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montrent pas moins la nécessité d’une nourriture plus substantielle chez les moines d'Occident que chez ceux d'Orient. Il dit que le jeûne, tel qu’il est possible en Orient, ne peut être demandé en Gaule : « L’attrait pour la nourriture est de la gourmandise chez les Grecs ; pour les Gaulois, elle est la conséquence de leur nature ». On ne pouvait demander, en effet, dans nos contrées, un idéal d’austérités et de privations, tel que le pratiquaient les premiers anachorètes d'Egypte, ou quelques exceptionnels disciples de Saint-Martin en Gaule.
Saint-Benoît, soucieux de ne rien demander « de dur, ni de pénible », n’impose donc pas, dans sa Règle, les privations qu’il s’est lui-même infligées (1), p. 26).
Il adopte certains adoucissements qui doivent fortifier l’organisme de ses moines, L’abstinence de la chair de quadrupèdes est prescrite dans la Règle (ch.XXXIX) (la tradition du Mont-Cassin au huitième siècle était que la chair des oiseaux était permise). Mais dans toute les congrégations, excepté celle de Subiaco «a primæva observantia », l'usage de la viande est accordé quatre jours par semaine, pendant la plus grande partie de l’année (Bulle bénédictine, 1336) et, dans quelques congrégations, tous les jours exempts d’abstinence ecclésiastique (1), p. 320). Les autres aliments permis sont les œufs, le lait, le beurre, le froment, les légumes et, là où on pouvait s’en procurer, le poisson.
Le vin est accordé, à condition «de n’en pas trop boire, mais d’en user avec modération » (ch. XL). Bien plus, il autorise des « douceurs de la vie », si l’on observe toujours la loi de discrétion ; à cette condition, le tabac ne serait donc pas défendu.
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Il faut reconnaître que ces adoucissements, sagement réglés, suivant les besoins du corps, permettent une humeur toujours égale, indice de la bonne santé : Un saint triste est un triste saint.
Travail manuel et intellectuel, labeur des champs et du jardin, lecture des Ecritures saintes ou des ouvrages des Pères, les bénédictins primitifs voient s’écouler leur vie «en chantant, priant, travaillant, lisant, méditant ». Pour Saint-Benoît, la mortification extérieure ou corporelle n’a de valeur que dans la mesure où elle favorise la mortification intérieure ou spirituelle. Il ne propose donc pas à ses moines les macérations corporelles des grands ermites egyptiens, il leur prescrit, pour garantir leur activité, une nourriture suffisante, un sommeil raisonnable, un vêtement convenable.
Pour la nourriture quotidienne, il accorde à chacun une livre de pain, deux plats d’aliments cuits et un troisième de fruits et de légumes frais, « afin que celui qui ne peut pas manger d’un plat puisse se dédommager avec l’autre » (chap. XXXIX). Il permet une mesure de vin (une hémine ou un quart de litre au moins). Ce qu’il demande, c’est de savoir être frugal, d’éviter la gourmandise et la gloutonnerie (ch. XXXIX, XL).
Pour le sommeil, il laisse, pendant la plus grande partie de l’année, plus de huit heures non interrompues : en hiver, le coucher a lieu une demi-heure après le coucher du soleil (5 h. 15 environ) et le lever vers 2 heures 30 du matin ; en été, le moine doit se contenter de 5 ou 6 heures pendant la nuit, mais une sieste est prévue pendant le jour, au moment de la plus forte chaleur. À l’époque de Saint-Benoît, les travailleurs agricoles avaient l’habitude de se coucher avant la fin
du crépuscule et de se lever de très grand matin ; la pratique de ce fondateur est celle de paysans italiens, davantage régularisée, puisque chaque heure de la journée monastique a ses occupations prévues (Au cours du Moyen-Age, le travail du moine se transformera peu à peu, sous l’action des courants nouveaux qui transformeront l’Europe, et le travail intellectuel prendra la plus grande place).
En Egypte, l’ermite couchaït sur la terre nue, la tête sur des pierres, Saint-Benoît donne à ses moines non seulement une couverture, mais un matelas, un couvrepieds et même un oreiller (ch. LV). \
HYGIÈNE CORPORELLE ET VESTIMENTAIRE. — Pour l’habillement, il ordonne que les clercs aient de nouveaux habits, quand les vieux sont encore en état d’être donnés aux pauvres. Les vêtements doivent être conformes à la taille de chacun ; ils doivent être plus chauds en hiver, plus légers en été ; ils doivent être changés la nuit, afin qu'on puisse les laver.
L'hygiène corporelle a déjà été traitée (cf. chap. : Hygiène corporelle). Deux principes généraux sont à observer : le baïin ne doit être pris qu’en vue de la santé du corps, donc ne pas en faire un abus ; on ne fréquentera pas les bains publics, sans autorisation du supérieur et sans être accompagné de frères. Nous ne reviendrons pas sur les raisons qui ont motivé ces règlements (Cf. chap. : Hygiène corporelle).
Nous citerons simplement, à titre d'exemple, les préceptes d’hygiène proposés par Lanfranc, vers lan 1040, à l’abbaye du Bec: dans ses «Decreta», il conseille l’usage fréquent des bains aux religieux, en
ayant soin d'indiquer les précautions à prendre pour que les bonnes mœurs soient respectées, et il se montre partisan convaincu des exercices physiques, tels que la promenade et la culture de la terre, pour reposer des travaux de l’esprit. La règle qu’il institue pour la tenue de l’infirmerie et que nous verrons plus loin est des mieux conçue (Dubreuil-Chambardel (8) p. 94).
En traitant de l’hygiène alimentaire chez les laïcs, nous avons parlé des ablutions préépulaires. Nous avons vu que, dans les monastères, on ñe néglige pas la propreté des mains avant de se mettre à table. Après les repas, les religieux retournent se laver les mains au lavatorium, qui se trouve dans le voisinage du réfectoire. La baïe qui donne accès à ces sortes de pièces est divisée généralement en deux par un pilier ou une colonne, de telle façon que les religieux puissent entrer d’un côté et sortir de l’autre, après avoir fait le tour du lavoir et sans qu’il se produise d’encombrement (Havard — art. Lavoir — cité par Cabanès (7), p. 225). Les moines s’y lavent, outre les mains, la figure ; le samedi seulement a lieu une toilette plus complète.
La plupart des monastères possédent un lavatorium, quelquefois situé au centre du préau, à ciel ouvert ; le plus souvent, il longe une des galeries du cloître ou en est à un angle, dans ce cas, il est couvert (v. le lavabo de l’abbaye Saint-Loup de Troyes, par l’abbé Coffinet. Troyes, 1867).
LA SAIGNÉE. — On ne s'étonne pas de voir que la saignée soit d'usage périodique dans les couvents, puisque dans la pratique courante de la vie civile on en abuse singulièrement. Elle est regardée par tous comme
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une nécessité hygiénique. Aw XIII: siècle, le «livre des métiers > la cite parmi les causes qui dispensent les bourgeois et les ouvriers de s’astreindre au service du guet (Franklin (9), p. 180).
Dans les couvents, elle a lieu, en été après none, en hiver après vêpres. Pendant les trois jours qui suivent, la nourriture de la communauté est un peu augmentée, : les religieux restent assis et couverts pendant les offices, se recouchent après matines (/dem p. 180). Dom Calmet fait remarquer que «ce n’était pas là une mortification, puisqu’au contraire c'était une sorte de délassement et que, l'habitude prise, on ne pouvait plus s’en passer >» (Commentaires sur la règle de Saint-Benoît. T.:kp: 170).
Déjà, au XI: siècle, nous voyons dans les abbayes, les médecins, personnages dignitaires, se décharger sur un subalterne de cette opération.
Le saigneur, le phlébotomiste ou minutor a pour occupation principale, mais non unique, de pratiquer la saignée (Dubreuil-Chambardel (8), p. 213-214). La présence d’un phlébotomiste dans une abbaye n’est pas pour nous étonner, puisque lon sait que nos bons moines abusent de ce procédé thérapeutique, dans le double but de remédier à la crasse du sang, et de lutter contre les tentations de la chair.
Aldebrandin de Sienne, archiâtre de Saint-Louis, nous dit «por coi on se doit sainnier» (10), p. 31) : pour se porter sainement, surtout chez les gens à forte complexion,
« car sainnier wide les humeurs ». — « Ki se weut purgier par médecine et sainnier, si estuet qu’il le face en printans €*
à la sietembre, car ce sont li tans où les humeurs plus abondent, Si com dist Ypocras ».
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« Et li jors ou quel se doit sainnier doit estre caus et moistes, et ne mie trop caus, ne trop frois ; et l’eure du jour doit estre à prime, et que on soit widies de superfluités du cors, si com d’orine et d’autres coses ».
Ainsi est-il prescrit aux clercs de se faire saigner a des époques régulières et jusqu’à douze fois dans l’année. |
L’obituaire de Rouen, cité par Ducange (article : flebotomia), nous apprend :
« Quilibet canonicus dummodo fuerit residens per tres menses, potest capere in anno duodecim flebotomias : et durat tres dies, sed non valet in festis triplicibus ».
Ce qui nous laisse à supposer que le minutor d’une grande communauté ne jouit pas d’une sinécure, d’autant plus qu’il compte aussi des laïcs parmi ses clients.
Ces époques de saignées générales sont nommées « jours malades ou jours de la minution sanguine ».
A Saint-Victor de Paris, il y a chaque année cinq saignées : en septembre, à l’entrée de l’Avent, avant la quadragésime, après Pâques, après la Pentecôte.
La saignée a lieu chaque année, chez les Augustins, quatre fois ; chez les Camaldules, trois fois ; chez les Carmes, quatre fois ; chez les Chartreux, cinq fois ; chez les Dominicains, quatre fois ; chez les Prémontrés, cinq fois (9), p. 180).
Cette opération est du reste minutieusement réglée, et les Constitutions de Cluny, écrites par le moine Udalric (Patrologie latine, t. CXLIX, livre XXI), nous la décrivent minutieusement. S
Que vaut la saignée pour réprimer les élans de la chair ? Son action est bien relative, ou, en tout cas, très passagère ; on sait la durée éphémère de ses effets.
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Néanmoins, elle a certainement un pouvoir modérateur, autrement on ne s’expliquerait pas une faveur aussi générale.
Que conclure de toutes ces règles monastiques du Moyen-Age ? Que la pénitence est pratiquée dans les couvents, avec plus de vigueur certes que dans le monde, mais non sans de sages limites prescrites par
l’obéissance.
Il est des obligations primordiales et communes à tous : le cinquième commandement du Décalogue défend de ruiner la santé du corps ; il en est aussi de spéciales à chaque ordre religieux et à chacun de ses membres, et ses Constitutions ne prescrivent la mortification corporelle qu'avec modération et discrétion.
On insiste parfois sur certains excès, tels que les grandes macérations de tel Saint, les effusions de sang sous les coups de la discipline, ou encore les austérités particulièrement anti-hygiéniques d’un Benoît Labre. Mais ce sont des cas exceptionnels ; on les cite justement à cause de leur caractère surhumain, mais l'Eglise ne les conseille nullement, la preuve en est dans certaines de ses interdictions, telle celle portée sur les stylites. Ces pénitences, d’une héroïque sévérité, l'Eglise les admire, mais ne les a jamais encouragées. Elles sont le fait d’ascètes isolés, qui sont pour elle une vivante
leçon de l’action divine sur les âmes,
Notes du chapitre : «L’Hygiène au Couvent».
1. — Dom CUTBBERT BUTLER. -— Le monachisme bénédictin (Trad. Ch. Golleau), Paris. Gigord, 1924.