COUP D'ÉTAT DU 18 FRUCTIDOR ET SES SUITES
tint uniquement à ses calculs ambitieux. Ce fut la critique d'un joueur consommé sur un coup hasardé et mal combiné et non pas l'indignation d'un ami de la liberté. Le coup d'Etat de fructidor n'eut aucun prétexte plausible. Il n'est pas vrai que la République fût menacée parce que le conseil des Cinq-Cents revenait à la modération. Ce qui était en cause, c'était non la forme du gouvernement mais sa politique, c'était la violence révolutionnaire à laquelle la majorité du Directoire ne voulait pas renoncer. Il s'agissait de savoir si la République deviendrait libérale ou si elle continuerait à dominer comme l'ancienne monarchie par la raison d'Etat qui foule aux pieds toutes les notions du droit. L'attentat du 18 fructidor fut accompli au profit de la dictature révolutionnaire contre la liberté renaissante. S'il ne fit pas couler le sang, il n'en fut pas moins meurtrier, car la déportation telle qu'il la pratiqua, n'était pas autre chose qu'une condamnation à mort, un lent supplice. Depuis ce jour fatal la République fut perdue; elle se montra décidément incompatible avec la liberté, et sous prétexte de se perpétuer elle perdit toute raison d'existence. Le pouvoir immoral et inique qui prétend la représenter ne sait pas même maintenir l'ordre public, préoccupé qu'il est de durer afin d'exploiter le pays. Habitué à ne rien ménager, il rend la paix impossible et il déchire le traité de Campo-Formio à peine conclu. Avec les plus belles armées et les meilleurs généraux du monde, il perd le fruit des dernières campagnes, parce qu'il est guidé dans ses choix capricieux par le seul désir de récompenser ses créatures et d'éloigner ses rivaux. Il faut le coup de fortune inespéré de Zurich pour empêcher un grand désastre. La brillante et stérile expédition d'Egypte après avoir servi les intérêts des directeurs, inquiets de la proximité d'une gloire éblouissante, tourne au profit de l'absorbante personnalité qui va s'emparer de toutes les forces du pays. A l'intérieur le pouvoir ne peut conserver les résultats du coup d'Etat de fructidor que par de nouveaux coups d'Etat, bas et hypocrites, qui déshonorent la France. Les élections de 1798 qui ont envoyé aux conseils une fraction modérée et libérale sont annulées par la loi du 22 floréal qui déclare hardiment que quand la
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majorité des électeurs n'a pas accordé son approbation au gouvernement, c'est à la minorité, réunie en section dissidente, qu'il appartient de donner la vraie représentation de l'opinion. En vain le Directoire multiplie les mesures révolutionnaires, suspend la liberté de la presse, pratique les visites domiciliaires et revient incessamment à l'arbitraire le plus effréné. Le pays ne veut plus de lui. Les nouvelles élections faites en 1799 et qu'on n'ose casser lui font perdre la majorité dans les conseils.
La Re\eillière-Lepaux et Merlin doivent se retirer devant une opposition irréconciliable; Sieyès devient l'homme de la situation, mais on se demande bientôt ce qu'on a gagné à ce nouveau changement quand on voit l'abominable loi des otages sortir des premières délibérations des conseils renouvelés. La Convention n'avait rien imaginé de plus inique qu'une mesure qui impliquait les parents des émigrés ou des suspects dans les menées dont ils étaient parfaitement innocents. Au fond la réaction contre le Directoire ne venait pas tant du parti modéré, décimé par le coup d'Etat de fructidor, que du parti jacobin qu'il avait tantôt caressé, tantôt repoussé mais jamais satisfait. Ce n'étaient pas les idées qui se heurtaient , c'étaient les ambitions. Le pays était las de tous ces tiraillements dont il était la victime ; aussi était-il prêt à se donner à quiconque lui rendrait son repos. Sieyès rêva ce rôle , mais il dut se retirer sur le second plan dès que le général Bonaparte eut remis ie pied sur le sol de la France. Le vainqueur des Pyramides était admirablement préparé pour entrer dans la situation et pour la dominer. 11 avait la gloire, ie génie de l'administration aussi bien que celui de ia guerre, le don de séduire les esprits et point de principes qui gênassent son ambition démesurée mais profondément habile.
Le 18 brumaire est la solution méritée de la crise de fructidor; ce n'est pas une délivrance, c'est un châtiment avec de glorieuses compensations, mais des compensations qui doivent se perdre l'une après l'autre, car la modération qui les conserverait n'est pas compatible avec l'ardent génie qui a montré au jour même de son triomphe qu'il n'acceptait pas de frein moral.