PROJET DE REMPLACER LE CULTE PAR DES FÊTES CIVIQUES
d'eux-mêmes devant le culte de la patrie. Le comité fit enfin son rapport, dans la séance du M pluviôse (5 février 1795), par l'organe d'Eschassériaux jeune, qui appuya fortement les considérations déjà présentées à la Convention : « La tyrannie et la superstition, dit-il, ont désolé la terre, vous devez éclairer ses erreurs. Sur les ruines de toutes les erreurs vous allez rétablir le cours des vérités de la nature, en fondant le culte pur qui se célèbre à ciel ouvert, le seul qui soit digne de l'Etre suprême et de Fhomme libre. »
Cette fois encore cette tentative de supplanter le christianisme devait tomber dans l'impuissance et le ridicule. Le sentiment de l'infini est seul capable de fonder un culte. En dehors de leurs intérêts et de leurs plaisirs, les hommes ne se réunissent qu'autour d'une pensée divine. On ne parviendra jamais à les rassembler ni à les émouvoir pour de vaines abstractions. Ni les hymnes patriotiques, ni les instructions sur la Constitution et l'agriculture ne sauraient suffire à conjurer l'incurable ennemi de ces fêtes; on devait même se blaser sur le spectacle touchant de la vieillesse contrastant avec celui de l'enfance. L'anniversaire solennel de la reproduction des êtres avait quelque chance de dérider les fronts, mais l'inévitable prône sur les droits de citoyen ou sur la culture de la pomme de terre remplacerait difficilement les textes sacrés, dont l'âme humaine est avide, parce qu'ils lui apportent un écho de sa haute patrie. Le comité d'instruction publique comptait beaucoup sur les repas civiques, mais il oubliait que tout dépendait du menu, car on était déjà las à mourir des tirades républicaines. Boissy d'Anglas proposait bien que l'on jetât un peu de variété dans les plaisirs du décadi en offrant une rose à l'innocence , mais la ressource était minime. Il ne devait rester de ces fêtes, qui ne furent décidément instituées que sous le Directoire, que le souvenir de la plus risible parodie. Elles n'eurent qu'un seul résultat sérieux, ce fut de fournir au fanatisme incrédule une occasion commode d'entraver la libre célébration du culte.
L'une des principales œuvres de la Convention dans sa dernière période fut l'élaboration de la Constitution nouvelle que la
CONSTITUTION DE i/AN III. 323
France demandait avec passion après thermidor. La Constitution de \ 793 était devenue le drapeau du parti montagnard, drapeau couvert de boue et de sang dont le triomphe eût ramené la Terreur. C'est au nom de cette constitution que la représentation nationale avait été deux fois violée. — Œuvre informe d'une assemblée opprimée, elle portait Fempreinte chaude encore des passions de la démagogie. A tous ces titres elle était odieuse à une nation avide de repos. L'élaboration de la nouvelle constitution fut confiée à une commission où dominait Fopinion modérée. Daunou et Lanjuinais y siégeaient etBoissy d'Anglas en fut le rapporteur. On put s'apercevoir de suite que les dures expériences des trois années précédentes avaient renversé plus d'un préjugé révolutionnaire. Ainsi la division du parlement national en deux chambres qui avait été dédaigneusement repoussée par les constituants de 1789 ne souleva aucune opposition. Nulle voix ne protesta contre l'interdiction des grandes associations populaires qui avaient constitué pendant la première période de la Révolution un pouvoir démagogique en permanence en face des pouvoirs réguliers. On n'avait nulle envie de ressusciter le club des Jacobins, pas plus que la trop fameuse commune de Paris. Les assemblées communales furent remplacées par des administrations municipales et départementales composées de trois ou cinq membres. L'élection fut maintenue à deux degrés. Aux comités souverains émanés de l'Assemblée on substitua un Directoire composé de cinq membres nommé par les deux conseils et chargé du pouvoir exécutif, mais dans des limites de responsabilité assez étroites. Cette constitution dont nous n'indiquons que les traits généraux valait sans doute infiniment mieux que les précédentes, bien qu'elle eût encore de graves imperfections. Au fond les deux conseils étaient composés d'éléments trop semblables pour qu'on eût obtenu un contre-poids suffisant, et le pouvoir exécutif n'était qu'une commission des assemblées; il devait aspirer sans cesse à accroître sa part d'influence et d'autorité. Nous verrons quel triste régime résulta d'une organisation politique qui eût pu facilement être améliorée et donner la liberté au pays, si l'assiette morale en eût été raffermie. En ce