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Annales de la Religion, XV, p

3. Voir les Discours et travaux inédits sur le Concordat de 1801, par Portalis, mis en ordre et publiés par Frédéric Portalis, 1845.

mence ainsi : « Toutes nos assemblées nationales ont décrété la liberté des cultes; le devoir du gouvernement est de diriger l'exécution de cette importante loi, pour la plus grande utilité publique. » Ainsi la liberté dans les limites qui conviennent à l'Etat, et sous son bon plaisir, La liberté réglée, contenue et suspendue par le gouvernement voilà ce que Portalis admire et défend dans les lois organiques. C'est bien là le libéralisme du régime dont il était l'un des grands serviteurs. Son rapport n'est que la reproduction de la fameuse théorie des droits du chef de l'Etat sur l'Eglise au double titre de magistrat politique et de protecteur. Portalis passe en revue les diverses manifestations nécessaires de la religion, pour montrer comment le gouvernement a tout pouvoir sur elles, comment il respecte la liberté du culte à l'état métaphysique, pour la réglementer dès qu'elle se traduit dans les faits. Respect aux décisions dogmatiques de l'Eglise, à la condition que l'Etat puisse en empêcher la publication et la discussion. Respect à la prière, à la condition que la désignation de l'heure et du lieu appartiennent au pouvoir civil.

C'est ce genre de liberté des cultes consacré dans les articles organiques, que Portalis chercha à établir devant le corps législatif, dans son fameux discours, que tous les légistes de l'oppression religieuse se croient obligés de copier servilement, car ils ne trouvent rien de mieux. Les ministres des cultes appartenant à cette école n'ont qu'à le découper en paragraphes pour y trouver leurs meilleures circulaires.

Dans la première partie de son discours Portalis établit la nécessité d'une religion. «Les bons esprits, dit-il, sont forcés de convenir qu'aucune société ne pourrait subsister sans morale, et que l'on ne peut encore se passer de magistrats et de lois. Or, l'utilité ou la nécessité de la religion ne dérive-t-elle pas de la nécessité d'avoir une morale? » C'est bien cela; les juges et les gendarmes ne suffisent pas à maintenir la paix publique; la religion est un utile auxiliaire dont un gouvernement sage ne saurait se passer. « Comment la religion qui fait de si grandes promesses et de si grandes menaces, ne serait-elle pas utile à la société? » La morale prêterait à la gendarmerie un secours inef-

ficace, parce que, comme tout ce qui est du ressort de la raison de l'homme, elle est sujette à la discussion. « La multitude est plus frappée de ce qu'on lui ordonne que de ce qu'on lui prouve. » D'ailleurs la religion emploie des cérémonies et des rites, qui, en parlant aux yeux, la rendent accessible à ce profane vulgaire qu'il s'agit de soumettre à l'autorité des lois. L'athéisme est un péril public, parce que d'après un grand homme, son effet inévitable est de nous conduire à Vidée de notre indépendance et conséquemment à la révolte. Ainsi le grand critérium des religions et des doctrines, c'est la mesure de servilisme qu'elles développent. D'après ce raisonnement, il est certain que si l'athéisme faisait des sujets plus dociles, il faudrait le préférer à la religion. Les athées de Paris dont le général Bonaparte se raillait à Milan, quand il assistait au Te Deum chanté après Marengo, auraient pu répondre à Portalis que le règne des Césars s'était fondé sur l'épicuréisme, et que ce qui se pétrit le plus aisément dans les mains d'un maître, c'est cette argile bientôt changée en boue à laquelle le matérialisme réduit la nature humaine, qu'en conséquence c'était une faute au point de vue d'un despotisme habile de se priver de ses soutiens naturels. Ils auraient été bien forts contre le savant conseiller d'Etat, quand celui-ci, passant de la religion considérée en général au christianisme , cherchait à prouver que mieux qu'aucun autre culte il forme les hommes à l'obéissance. Portalis oubliait de dire qu'il les formait avant tout à l'obéissance envers Dieu, et qu'il y avait là un principe invincible de résistance à toute sujétion immorale, à toute oppression inique, à tout empiétement suv les droits de la conscience , si bien que c'est dans la conscience chrétienne que la tyrannie des Césars avait trouvé sa première limite. C'étaient les martyrs et non les athées qui avaient en mourant conquis la liberté du genre humain. Dégagé de la rouille des siècles d'erreur et de superstition, pris à son origine, le christianisme apparaît comme la religion de la liberté et de l'affranchissement, précisément parce qu'il ne s'incline que devant Dieu, et que le Dieu qu'il sert est ce Dieu jaloux, souverain des consciences, qui commande la résis-

tance aux lois iniques du même droit dont il commande la soumission à Tordre établi, quand cet ordre n'est pas en conflit avec ses propres lois. Au point de vue auquel s'était placé Portalis, les chrétiens étaient donc des citoyens fort dangereux pour un Etat qui voulait s'arroger l'omnipotence, et c'est d'eux, en effet, que la résistance efficace devait venir, même après s'être laissé bâillonner par les lois de germinal. Toute cette première portion du discours de Portalis, qui a l'apparence d'un hommage, est en réalité un outrage, car la religion est avilie dès qu'elle est présentée comme un moyen et non plus comme un but. C'est essayer de faire de Dieu lui-même un fonctionnaire , et une semblable tentative n'est pas sans mélange de cet athéisme que Portalis a écarté, non pas pour ses blasphèmes, mais pour ses périls. Aussi je ne m'étonne pas de l'entendre soutenir qu'il est indifférent que la religion adoptée par l'Etat soit vraie ou fausse, pourvu qu'elle exerce un pouvoir répressif et domine les masses. Que penser du paragraphe consacré aux mystères du christianisme, lesquels, s'ils sont incommodes dans un siècle de lumière, « ont au moins cela de bon d'occuper la place que la raison laisse vide et que l'imagination remplirait incontestablement plus mal. » PLUS MAL ! Voilà un mot qui donne la mesure de ce christianisme gouvernemental.

La seconde partie du discours est consacrée au projet de loi lui-même. 11 s'agit de combattre l'absurde préjugé que cette puissance si bienfaisante et si utile de la religion puisse être abandonnée à elle-même, et que la politique ferait assez en laissant un libre cours aux opinions religieuses et en cessant d'inquiéter ceux qui les professent. Portalis n'a pas assez de dédain pour ceux qui supposent que le gouvernement peut se contenter d'une tolérance négative^ qui ne présenterait rien de positif. Qu'un particulier se contente d'une tolérance négative en respectant l'opinion d'autrui, rien de mieux ; mais chez un gouvernement la tolérance doit être positive, et aller jusqu'à la protection, et comme la protection implique la surveillance et la domination, la tolérance positive va jusqu'à l'oppression religieuse, c'est-àdire jusqu'à l'intolérance; car dès que la liberté d'un culte est

gênée ou supprimée, il n'est pas toléré comme il aurait le droit de l'être, sans compter que la tolérance positive envers les cultes reconnus est une positive intolérance à l'égard des cultes non reconnus. Le raisonnement de Portalis est donc un sophisme qui se détruit lui-même. Partant du principe que l'Etat a un intérêt de premier ordre à s'assurer le concours de la religion, l'orateur en conclut qu'il ne doit pas prendre vis-à-vis d'elle une attitude hostile, comme les régimes antérieurs au 18 brumaire, qu'il faut mettre fin à toute mesure de proscription et se rattacher cette grande force sociale non-seulement par des bienfaits, mais encore par une législation qui la préserve de ses propres entraînements et l'enrôle au service du gouvernement pour faire avec lui le bien du pays. Ainsi point de proscription, mais une protection efficace et une surveillance active. L'Etat ne saurait admettre qu'une puissance aussi grande que celle de la religion s'exerce sans son contrôle, car la royauté des âmes l'emporterait bientôt sur son propre pouvoir. Il était facile à Portalis de démontrer que les articles organiques avaient suffisamment pourvu à ce que, « par sa vigilance sur la doctrine et la police des cultes, l'Etat puisse diriger des institutions si importantes vers la plus grande utilité publique. » Ecartant avec force et éloquence l'idée d'une religion dominante, le savant jurisconsulte réduisait le catholicisme au rang de l'une des religions du pays, de celle de la majorité des citoyens, il est vrai, mais sans qu'elle fût investie de prérogatives exceptionnelles; il flétrissait la révocation de l'Edit de Nantes et annonçait que désormais les Eglises protestantes auraient part à la protection, au salaire comme à la haute surveillance de l'Etat, l'égalité des cultes étant le résultat glorieux et incontesté de la Révolution française. Quant à l'organisation de l'Eglise catholique, Portalis rappelait ce que le premier consul avait fait pour éteindre le schisme qui sans lui se fût perpétué et étendu ; car, disait ironiquement l'orateur, « il est clair que les théologiens sont par eux-mêmes incapables d'arranger leurs différends. » L'utilité de la convention avec le saint-siége était indiquée avec clarté. Il était facile d'établir que le premier consul avait bien trouvé le pape qu'il lui fallait,

ce pape encore plus utile par son éloignement que par sa souveraineté religieuse. Portalis vantait les mérites de la combinaison heureuse qui donnait à l'Eglise catholique « un chet étranger, que le peuple ne voit pas, qui ne peut jamais naturaliser son crédit comme le ferait un pontife national ; qui rencontre dans les préjugés, dans les mœurs, dans le caractère, dans les maximes d'une nation dont il ne fait pas partie, des obstacles à l'accroissement de son autorité ; qui ne peut manifester des prétentions sans réveiller toutes les rivalités et toutes les jalousies; qui peut toujours être arrêté et contenu par les moyens que le droit des gens comporte, moyens qui, bien ménagés, n'éclatent qu'au dehors et nous épargnent ainsi les dangers et le scandale d'une guerre à la fois religieuse et domestique. » Qu'on veuille bien peser la considération suivante : «Le pape, comme souverain, ne peut plus être redoutable à aucune puissance ; il aura même toujours besoin de l'appui de la France, et cette circonstance ne peut qu'accroître l'influence du gouvernement français dans les affaires générales de l'Eglise presque toujours mêlées à celles de la politique.» C'est ainsi qu'en 1802 le pouvoir temporel du pape paraissait au ministre du premier consul le plus sûr moyen de le tenir dans la dépendance de la France. Avis aux catholiques qui défendent le pouvoir temporel comme la garantie de l'indépendance pontificale ! Le discours se termine par l'exposé du système adopté par le gouvernement dans l'organisation des cultes et par un hommage à la liberté qui rappelle celui à la République quelques pages plus haut, double ironie que Portalis aurait bien pu s'épargner. Il eut plus d'une fois l'occasion de développer les mêmes principes, en particulier dans sa réponse aux protestations de la papauté contre les articles organiques. Il ne fit que mieux dégager de toute équivoque la négation formelle de la liberté religieuse la plus élémentaire et cette profanation de la religion réduite à un ministère politique et utilitaire. Nous trouvons dans un de ses rapports à l'empereur, encore inédit, la formule précise de toute cette école gouvernementale : « Le manichéisme politique est aussi absurde et

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