LA PESTE
Dès les premières épidémies de peste de notre ère le dévouement des chrétiens se signale à l’admiration paienne.
Lors de la peste qui éclate sous l’empereur Gallus, les chrétiens restent à leur poste pour soigner les malades et enterrer les morts. L’historien Eusèbe (1) (1. IX, ch. VIII, n. 13-14) nous décrit le mal qui frappe l'Egypte en 312-313 ; les rues et les places encombrées de corps sans sépulture ; les chiens devenant féroces par lhabitude de se nourrir de chair humaïne ; la famine qui apparaît : «Les chrétiens accomplirent simultanément
les deux principales œuvres de miséricorde. Pendant que les uns s’occupaient de donner la sépulture aux morts abandonnés, les autres rassemblaient dans chaque ville les indigents et leur distribuaient du pain ».
Les premières mentions de mesures d’ordre public destinées à combattre cette maladie, sembient dater du VII siècle. C’est à l’Eglise qu’en revient le mérite. L’évêque Gallus, de Clermont, imagine, en effet, vers 630-650, le premier cordon sanitaire destiné à isoler le diocèse de Cahors de ia Provence, alors décimée par la peste. |
Dans les siècles suivants, le fléau reparaît plusieurs fois, mais jamais i! n’a la violence de la terrible peste noire de 1348, venue du centre de l’Asie. Rien ne peut donner une idée de ses ravages qui couvrent d’un linceul la fin du Moyen-Age et qui anéantissent la prospérité française si célèbre alors (#).
Guy de Chauliac, médecin du pape Clément VI (3) . (p. 7), décrit la peste noire en traits vigoureux.
Hecker évalue le nombre des victimes au quart de la population de l’Europe, soit environ 25 millions. Suivant les «Extraits des Manuscrits de la Bibliothèque Impériale >» publiés par lIstitut de France, Gille de Muisit, prieur de l’abbaye de Saint-Martin, à Tournai, affirme «qu’il y eut des villes où de 20 mille habitants, il en resta à peine 2000, et des villages de 1500 personnes où à peine 100 échappèrent » (3) (p. 10).
Tous les auteurs nous en brossent un tableau effrayant. On comprend facilement l’affolement des citadins et des campagnards, qui aggrava le désastre en dévoyant par-
(#) Voir Luce. La jeunesse de Du Guesclin (2).
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fois le sentiment religieux et suscitant un autre fléau : les flagellants.
Les pèlerinages, les processions (7), facteurs de promiscuité, se multiplient en certains endroits et favorisent les contagions (**). Les différents historiens d'Amiens signalent en Picardie l’apparition de la peste en 1008, en 1015, en 1021, années où se célèbrent de grandes processions, soit pour demander la cessation de l’épidémie, soit pour en célébrer la disparition (4) (. 6).
Au nom de l'hygiène, l’administration des villes commet des actes atroces (5) (p. 18). Toute maison contaminée est mise à l’index. La famille du malade, et tous ceux qui ont pu l’approcher sont condamnés à y rester. On mure la porte d’entrée pour être sûr qu’aucun ne pourra s'échapper. Une fois par jour, les commissaires de quartier font passer à ces malheureux la nourriture fournie par la ville. Ils prennent en même temps la liste des morts nouveaux, qui seront descendus par les fenêtres pour être mis dans la charrette des « corbeaux >» ou croque-morts. La charrette pleine, les corbeaux vont la décharger dans de grandes fosses creusées dans la banlieue.
Les indigents sont chassés hors des remparts par des agents nommés « chasse-gueux ». On leur brûle auparavant les sourcils, pour que, facilement reconnus, ils ne puissent aller infecter une autre ville. Ils errent alors
(*#) Une remarque assez curieuse, que l’on trouve consignée dans un grand nombre d’écrits de l’époque, c’est ce fait qu’il était d’observation que les fabricants d’huile, dont les vêtements et la peau étaient imprégnés de ce liquide, restèrent presque seuls indemnes du fléau (3), p. 14.
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autour de l’enceinte des villes, jalonnant les routes de leurs cadavres.
Les abbayes, surtout celle de Notre-Dame de Soissons, ont pitié de ces malheureux, qui errent sans force par les chemins (4) (p. 50). Ceux qu’elles ne peuvent hospitaliser dans leurs infirmeries, sont du moins nourris.
Sur les clochers des églises de campagne, on arbore un drap noir, si ce village est contaminé. Et le voyageur, qui voit au loin flotter ce drapeau, s’écarte de ce lieu (4) (p. 50). ;
A partir du XIV® siècle, l’organisation des lazarets se généralise, et l’on voit les villes isoler leurs malades ou leurs suspects. L'Eglise met à la disposition de ces malheureux des prêtres afin de leur permettre les secours de la religion. Maïs ces prêtres sont astreints à de rigoureuses règles d’hygiène afin de n’être pas un danger pour le reste de leurs concitoyens. Tels sont les aumôniers de lazarets ou les chapelains de la peste.
Ces hommes reçoivent leur commission ou, si l’on veut, leur nomination du Magistrat (6). Celui-ci leur procure, en retour, certains avantages, qu’ils revendiquent, justement, sur les pasteurs ou curés de la ville. Le chapelain peut prendre un serviteur avec lui. L'un comme l’autre «entrent en infection», c’est-àdire qu'ils s’isolent, avec les pestiférés, du reste des habitants pendant 6 semaines ; on leur affecte un logement spécial à proximité des malades ; pour en sortir, ils doivent se munir de la verge blanche ou rouge, qu’ils portent ostensiblement, pour permettre aux personnes non contaminées de s’écarter d’eux.
Parmi les précautions prises pour protéger la population saine de laumônier qui s’est voué aux pestiférés,