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MICHELET

(*) Michelet. La Sorcière (dans l’Introduction).

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Les clercs réguliers fournissent, au XI siècle, la majorité des médecins. Les disciples de Saint-Benoît surtout, puis ceux de Saint-Augustin, grâce à la protection du pape Urbain II, se font remarquer par le soin qu’ils apportent à l’étude de l’art de guérir et par une belle phalange de praticiens renommés (1).

C’est d’ailleurs une belle époque monastique que cé siècle : dans toutes les régions de France se fondent quantité d’abbayes et de prieurés, qui deviennent autant dé refugés pour la pensée et de centres pour les recherches scientifiques et les discussions philosophiques. Pour concevoir une idée précise des écoles monastiques, de leur influence et de l’éclat dont brillent certaines, que le lecteur feuillette seulement le beau travail du D: Dubreuil-Chambardel (1) ; il verra s’épanouir, dans le calme des cloîtrés, la vie intellectuelle des moines lettrés qui ressuscitent la langue de Cicéron, en même temps qu’ils contribuent puissamment à former et à développer la langue romane.

L'importance des monastères est telle aqwil ést indispensable de les pourvoir d’infirmeries : on en construit dans chacun d’eux. De plus, les praticiens étant rares ét les moyens de transport primitifs et compliqués, ceux qui régissent les couvents sentent l’absolue nécessité de connaître la médecine. Abbés et prieurs ont charge des corps et des âmes, tant de leurs moines que de toutes les personnes placées sous leur autorité. Aussi les notions de médecine figurent-elles au programme de Penseignement qui leur est donné.

En lisant la vié de plusieurs d’entre eux, il est facile de reconnaître qu’ils savent traiter les malades (Cf. Dubreuil-Chambardel). Pour donner un exemple, men-

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tionnons l’abbé Barthélemy, qui gouverne l’abbaye de Marmoutier de 1063 à 1084. Dom Martène (dans : Hist. de Marmoutier — I. p. 407) et Mabillon (dans : Acta SS. ord. S. Bened. parte IL, p. 384) rapportent de lui plusieurs guérisons célèbres. L’une a pour théâtre la Bretagne : tandis qu’il visite les prieurés dépendant de son abbaye, un Seigneur, nommé Maïnon, le prie de venir jusqu’à Gugnen : ses deux fils, Haimon et Gautier, sont très dangereusement malades. L’abbé les guérit et Maïnon fait don à Marmoutier des églises de Gugnen et de Voel.

La gratitude des malades se manifeste parfois d’autre façon. Les moines de l’abbaye de Noyers doivent un cens annuel de 18 écus à un nommé Alexandre Charbonnel (Cartulaire de Noyers, charte CL, p. 178). Celuici, en un cas grave reçoit les soins du médecin de Noyers ; il guérit, et en éprouve un si vif contentement qu’il renonce à sa créance, et cela en présence de témoins.

Cette façon très particulière de régler les honoraires entre autres intérêts, nous montre que le médecin est bien attaché à l’abbaye et dépend de la communauté. Les libéralités de ses clients ne lui procurent aucun bénéfice personnel, mais profitent au monastère tout entier.

L’abbaye du Bec est réputée pour l'instruction médicale qu’on y reçoit. En 1041, un moine médecin, contribue puissamment à la renommée de cette école : Lanfranc, le futur archevêque de Cantorbéry, fait pratiquer par les clercs les préceptes d’hygiène les plus rationnels. Dans ses « Decreta », il conseille aux religieux l’usage fréquent des bains, il a soin d’indiquer les

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précautions à prendre pour que les bonnes mœurs soient respectées ; il se montre partisan convaincu des exercices physiques, tels que la promenade et la culture de la terre, pour reposer des travaux de l'esprit. La règle qu’il institue pour la tenue de l’infirmerie est des mieux conçues. Il y ordonne formellement l’isolement des malades ; il écarte de la cuisine conventuelle le personnel soignant et le sépare des autres religieux. Les malades graves sont l’objet de précautions dictées par une grande connaissance de la psychologie : il convient de les préparer à la mort et d’adoucir leurs souffrances dernières.

Lanfranc traite quantité de malades. L’abbaye est assiégée par une foule de miséreux implorant le secours du grand guérisseur. Des élèves qu’il forme au Bec, plusieurs sont fort érudits ès choses de la médecine ; Saint-Anselme, qui lui succédera à l’archevêché de Cantorbéry, et Ives, évêque de Chartres (+), ne sont pas les moins illustres.

Avec de tels abbés, les soins ne manquent pas aux moîfnes ; et tant de sollicitude incite ces derniers à leur confier bien simplement leurs misères.

Anselme, abbé du Bec, célèbre théologien et médecin fameux, s’intéresse avec un cœur paternel à la santé

(*) L’évêque Ives écrit: «Les médecins habiles guérissent tantôt par les semblables, tantôt par les contraires. Les éléments secs sont appliqués aux humides, les éléments chauds aux froids et réciproquement. Pareillement, on applique les semblables aux semblables : on mesure les emplâtres aux blessures et aux tumeurs. La chair de scorpion, cuite à l’huile, est un remède contre les morsure de cette bête ; l «elixir theriaca », fait avec la chair du serpent, guérit les piqûres et sert d’antidote.…. ». N’était-ce pas de la vaccination ?

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de ses religieux. Ses lettres, par ailleurs, contiennent de fréquentes allusions à des cas pathologiques. Il se montre, à plusieurs reprises, assez opposé à la pratique, déjà enracinée, de faire des « voyages » en certains lieux dédiés aux saints pour obtenir la guérison de maladies plus ou moins spéciales. Parmi ces saints guérisseurs figure Saint-Gilles, pour lequel Fulbert (chanoine de Chartres et médecin) à composé un hymne. Saint-Gilles ést invoqué dans le cas de maladies nerveuses. Un religieux du Bec, nommé Richard, avant de revêtir lhabit monastique, fait le vœu de faire un « voyage » à un oratoire où le saint était en faveur; nayant pu accomplir sa promesse, il s’en désole :

« Audivi quia antequam monacheus fieres, in ægritudine vovisti te iturum àd S. Aegidium. Et idcirco modo timidus et nimis sollicitus es de voto illo solvendo. Ita ut quiescere non possit cor tuum nisi ad S. Aegidium iveris> (#).

Anselme le dissuade d’entreprendre ce pèlerinage et le relève de son vœu, montrant par là un grand bon sens, à un moment où le culte des saints guérisseurs se répand d’une façon exagérée (*+*)

Avec quelle inquiétude il suit la santé de ses moines ! L'auteur des « Médecins dans l'Ouest de la France aux XIe et XIIe siècles >» (p. 98), va nous le conter.

(#) Saint-Anselme. Lettres, liv. III, lettre 33 au frère Ricardus, monacus, pour le dispenser de faire un pèlerinage à Saint- Gilles (Pris dans Dubreuil-Chambardel, p. 97).

(##) Ces pratiques, qui dégénèrent souvent en superstitions, sont combattues maintes fois. Sous Saint-Louis, Guillaume d’Auvergne, évêque de Paris, dissuade pareillement, d’un voyage à Compostelle, des fidèles qui veulent prier Saint-Jacques ; il les engage, ce qui est plus raisonnable et conforme à leurs ressources, à faire pèlerinage bien simplement à l’abbaye de Saint- Jacques de Paris.

Deux religieux, venus faire leurs études au Bec, tombent malades.

Le premier, neveu du P. Lanfranc, élève remarquable, tant par son assiduité que par ses progrès, éprouve une fatigue cérébrale dont Anselme se tourmente. Ce bon prieur requiert l’avis d’un de ses anciens collègues, le P. Albert, qui réside en Angleterre, à Cantorbéry : « Ce sont, dit-il, des douleurs de tête qui sont survenues depuis plusieurs mois et qui prennent le jeune homme presque chaque jour. On a dû suspendre toute lecture, toute étude et toute méditation. Ces céphalées sont surtout localisées aux tempes. Le front est lourd et le malade a toujours la tête penchée en avant. La lumière et le moindre bruit sont insupportables. Après le repas, le visage devient rouge et parfois même toute la face ». Anselme entre dans le détail, afin que le médecin Albert puisse, de loin, les juger et donner son avis sur le traitement à suivre.

Le second est un jeune moine du nom de Maurice ; il vient de quitter le Bec pour rejoindre le P. Lanfranc, à l’évêché de Cantorbéry. Lors de son départ, déjà souffrant, il se plaignait de violentes douleurs de tête que rien ne pouvait soulager. Anselme écrit à Lanfranc : il le met au courant de ces faits, et l’engage à faire visiter le malade par le médecin Albert.

Mais la santé du moinillon tient tant au cœur d’Anselme qu’il écrit en même temps à d’autres religieux pour leur demander des prières. Enfin, il s’adresse directement à Albert et le prie d'apporter toute son attention sur le cas de Maurice (Pour toute correspondance, voir Anselme, « Lettres », livre I, lettres 24, 25, 26, 27 et 28). Cette lettre pleine de cœur est charmante. Anselme lui

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rappelle son arrivée au Bec, sa prise d’habit, et insiste sur tous ces vieux souvenirs pour l’apitoyer en faveur de son protégé : |

« Domnum Mauritium, nostrum meritis Dominum, conversatione fratrem, cura filium carissimum, quem ad reverendi Domini et Patris nostri archiepiscopi jussionem in Angliam mitimus, quantum apud vos nostra potest amicitia, et ejus exigit infirmitas, et vesta sufficit, operante Deo, medicina. vestris manibus curandum propter Deum committimus ».

Grâce aux soins avisés, Maurice guérit. Anselme en laisse éclater sa joie en de nombreuses épîtres (lettres 34-36).

Pour n'avoir cité, parmi les nombreux médecins de monastères, que Barthélemy, Lanfranc, Anselme et Albert, on n’en remarque pas moins combien profonde est l’empreinte de ces moines très estimés, érudits et médecins. Ils veillent à l’hygiène de leurs abbayes, et, en même temps, ils préludent au réveil des études médicales en France.

Quelle est la situation du médecin dans ces colonies religieuses ?

Le médecin n’a pas alors, pas plus qu’à aucune époque, la réputation d’être infaillible. Un compagnon de Saint-Dominique transmet cette anecdote à Etienne de Bourbon :

«< Un individu, versé dans la médecine, étant entré en religion, voulut continuer à vivre « physiquement » (A cette époque, on disait concuremment physique ou médecine), c’est-àdire conformément aux préceptes des physiciens. Il se mit donc à s’abstenir des fèves et des mets les plus grossiers du couvent, alléguant qu’ils ne convenaient point à sa complexion. Qu’advint-il ? C’est que tandis que ses frères travaillaient aux œuvres du Seigneur, lui, toujours malade, demeurait couché à l’infirmerie, affaiblissant son corps par une infinité de remèdes

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et allant de mal en pis. Une fois, étant venu manger au réfectoire, il vit la Saïinte-Vierge, accompagnée d’une jeune fille d’une grande beauté, faire le tour des tables en tenant à la main une vase rempli d’un électuaire précieux, dont elle versait une cuillerée à tous les frères qui mangeaient la nourriture commune, et tous les mets devenaient aussitôt, pour ceux-là, sains et savoureux. Quand la Vierge arriva devant le moine médecin, il voulut, comme les autres, avoir sa part de cette merveilleuse substance ; mais Elle retira sa main et lui dit : « Puisque vous suivez votre régime, vous n’avez pas besoin du mien ». Le frère alors se repentit et se nourrit comme la communauté, aussi devint-il fort bien portant et trouva-t-il de la saveur aux mets les plus insipides » (2).

Le titre de médecin, dans les colonies religieuses, n’a rien d’officiel, en dehors de la hiérarchie du couvent ; il est simplement donné aux moines qui montrent des capacités sérieuses pour cette science de la santé.

Si l’on peut juger du rang qu’occupe un moine dans un couvent, par la place de sa signature au bas des actes officiels, nous voyons le médecin signer immédiatement après les dignitaires de la communauté. Une preuve plus sérieuse, qui montre leur haute situation morale, réside dans les missions importantes qu’on leur confie parfois. Le médecin Jacques est désigné, en compagnie de personnages éminents, pour représenter Marmoutiers dans plusieurs conciles ; le médecin Guillaume est chargé des affaires litigieuses de l’abbaye de Saint-Aubin. Le médecin assiste aux actes les plus importants de sa communauté : fondation des prieurés, donation d’églises… On le recherche pour rédiger les

chartes (*).

(*) L’acte par lequel le duc de Bretagne, Geoffroy, ratifie un accord intéressant le prieuré de Saint-Cyr de Rennes, en 1185, est rédigé par un médecin, mandé à cet effet : « G. medico per manum cujus tradita fuit carta>.

(Abbé Denis. Charte de St-Julien de Tours, t. I, p. 151).

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Le rôle du médecin, à l’intérieur du monastère, est assez complexe. Il consiste, d’abord, à soigner les malades dans le local désigné sous le nom d’infirmerie. Ce local peut être très important : par l’acte de fondation de l’abbaye de Citeaux, en 1094, le prieur est tenu à aménager un local convenable pour abriter 80 malades : « Pauperes debent esse in numero quatuor vigente quibus debet dari de mane in hospicio domini mei, deauratæ in aliquo loco honesto >. De telles organisations remplissent le rôle que jouera plus tard l’assistance publique. — L’infirmerie est généralement isolée des bâtiments claustraux et le médecin y a son logement. On y reçoit non seulement les malades de l’intérieur, mais aussi tous ceux de l'extérieur, sans distinction de classes. L’administration de linfirmerie est dévolue à un des officiers claustraux, l’infirmier, qui en gère les revenus et pourvoit à l’entretien des malades, le médecin n’a donc d’autre souci que de traiter les patients.

Il prépare lui-même les remèdes. L’armoire aux remèdes, « armœærium pigmentorium », se trouve dans une salle nommée apothicairerie ; seul, il en a la clef, suspendue à sa ceinture de cuir noir. Les simples sont cultivés avec soin dans un coin du cloître. Cormery, Bourgueil, Marmoutiers sont célèbres pour la richesse de leurs jardins. On y cultive spécialement le lis, qui passe pour calmer les feux de l’amour, la sauge, la lunaire, la rose, le cresson, le cumin, le fenouil, la menthe, le foin grec, la sarcette, la rue, la tanaisie, le livéche, le pois dont on fait les cataplasmes (Dubreuilp. 178).

Le moine médecin a encore un rôle d’instructeur. Il

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