DISCOURS DE ROBESPIERRE SUR L'ÊTRE SUPRÊME
une fois qu'il avait condamné celui-là même qui l'avait réclamé ! Certes le coup qui frappait les dantonistes était mérité au point de vue de la justice éternelle; mais que Robespierre s'en fit le ministre, uniquement parce qu'il voulait pousser le crime plus loin, voilà ce qui exaspère la conscience. Le sang de Danton étouffera à jamais les apologistes de son rival. On a beau concéder qu'il colorait cet acte par des raisons politiques et qu'il s'imaginait servir la cause de la Révolution, il n'en est pas moins certain qu'il obéit ce jour-là aux passions les plus basses. Ce n'est pas le fanatique, c'est l'envieux qui est surtout détestable en lui.
Il attendait ce beau triomphe pour doter la France d u culte cher à son cœur. Les armées de la République avaient rejeté l'ennemi au delà du Rhin et sauvé l'Alsace. L'insurrection vendéenne avait été vaincue par Kléber et Marceau à la bataille du Mans. Toulon était repris, grâce à la manœuvre habile d'un jeune chet de bataillon , alors très ardent jacobin. Du côté des frontières la France respirait; à l'intérieur elle était courbée sous la terreur, mais cette prostration du pays était pour Robespierre une marque de bonté de la Providence. Il n'avait plus à craindre un coup de massue de la part de Danton ou un de ces dards acérés et brillants que lançait Camille. Il pouvait se prélasser à la tribune de la Convention comme aux Jacobins et jouer au grand prêtre sans prêter à rire. Fouquier-Tainville le garantissait contre le ridicule. Dès le 6 avril Couthon, qui était comme le Jean-Raptiste du nouveau Messie de la Montagne, annonça que le comité de salut public avait décrété une fête en l'honneur de l'Eternel. Robespierre lut son mémorable rapport sur ce sujet dans la séance du 7 mai 1794. C'est son chef-d'œuvre; il y est tout entier, avec son fracas de morale et de vertu et ses haineuses passions qui ne s'arrêtent pas devant un ennemi à terre — car il prodigue l'insulte à la mémoire des Girondins et de Danton; — on y retrouve aussi son enthousiasme pour Rousseau, son antipathie pour les athées aristocrates de Y Encyclopédie, son génie oratoire, fécond en prosopopées , gourmé et entortillé d'ordinaire, mais s'élevant par instant à une véritable éloquence ; on y reconnaît surtout à