ayant été conclue, ils déléguèrent leurs pères Mathieu, Lorrain et Odon Pigenat, pour leur servir de trompettes parmi toutes les nations étrangères. Et puis se déclarèrent à huis ouvert Espagnols, tant par leurs prêches que par leurs leçons publiques. • Pasquier reproche encore aux jésuites leur doctrine du tyrannicide, qui arma le bras de Barrière et de Ghatel contre le plus aimé des rois et qui entraîna Texpulsiou de Tordre ^.
Nous espérons, pour Thonneur de TÉglise, que les doctrines furibondes de la Ligue ne seront plus prêchées du haut de la chaire; la faiblesse de la papauté, en dépit de la réaction catholique, nous est un plus sûr garant qu'elle ne lancera plus ses foudres contre les empereurs et les rois. Ce n'est pas là qu'est le danger de la société moderne; il est dans Tusurpation, par TËglise, de fonctions qui sont essentiellement sociales. La lutte ne date pas du dix-neuvième siècle. Par le principe même de leur institution, les jésuites sont un ordre enseignant; c'est comme tels qu'ils se présentèrent en France; c'est comme tels que l'université les combattit, et que Pasquier les attaqua. Les jésuites savaient parfaitement ce qu'ils voulaient en s'emparant de l'instruction de la jeunesse ; l'enseignement est le grand instru* .
1 Pasquiei\ Recherches de la Franee, liv. m, chap. xlii, pag. 313.
336 l'ÉGUSB BT l'état.
ment de la domination de rÉglise, et celle-ci se confond avec Tambition envahissante des disciples de Loyola. Celui qui possède les générations naissantes, possède la société. Livvr la jeunesse à un ordre qui est l'incarnation de Tultramontanisme, c'est livrer la sociéié elle-même à Tennemi. C'est ce que sentaient l'université et son défenseur. De là y sans doute, Tàpreté de l'attaque, car il y avait des intérêts en jeu. Pasquier reproche aux jésuites de gagner le cœur du peuple par des simagrées et de belles promesses; il les traite de sophistes < qui sont entrés comme timides renards au milieu de nous, pour y régner dorénavant comme furieux lions ; • il qualifie leur simplicité de renardise; il les appelle de publics imposteurs f à propos de leur prétendu désintéressement; puis il s'écrie : « Au demeurant, ne considérezvous point, messieurs, combien il importe à la France que nos enfants ne soient nourris avec eux? Ou leur lit quelques livres d'humanité et philosophie; cependant on leur enseigne parmi cela toutes propositions contraires à Tordre hiérarchique tant de notre religion qu'État, et, à peu dire, on en fait une pépinière pour être ennemis du roi, quand les occasions s'y présenteront... Les premières opinions que l'on sème dans le cœur des jeunes gens leur plaisent du commencement, comme n'ayant plus beaux objets que leurs précepteurs^ et en après prennent longues racines dans eux ^ »
Les jésuites étaient dévoilés : grande fut leur colère; ils poursuivirent leur redoutable adversaire d'injures et
1 Pasquier, Recherches, liv. iii,chap. xlu, pag. 328,336, 335, 336.
de calomnies. En vérité, les catholiqoiss ont raison de réclamer le privilège de rimmutabilité; tout est immuable chez eux, jusqu'à leur polémique. En voici un échantillon qui date du seizième siècle. Eu lisant ces platitudes énoncées dans un langage de halb, on croirait lire un journal orthodoxe de France ou de Belgique : c Pasquier^ disaient les révérends pères, ou Pasquin, est un porte-paoier, maraud de Paris, petit galand, bouffon, vendeur de sornettes qui ne mérite pas d'être valeton des laquais, belitre, coquin, qui rote, pette, rend sa gorge; renard qui, sous Taccoutrement d'un badin, est un calomniateur à vingt-quatre carats; fort suspect d'hérésie ou hérétique ou bien pire; un sale et vilain satyre, archimaitre sot, sot par nature, par bécarre et par bémol, sot à la plus haute gamme, sot à triple semelle, sot à double teinture et teint en cramoisi, sot en toute espèce de sottise; un gratte-papier, une grenouille du palais. Renard voilé d'un faux manteau de catholique ; un serpenteau, un crapaudeau qui tourne le bon suc en venin, comme bouche d'aspic, par sa parole, bouche infecte qui répand la puanteur. Déiste et, peu s'en faut, aihéiste de cœur; surpassant toutes les impudences des plus éhontées et médisantes tripières. Avocateau de nèfles, ridicule corneille, pie babillarde, oison bridé, qui se débride licencieusement pour embouer, envilainer et souiller la belle blancheur et le net plumage des cygnes. Si de toutes les têtes hérétiques, il ne restait plus4]ue la sienne, elle serait coupée demain; il lui faut couper la langue maudite et infâme. Renard Pasquin, renard velu, renard chenu, renard grison, renard gelé
33S ^ L'teUSB ET L'I^TAT.
eo plusieurs parties de son corps, renard puant et qui compisse tout de sa puante urine. Fier-à-bras» trompette d'enfer» hibou de quelque infernale contrée. Finalement bouffon auquel il faut bailler le bonnet jaune, plumage de plumes de coq, et la marotte en main ^. » Voilà le langage d'hommes qui s'appellent par excellence des disciples de Jésus-Christ!
La Compagnie de Jésus fut Tinstrument le plus puissant de la réaction catholique qui suivit la réforme. C'est la loi de toute réaction de remettre en honneur les institutions attaquées pendant le mouvement révolutionnaire. Or les réformateurs en voulaient à la papauté, bien plus qu'au catholicisme ; ils la poursuivirent avec une passion qui tenait de la haine. Par cela même, les jésuites furent poussés a exalter la puissance du souverain pontife ; ils le proclamèrent infaillible ; ils cherchèrent à lui rendre, sous le nom de pouvoir indirect , la domination que Rome avait exercée au moyen âge. Mais en se faisant les champions de la toute-puissance pontificale, les disciples de Loyola heurtèrent de front les libertés de TÉglise gallicane; ils blessèrent le sentiment de nationalité dont ces libertés étaient l'expression.
« Pasquier, Lettres, XXII, 12 (Œuvres, t. II, pag. 68i). Ces belles choses sont dé Tinvention et du style du Père Garasse (Bayle, Dictionnaire, au mot Garasse).
Bellarmin essaya de donoer satisfaction aux papes et aux nations, par sa théorie du pouvoir indirect; mais on ne concilie pas deux souverainetés rivales. Le cardinal jésuite mécontenta et les souverains pontifes et les princes : Sixte V mit son livre à Findex et le parlement de Paris en prohiba la vente comme d'un ouvrage contenant c une fausse et détestable proposition tendante à réversion des puissances établies de Dieu ^ » Pour se mettre à couvert des poursuites incessantes de runiversite et des légistes, les jésuites se soumirent à la doctrine de la Sorbonne sur Tautorité du roi et les libertés de rÉglise gallicane ; le parlement prit acte de leur soumission ; elle fut signée par les révérends pères et enregistrée *é La soumission des jésuites n était pas sincère et elle ne pouvait pas Tétre : comment la milice fidèle des papes aurait-elle renié les doctrines les plus chères à la papauté? Les jésuites établis en France s'accommodaient au temps et aux lieux, comme leurs frères le faisaient au Japon et en Chine, où ils pactisaient au besoin avec Tidolàtrie. Mais, au fond, ils restèrent fidèles* au saint-siége. Cétait une source permanente de conflits entre Tordre de Loyola et les parlements.
Les jésuites osèrent, même sous le tout-puissant Louis XIV; soutenir, au moins indirectement, les doctrines uUramontaines. En J675, le père Duhamel prêcha, dans la cathédrale de Clermont, que le pape est infaillible dans les décisions qui concernent la foi, la
1 D'Argentré, Gollectio judiciorum, t. II, % pag. 19, 35. • Idem, md.\ pag. 93, 58.
UO L*fi6USE ET l'ÉTAT.
doclriDe et les mœurs ; il compara très poétiquement le souverain pontire au cadran solaire , règle infaillible des horloges; de même» dil-il, le pape est la règle infaillible de rÉglise. Ce sermon, prononcé en temps de carême, fit grand bruit ; Tavocat du roi s'en émut. C'était Domai, le seul des anciens légistes qui ait cherché à éclairer le droit par la philosophie. Les jésuites le regardaient comme leur ennemi personnel ; il Tétait en effet, dit son biographe, non de leurs personnes, mais de leurs mauvaises doctrines. Domat était Tami et le confident de Pascal; il réunissait donc en sa personne tous les éléments hostiles à la Compagnie de Jésus. Domat dénonça le sermon du père Duhamel au procureur général, comme contrevenant à une déclaration du roi, qui ordonnait aux parlements d'enregistrer un avis dç la Sorbonne, consacrant les maximes gallicanes. Domat dit, avec raison, que la question est capitale, que le sentiment de Tinfaillibililé du pape s'insinue et se répand comme une doctrine de foi ; que si elle s'enracine dans les esprits, c'en est'fait de l'autorité du roi; car si le pape est tenu pour infaillible, il peut au nom de la foi délier les sujets de leur devoir de fidélité. Le parlement ne manqua pas de prendre parti pour l'autorité royale; il imposa une rétractation publique au prédicateur jésuite. Mais la Compagnie, toute-puissante auprès du roi , fit évoquer l'affaire au conseil ; le parlement fut dessaisi, et toutes poursuites contre le père Duhamel furent arrêtées; l'on se contenta d'enjoindre aux prédicateurs de ne plus parler de semblables matières.
Nous trouvons encore Domat en collision avec la
Compagnie de Jésas sur un autre terrain. On a trop Tante renseignement des jésuites, et Ton s*est fait grandement illusion sur la popularité de leurs collèges ; la vérité est qu'ils voulaient la domination exclusive dans Tinstruction, et que, pour atteindre leur but, ils ne reculaient devant aucune intrigue ^ A Clermont, Téducation de la jeunesse était confiée à la savante et libérale congrégation de TOraloire : les jésuites commencèrent par calomnier leurs rivaux pour mieux les ruiner; quand un oratorien prêchait avec succès, ils l'accusaient d'hérésie; ils disaient que les élèves qui fréquentaient le collège de Toratoire s'exposaient à la damnation éternelle. Puis, les révérends pères obtinrent, par Tinfluence du confesseur du roi, membre de la Compagnie, un ordre qui les mettait en possession du collège de Clermont. Dès que cet ordre de cabinet fut connu dans la ville, ce fut une réclamation universelle. Domat fut chargé de rédiger une requête au roi ; écoutons Tillustre jurisconsulte: « Pour s'établir dans Clermont, malgré les habitants, les jésuites sont venus supposer devant votre conseil qu'on les y demandait. Voyant ensuite les habitants plus aliénés que jamais par cette conduite, ils feignirent d'avoir du scrupule et du repentir, ils protestèrent qu'ils ne voulaient pas entrer dans Clermont sans le consente-
1 C'est rnniversilé de Louvain qui le dit : « Dès que ceux de la Sodété sont établis en quelque lieu, ils commencent par inquiéter et troubler les autres, puis ils les écartent peu à peu parleurs intrigues, et enfin ils les chassent par Tautorilé des puissances. » (Lettre à la Sorbone de iOU, dans Ger&eron, Histoire du Jansénisme , t.I,pag.m.)
L*iflLI8l IT L*ftTAT. IV)
34t L*ÉGL1SE ET l'ÉTAT.
ment de la ville; cependant, dès le lendemain ils s'emparèrent du collège à la vue des mêmes habitants à qui ils avaient donné cette parole le jour précédent. » La requête rappelle qu'une ordonnance royale défend tous établissements de communautés religieuses sans le consentement des villes; elle ajoute que, d'après leurs statuts, les jésuites ne peuvent pas même demander d'être reçus, t £h bien, non seulement ils demandent d'entrer dans Clermont, mais ils y entrent par force, et s'opiniàtrent à y demeurer, quoiqu'on persévère à leur dire qu'on ne les veut pas. Les habitants espèrent que Votre Majesté ne les obligera pas à recevoir, contre leur gré, les religieux qui, professant d'enseigner la piété et les bonnes mœurs, commencent par forcer ceux qu'ils veulent instruire à venir d'abord demander justice contre eux, et qui, pour le premier exemple de leur piété, violent en un jour ordonnances, édits, traités, vœux, statuts, parole, et qui ont violé le respect même qu'ils devaient à Votre Majesté sacrée, par la supposition qu ils ont faite à votre conseil qu'on les demandait, et par la manière dont ils ont usé des lettres de cachet qu'ils ont obtenues par cette surprise. » Domat porta lui-même la requête au roi. Que firent les jésuites? Louis XIV ayant fait avertir le père Annat, son confesseur, pour lui dire que c'était contre ses confrères qu'on réclamait, le rusé jésuite répondit que Sa Majesté ne devait pas s'inquiéter de cette affaire , qu'elle était accommodée. Par cette fourberie, il obligea les suppliants de se retirer, et la Compagnie resta en possession du collège de Clermont, malgré l'évêque, malgré
les habitants, au mépris des ordonoances royales, et au mépris de leurs vœux ^
C'était Tépoque où les jésuites dominaient sur la conscience du roi; il fallait le courage du magistrat et le sentiment du devoir pour s'opposer à leurs entreprises. Domat succomba, comme les jansénistes succombèrent; mais la victoire fut fatale aux vainqueurs ; les haines s*accurnulèrent sur la Compagnie, jusqu'à ce que, aux applaudissements de la chrétienté, le pape même licencia sa milice devenue odieuse aux clercs comme aux laïques. La destinée des jésuites est l'image de l'avenir qui attend l'Église , si elle écoute la voix de ses imprudents amis , et si elle continue à exhumer des prétentions d'un autre âge. L'humanité brisera ceux qui veulent la ramener vers un passé qui est mort et qu'aucune puissance humaine ne ressuscitera.
N* Â. Ricker.
Les jésuites avaient pour ennemis non seulement les légistes, mais tous ceux qui tenaient de près ou de loin au gallicanisme; ils succombèrent sous les attaques du clergé autant que sous la liaine du parlement. Au dixneuvième siècle, les jésuites sont ressuscites, et toute l'Église est en train de devenir ultramontaine. C'est une erreur funeste , et une illusion plus funeste encore qui
1 Nous avons emprunté les documents qui concernent la lutte de Domat avec les jésuites, à un travail de Cousin sur Domat,
344 L'ÊGUSB et l'état.
entralDe TÉglise à sa perte. L'erreur est de croire que la foi chrétienoe n'est possible que dans une union intime avec le saint-siège ; riilusion est de croire que Panité romaine est un élément de force. La chrétienté primitive et l'Église gallicane attestent que la religion peut fleurir sans qu'elle soit asservie aux évéques de Rome. Le bon sens devrait apprendre aux catholiques que la puissance que l'ultramontanisme donne à leur foi est le plus grand danger qui la puisse menacer. Les gallicans n*ont cessé de le dire. Richer, le pieux théologien de Sorbonne , tient le même langage que le parlementaire Pasquier ^ ; et Gerson , dont personne ne contestera les sentiments religieux, avait dit, dès le quinzième siècle, que le moyen de perdre la papauté, c'était d'exagérer sa puissance. L'avenir décidera qui a raison, des Gerson et des Richer, ou des docteurs ultramontains.
Si nous inscrivons le nom d'un théologien parmi les légistes, c'est qu'au fond sa doctrine sur l'Église et l'État est la même que celle des parlementaires ; mais cette doctrine a dans la bouche de Richer une autorité plus grande, car le docteur de Sorbonne est un zélé catholique ; ce n'est plus un ennemi de l'Église ou un rival plus ou moins caché qui parle, c'est un de ses enfants les plus dévoués, et son seul but est de la rendre compatible avec la souveraineté de l'État. Cependant Richer a été poursuivi par la haine implacable de Rome, aussi bien que Dumoulin et Pasquier. N'est-ce pas une preuve
< Richer, De ecclesiastica et politica potestate, IV, 6, 3. ^ Apolo^ gia, lib. i, cap. i, n«4(pag. 5, 6>.
décisive que TÉglise, avec ses prétentions nitramon* taines, est inalliable avec TÉlat?
La théorie de Richer est la théorie gallicane des deux puissances; mais il se rapproche plus que Bossuet de la doctrine de Gerson, consacrée par les conciles de Gons* tance et de Bàle. Par cela même , il touche au protestantisine, non pour le dogme, on n'a jamais contesté Torthodoxie de Richer , niais pour Tidée de TÉglise et ses rapports avec TÉtat. Les ultramontains révèrent le vicaire de Dieu dans le pape, et ils déifient presque leur idole. Richer dit que le vrai chef de TÉglise, c'est Jésus- Christ; il élève tellement ce chef divin, que ses vicaires disparaissent pour ainsi dire, et semblent presque inutiles ^. Loin d'avoir la. toute- puissance que lui reconnaissent ses adulateurs ultramontains, le pape n'a plus aucun pouvoir proprement dit : il n'a qu'un ministère ; il est l'organe de l'Église ^ et, comme tel, il n'a aucune autorité de coaction. Les ullramonlains ont cherché dans l'Écriture sainte un appui à leur doctrine; Richer les suit sur ce terrain, et il ne lui est pas difficile de prouver qu'il n'y a pas un mot dans l'Évangile de la monarchie absolue du pape ; au lieu d^y trouver la domination, l'on y voit l'égalité la plus complète entre les disciples du Christ; les évéques, leurs successeurs, y compris
1 « Rempublicam christianam, etsi unico et sola capite essentlali ac fundamenlo Ghristo Domino contenta sit, nihilominus a duobus, pontifice scilicet alque polilico principe, differentergubernari. »
* Papa est caput ministeriale Ecclesiae (De ecclesiastica et politica potestate, cap. met ly).
316 l'ÊGUSE et L*ÉTAT.
celui de Rome, doivent donc aussi être égaux. C'est à dessein que Jésus-Christ n'a pas conféré à un seul apdtre la plénitude de ia juridiction ecclésiastique; il a voulu éviter la tyrannie et Tabsolutisme : < L'ultramon* tanisme, dit Richer, aboutit à dire que le Fils de Dieu est mort pour soumettre la chrétienté au pouvoir despotique du pontife romain; ce qui est fondamentalemeut contraire au droit divin et au droit naturel ^ » Il y a un souffle de liberté, d'esprit constitutionnel dans Técrit de Richer; il dit que de fréquents conciles sont absolument nécessaires pour bien gouverner TÉglise , parce que mieux vaut être régi par la loi que par la volonté d'un homme : la loi doit être , comme Dieu , libre de toute passion humaine '.
Loin de considérer la papauté comme un idéale Richer dit qu'elle est parvenue à la toute-puissance, grâce aux ténèbres intellectuelles du moyen âge. Il Il prend corps a corps le plus redoutable champion de la pui>sance pontificale, et, pour tout lecteur non prévenu, Bellârmin ne sort de cette lutte qu'en pièces et en lambeaux. L'écrivain gallican accuse le savant jésuite d'avancer avec une grande audace des faits complètement faux ; moyen sûr, dit-il, de rendre l'Église ridicule aux yeux des hérétiques. Richer ne voyait pas,
* « Si hgec'sententia invalescat, sequitur Christum extrema quseque passum, ut Ecclesiam sponsam, idest uniyersos Ghristianos, despotico Romani pontificis imperio subderet : quod juri divine et naturali funditus répugnât. » (De ecclesiastica et politiea potestate, cap. xiv).
* De Ecclesiastica et politiea potestate, cap. viii.
dans sa bonne foi, que les avocats, qui n*ont rien de bon à dire pour leur cause, paient d'audace, et soutiennent au besoin qu'il fait jour en pleine nuit. Le docleur de Sorbonne prouve que le cardinal Bellarrain altère le texte des Écritures pour construire sa monarchie; Richer était trop bon catholique pour avouer que le faux a de tout temps profité à l'Église; ses défenseurs n'ont pas renoncé à se servir de ces armes coupables; après tout, la fin sanctifie les moyens. L'écrivain gallican accuse son grave adversaire de dire des niaiseries, en guise de raisons : mais, dit-il, « on ne peut nocér qu'avec sa fiancée. » Richer va jusqu'à croire «que Bellarmin, un si savant théologien, écrit contre ses convictions, tellenient ses arguments sont faibles; ils se détruisent à la seule lecture des témoignages sur lesquels se fonde l'illustre controversiste. Notre docteur finit par dire que la puissance absolue du pape est une invention d'hommes indoctes et adulateurs de la force *.
D'après Richer le gouvernement aristocratique est celui qui convient le mieux à la mission de l'Église, c'est à dire le gouvernement par les évéques et les conciles. Quelle est la mission de l'Église? Elle n'en peut avoir d'autre que la fin que se propose la loi évangélique. Or l'Évangile a pour but la vie éternelle; il a Pâme humaine pour sujet. L'Église n'a donc d'action que sur les consciences, pour les diriger en vue de la béati-
1 « Absoluta papse monarchia estcommentum adulatorum et imperitorum hominum. » (T. I, pag. 396.)
54A l'église et l'ÊTAT.
tade céleste. D*où soit qa*elle n'a aocan empire extérieur, aucun pouvoir proprement dit. Que ferait-elle d'une autorité de coaction pour gouverner lès âmes? Les âmes obéissent-elles à la force? Cest improprement que Ton appelle Taction de TÉglise une puissance ; c'est un ministère, ainsi que Jésus-Christ lui-même Ta dit. Les plus habiles parmi les ultramontains ne réclament pas directement un pouvoir pour le clergé ; à les entendre, au dix-septième siècle comme au dix-neuvième, ils ne veulent rien que la liberté. Mais qu'est-ce que la liberié dans le sens ultramontain, et à quoi aboutit-elle? Le cardinal Gajetan dit que l'Église est née sujette du saintsiège ; le général des jésuites dit la même chose en plein concile de Trente : la liberté* de FÉglise consiste donc dans la domination de Rome, et dans la servitude de la chrétienté ^ Singulière liberté! La liberté prétendue de l'Église conduit encore à assujettir TÉtat à ceux qui dominent sur TÉglise, à faire du pape le monarque unique et absolu du monde. Tel est, d'après Richer, le but de la fameuse bulle In Ccena Domini; a-t-il tort de la lOétrir comme violant le droit divin et le droit naturel? Ce n'est pas à dire que le pieux docteur de Sorbonne refuse à l'Église ou, pour mieux dire, à la religion toute action sur TÉtat : mais cette action doit s'exercer dans le sens évangélique; c'est une influence de persuasion, qui agit sur les âmes par la force de la vérité, et non sur les corps par le glaive matériel. Voilà l'empire que Jésus-Christ a exercé sur le monde, voilà l'empire qu'il a
> De Ecclesiastica et politica potestate, t. II, 2, pag. 4.
légué à ses apAlres; il D*avaii ni territoire ni juridictioQ» ni armée ni licteurs; néanmoins Jésus-Christ et ses apôtres ont vaincu la plus puissante des dominations, celle du paganisme romain.
li D*y avait rien de nouveau dans la doctrine de Richer : c'était un retour à la discipline primitive de rÉglise. Le gouvernement aristocratique qu'il préconisait avait été consacré par les conciles généraux de Constance et de Bâle. S'il rejetait toute idée de pouvoir pour l'Église, il était en cela d'accord avec les paroles du fondateur du christianisme, du Fils de Dieu dont les papes se disent les vicaires. Il réclamait pour l'État les droits que les empereurs les plus dévoués à la foi catholique avaient exercés ; l'Église pouvait-elle réprouver un pouvoir qu'elle avait applaudi dans les mains de Constantin et de Charlemagne ^ ? Néanmoins, à partir du jour où Richer publia son petit traité de trente pBgfiS sur la puissance ecclésiastique et politique j il fut poursuivi sans relâche par la haine de Rome jusqu'à sa mort. Son crime était irrémissible : homme d'Église, il s'était élevé contre la domination de ceux qui abusaient de leur influence au profit de leur ambition et de leur cupidité. Suivons un instant les destinées de ce martyr du gallicanisme; c'est une histoire pleine d'enseignements.
Sous la minorité de Louis XIII, il y eut une recrudescence d'ultramontanisme. La cour de Rome, dit le biographe de Richer *, ne manque jamais de profiter de
> De Ecclesiastica et politica potestate, 1. 1, pag. 50, 53. * Baillel^ Vie d'Edouard Richer, docteur de Sorbonne.
S50 l'êglisb et l'état.
la minorité des princes et de la régence des femmes, pour s^emparer de l'esprit de ceux qui gouvernent, au profit de son immuable ambition. Le clergé se laissa aller aux séductions de Rome; il a toujours eu une prédilection naturelle pour la liberté ecclésiastique qui lui assure la richesse, rindépeodance et Tautorité. Or si la cour de Rome, d'une part, exploitait les Églises particulières, elle leur garantissait, d'un autre côté, cette précieuse liberté. On conçoit donc que le clergé ait souvent hésité entre sa soumission au pape et sa soumission aux rois. Dans la première moitié du dix-septième siècle, les tendances ultramontaines remportaient sur le gallicanisme; les hautaines théories de Bellarmin etdeBaronius firent oublier les sages doctrines de Gerson. Richer dit lui-même, dans son Apologie^ qu'il écrivit son petit livre pour protester contre cette invasion de Tultramontanisme ^
Grande fut la colère du pape. Le nonce commença par intriguer auprès de la Sorbonne, pour obtenir une censure du traité de Richer; mais le parlement, qui partageait en* tout les sentiments du docteur, défendit à la Sorbonne de délibérer. Le nonce se tourna alors du côté des évoques. Il y avait en France un cardinal, parleur disert dont les convictions changeaient au gré du vent politique; royaliste sous Henri IV, Du Perron se fit ultramontain sous la régente. Il se prévalut auprès des prélats de ce que Richer égalait en tout les prêtres aux évéques; ce fut en alarmant leur vanité qu'il leur arra-
» Richer, Apologia, lib. i, cap. m, § 8.
LES LÉGISTES. ^ 35t
cha une espèce de censure. Le parlement, fidèle gardien des droits de la royauté, dénonça à la régente les menées qui tendaient à détruire Tautorité royale. Le pape crut qu'il fallait frapper un grand coup; il écrivit à la reine-mère pour lui demander qu*on fit justice de Richer en France, ou qu'on le lui livrât. Mais la France n'était pas encore descendue assez bas pour abandonner un de ses enfants à une justice étrangère. Le pape tenta alors de recourir à la violence; il promit un chapeau de cardinal au duc d'Ëpernon pour son fils, s'il parvenait à remettre le docteur de Sorbonne à Finquisition romaine. Richer fut empoigné et enfermé dans une prison ; mais, sur les réclamations de l'université , le parlement ordonna de le rendre à la liberté, et il lui accorda des sauvegardes contre les entreprises de ses ennemis. La violence brutale ayant échoué, on essaya de la violence morale ; le tout-puissant Richelieu imposa une espèce de rétractation à Richer ; le docteur fut obligé de signer, mais il avait protesté d'avance contre cette abjuration forcée, en déclarant devant notaire, qu'il désavouait tout ce qu'il pourrait être contraint d'écrire, comme extorqué par les menaces ^.
Les évéques, ultramontains sous un roi mineur, devinrent des royalistes ardents sous Louis XIV. -La déclaration du clergé gallican consacra en partie les doctrines de Richer ; mais le docteur de Sorbonne est plus hardi, plus radical que ne le furent les prélats
» Voyez les témoignages dans la vie de Richer, par Baillet; et Gieseler, Kirchengeschichte, t. III, pag. 587, US9, 594.
35t L'ftGLlSB KT l'ÊTAT.
eo 1682. Il y a, dans Thamble doyen de la facalté de théologie, un esprit de liberté et d'égalité évaDgéiiqaes, auquel les évéques de Louis XIV étaient bien étrangers. Il faut aller jtisqu'à la révolution française pour trouver la réalisation complète des idées de Richer. La constitution civile, décrétée par TAssemblée constituante, rétablit Tantique discipline de l'Église, que les hommes vraiment religieux avaient toujours regrettée. On a poursuivi Tœuvre de l'Assemblée nationale par Tinjare et la calomnie; la doctrine de Richer répond d*avanoe à ces exagérations de la haine. La Constituante voulait ce qu avaient demandé sous Tancien régime les légistes et les théologiens les plus modérés, les plus religieux : donner à l'Église une organisation qui la rende compatible avec la souveraineté de TÉtat. La réaction catholique professe aujourd'hui une sainte horreur pour les décrets de la Constituante. Mais quand cette réaction du catholicisme aura fait place à une réaction contraire, révolution qui est inévitable, le jour viendra où rÉglise regrettera comme un bienfait cette constitution civile tant calomniée; et peut-être ce bienfait, on ne le lui accordera pas.
§ a. Les phnoMphe*.
N« 1. Vunité de puissance,
Le vice essentiel de la doctrine catholique, en ce qui concerne les rapports de l*État et de TÉglise, c'est Tidée
des deux puissances. Tout catholique doit admettre que rÉglisea au moins un pouvoir spirituel. Or Torigine et la nature de ce pouvoir lui assurent une incontestable supériorité sur le pouvoir temporel. Ce n*est qu*à force d'inconséquences que les gallicans sont parvenus à maintenir rindépendance de la royauté à Tégard de la cour de Rome. Au moment même où l'assemblée de 1682 déclarait les princes indépendants des papes, elle exaltait la puissance spirituelle des successeurs de saint Pierre dans des termes tels que si on les prenait au pied de la lettre , rois et empereurs devraient s*estimer heureux d'être à leurs ordres ; écoutons le Promoteur^ parlant de la papauté : « Puissance toute céleste, toute spirituelle et toute divine, qui ne voit que Dieu au dessus d'elle et qui voit tout le reste à ses pieds; puissance qui embrasse le ciel et la terre, puisque ce qu^elle fait en terre s'exécute dans le ciel ; le temps et réternité, puisque ce qu*elle établit dans le temps sera suivi d'une éternité de biens ou de maux ^^» Si cela n'est pas du verbiage, les prélats gallicans, au lieu de proclamer les rois indépendants des papes, auraient dû les convier de se prosterner devant ces demi-dieux.
Aussi les gallicans, tout en revendiquant une indépendance entière pour les rois, plaçaient la puissance ecclésiastique infiniment au dessus de la puissance civile : « Si Tune et l'autre procèdent de Dieu, il y a néanmoins cette différence considérable, c'est que l'Église a été
1 Procès-verbaux des assemblées générales du clergé, t, V, pag. 412.
Llcun n LltÀT. 90
854 L'teUSB ET l'ÉTAT.
ioslitaée directemeDi par Dieu» et que Diea a déterminé la forme de son gouvernement; tandis que la royauté ne vient de Dieu qu*en ce sens qu'il faut une autorité à laquelle les hommes obéissent; Dieu abandonne du reste aux peuples le soin de régler leur gouvernement comme ils veulent. Il n'y a qu'une Église véritable, organe de la religion révélée. Il y a des rois légitimes chez les peuples idolâtres» comme chez les peuples chrétiens. Le prêtre reçoit Tonction sacrée sous Tinspiration du Saint-Esprit. La consécration des rois n'est pas un sacrement ; elle se fait diversement chez les diverses nations. » Qui croirait que c'est Bossuet qui tient ce langage '? Les partisans du pouvoir ecclésiastique ne parlent pas autrement. Cela nous explique comment TÉglise gallicane veillait avec un zèle jaloux à la conservation de ses privilèges. Elle ne voulait pas que les papes eussent le pouvoir de déposer les rois, mais elle voulait » aussi bien que les papes, la liberté de TÉglise. Il fallut une révolution pour lui enlever son patrimoine et ce qui lui restait de son droit divin.
Les doctrines gallicanes ne suffisaient donc point pour affranchir l'État de la domination de l'Église, puisqu'elles consacraient implicitement cette domination en maintenant Tidée des deux puissances et de la liberté ecclésiastique. Même dans les mains des légistes, le gallicanisme resta eivtacbé de son vice originel , Tinconséquence. Presque tous sont catholiques sincères ; aussi admettent-ils que TÉglise a un pouvoir spirituel, ce qui
1 Bossuet, Defensio declarationis, lib. i, seçt. ii, cap. ix.
LES t>HILOSOPHKS. 355
est incompatible avec la souveraineté de KÉlat. Dumoulin seul est plus radical, parce qu'il était réformé, ou penchait du moins vers la réforme. Il fallait donc pour émanciper TÉtat , une autre doctrine que celle des gallicans et des parlements. La philosophie seule, organe de la libre pensée , pouvait donner à TÉtat la liberté et rindépendance qui sont de son essence. Les philosophes avaient conscience de leur mission. On les persécutait au nom de la prétendue solidarité de la religion et de rÉtat. Voltaire répond que ce sont les prêtres les vrais ennemis des rois et que les philosophes sont les appuis du trône contre Tusurpation du sacerdoce.
Qu'est-ce que la papauté pour les philosophes? Les orthodoxes , y compris les gallicans , en font une idole. Les libres penseurs traînent l'idole dans la boue : « Le prétendu vicaire de Jésus-Christ n'est qu'un imposteur dangereux, un fléau du bonheur des États, un ennemi de l'autorité des souverains et de la tranquillité des peuples. » Tout le livre de Vlmposture sacerdotale % d*où nous extrayons ce portrait du saint-père, est écrit dans le même esprit de haine et de .dénigrement. La haine s'explique par le long despotisme que TÉglise exerça sur la libre pensée et sur la souveraineté civile, au nom d'une prétendue puissance spirituelle. Voltaire n'a pas
tort quand il écrit : « L'idée qu'il peut exister deux
» Londres, 1767 (anonyme) "
S86 l'ÉGUSB et L'fiTAT.
puissances opposées Tune à l*autre dans on même Élai, est une chimère aussi absurde que surperstilieuse *. > Superstition il y a évidemment aux yeux de la philosophie» et chimère aussi. Quoi de plus chimérique, en effet, que les fondements de la puissance de TÉglise? Cest un Dieu-Homme qui confère un pouvoir à une Église qui est en tout le contre-pied des enseignements de celui qu*elle appelle son fondateur! Le Dieu-Homme est une absurdité, une impossibilité au premier chef. Et la délégation qu il a faite de son autorité est pins qu'une imposture, c'est une falsification morale.
Qu'est-ce donc que TÉglise dans la doctrine des philosophes? Nous parlons des modérés, de ceux qui acceptent ridée de religion. Voltaire répond dans ses Idées républicaines: c Nous avons institué des prêtres afin qu'ils fussent uniquement ce qu'ils doivent être, des précepteurs de morale pour nos enfants. Ces précepteurs doivent être payés et considérés , mais ils ne doivent prétendre ni juridiction ni honneurs. » Les ministres du culte remplissent un ministère public, comme les magistrats et les soldats. Dès lors il ne peut pas s'agir d'une puissance ecclésiastique. Voltaire demande si dans une maison on reconnaît deux maîtres, d'abord le père de famille, puis le précepteur de ses enfants a qui il donne des gages '? Dans cet ordre d'idées. Ton ne peut pas même demander si rÉglise est hors de TÉtat, et au dessus de TÉtat : « Toute religion, dit Voltaire^ est dans TÉtat, tout prêtre
1 Voltaire, Dictionnaire philosophique, au mot, Deux puissances, * Idem, la Voix du sage et du peuple.
est dans la société civile, et tous les ecclésiastiques sont au nombre des sujets du souverain chez lequel ils exercent leur ministère. S'il était une religion qui établit quelque indépendance en faveur des ecclésiastiques, en les soustrayant à Tautorité souveraine et légitime, cette religion ne saurait venir de Dieu, auteur de la société ^ » Ainsi rÉglise, considérée en elle-même, abslraction faite de son origine surnaturelle , qui est une pure chimère, est essentiellement subordonnée à FÉlat. Cette subordination résulte encore de Tidée de souveraineté. Voltaire s*étonne que Ton parle de deux puissances : « Il n*y a qu^une puissance, celle du souverain. L'Église conseille , exhorte , dirige ; le gouvernement commande. » Qu est-ce en effet qu^une puissance? G est le pouvoir de faire des lois et de les exécuter par la force. Conçoit-on qu'il y ail dans un seul et même État deux pouvoirs législatifs, deux autorités executives disposant de la force? Il en résulterait nécessairement des chocs perpétuels, des guerres civiles, Tanarchie. Chose curieuse ! Voltaire répète le mot de Boniface VIII, c'est que Fidée de deux puissances également souveraines et indépendantes est une espèce de manichéisme qui , établissant deux principes, livrerait Tunivers à la discorde. Le mot est profondément vrai. Boniface en concluait que les* princes sont soumis à l'Église. Les philosophes en concluent que rÉglise est soumise à TÉtat '.
« Voltaire, Dictionnaire philosophique, au mot, Droit canonique.
* Idem, le Cri des nations; —Mandement du révérendissime père en Dieu Alexis. — Dictionnaire philosophique, au mot. Droit canonique,
S66 L*âfiUSB ET l'ÉTÀT.
Tous les philosophes sont d'accord sur runité de la puissance souveraine. Rousseau est leur organe, quand il reproche au christianisme d*avoir divisé la souveraineté : « Il résulte, dit-il, de la double puissance qu'il établit, un perpétuel conflit de juridiction ; on u*a jamais pu venir à bout de savoir auquel du maître ou du prêtre on était obligé d*obéir. Tout ce qui rompt Punité sociale ne vaut rien. » Rousseau loue beaucoup Hobbes^ « de ce que seul il a bien vu le mal et le remède , en proposant de réunir les deux tètes de Taigle, et de tout ramener à l'unité politique , sans laquelle jamais État ne sera bien constitué. » Mais à quel prix Hobbes rétablit-il Tunité, si chère aux philosophes français? Dans son système, le souverain concentre tous les pouvoirs; les individus abdiquent leurs droits entre ses mains pour sortir de Tétat de guerre, qui est Tétat de nature, et pour jouir du bienfait de la paix. Le prince a action sur le croyant , comme il a action sur le citoyen : «Il appartient au souverain, dit Hobbes^ de déterminer ce qu'il faut professer en public sur Dieu , à plus forte raison est-ce à lui à régler le culte ^ Cette unité est celle de l'antiquité, où le roi est en même temps pontife. Nous avons dit que Jésus-Christ revendiqua la liberté du croyant contre le despotisme incarné dans Tempereur, et que les Germains donnèrent à Thumanité moderne le vrai esprit de liberté, la liberté individuelle; Est-ce donc que les philosophes du siècle dernier désertèrent tout ensemble Tesprit chrétien et l'esprit germanique pour en revenir à l'unité romaine?
* Hobbes, de Ciye,\y, il.
LBS PHfI.0S0P6E8. S59
La théorie de Hobbes a quelque rapport avec Tanglicaoisnte. Il laisse la conscience libre, pour mieux dire, il ne s'en inquiète pas; les.homiûes peuvent croire ce quMls veulent, pourvu qu'ils fassent ce que la loi leur commande. Ce despotisme de la loi trouva faveur chez un libre penseur d'Angleterre, qui est comme le père des incrédules de France. Bolingbroke voudrait mettre la religion dans les mains de celui qui exerce l'autorité civile, afin d'éviter que le sacerdoce ne se serve de l'influence qu'il a sur les esprits pour entraver l'action de l'État ou pour la dominer ^ Un philosophe français abonda dans ces idées : « Il n'y a qu'un moyen, dit HelvétiuSj de briser la domination du clergé, c'est de réunir la puissance spirituelle et la puissance temporelle dans les mêmes mains. » L'on voit déjà que cette concentration de la toute-puissance est une arme de guerre pour Helvétius; il en veut à la religion autant qu'à l'Église. Le christianisme doit être remplacé par une doctrine morale. Qui formulera cette nouvelle religion? Le législateur : « C'est uniquement du corps législatif que l'on peut attendre une religion bienfaisante qui n'offrirait que des idées nobles et grandes de la Divinité, n'allumerait dans les âmes que l'amour des talents et des vertus; il n'aurait enfin, comme la législation, que la félicité des peuples pour objet '. »
L'unité de Hùbbes^ célébrée par Roiisseau et adoptée par Helvétius , n'est pas la vraie doctrine du diK-hiii-
1 Bolingbroke, Philosophical works, t. III, pag. 46. * Helvétius, de rHomme, sect. i, chap. xv.
sao l'Agusb et l'état.
tième siècle. Ce siècle illustre aimait la liberté auUiDt que Tunité. Il procède d'un philosophe aussi célèbre que mal famé, de Spinoza. Quoique panthéiste, le pbisophe hollandais est partisan décidé de la liberté. Peu importe la contradiction, nous constatons le Tait : « La fin de rÉtat, dit Spinoza^ n*est pas de dominer sur les hommes et de les soumettre à une volonté étrangère ; ce serait dire que la fin de TÉtat est de transformer des êtres raisonnables en brutes. » Quel est donc le but de rÉtat? « C'est de permettre aux citoyens de faire librement usage de leur raison et de déyelopper en sécurité leur corps et leur esprit : la fin de l'Élat est la liberté. • C'est la théorie de la philosophie moderne : TÉtat est le moyen, le but est le perfectionnement de l'individu. Spinoza applique sa doctrine à la manifestation des opinions religieuses. Il admet la liberté des cultes, mais il ne l'admet pas illimitée : « L'État, dit-il, a le droit de régler les choses sacrées, en tant que la paix y est intéressée. » Ce droit est si évident que le philosophe traite le catholicisme de séditieux, parce qu'il conteste à l'État toute action sur la religion et sur l'Église, alors même que l'existence de la société serait en cause. G est que le catholicisme transporte réellement la souveraineté au pape. Surce point 5p»noza est d'accord avec Ifoôfre^; et les philosophes ont mille fois raison, nous l'avons démontré si souvent par la doctrine des ultramontains, par le langage et les actes des papes, qu'il est inutile d'insister ^ Voilà la vraie doctrine sur les rapports de l'Église
1 Sfdnoza, Tractatus tbeologico-politicus, cap. xix.
et de l'État. C'est celle des grands écrivains du dixhuitième siècle. Quand Voltaire demande que TÉgiise soit subordonnée à TÉtat, il veut que l'État reprenne la puissance que PÉglise avait usurpée dans Tépoque malheureuse du gouvernement féodal , il veut que rÉtat seul ait un pouvoir ^ ; mais il ne veut certes pas que les citoyens abdiquent leur liberté de conscience au profit de TÉtat, lui qui combattit toute sa vie pour conquérir la liberté religieuse. Nous avons un témoignage décisif de ses sentiments dans le Diner du comte de Boulainvilliers. Voltaire met dans la bouche du comte cette opinion que la raison et le christianisme ne pouvant subsister ensemble, il ne reste qu'à rendre la reh'gion absolument dépendante du souverain et des magistrats. C'est l'opinion de Hobbes et d^Helvétius, c'est une arme de guerre contre le fanatisme catholique. Voltaire, bien qu'ennemi mortel du fanatisme, ne veut pas de ce remède» parce que le remède serait aussi funeste que le mal. Il demande « que le souverain et le magistrat sachent tolérer également toute religion^ qu'ils regardent tous les hommes comme leurs frères, qu'ils n'aient aucun égard à ce qulls pensent, mais beaucoup à ce qu'ils font ; qu'ils les laissent Ubres dans leur commerce avec Dieu, et ne les enchaînent qu'aux lois dans tout ce qu'ils doivent aux hommes. Car il faudrait traiter comme des bêtes féroces des magistrats qui soutiendraient leur religion par des bourreaux. »
On s'est prévalu contre la philosophie de la doctrine
* pictionnaire philosophique^ au mot, Droit canonique.
ses L*ÉGLISE ET l'ÉTÂT,
de Rousseau sar la religion civile. L'illastre écrivaio propose une profession de foi civile dont le souverain fixe les articles, et qu'il sanctionne par des peines ^. Voilà, dil-on, la tyrannie religieuse sous une autre forme. Non, Rousseau ne vent pas remplacer Tintolérance du catholicisme par Tintolérance de l'État. Il dé-* clare expressément que l'État n'a pas à se mêler des dogmes qui ne regardent pas la morale, or les dogme» pour lesquels l'Église a dressé des échafauds, les dogmes pour lesquels TÉglise a versé le sang à flot3, concernent-ils la morale? Qu'est-ce que la morale a de com* mun avec la divinité de Jésus-Christ, 'avec la Trinité, avec la présence réelle, avec la liberté de TÉglise, avec la papauté? Tout le christianisme dogmatique est étranger à la morale : c*est une religion de Tautre monde. Eh bien , Rousseau laisse les citoyens parfaitement libres dans leurs rapports avec Dieu ; il demande comme Voltaire, qu'ils soient tenus à remplir leurs devoirs civils. L'État n*a à s'occuper que de ces devoirs. C'est donc improprement que Rousseau appelle ses maximes de sociabilité religion civile, c'est une morale civile. Et qui oserait prétendre que TÉtat n'a pas de morale, alors que c est au nom de ses principes qu'il établit des peines et punit les délits !
Il est si vrai que la doctrine des philosophes est une doctrine de liberté, que la liberté religieuse dont nous
* Rousseau, Contrat social, IV, 8.
jouissons est ie fruit de leurs travaux et de leurs luttes. Que la liberté religieuse et le catholicisme soient inalliables, les annales de TÉgiise Le prouvent à chaque page, car chaque page est souillée de sang. Au dix-huiiiènie siècle, l'Église était en pleine décadence; elle n'avait même plus 1$ force de persécuter franchement, ouvertement; elle s« bornait à exciter TÉtat contre la libre pensée, et trop souvent TÉtal obéissait à ces excitations pour entraver ou tracasseries philosophes. Ainsi, chose singulière, la philosophie avait pour ennemi TÉtât, bien qu'elle se donnât pour mission d'affranchir TÉtat de la domination sacerdotale. €'est que la royauté était aussi décrépite que rÉglise : elle cherchait un appui dans la religion, et de son cdté la r;eligion s'abritait sous la force. A toute occasion, on célébrait Tunion, la solidarité du trône et de Tautel. L'Église se vantait de former des sujets obéissants et fidèles, et elle demandait comme prix de ce service, la protection de l'autorité pour ses ministres, et la conservation de ses privilèges. C'était la doctrine du clergé ainsi que des hommes politiques attachés aux institutions du passé. Les philosophes aussi se disaient les défenseurs de la royauté, et ils l'étaient réellement, car la plupart attendaient la réalisation de leurs vœux de l'initiative des rois. Il leur fallut donc attaquer cette doctrine de Tunion du trône et de l'autel, que les gens d'Église se plaisaient à célébrer comme le palladiumi de la royauté.
Voltaire^ écrivant à un roi, fait la satire de cette magnifique harmonie entre le trône et l'autel : « Les rois ont dit aux papes : Partageons les dépouilles ; prends les
864 LtoUSBBTL'^AT.
dîmes et laisse-moi le reste; bénis ma conquête, je protégerai ton usurpation. Remplissons nos bourses; dis delà part de Dieu qu'il faut m'obéir, et je baiserai tes pieds *• > Cela s*appelle s*entendre comme larrons eo foire. Il y a du vrai dans cette conception; elle explique comment les rois restèrent fidèles à l'union, jusque dans les temps modernes. Mais la médaille a son revers. A quel prix FÉglise consent-elle à donner son appui à la royauté? C'est un marché de dupes, disent les philosophes, et ils sont dans le vrai '. Pour obtenir le concours de la religion, les princes devaient s'engager à respecter, à étendre la liberté de TÉglise, or nous savons que la liberté de l'Église est la servitude de TÉtat. Les rois agissaient en égoïstes : ils sacrifiaient les intérêts et les droits de leurs sujets, les prérogatives mêmes de leur pouvoir, pour jouir en tranquillité des plaisirs de la puissance suprême. Mais le vrai souverain va entrer sur la scène du monde ; les nations ne trafiqueront pas de leurs droits. Quand elles régneront, il ne sera plus question d'un accord entre les deux puissances, puisqu'il n*y en aura plus qu'une. C'est cet avenir que les philosophes préparaient.
Il n'est pas difScile aux philosophes de prouver que la souveraineté des princes n'est qu'un vain mot dans la doctrine catholique. Les gallicans avouent que la théorie du pouvoir direct et du pouvoir indirect annule la puissance civile, en détruisant Tindépendance des rois.
* Voltaire, Lettre à Frédéric, du 27 juillet 1770. ' Tableau des saints^ pag, 147.
LES PHILOSOPHES. Ml
Mais s'ils sauvegardent l'iodépeodaDce des rois eo face des papes, ils maintienuent le droit divin de TÉgUse en face de TÉtat. Il y a donc toujours dépendance de Tautoritéy dit Voltaire, car souveraineté et dépendance sont contradictoires : « Toute monarchie, toute république n*a que Dieu pour maître; ç*est le droit naturel. > Il est M vrai que catholicisme et souveraineté sontincompatiblesy que, même au dix-huitième siècle, les princes catholiques reconnaissaient le pape comme maître au moins an apparence, et Tapparence était la marque de ce qui avait été une honteuse réalité. En vain les gallicans di« saient'ils que le pape était une idole^ dont on. baisait les pieds et dont on liait les mainsi cela n*empêchait pas les souverains d*envoyer a cette pagode une ambassade d'obédience, d'avoir à Rome un cardinal protecteur de leur couronne, et de lui payer des tributs en annates, ou premiers fruits ^
Ce ne sont plus que de vaines formes, disait^on au dix-huitième siècle. Aujourd'hui on dit que la domination cléricale est une vieillerie, une chose bien et dûment morte et enterrée. Voltaire répond, et sa réponse est celle du bon sens : € Qui vous Ta dit? Le fanatisme est-il entièrement extirpé? Ne savez-vous pas de quoi il est capable? La plupart des honnêtes gens sont instruits, jeTavoue; mais la populace n'est-elle pas ce qu'elle était du temps de Henri III et de Henri IV? n'est -elle pas toujours gouvernée par des moines?
1 Voltaire, le Cri des nations ; * Fragment pour rinstruction du prince royal de...
806 L'fiGLISB ET l'ÉTAT.
PTesWoe pas enfin une traînée de poudre à laquelle on peu! meure an jour le feu? Jusqu*à quand se contentera-t-on de palliatifs dans la plus horrible et la plus invétérée des maladies ^ Une autre illusion régnait au dix-huitième siècle et s'est reproduite de nos jours. Est-ce que TÉglise» disent les simples et les malins, songe encore à dominer sur PÉtat? Nier Tambition immortelle du clergé, répond Helvétius^ c'est nier Tévidence. Il est yrai que le sacerdoce cache parfois ses prétentions; c*6st quand il a affaire à un prince éclairé et ferme; mais il redevient insolent, quand le souverain est faible '• Voltaire avait donc raison de dire qu'il falait mettre la hache à la racine du mal.
A mesure que nous approchons de la révolution, la voix des philosophes contre Tusurpation du sacerdoce prend un ton d'emportement et de colère qui annonce Torage : c'est comme le flot de la mer qui monte. L'Église ne cessait de dénoncer les philosophes aux rois, comme les ennemis les plus dangereux de leur puissance ; il va sans dire qu'elle, l'Église, était le plus ferme appui du trône. Écoutons la foudroyante réponse de Gondorcet : « Vous dénoncez les philosophes aux princes. Est-ce parce qu'ils ont osé dire que c'est du peuple que les princes ont reçu l'autorité, et qu'ils ne doivent l'employer que pour l'avantage du peuple?... Non, les véritables ennemis des rois sont ceux qui les trompent, qui, les courbant sous le joug de la supersti*
* foUaire, le Cri des nations.
* Eelvéiim, de THomme, sect. ix, chap. xxv, xxvni.
lion» Içar dictent des lois sanguinaires; ce sont ceux qui disent que Tautorité des rois vient de Dieu, afin de s'arroger le droit de les en dépouiller au nom de Dieu. Les ennemis des rois sont ceux qui, également terribles aux rois qui leur obéissent et à ceux qui leur résistent, forcent à la révolte les sujets des uns, tandis qu'ils soulèvent contre les autres leurs peuples ou leurs voisins ; ce sont ceux qui, menaçant de sa colère céleste ceux qui les ont imités, ont à leurs gages des assassins et des empoisonneurs pour être plus sûrs de Taccomplissement de leurs prophéties. Les ennemis des rois, enfin^ ne sont pas les philosophes, ce sont les prêtres*. »
Le langage est passionné, mais la pensée est juste. Oui, rËglise est l'ennemie née de TÉtat, parce qu'elle lui conteste Tindépendance sans laquelle la souveraineté n'est qu'un vain mot, quand elle n'est pas une duperie. Non, les philosophes ne sont pas les ennemis de l'État, ils en sont les défenseurs contre ceux qui veulent l'absorber au profit de l'Église. Est-ce à dire pour cela qu'ils soient les ennemis de la religion ! Au dix-huitième siècle, il y en avait certes qui haïssaient le christianisme, et qui par haine pour l'oppression exercée au nom de la religion , repoussaient toute espèce de religion. Mais dans la question des rapports de l'Église et de l'État, ce n'est pas la haine qui les inspirait, c'est un sentiment vrai de la souveraineté, ce
« Condorcet, Lettres d'an théologien, Œuvres, t. Y, pag. 334, s., édit. Arago.
m L*teusB vr l'Atat.
qui ne les empêchait pas de sauvegarder les droits de la liberté iDdiriduelie. Nous alloos voir quels sont les droits qu'ils revendiquent en faveur de l'État, il n'y en i pas un seul que la révolution n*ait consacré de son mtorité.
N* 2. La sécularisation de tÊtat et de la société.
Au moyen âge, l*Égiise dominait sur TÉtat, et la aooiété tout entière était soumise à Tempire des croyances religieuses. La royauté fut la première à se dégager dé rassujettissement dans lequel les papes voulaient la retenir. En même temps les légistes firent une rude guerre aux usurpations de l'Église; grâce à leurs efforts, la juridiction se sécularisa. La science aussi s'affranchit des chaînes de la théologie, quand la renaissance éclaira les esprits de la lumière de Fantiquité, et par suite renseignement se sécularisa en grande partie. Tel était Tétat de la société lorsque la révolution religieuse du seizième siècle vint imprimer un mouvement immense à oe travail de sécularisation. Elle nia la distinction de clerc et de laïque : c'était ruiner les fondements de la domination que TÉglise avait exercée sur TÉtat et sur toutes les manifestations de la vie sociale. La révolution acheva Tœuvre de la réforme, en rompant tout lien entre la religion et TÉtat. Il restait encore dans le protestantisme des débris de la croyance catholique; l'idéal même des réformateurs tendait à faire de tout laïque un
prêtre, plutôt que de tout prêtre un laïque. La révolution proclama, à la suite de Voltaire, que les prêtres n'étaient que des officiers de morale salariés par TÉtat. C'était détruire le dernier prestige de la puissance dite spirituelle, et inaugurer une nouvelle ère de Thumanité, où il n'y aura plus ni clercs, ni laïques, mais des hommes» des citoyens, et où la société tout entière sera sécularisée.
La gloire du dix-huitième siècle est d'avoir préparé ce mouvement. C'est un philosophe peu révolutionnaire de sa nature qui en fait la remarque. Plus de laïques, dit Hegelf voilà la grande conquête du dernier siècle : « des Barbares sont des laïques, parce qu ils ont besoin d'un prêtre qui les initie à la vie intellectuelle et morale et qui les gouverne : c'est Tàme qui domine sur le corps. Les hommes qui pensent sont leurs propres souverains. Ce sont donc les libres penseurs qui sont les vrais émancipateurs de l'humanité ^ » .
Chose remarquable! les philosophes retournaient en un certain sens au vrai idéal de Jesus-Christ , altéré et faussé par TÉglise. Voltaire lui-même le dit : c Les apôtres, Jésus même, n'élaient-ils pas laïques? Jésus-Christ forma-t-il jamais un nouvel ordre dans TÉtat ^ » ? C'est par un retour à la loi ancienne que le clergé se sépara des laïques, et les circonstances historiques aidant, il éleva une domination à son profit, « usurpation également odieuse et ridicule, fondée d'un côté sur la fraude
« Hegely GeschichiQ der Philosophie, t. III, pag. 516, s. * Voltaire, Questions sur les miracles.
S70 L*66USB ET L'ÂTAT.
ei de Tautre sur la bêtise. • < Vous avez profité, s*écrie Voltaire, des temps d'ignorance, de superstition» de démence, pour nous fouler à vos pieds; tremblez que le jour de la raison n'arrive ^ I »
Dans la pensée des philosophes, la religion devait se transformer, en se sécularisant en quelque sorte. Le spiritualisme évangélique fait du christianisme une religion de Tautre monde. Ce spiritualisme exagéré se manifestait dans la constitution de TÉglise : les vœux de chasteté, de pauvreté distinguaient les clercs en les élevant au dessus du commun des mortels. Rien de plus antipathique au dix-huitiAne siècle que ce spiritualisme aussi mensonger que désordonné. Cest le motif pour lequel les philosophes demandèrent que TÉlat formulât une morale sociale, qui fût plus en harmonie avec les lois de la nature que la morale chrétienne. Ragnal veut que Tautorité législative examine t si la discipline d*une religion n*éteint pas Tesprit patriotique , n'affaiblit pas le courage, ne dégoûte point de Tindustrie , du mariage et des affaires publiques, ne nuit pas à la sociabilité et à la population, et ne prêche ni des maximes d^une austérité qui attriste, ni des conseils qui mènent à la folie. » Toutes ces critiques sont à Tadresse du christianisme. Raynal est encore plus crû quand il parle des vœux : « Le vœu de chasteté répugne à la nature et nuit à la population, le vœu de pauvreté n*est que d'un inepte ou d'un paresseux; le vœu d'obéissance à quelque autre puissance qu'à la dominante ou à la loi, est d'un esclave
1 Voltaire, Dictionnaire philosophique, aux mots, dieu et Abbé.
OU d'Qn rebelle. S'il existait donc dans une contrée soixante mille citoyens enchaînés par ces vœux , qu'aurait à faire de oiieux le souverain, que de s'y transporter avec un nombre suffisant de satellites armés de fouets et de dire: Sortez, canaille fainéante, sortez, aux champs, à Tagriculture, aux ateliers, à la milice * ! »
Cette violente tirade était dirigée surtout contre les moines. La révolution les abolit. C'est un des actes les plus importants de la Constituante, car c'est l'abolition du christianisme traditionnel qui s'incarne dans le monachisme. En effet, les moines sont les clercs par excellence, les clercs réguliers, les parfaits qui mènent déjà dans ce monde la vie angélique. Le décret de l'Assemblée constituante était-il une violence gratuite , inspirée par la passion et la haine? Non, il répondait à un vœu universel. La prétendue perfection des moines n'avait jamais été qu'un mensonge pour Timmense majorité des religieux. Au dix-huitième siècle, l'opposition entre la règle qui imposait le spiritualisme évangélique, et la réalité était telle, que les plus anciens des religieux, les bénédictins, demandèrent une modification de leurs statuts, pour mettre fin à ce mensonge permanent *. Mais à quoi bon les moines, quand ils ne sont plus des types de la perfection chrétienne? Cela explique comment un prince aussi religieux que Louis XIV, songea à diminuer le nombre des religieux , en fixant Tàge des vœux à vingt
■ Raynal, Histoire philosophique des deux Indes, t. IX, pag. 112,
• Mémoires pour servir à Vhistoire ecclésiastique du dix-huitième siècle, t. II, pag. 97, 99.
811 LtQU8BBTL*ÉràT.
el on ans *• Louis XV réalisa oe projet» au grand désespoir de rÉglise» comme nous le dirons dans la suite de celte Élude. La même réforme se fit en Autriche. Uo décret fixa à vingt*cinq ans fàge auquel on pouTait entrer en religion. Le pape réclama et le nonce expliqua au prince de Kaunitz comme quoi il fallait que les moines se familiarisassent dans un âge tendre avec les sévères observances de leur profession, de même que cela se pratiquait pour rendre les jeunes gens habiles aux emplois séculiers. Quel aveu! Ainsi la grâce de la vocation consiste dans un dressage I et pour faire des anges il faut commencer par aveugler les enfants et nourrir en eux des goûts, pour mieux dire des habitudes factices t Le pape fit encore uo autre aveu, tout aussi remarquable. Il s'étonne de ce qu'on parlait tant de réformer les ordres religieux, alors que le clergé séculier avait plus besoin d'être réformé. Ce que le pape ajoute , prouve que le clergé tout entier était dans une décadence complète : c Les clercs, dit-il, consument en dépenses mondaines, pour ne pas dire repréhensibles, les revenus des riches fondations faites par de pieux fidèles; ils ne se rassasient pas d'accumuler bénéfices sur bénéfices, et d'en faire un trafic illicite; ils refusent même de paraître au chœur, comme s'ils avaient honte des devoirs ecclésiastiques*.» Les monastères s'éteignaient d'inanition. C'est un ultramontain qui constate le fait : « Déjà avapt la révolution, les couvents se dépeuplaient. Il y avait un grand
1 GEuvres de Louis XIV, t. II, pag. 270.
> Theiner, Histoire de Clément XIV, t. II, pa;. 9, 18.
nombre de commanautés éteintes et beaucoup de maisons sapprimées ^ > Comment se fait-il qa^il ne sargit pas un réformateur du sein d'une institution qui renfermait tant de pieux personnages? Il n'y avait plus une étincelle de vie dans les ordres monastiques. Il fallut que Fautorilé royale se mtt en devoir de réformer les monastères. Ainsi c'est le corps qui va guérir rame! ce sont les laïques qui vont apprendre la vie spirituelle aux clercs! Quelle fut la première pensée de la commission nommée par Louis XV? Elle proposa la suppression totale de plusieurs ordres, « attendu qu'ils ne répondaient plus aux besoins du jour. » Plusieurs congrégations furent supprimées* Le pape se plaignit , moins de Fabolition que de ce qu'elle s'était faite sans son autorité, que répond l'archevêque de Toulouse? Que le roi avait le droit d'abolir les ordres religieux, et que du reste ces congrégations étaient tellement déchues, qu'il n'y avait plus moyen de les réformer. Le nonce écrivit au saint* père € qu'il craignait que des petites congrégations on ne passât aux grandes et que l'on ne finit par supprimer tous les ordres religieux '• »
Voilà ce qui se passait dans le monde officiel. Maintenant on comprendra les attaques des philosophes , et l'on se convaincra combien il est .vrai de dire que la littérature du dix-huitième siècle, comme toute littérature, est l'expression de la société. Dès le commencement du
1 Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique du dix-huitième siècle, pSiT Picot, t. Il, pag. 120.
• Theiner, HUtoiie de Clément XIV, 1. 1, pag. 33t^, 463, 468.
874 VèGUSE BT l'état.
siècle, Montesquieu compare les moines à la vermine *. Voltaire est intarissable sar ce sujet : « Les moines sont des guêpes inutiles qui mangent le travail des abeilles*.» Qu'est-ce que le monachisme ? « C*est la profession de n'en avoir aucuoCy de s'engager par un serment inviolable à être inutile au genre humain, à être absurde et esclave et à vivre aux dépens d'autrui '. » « L'histoire des moines est Thistoire de la superstition et des crimes qu'elle engendre : il n'est pas une province de la chrétienté dans laquelle les moines n'aient contribué aux guerres civiles ou ne les aient excitées; il n'est point d'États où Ton n'ait vu couler le sang des magistrats ou des rois, tantôt par les mains mêmes de ces misérables, tantôt par celles qu'ils ont armées au nom de Dieu. On s'est plus d'une fois vu forcé de chasser quelques-unes de ces hordes qui osent se dire sacrées. Trois royaumes qui viennent de vomir les jésuites de leur sein, donnent un grand exemple au reste du monde; mais ces royaumes eux-mêmes ont bien peu profité de l'exemple qu'ils donnent. Il chassent les jésuites, qui, au moins, eoseignaient gratis la jeunesse, tant bien que mal; et ils conservent un ramas d'hommes oisifs qui ne sont connus que par leur ignorance et leurs débauches, objets de Tindignation et du mépris, et qui, s'ils ne sont pas convaincus de toutes les infamies qu'on leur attribue, sont assez coupables, puisqu'ils sont inutiles ^. »
> Lettres persanes, 49.
* Dictionnaire philosophique au mot Fête, » Dialogues,X.
* Préface de la réponse d'un solitaire de la Trappe.
Les abus du monachisme» dit-on, ne prouvent pas contre les ordres religieux. Soit. Mais si l'institution elle-même était un abus I Cest ce que Voltaire prouve, et c'est le côté sérieux de ses attaques, car elles remontent jusqu'au christianisme : « Entrer en religion, cela s'appelle se sauver; mais un soldat qui se sauve quand il faut combattre est puni. Nous sommes tous les soldats de TÉtat , nous sommes à la solde de la société, nous devenons des déserteurs quand nous la quittons. Que dis-je? les moines sont des parricides qui étouffent une postérité tout entière ^ » Dans son discours en vers sur rhomme. Voltaire dit du moine qui vit seul :
« Malgré la sainteté de son auguste emploi, C'est n'être bon à rien que de n'être bon qu'à soi. »
Voltaire appelle à cor et à cri Tabolition du monachisme : il sent d'instinct que là est l'ennemi qu'il faut combattre pour vaincre le christianisme traditionnel. Tantôt il s'indigne : c Les moines on fait vœu de vivre à nos dépens, d'être un fardeau à leur patrie, de nuire à la population, de trahir leurs contemporains et la postérité. Et nous les souffrons ^! « Tantôt il a pitié des moines et c'est dans leur intérêt qu'il demande l'abolition du monachisme : « La vie monacale n'est pas du tout à envier. C'est une maxime assez connue, que les moines sont des gens qui s'assemblent sans se connaître,
> L'homme aux quarante écus, VIII.
* Dictionnaire philosophique, au mot Vœux.
376 L'toUSE BT l'ÉTAT.
vivent sans s'aimer, et meurent sans se regretter. Vous pensez qu'on leur rendrait un très grand service, de les défroquer tous. -^ Ils y gagneraient beaucoup sans doute, et rÉtat encore davantage; on rendrait à la patrie des citoyens et des citoyennes qui ont sacrifié témérairement leur liberté dans un âge où les lois ne permettent pas qu'on dispose d'un fonds de dix sous de rente. On tirerait ces cadavres de leurs tombeaux : ce serait une vraie résurrection ^ » Voltaire ne doute point que cela ne se fasse, et bientôt : « Encore deux ou trois ans, dit*il, et on brûlera les monastères *én On fit mieux que les brù« 1er ; la nation les abolit. Vainement essaie^t-on de les ressusciter. L'abolition légale subsiste, et la loi de FAssemblée constituante est Texpression des sentiments et des besoins de l'humanité moderne.
D'après l'opinion de tous les philosophes du siècle dernier, la religion extérieure, ce que l'on peut appeler la morale sociale, doit être réglée par TÉtat. A plus forte raison TÉglise procède de. l'État et est soumise entièrement à son pouvoir. Il ne peut plus s'agir d'une liberté de rÉglise qui implique un droit divin, une puissance spirituelle, et une action directe ou indirecte sur l'Étal. « L'État, dit Raynalf a la suprématie en tout. La distinction d'une puissance temporelle et d'une puissance
1 L*homine aux quarante écos, YIII.
> Ibid., III.
spirituelle est une absurdité palpable; il w peut y avoir qu'une seule et unique juridiction, partout où il ne convient qu'à Tutilité publique d'ordonner ou de défendre ^ » Voltaire dit la même cbose, en partant du principe que TÉglise n'est qu'un corps d'officiers de morale : « Le prince doit être maître absolu de toute police ecclésiastique» sau^ aucune restriction, puisque cette police est une partie du gouvernement; et de même <iu^ le père de famille prescrit au précepteur de ses enfants les b^eure^ du travail, le genre de^^ études» etc., de même le prince peut prescrire à tout ecclésiastique, sans exception, tout ce qui a le moindre rapport ài l'ordre public *^ »
Dans l'application de ces principes, les pbilosopbes s'accordent assez avec les gallicans, du moins avec les légiste ; il va sans dire, qu'ils sont libres des préjugés religieux qui enchaînaient les parliementa^res. Voltaire n'admet point la liberté illimitée des cultes : c'est au souverain à l'autoriser; car le culte est chose extérieure : « Le souverain a le droit en tout temps de savoir ce qui se passe dans les assemblées, de les diriger selon Tordre public, d^en réformer les abus, et d'abroger les assemblées s'il en naissait des désordres. » Voltaire a raison de dire que cette inspection perpétuelle est une portion essentielle de l'administration souveraine, que toute religion doit reconnaître. Les philosophes étendent Faction de l'État jusque sur les formulaires de prières
1 Raj/^^t Histoire philosophique des deux Indes, t. IX« pag. 113. * Voltaire. la Voix du sage et du peuple.
Ltcuusi IT l'Atat. 31
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et les cérémonies, « Cest aux ecclésiastiques â composer ces formulaires ; c*est au souverain à les' examiner» à les approuver, i les réformer au besoin. On a vu des guerres sanglantes pour des formulaires, et elles n*auraient pas eu lieu, si les souverains avaient mieux connu leurs droits. Il en est de même des jours de fêtes : ils ne peuvent être établisrsans le concours et le consentement du souverain qui peut en tout temps les réformer, les abolir, selon que le bien public le demande. La multiplication de ces jours de fêtes fera toujours la dépravation des mœurs et Tappauvrissement d'une nation *. »
L^Église a toujours réclamé une liberté entière dans renseignement de la parole de Dieu. Mais les légistes avaient déjà bien réduit cette liberté en France, et les philosophes étendent encore ces restrictions : c L'inspection sur rinstruction publique de vive voix, ou par des livres de dévotion, appartient de droit au souverain. Ce n*est pas lui qui enseigne, mais c'est à lui à voir comment sont enseignés ses sujets. Il doit faire enseigner surtout la morale, qui est aussi nécessaire que les disputes sur le dogme ont été souvent dangereuses. Comme les assemblées religieuses ne sont point établies sous Tautorité souveraine pour y traiter des matières politiques, les magistrats doivent réprimer les prédicateurs séditieux qui échauffent la multitude par des déclamations punissables : ils sont la peste des États *. »
*> Voltaire, Dictionnaire philosophique, au mot, Droit canonique. « Idem, ibid.
Le clergé avait à cœar ses biens et ses privilèges pécaniaires^ bien plus que sa liberté de prêcher la parole de Dieu. Il voulait faire de ses richesses une propriété sacrée 9 sar laquelle TÉtat n^avait aucun droit, pas même celui de les imposer. Il était facile aux philosophes d'établir que le seul titre en vertu duquel TÉglise possède, c'est la loi civile; que ses biens sont par conséquent soumis aux charges publiques, que Téquité exige que Ton abolisse les immunités dont jouit le clergé, parce qu'on ne peut exempter TÉglise, sans que la charge des laïques ne soit augmentée. Les philosophes vont plus loin; ils constatent que Taccumulation de biens dans les mains de TÉglise appauvrit TÉtat; ils disent qu'il serait du devoir du législateur de les faire rentrer dans la circulation ; ils vont jusqu'à déterminer l'usage auquel on devrait les employer. La dette publique allait tous les jours en augmentant, par la déplorable gestion du pouvoir absolu. HelvéUus demande qu'on se serve des biens ecclésiastiques pour l'éteindre ^
La sécularisation des biens de l'Église soulève une grave question. Si l'Église est propriétaire, l'État peut-il s'emparer de ses biens? ne serait-ce pas une spoliation? La Constituante ne s'est pas arrêtée devant cette objection, mais son décret a excité des haines immortelles. Il y a bientôt un siècle que les bieos ecclésiastiques ont été sécularisés, et les cris de vol et de brigandage retentissent toujours dans le camps de l'Église. L'Assemblée
1 Helvélius, de l*Homme, sect. i, chap. xy. ^Voltaire, Dictionnaire philosophique, au mot, droit Mnonique.
380 l'Église et i%tat.
nationale n*a fait ^lu'appliqtier les pritieipes établis par TnrgoL Cesi donc lui le grand coupable; c'est dire qu'il a rendu un immense service à rhumanité. L'illuslre économiste a exposé ses idées sur cette matière dans l'article Fondations^ de TEncyclopédie de Diderot. Ce ne sont que quelques pages, mais on n'a rien écrit au dix-huitième siècle qui ait eu un plus long retentissement. Il importe de s'y arrêter. La question a été récemment agitée en Belgique, et il faut le dire, les catholiques Tout traitée avec autant de niaiserie que d'outrecuidance. Turgot a répondu d'avance à leurs sophismes.
Les saints pères nous ont appris qfUeHe est la nature des biens ecclésiastiques. lis ne sont pas la propriété de l'Église; elle n'en a que la gestion. Ce sont des biens de fondation. Dès lors ils sont à la disposition de l'État. Opposera-ton les droits du clergé? Turgot répond : « Les citoyens ont des droits, et des droits sacrés po^r le corps même de la sociélé; ils existent indépendamment d'elle; ils en sont les éléments nécessaires, et ils n'y entrent que pour se mettre, avec tous leurs droits, sous la protection de ces mêmes lois qui assurent leurs propriétés et leur liberté. Hais les corps n'existent pas par eux-mêmes ; ils ont été formés par la société, ils n'ont aucun droit à l'égard de l'État. » Invoquera-l-on l'intention des fondateurs? Turgot répond : «Des particuliers ignorants et bornés n'ont pas le droit d'enchaîner à leurs volontés capricieuses les générations qui ne sont pas encore. » Rien ne le prouve mieux que les fondations religieuses : « Des pauvres sans nombre sont rassemblés dans des hôpitaux; nourris à la porte des oouvent^
LISfi PhiLOSDPHÉS. 381
par des distributions joamâliêrés. Qa'est<-fl àt^Hté? C'est que précisément dans les j[)ays où cette charité est la plus abondante, la misère est plus commune et plus générale qu'ailleurs. La raison en est bien simple. Faire vivre gratuitement un grand nombre d*hommes, c'est soudoyer Toisiveté et tous les désordres qui en soiit la suite, c'eôt rendre la condition du fainéant préférable k celle de Thomme qui travaille. •• La race de citoyens industrieux est remplacée par une populace vile^ composée de mendiants vagabonds et livrés à toutes sortes de crimes. « Les fondations religieuses vont donc contre le but des fondateurs : créées pour soulager la misère, elles augmentent le nombre des misérables. Faudra-l-il que rÉtat se laisse appauvrir et déchoir par t^peât pour des fondations qui n'existent que par la loi, et qui sont toujours subordonnées à Taction du législateur?
Nous quittons à r^et le travail de Turgot, mais il nous faut revenir à la philosophie du dix-'huitième siècle. Les philosophes voulaient séculariser la religion et rÉglise. C'est dire que toutes les manifestations de Tac^ tivité humaine seront affranchies de la domination de la religion. Une des chaînes les plus fortes qui attachent la société à rÉglise, c'est le mariage. La révolution le sécU^ larisa entièrement. En ce point encore elle eut pour précurseurs les philosophes. Voltaire dit que Ton doit distinguer dans le mariage le contrat civil, ou rengagement naturel, et le sacrement ou la cérémonie sacrée, he
as.
sas l'Agusb et l*état.
mariage pem subsister aveo tous ses effets natorels et civils indépendammeDi de la cérémoDie religieuse. Lts oirémonies méines de TÉglise ne sont devenaes nécessaires dans l*ordre civil que parce que le magistrat les a adoptées. Il s*est écoulé un long temps sans que les ministres du culte aient eu aucune part à la célébration des mariages. Du temps de Justinien, le consentement des parties en présence de témoins, sans aucune intervention de rÉglise, légitimait encore le mariage parmi les chrétiens'.
La question du mariage civil présentait au dix-huitième siècle un intérêt d*une haute gravité. Il y avait un million de protestants en France, et, d'après Thorrible législation de Louis XIV, ils ne pouvaient contracter un mariage valable que devant TÉglise catholique. Les philosophes demandèrent rabolition de ces sauvages édits qui, sous le prétexte du salut des âmes, corrompaient la moralité en poussant à Thypocrisie. Qui s'opposa à cette juste réclamation? L'Église.. Un écrivain qui devint martyr de la liberté, Condorcet, prit parti pour les malheureux calvinistes \ Il revendiqua la liberté de se marier au nom de ces droits de Thomme qu'aucune puissance humaine ne peut anéantir. « La loi ne peut pas dire à une classe de citoyens : Vous n'aurez pas d'enfants, ou, si vous en avez, vous n'aurez pas le droit de les traiter comme tels. La loi ne peut pas dire aux
1 Voltaire^ Dictionnaire philosophique, au mot, Droit canonique. * Condorcet, Sur l'état des protestants, t. V de ses œuvres, édit. d'Arago,pag. 406,488.
femmes : Toutes les conventions que vous aurez faites avec l'homme à qui vous aurez consacré votre vie ou avec les enfants dont vous serez la mère seront des conventions nulles... C'est ôter un droit à un homme que de l'assujettir y pour exercer ce droit , à des formalités qu'il croit ne pouvoir remplir sans blesser sa conscience. Le mariage n'est pas de sa nature un acte religieux ; il ne peut même être regardé comme tel par les catholiques. En effet, n'existe-t-il pas sur la terre une foule de cultes faux et regardés par les catholiques avec horreur? Les mariages des hommes engagés dans ces faux cultes ne sont-ils pas légitimes » n'ont-ils pas les effets civils? Un catholique ne peut pas dire que ces mariages doivent leur sanction à des actes religieux qu'il regarde comme des crimes ; c'est donc aux lois civiles qu'ils la doivent. Si un mariage accompagné de cérémonies criminelles est un acte respectable, parce que les lois Tout autorisé, pourquoi un mariage, également fait sous la sauvegarde de la loi, mais sans cérémonies, serait-il un acte moins valide?» L'instruction est, dans les temps modernes, le grand Instrument de la domination de l'Église. Celui qui peut façonner à sa guise les générations naissantes dispose de l'avenir de la société. Des enfants élevés par le clergé seront, pour l'immense majorité, dans les mains du clergé. Telle est la funeste influence exercée par l'éducation cléricale; elle vicie la conscience et elle aveugle la raison. La révolution sécularisa l'enseignement en abolissant toutes les congrégations enseignantes qui avaient survécu aux jésuites. Il n'y a qu'un cri chez les philosophes contre l'instruction ecclésiastique. « Mal-
384 l'ÉGUSB Bt l'état.
beur aux nations, dit Helvétius^ qui confient rédacation de leurs citoyens aux prêtres! Ils ne leur donneront que de fausses idées de la justice , et mieax vaudrait ne leur en donner aucune^. » D'Holbach est encore plus violent, ce qui ne Tempéche pas d'être vrai : € Cébès nous représente rimposture comme assise à rentrée de la porte qui conduit à la vie, et faisant boire à tous ceux qui s*y présentent la coupe de Terreur. Cette coupe, c*est la superstition ; ses mioistres s'emparent des premières années de la jeunesse ; Téducation des citoyens est partout con* fiée aux interprètes des dieux ; elle n*a pour objet que de les infecter de la contagion sacrée, de les prémunir contre les remèdes , afin de les mettre pour la vie sous la dépendance de leurs cbarlatans spirituels. Ainsi , dès l'enfance , Thomme s'habitue à ne rien voir de si grand que son prêtre; les premiers soins des instituteurs de la jeunesse se bornent à lui inspirer un attachement servile pour des chimères utiles au sacerdoce, une soumission profonde à ses ordres, une confiance aveugle dans ses décisions, un respect insensé pour ses mystères, une aversion très forte pour la raison. Ces instituteurs sentent que c'est dans un âge tendre et dépourvu d'expérience qu'il faut semer les idées sur lesquelles l'importance du sacerdoce doit un jour se fonder. C'est ainsi que dans tous les pays les prêtres se forment des pépinières d'esclaves qui dans l'âge mur seront prêts à embrasser leur cause , à seconder leurs passions et à produire les révolutions qu'ils se croiront intéressés à
> Helvétius^ de rHomine, sect. x, chap. vui.
exciter. Par Teffet d'une politique insensée^ réducation n'est que l'art de faire des superstitieux, des fanatiques et de mauvais citoyens ^. »
Le mot de politique insensée n'est pas tirop fort. Qu^t-ce qui fait la puissance de lIÈgliset Lignorànce et la superstition. Sur ce point les philosophes du dernier siècle ont mille fois raison. Écoutons Hehétius : « Pour être indépendant du prince, il faut que le dergé tienne son pouvoir de Dieu. Il le dit, il Titculque aux générations naissantes, et on le croit. Pour être obéi de préférence aux rois, il faut qu^on le régarde comme inspiré par la divinité ; il le dit, il l'enseigne et on le croit. Pouf se soumettre à la raison humaine, il faut que Dieu parle par sa bouche; il le dit, il l'enseigne et on le croit. Puis il se déclare vengeur de la Divinité; il pro«dame ennemi dé Dietl, hérétique, celui qui éàt énnenii de son ambition. Que cet ennemi soit prince ou non, rÉglise a le Afoii de le mettre au baU dé l'humanité. Qu'est-ce qu'un roi devant l'Étél^ûeltToUthôtnihe, quel que soit son rang, est Justiciable du clergé et doit reconnaître en lui une puissance supérieure à celle des monarques \ » Lé tableau pourrait être plus noir encore sans être chargé. Cependant on voit de nos jours telle nation qui se vanté de )sa liberté confier l'éducation de ritumense majorité de ses enfants au clergé. Oh ! bêtise humaine , tu es faite pour être exploitée!
1 Histoire de la superstition^ t. J, pag. 88; — to Christianis^ne dévoilé, pag. 174.
> Helvélîus, de riOblntiké, ^éôt. ix, chap. kxvi.
sae L*tGusB ET l'état.
La philosophie du dix-huitième siècle a rempli sa mission. Elle a reYendiqaé Tunité et la plénitode de la puissance souveraioe contre les enyahissements du prétendu pouvoir spirituel ; elle a fait rentrer TÉglise dans rÉtat» alors que TÉglise se prétendait en dehors et aa dessus de TÉtat; elle a donné à TÉtat une action sur rÉglise et même sur la religion, tout en respectant la liberté religieuse. Nous insistons sur ce point, parce que nous croyons que les philosophes sont dans le yrai. Les constitutions» qui de nos jours ont proclamé la liberté absolue des cultes, ont dépassé le but. Il est impossible que la liberté aille jusqu'à légitimer les bacchanales et les mormons. Le bon sens répond à ces exagérations , et il nous dit par la bouche de Voltaire : < Le souverain doit prendre connaissance du dogme, dans tout ce qui intéresse Tordre social, soit quant à la nature de la doctrine si elle ayait quelque chose de contraire au bien public , soit quant à la manière de la proposer ^. » Les philosophes ont encore raison de Youloir que la religion se sécularise, c'est à dire qu'elle devienne une religion de ce monde, une morale, au lieu d'être une religion de l'autre monde qui se perd dans des absurdités et dans des niaiseries. Ce point touche de très près à l'objet de notre Étude. C'est le spiritualisme chrétien, ce sont les
I Dictionnaire philosophique, au mot, Droit canonique.
terrears de la Yie future , c'est la préoccupation d'un salut imagiDaire qui ont assujetti pendant tant de siècles les peuples ignorants et crédules à la domination sacerdotale. Il n'y a qu'un moyen de les affranchir, c'est de séculariser le ciel comme la terre. Et le grand instrument de cette émancipation , c'est d'enlever l'instruction à l'Église pour la rendre à l'État à qui elle appartient, à titre de droit et à titre de devoir.