LE MAL DES ARDENTS
Ce terrible fléau du Moyen-Age, qui frappa bêtes et gens, et que l’on sait maintenant être le résultat d’une intoxication massive par le seigle ergoté, est à l’origine de la fondation d’un ordre hospitalier français approuvé par le pape Urbain IT au concile de Clermont, en 1095 (1), l’ordre de Saint-Antoine de Viennois.
On s’étonne un peu de voir cette maladie, actuellement si peu répandue et si localisée dans ses effets, provoquer un mouvement de protection aussi prodigieux que la création, par toute l’Europe, de si nombreux hospices, par ce seul ordre religieux.
Mais ce mal se présentait avec des caractères effrayants. Il nous suffit de lire le plus ancien monument qui en fasse mention, la chronique de Frodoart, en l’année 945 (2). « Quantité de monde, tant à Paris qu’en province, périt d’une maladie appelée le feu sacré ou les ardents. Ce mal les brüûlait petit à petit, et enfin les consumait sans qu’on put y remédier. Pour l’éviter ou en guérir, ceux de Paris quittaient la ville pour prendre l'air des champs, et ceux de la campagne se réfugiaient dans Paris. Hugues le Grand fit alors éclater sa charité en nourrissant tous les pauvres malades, quoique parfois il s’en trouvât plus de 600. Comme tous les remèdes ne servaient à rien, on eut recours à la Vierge dans l’église Notre-Dame qui, dans cette occasion, servit longtemps d’hôpital ». |
Selon dom Marlot (histoire de Reims, T. II, cité par Ed. Fleury, p. 16) (3), une épidémie particulièrement grave apparut en 1085 : «Ceux qui étaient frappés, noircissaient comme du charbon ; et la plupart se faisaient couper les jambes pour arrêter le feu ».
Mal des ardents, feu sacré, peste ignée, arsure, morbus cancri, tous ces noms nous indiquent la terreur que ce fléau inspirait.
Üne épidémie de peste subite, nous dit un moine anonyme de Saint-Médard (3) (p. 20), éclate brusquement à Soissons en 1128 et désole la ville jusqu’en 1129. C’est l’époque où les chroniqueurs signalent le miracle des guérisons dans la petite église de Sainte-Geneviève, qui reçut ensuite le nom de Sainte-Geneviève des Ardents.
La maladie prend d’abord le caractère d’une épizootie, mais des animaux elle passe bientôt aux hommes. Il est curieux de lire le passage où Hugues Farsit, chanoine de Saint-Jean-des-Vignes de Soissons, témoin oculaire et victime lui-même du fléau, décrit avec tant de netteté le mal des ardents :
« Donc, en l’année de l’incarnation du Seigneur 1128, par le jugement de Dieu..., il a été donné pouvoir à la vertu contraire de frapper d’une plaie invisible les hommes, sans distinction d’âge, ni de sexe, dans le pays soissonnais, de telle sorte que leurs corps, une fois atteints, brûlaient avec des tourments intolérables jusqu’à la sortie de l’âme, à moins que la seule médecine de Dieu leur vint en aide. Cette maladie qui engendre la décomposition, s’insinue sous la peau gonflée et livide, séparant la chair des os et la consumant, et, après un peu de délai, la douleur du feu augmentant à
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chaque moment, force ces misérables à désirer de mourir, et cependant à ceux qui désirent la mort, ce remède suprême est refusé, jusqu’à ce que les extrémités étant tombées, un feu rapide envahisse les parties vitales, et ce qui est étonnant, ce feu, qui consume sans chaleur, pénètre les misérables d’un froid comme glacial, de façon qu'aucun remède ne peut les réchauffer. Il est aussi horrible de contempler les patients que ceux qui viennent de guérir et de suivre des yeux les traces de la mort évitée sur leurs corps et leurs figures décomposées et mutilées » (3) (p. 22-23).
La chronique du moine anonyme de Saint-Médard de Soissons dit qu’en un seul jour, il meurt dans cette ville, de la peste subite, 300 personnes.
Les plus fortes attaques de cette maladie, en France, sont observées à la fin du XI: siècle et au commencement du XIK. Le pays presque tout entier et le Dauphiné, en particulier, se ressentent de cette épidémie. Le pape Urbain II fonde alors l’ordre religieux de Saint- Antoine dans le but de secourir les malheureux atteints du mal, et choisit Vienne, en Dauphiné, pour le cheflieu de cet ordre (23 ans avant cette fondation, le corps de Saint-Antoine avait été transporté de Constantinople à La Mothe-Saint-Didier) (4 et 5). Les maisons de ces moines servent d’hospices ou d’hôpitaux aux victimes du feu sacré. On voit dans la Satire Ménippée qu’on teint en rouge, couleur de feu, la porte de ces monastère. Rabelais (livre II, chap. 30 de Pantagruel) parle d’une muraille «en laquelle étoyt paintct le feu de Saint-Antoine ».
Créé dans un temps où l’assistance publique n’est point organisée, l'Ordre de Saint-Antoine rend à l’Eu-
rope et à la France, en particulier, pendant les XF, XII et XIII: siècles surtout, d’immenses services incontestés (1). Sous son impulsion, des'hôpitaux, des hospices, des ladreries, s'élèvent de toute part. En Allemagne, à Memmingen, cet ordre existe dès 1215 (6). Il se répand alors en Hesse et dans le Mecklembourg. Sur le Rhin, il possède des maisons à Francfort, Alzey, Cologne et Mayence. Au XIV: siècle, il pénètre en Suisse, en Autriche, en Hongrie et en Transylvanie.
Des flots de population, faiblissant sous la faim, peuvent recevoir la miche traditionnelle et le vin pur et net (1), (p. 6). Bien que voués surtout aux soins des Démembrés, des malheureux frappés par l’ergotisme gangréneux, ces moines acceptent néanmoins d’autres malades dans leurs hôpitaux ({).
Protégé et encouragé par les papes, et plus spécialement par Calixte II, Innocent III et Boniface VIII (À), cet Ordre, par la propagation de ses commanderies, ses prieurés et ses hôpitaux, a, le premier entre tous, développé, en France, sur de larges bases, l’assistance
publique.
LE MAL DES ARDENTS 1. — VicTOR ADVIELLE. — Histoire de l’Ordre hospitalier de Saint-Antoine-de-Viennois. — 1“ partie. — Paris —
l'auteur, 1883 — in-8° (p. VI).