LA LIBERTE DE LA PRESSE
Les gouvernements humains ne sont pas infaillibles ; ils peuvent commettre des fautes et, certainement, ils en commettent ; ils peuvent, par une politique imprudente, faire courir des dangers à la nation qui leur a confié ses intérêts; ils sont exposés à sortir de la légalité pour
ET LA FRANCE .MODEli.NE. 283
violer le droit; à abuser de ]a force au détriment de la justice. Le rôle de la presse consiste à avertir le pouvoir, à signaler les abus et les excès, à créer dans l'opinion un courant qui paralyse le mauvais vouloir des gouvernants et les fait reculer quand ils sont tentés d'oublier leur devoir. Pour que la presse puisse remplir cette mission, il faut qu'elle soit libre. La loi doit donc lui permettre de s'occuper des actes du gouvernement, pour les louer s'ils sont bons, pour les critiquer s'ils sont mauvais. Un pouvoir ne peut pas prétendre à la louange perpétuelle; il doit accepter la critique quand il la mérite. La liberté politique de la presse est un droit, car si je ne suis pas tenu de louer sans réserves tous les actes du gouvernement , j'ai le droit de penser et de dire qu'il se trompe et de blâmer les mesures qui me paraissent répréhensibles. Est-ce là la liberté de la presse condamnée par l'Encyclique du 8 décembre? Le Pape, après son prédécesseur Grégoire XVI dans l'Encyclique Mirari vos, condamne et traite de délire ceux qui disent « que les citoyens ont droit à la pleine liberté de manifester hautement et publiquement leurs opinions quelles qu'elles soient, par la parole, par l'impression ou autrement, sans que l'autorité
284 L'tGLISE
ecclésiastique ou civile puisse la limiter (1) ».
Il est impossible de ne pas reconnaître la sagesse et la justice de cette condamnation.
Dans aucun pays, sous aucun régime, on n'admettra que les citoyens aient le droit de manifester leurs opinions quelles qu'elles soient sans qu'aucune autorité puisse intervenir pour réprimer les abus. Dire que l'on porte atteinte à la liberté de la presse quand on édicté une loi qui proscrit l'apologie du vol, de l'assassinat et de la luxure, c'est dire que le gendarme viole le principe de la liberté individuelle quand il se saisit d'un malfaiteur. Non, la liberté de la presse n'a rien de commun avec ces théories insensées et coupables dont une loi récente (2) a voulu arrêter la propagation. Il faut, ou proclamer l'impunité de tous les crimes, ou réprimer l'audace de ceux qui s'en font les apologistes et les instigateurs.
LE SUFFRAGE U.MVERSEL.
L'État est la chose de tous, respublica; il n'appartient ni à un homme, ni à une famille, ni à
(1) Encyclique Quanta cura.
(2) Loi des 12 et 13 décembre 1893.
ET LA rUANCE MODERNE. 280
un parti; il appartient à tous. Dès lors tous les citoyens sont intéressés à sa prospérité, à sa grandeur, à sa gloire; par conséquent ils ont le droit de participer à la direction de la chose publique. La participation n'est pas et ne peut pas être égale pour tous; mais aucun citoyen ne doit être privé du droit d'intervenir dans des affaires qui sont les siennes. Le mode d'intervention est, en France, le suffrage universel; or, les ennemis de l'Église ont prétendu que le suffrage universel avait été condamné dans la 60" proposition du Syllabus : L'autorité nest autre chose que la somme du nombre et des forces matérielles.
Est-il besoin de le dire, l'allocution du 9 juin 1862, Maxitna quidem., n'autorise en rien ces insinuations et ces calomnies :
« Ils font dérision si légèrement de l'autorité et du droit, dit le Pape, qu'ils ont l'impudence de dire que l'autorité n'est rien si ce n'est la somme du nombre et de la force matéi'ielle; que le droit consiste dans le fait; que les devoirs des hommes sont un vain mot, et que tous les faits humains ont force de droit. Ajoutant ensuite les mensonges aux mensonges, les délires aux délires, foulant aux pieds toute autorité légitime, tout droit légitime, toute oblisation, tout de-
voir, ils n'hésitent pas à substituer au droit véritable et légitime le droit faux et menteur de la force, et à subordonner l'ordre moral à l'ordre matériel. »
Le Pape condamne cette monstrueuse doctrine : la force brutale est tout; le droit, le devoir, la loi, l'autorité sont de vains mots; la force est le seul maître, la seule divinité devant laquelle il faille se prosterner. Pie IX a rappelé les principes éternels de la morale, de la justice, du devoir et du droit; il a protesté contre la souveraineté de la force matérielle. Et qui donc oserait dire que le nombre, par cela seul qu'il est le nombre, est le droit ; qui donc oserait dire que deux voleurs contre un honnête homme ont pour eux le droit, par cela seul qu'ils sont deux contre un? Voilà ce que le Pape a condamné, et ceux qui ont cru y voir la condamnation du suffrage universel n'ont certainement pas lu l'allocution Ma.rima quidem^ que rappelle la 60*^ proposition du Syllabus.
Tous les Évêques accourus à Rome pour la canonisation des martyrs du Japon et présents au discours Maxima qiiidem signèrent une déclaration attestant leur adhésion aux paroles du Pape; certainement ils ne soupçonnèrent même pas qu'ils s'associaient à la condamnation du
suffrage universel. Il fallait, sans doute, le regard plus clairvoyant de quelques publicistes ennemis de l'Église pour voir, dans l'allocution Maxi7na quidem, ce que le Pape n'y avait pas mis et ce qui échappa à la perspicacité des Évêques.
Voilà ce SijUabus que l'on a tant exploité contre nous pour essayer de démontrer qu'il n'y avait pas de paix possible entre l'Église et la France moderne, cette France dont le P. Lacordaire a dit : Elle veut trois choses, l'égalité civile, la liberté religieuse et la lil^erté politique (1).
Les documents pontificaux dont je viens de faire une rapide analyse sont-ils contraires à ce triple vœu de la France moderne? Pour répondre à cette question il suffit de les lire avec attention et sans parti pris. D'ailleurs, sur les questions que je discute ici, l'Encyclique Quanta cura et le .S'////»*^^' s n'ajoutent rien, pour le fond, aux doctrines enseignées par Grégoire XVI dans F Encyclique M/rant'o^, Or, après ITîncyclique de 1832^ les évèques et les catholiques de France n'ont-ils pas défendu l'Église en s'appuyant sur la Charte, c'est-à-dire sur les libertés de droit commun?
(1) Discours sur la loi de l'histoire.
288 LÉGLISE
Aujourd'hui comme alors, il n'y a pas cVaulre tactique possible ; c'est là que nous devons convier nos adversaires pour leur ofTrir le combat ou plutôt la paix, car, dit encore le P. Lacordaire, « on se lasse de s'exterminer de part et d'autre sans profit pour Dieu ni pour les hommes, et le jour arrive où le genre humain recueilli, la main sur ses blessures et l'esprit levé vers son Père, n'attend plus que de la charité le triomphe de la vérité (1), »
C'est sur cette parole du grand religieux qui a tant aimé l'Église et son temps que je veux clore ces pages.
Le zèle amer qui s'irrite à la moindre résistance et se traduit en invectives passionnées, nest pas inspiré par Celui dont il est écrit qu'il rC éteindrait pas la mèche qui fume encore et qu'il 71 achèverait pas le roseau à demi brise' (2;. Je lui préfère la miséricorde qui verse le baume sur toutes les plaies et la charité qui, mieux que les colères, prépare et assure le triomphe de la vérité. La charité est de tous les temps parce qu'elle est éternelle comme Dieu, et si, dans leurs luttes pour lafoi^ les catholiques suivent les inspirations de cette douceur évangélique à laquelle
(1) Dlscoui's sur la loi de l'histoire.
(2) Isaïe, xLii, 3.
le Christ a promis l'empire du monde (1), ils prépareront la réconciliation tant désirée entre l'Église et la France moderne. Mais il faut aussi que les adversaires de l'Église, qui trop longtemps l'ont traitée comme une ennemie, abdiquent enfin leurs préjugés, renoncent à leurs lois oppressives, mettent un terme aux querelles religieuses dont nous avons tant souffert : qu'ils s'inspirent des sentiments pacifiques qui nous animent et s'unissent à nous pour travailler à la paix sociale et à la grandeur du pays. Cette tâche sera d'autant plus aisée, qu'il suffirait d'appliquer loyalement les principes que je viens d'exposer, qui sont les leurs, et dont la pratique ferait régner l'union et la concorde entre tous les fils d'une même Pairie.
(1) Matlh., V, 4.