‹ L'église et la révolution françaiseChapitre 191 sur 373 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'Église sous la Convention jusqu'à l'abolition du salaire des cultes.

Pendant la première période de la Convention, les prêtres non j tireurs sont enveloppés dans la proscription qui atteint tous ceux qui paraissent rattachés par intérêt ou par principe à l'ancien régime. Il n'est pas nécessaire de prendre contre eux des mesures nouvelles, il n'y a qu'à ratifier les décrets de la Législative ou plutôt il suffit de leur appliquer les lois votées parla nouvelle assemblée, contre les ennemis réels ou supposés de la Révolution. Aussi, bien que leurs souffrances augmentent tous les jours, occupent-ils beaucoup moins de place dans les délibérations. On s'aperçoit dès les premiers jours que, sûre d'écraser le clergé non jureur, elle commence à se préoccuper du clergé assermenté, qu'elle le regarde comme un dernier rempart du privilège et de la superstition et qu'elle vise déjà à le renverser avec tout ce qu'il rappelle et représente. Nous verrons que quand le moment de frapper un grand coup sera venu, les questions religieuses seront de nouveau soulevées avec ardeur dans la presse et à la tribune.

Si nous avons été sévère pour la Législative, nous ne serons pas tenté d'être indulgent pour la Convention. Avec elle finit décidément et pour de longues années le règne de la loi. Elle n'est là que pour sanctionner le règne des clubs et des faubourgs, le règne de la sédition tumultueuse et cruelle qui la domine du haut des tribunes, d'où partent ces clameurs impératives auxquelles

l'Assemblée a toujours fini par obéir. Je ne trouve rien en moi pour admirer ces saturnales de la démagogie ; je les hais comme je hais la tyrannie des Césars qui fut aussi le règne de la plèbe. Quand des historiens graves plutôt que sérieux me disent qu'au travers de ces massacres la grande Révolution française avance et s'affermit, je demande quelle espèce de chimère est cette révolution qui marche avec Robespierre et Marat en 1793 comme elle marchera avec Napoléon. En tous cas ce n'est pas celle de Mirabeau et de Lafayette, celle qui proclame le droit et la liberté; ce n'est plus qu'une force aveugle et terrible qui remplace l'ancienne iniquité par une iniquité nouvelle et retourne le despotisme au lieu de le détruire. On nous répond en nous montrant le sol qui se morcelle et passe entre les mains d'une multitude de paysans et de bourgeois, donnant ainsi une base et une assiette à la société démocratique. Mais de quel droit fait-on honneur à la Convention des conséquences d'une mesure qui fut prise par la Constituante et qui date de la fameuse nuit du 4 août? Est-ce que tout ce sang répandu a vraiment engraissé les sillons nouvellement acquis? On nous rappelle les décrets philanthropiques de la Convention. Elle a élargi les hôpitaux, c'est très bien, mais ce n'était pas une raison pour agrandir les cimetières et y jeter journellement l'horrible pâture de l'échafaud. Elle a jeté les bases de nos grands établissements d'instruction publique, mais si elle eût duré, elle eût rendu la science, comme l'étude élémentaire, impossible en entretenant le pays dans la fièvre révolutionnaire. A toutes ces objections on oppose la défense héroïque du territoire. Cela est sublime; mais, comme le disait Manuel à la tribune de la chambre des députés, ceux qui se battaient aux frontières échappaient aux crimes de l'intérieur, ils se purifiaient au feu de l'ennemi. Reconnaissons d'ailleurs qu'une chose fut grande dans cette époque de la Révolution, ce fut l'énergie, mais c'était une énergie que ne dirigeait et ne contenait aucun principe moral; c'était l'ivresse d'une race puissante qui avait beaucoup à venger, beaucoup à conquérir et qu'exaspérait un suprême péril. Bienfaisante et grandiose en face de l'ennemi du dehors, elle était terrible et sans frein en présence des ennemis

du dedans ou de ceux qui passaient pour tels. Cette énergie enfantait des miracles de courage sur le Rhin ou sur l'Escaut et poussait à des forfaits inouïs à Paris et à Lyon. Si nous l'admirons sans réserve aux armées, nous la maudissons sans réserve aussi dans les clubs et dans les rues et surtout sur la place de la Révolution où se satisfait sa fureur sans cesse renaissante. N'oublions pas que l'énergie toute seule c'est encore la force, et que ceux qui louent la Convention parce qu'elle fut énergique loueront également Napoléon parce qu'il fut fort, aussi infidèles à la liberté dans le premier jugement que dans le second. Ce n'est pas assez de dire de la Convention qu'elle fut énergique; elle fut violemment fanatique. Elle eut toute l'intolérance et toutes les prétentions du fanatisme, et tout d'abord celle d'atteindre et de proscrire jusqu'aux pensées et aux sentiments. La loi des suspects avec l'extension formidable qu'elle prit ne fut pas autre chose qu'une tentative de frapper non-seulement les actes mais les idées. Rien ne ressemble plus à l'inquisition espagnole que le tribunal révolutionnaire dans les délibérations de la Convention. La peine de mort est constamment invoquée ou prononcée contre ceux qui penseront ou parleront de telle ou telle manière. Qu'on ne s'y trompe pas; la guerre révolutionnaire est une guerre de religion, une guerre d'opinion, car la démagogie devient une sorte de culte farouche et cruel qui n'admet pas plus le schisme ou l'hérésie que le dominicain du treizième et du quatorzième siècle. De là les proportions immenses de la lutte. La Convention pratiqua aussi la morale large et commode de tous les fanatismes; la fin qu'elle poursuit justifie à ses yeux tous les moyens qu'elle emploie, même les plus atroces. La doctrine du salut public couvre tous ses crimes, et elle n'hésite pas plus à frapper ses propres membres et à immoler ses plus illustres orateurs aux fureurs des clubs qu'elle n'a hésité à envoyer le roi à l'échafaud après un jugement dérisoire. Elle ne juge pas, elle tue, et avant de tuer elle outrage. C'est toute sa politique et comme elle réunit tous les pouvoirs, elle peut suivre jusqu'au bout l'impulsion de ses colères ou des fureurs de la démagogie frénétique dont elle est 1 émanation et souvent l'instrument.

D'un tel régime le despotisme seul devait sortir par l'excès de la fatigue et du dégoût. Pendant longtemps le souvenir de la Convention devait se dresser comme un fantôme entre le monde moderne et la liberté. Il faut en finir avec cette légende révolutionnaire qui trompe le peuple, annule la sévère et salutaire leçon payée si cher et favorise toutes les réactions qui ne vivent que de ce malentendu. Rendez la liberté hideuse et vous avez bien mérité de tous les despotismes. Or, c'est ce que font tous ceux qui excusent les crimes révolutionnaires et composent une espèce de martyrologe démocratique avec des noms qui, pour être terribles, n'en sont pas moins flétris. Je conviens que les Girondins à la Convention se relèvent, mais on ne leur pardonne que du moment où ils abandonnent leurs propres maximes et défendent le droit après l'avoir foulé trop longtemps aux pieds. Le rôle de la plupart d'entre eux au procès du roi est sans courage, ils n'osent le sauver hardiment, ils s'arrêtent à une demi-mesure et en définitive ils le sacrifient à leur influence parlementaire. Si tout le parti eût parlé comme Lanjuinais, l'Assemblée, fermement dirigée, n'eût pas passé aux plus violents parce que ceux-ci n'eussent pas été les plus forts. La vraie manière de triompher de Robespierre ce n'était pas de lancer contre lui les brûlantes philippiques de Louvet et de Barbaroux, c'était de l'arrêter par un vote inflexible le jour où il déclara, dans un discours qu'on trouva admirable, qu'il ne fallait pas juger le roi mais le tuer. On est de cœur avec la Gironde quand elle lutte vaillamment, de toute la splendide éloquence de Vergniaud, de toute l'énergie de Guadet, de toute la généreuse indignation de Ducos contre la pression des clubs et des sections, et contre cette abominable commune de Paris où l'on ne peut voir qu'un repaire d'assassins depuis septembre ; mais on se souvient trop que ces mêmes hommes sous la Législative se sont appuyés sur cette dangereuse force de l'émeute et que l'austère Pétion a favorisé le 10 août. Ce n'est que depuis le 31 mai que le cœur est tout entier à la Gironde proscrite, fugitive ou immolée. Cette disparition soudaine de tant de jeunesse, de talent, d'enthousiasme sincère quoique souvent égaré semble toujours à la France

un deuil nouveau. Mais à part quelques hommes spéciaux comme l'honnête Carnot, dont le mutisme en face de tant de forfaits ne saurait être excusé, quel nom proposer à notre admiration dans la gauche, maîtresse désormais du terrain? Danton paraît l'image même de cette audace qu'il prêche, mais jamais il n'a pu laver ses mains du sang de septembre. Camille Desmoulins est toujours ce redoutable espiègle dont la plaisanterie tue, témoin son mordant pamphlet sur les brissotins. Un éclair de pitié courageuse n'absout ni lui ni son chef à la face de taureau. Robespierre, étudié de près, apparaît toujours plus comme un des pires ennemis qu'ait eus la liberté, et l'un des plus convaincus. Ce tribun rhéteur ne perd pas une occasion d'encenser la fausse souveraineté populaire et de faire litière pour elle de tous les droits qui font les hommes libres. Je ne connais rien de hideux comme la fraternité égalitaire qu'il proclame dans des discours qui sentent l'huile aussi bien que le sang. Il ne s'élève que sur les cadavres de ses ennemis et il se souvient trop qu'ils sont ses rivaux. Ce mélange du proconsul et de l'académicien aigri est odieux. Ses idées sont insensées : c'est la réduction à l'absurde du Contrat social. Décidément il ne me suftit pas pour amnistier Robespierre de le voir dans la petite chambre du menuisier Dupleix écrivant à sa table de noyer un élégant discours dont le langage est nonseulement poli mais aiguisé, puisqu'il doit faire tomber quelques têtes. Quant à Marat, « tout dégouttant de fiel, de calomnie et de sang, » selon l'énergique expression de Vergniaud, qu'il se soit trouvé une Assemblée française pour l'écouter et un peuple pour le porter en triomphe, c'est là une honte de notre histoire. Ni la belle figure de Saint-Just, le calme bourreau, ni les bergeries de Barrère avec ses deux discours en poche pour ne pas manquer le vent qui va souffler, ni l'élégance de Garât, ni les infirmités de Couthon ne me touchent. Je demande quelle est la liberté que la Convention n'ait pas foulée aux pieds résolument, cruellement et en définitive inutilement, quel est le principe de 1789 qu'elle n'ait pas violé ou supprimé depuis la liberté de réunion et de la presse jusqu'à la liberté des cultes? N'est-ce pas elle qui a poussé à l'extrême le système de la centralisation, si

Page 1