‹ L'église et la révolution françaiseChapitre 338 sur 373 · DISCOURS DE LUCIEN BONAPARTE ET DE JAUCOURT · texte numérisé non relu

DISCOURS DE LUCIEN BONAPARTE ET DE JAUCOURT

plus alarmant que le manichéisme religieux1. » Mais de telles prétentions sont plus faciles à porter devant un corps législatif muet et docile que devant l'Eglise : la souplesse d'hommes politiques blasés trompe sur les graves difficultés de l'entreprise. Napoléon et son ministre n'allaient pas tarder à s'en apercevoir.

Portalis avait parlé au nom du conseil d'Etat, Lucien Bonaparte et Jaucourt portèrent au corps législatif l'opinion du tribunat. Lucien Bonaparte traita de préjugé révolutionnaire l'idée d'abandonner les cultes à eux-mêmes. Une telle anomalie se conçoit en Amérique à cause de la multiplicité des sectes qui se neutralisent, mais en France l'existence de 40,000 réunions indépendantes appartenant à un même culte serait un danger public. On ne peut détacher de ce discours que cette belle parole : « En fait de conscience, la majorité ne fait pas la loi. » Il aurait dû en conclure que les questions de religion et de conscience ne doivent jamais être décidées par la majorité législative. Jaucourt insista en bons termes sur la consécration de l'égalité des cultes par le projet. «Le dix-neuvième siècle, dit-il, acquittera les torts du siècle de Louis XIV. » Tous ces discours avaient peu réussi. Le corps législatif était bien décidé à accepter ce qu'on lui demandait ou plutôt ce qu'on lui ordonnait de voter. Il savait ce que lui avait coûté une ombre de résistance. Mais, s'il était disposé ou forcé de se soumettre, il désirait le faire promptement et silencieusement, et les développements philosophiques ou oratoires l'irritaient, au lieu de le convaincre. Il voulait la servilité sans phrases. C'est ce qu'on peut remarquer dans tous les parlements avilis. Ils acceptent le fait, mais ils ne veulent pas de la théorie du fait, et, chose étrange! ils se montrent surtout impatients vis-à-vis de leurs propres orateurs. La meilleure preuve du peu d'effet produit par ce débat, c'est que le corps législatif s'étant présenté le lendemain devant le premier consul pour le féliciter de la signature de la paix, ne fit aucune mention de la mesure à laquelle le chef du pouvoir tenait le plus et dont

1. Rapport de Portalis sur les 16gats à lalere. (3 brumaire an XI.)

rUBLICATION DU CONCORDAT. 4-29

il paria surtout dans sa réponse. « Votre session, dit-il, commence par l'opération la plus importante de toutes, celle qui a pour but l'apaisement des querelles religieuses. La France entière sollicite la fin de ces déplorables querelles et le rétablissement des autels. J'espère que dans votre joie vous serez unanimes comme elle. La France verra avec une vive joie que ses législateurs ont voté la paix des consciences... »

L'orgueilleux esprit qui animait Napoléon l'empêchait de voir que lorsqu'il s'agit de la conscience, elle est seule à voter et n'admet pas volontiers des délégués, surtout des délégués pleins d'une joie si vive ou d'une crainte si servile. Ce discours eut tout l'effet qu'en attendait le premier consul; les députés votèrent contre leur conscience la paix des consciences.

Mais il était cependant une conscience qui n'avait pas de représentant authentique au corps législatif : c'était celle du saintpère. On ne pouvait voter pour lui, quelque envie qu'on en eût. Le cardinal Caprara, son légat, venait d'arriver à Paris où il avait été reçu selon les anciens rites. Il était chargé de défendre à outrance les derniers scrupules du pape, spécialement quant à la rétractation demandée aux quatre évêques constitutionnels qui, malgré la cour de Rome, avaient été nommés à de nouveaux sièges. La résistance fut prolongée autant que possible, et ne céda que devant les éclats d'une colère feinte ou réelle de la part du général Bonaparte, et surtout devant la menace très accentuée qu'il fit de tout rompre au dernier moment, si on ne pliait pas. Ainsi se réalisait la paix des consciences !

Le 18 avril 1802, jour de Pâques, le concordat fut publié, et on chanta en grande pompe à Notre-Dame un Te Deum solennel pour célébrer la paix générale et le rétablissement du culte. Une foule immense remplissait les rues. Les acclamations qui s'adressaient au grand consul, comme on l'appelait, s'expliquaient suffisamment par sa gloire et son génie, comme par les services qu'il avait rendus, sans qu'on eût le droit d'y voir une adhésion au concordat. De longues files de voitures où s'entassaient les belles dames du monde officiel, suivaient le carrosse du premier consul et du légat. La cérémonie à l'église fut froide et conve-

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