LIBERTE DES CULTES
(( C'est avec raison que, dans quelques pays catholiques, la loi a pourvu à ce que les étrangers qui viennent s'y établir y jouissent de l'exercice public de leurs cultes particuliers. »
Cette proposition, condamnée par le Syllahus, résume l'allocution Acerbissimum prononcée par Pie IX le 27 septembre 1852 sur les affaires de l'Église dans la République de la Nouvelle- Grenade. Le Pape trace le tableau de la situation de l'Église dans cet État : « Dès l'année 18i5, dit-il. dans le courant du mois d'avril, une loi avait été promulguée dans la Nouvelle- Grenade, qui porte, entre autres prescriptions, que lorsque les tribunaux laïques ont admis une accusation dirigée contre des personnes ecclésiastiques, ces personnes, et non seulement les prêtres et les autres clercs, mais encore les Évê-
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qiies eux-mêmes, que le Saint-Esprit ca établis pour régir l'Église de Dieu, doivent immédiatement cesser toute fonction du sacré ministère et confier à d'autres l'exercice de leur charge, La même loi punit de la prison, de l'exil et d'autres peines quiconque refuse de se soumettre à ces prescriptions. » Ainsi donc, par le seul fait qu'un tribunal admettait une accusation contre un prêtre ou contre un évèque, toute fonction sacerdotale ou épiscopale était interdite sous peine de la prison ou de l'exil. Grégoire XVI protesta, et Pie IX renouvelle ici la protestation de son prédécesseur.
En outre, le pouvoir civil s'était attribué le droit d'ériger des diocèses; il avait expulsé les jésuites et déclaré qu'aucun ordre religieux ne pourrait s'établir sur le territoire de la République ; il fixait arbitrairement le casuel des curés; il avait exilé l'archevêque de Santa-Fé et l'évêque de Carthagènc, emprisonné un grand nombre de prêtres : c'était la persécution ouverte. Or, tandis que l'Église était victime de cette odieuse tyrannie, le gouvernement « garantissait aux hommes de toute nation qui émigrent à la Nouvelle-Grenade l'exercice public de leur culte, quel que fût ce culte ». C'était dire : Tous les cultes sont libres à la Nouvelle-Grenade, ex-
cepté le culte catholique. Le Pape ne devait-il pas protester contre une législation qui attribuait à tous les cultes une liberté refusée à TÉgiise catholique? On voit combien il est indispensable , pour comprendre le Syllabus, de recourir aux documents qui ont servi à sa rédaction.
Mais Pie IX condamne-t-il la li])erté civile des cultes, cette liberté qui consiste à tolérer, en réservant la question de doctrine, les cultes dissidents dans les pays catholiques?
A l'époque même de la publication du Syllabus , par conséquent sous le pontificat de Pie IX, les juifs et les protestants, libres à Rome, avaient les uns une synagogue au yhetto, les autres un temple à la Porte du Peuple. Pie IX était-il en contradiction avec les doctrines du Syllabus en autorisant, comme souverain, ce qu'il condamnait comme pontife?
Non, Pie IX n'était pas en contradiction avec lui-même ; comme pontife, il exposait la thèse, et, comme souverain, il se tenait dans Ihypothèse.
Demandez à un républicain si, au point de rue absolu, l'existence des parfis voués à la destruction de la République est un bien dont il se félicite? Évidemment non. Il fait des vœux
pour qu'un jour, tous les Français soient réunis autour du même drapeau politique et qu'il n'y ait plus que de l'opposition constitutionnelle. Voilà la thèse; mais, en pratique, ce même républicain laissera aux adversaires du régime actuel toute la liberté compatible avec l'ordre public et la sûreté de l'État, voilà l'hypothèse. Il en est de même de l'Église : intolérante en principe, elle est tolérante, très tolérante dans la pratique.
On discutait un jour devant JF' de Mérode, ministre de Pie IX, la distinction entre la thèse et l'hypothèse; il mit fin au débat par cette boutade spirituelle et fort juste : « Personne n'admire plus c|ue moi l'Apollon du Belvédère. Mais quand je commande une paire de souliers, ce n'est pas sur le pied d'Apollon, mais sur le mien que mon cordonnier va prendre mesure. Voilà la thèse et l'hypothèse (1). » Rien n'est plus vrai. La thèse c'est la perfection idéale dont la réalisation est difficile, sinon impossible ; c'est, pour l'Église, un seul troupeau et un seul pasteur ; c'est, pour la France, toutes les divisions effacées, tous les citoyens ne formant qu'un cœur et qu'une âme. L'hypothèse, c'est la réalité de
(1) Vie de M^ de Mérode, par Ms' Cesson. chapitre vu.
la vie, c'est-à-dire les hommes tels qu'ils sont, et non tels qu'on pourrait les désirer. Or, croiton que l'Église, avec l'esprit pratique qu'on lui connaît, n'ait pas compris la nécessité de l'iiy- JDothèse et qu'elle s'obstine à ne pas vouloir traiter avec les hommes sous prétexte qu'ils ne sont pas tous des Apollon du Belvédère ?
Quand, à l'époque du sacre, Napoléon prêta, en présence du Pape, serment de fidélité à la constitution qui reconnaissait la liberté des cultes, Pie VII ne fit aucune difficulté, car il était entendu que cette liberté n'impliquait nullement l'égalité spéculative et doctrinale, mais simplement la tolérance civile et la garantie des individus. Il en a été de même pour toutes les constitutions modernes; les papes ont permis aux évêques de leur prêter serment, et quand Léon XIII a si fortement conseillé aux catholiques français d'accepter la constitution républicaine, peut-on dire que l'Église condamne, comme hypothèse, la liberté de conscience et des cultes?
L'explication que je viens de donner de ce passage du Syllahus soulève deux objections.
« Les catholiques prêchent la tolérance et la liberté parce qu'ils sont les plus faibles ; mais que, demain, ils soient les plus forts, nous les
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verrous jeter le masque et revendiquer pour eux seuls cette liberté qu'aujourd'hui ils admettent pour tous : ils ne sont pas sincères et nous nous défions à bon droit de leur libéralisme forcé. »
On nous prend donc pour des hypocrites et pour des menteurs. Il mentait donc, W^ Manning, quand il répondait à M. Gladstone : « Si les catholiques arrivaient demain au pouvoir en Angleterre, pas une seule loi pénale ne serait proposée, pas Fombre de contrainte ne serait exercée sur la foi de personne. Nous ne fermerions pas une des églises de nos compatriotes, pas un collège, pas une école. Ils auraient les mêmes liljerlés dont nous jouissons aujourd'hui comme minorité (1). »
Ces sentiments ne sont pas l'opinion isolée d'âmes généreuses, désavouées en secret par des esprits moins conciliants ; ce serait l'attitude de tous les catholiques si, comme le dit M^"^ Manning, ils arrivaient demain au pouvoir. Qu'on me permette de citer encore la brochure de l'évèque d'Orléans.
« Pour que nos adversaires cessent enfin d'é-
(1) Voir dans M. Emile Ollivier une excellente étude sur le Syllabus : L'Église et l'État au concile du Vatican, tome P% ch. IV, § 4.
lever des doutes injurieux sur les sentiments des catholiques à cet endroit, je les prierai de vouloir bien lire ces paroles imprimées sous les yeux même du pape, par une revue romaine, la Civiltà cattolica.
« Dans un écrit intitulé : Catfkhisme de la liberté, la Civiltà se fait poser par un adversaire incrédule l'objection suivante :
« Si vous acceptez les lois de tolérance envers le mal par pure résignation, vous et votre parti serez prêts à les abroger dès que les catholiques parviendront au pouvoir ; c'est pourquoi les Libertini vous font la guerre.
« Et le journal romain répond :
« Je les plains ; car ils ne connaissent pas la loyauté des catholiques. S'ils savaient combien ces derniers se croient oblig-és par les conventions, ils comprendraient qu'une fois la tolérance accordée et convenue, jamais les catholiques ne seront les premiers à en rompre rengagement. Tant que leurs concitoyens ne détruiront pas le pacte les premiers, la loyauté catholique persistera, par cette raison qu'il ne faut pas faire le mal pour qu'il en résulte le bien.
« L'adversaire répond :
« Ah! certes, s'il en est ainsi, les dissidents
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ne sont pas fondés à suspecter les catholiques et à en discréditer la loyauté.
« Et la Civiltà :
« Eh bien, moins encore à partir de là, pour persécuter au jour du triomphe le catholique opprimé . sous prétexte que celui-ci fera de même au jour de la revanche. »
Sérieusement et de bonne foi, peut-on croire que les catholiques (dans la supposition bien gratuite assurément où ils arriveraient au pouvoir) provoqueraient des mesures qui soulèveraient une réprobation universelle et les exposeraient à des représailles implacables?
— Soit, disent les adversaires, nous croyons à votre loyauté ; toujours est-il que, pour vous, la tolérance est un mal auquel vous vous soumettez à regret; la thèse est, pour vous, la perfection idéale que vous aspirez à réaliser. Vous voudriez qu'il n'y eût qu'un culte , le vôtre, et tous vos efforts tendent vers ce but tant désiré.
Parfaitement. Nous souhaitons avec ardeur que tous les hommes partagent nos convictions religieuses; qu'il n'y ait plus ni païens, ni incrédules, ni hérétiques; c'est pour cela que nous prêchons, que nous enseignons, que nous fondons des écoles, et que nous envoyons des missionnaires. Qui donc pourrait nous reprocher
notre prosélytisme s'il n'a pour armes que la persuasion, le dévouement et la charité? Toute doctrine qui ne veut pas mourir n'aspire-t-elle pas toujours à de nouvelles conquêtes? Quand le Christ nous a dit : « Allez et enseignez toutes les nations, » il n'a donné à notre ambition d'autres limites que celles du monde, et le zèle apostolique de l'Ég-lise ne se ralentira que lorsqu'il n'y aura plus d'àmes à conquérir. Voilà l'idéal, voilà le rêve, et, par cela seul que nous sommes ardemment convaincus, nous travaillons à le réaliser, 3Iais nous avons trop la connaissance des hommes et des temps pour Aouloir d'autres armes que la parole de Dieu sur des lèvres libres.