‹ L'église et la révolution françaiseChapitre 360 sur 373 · Mémoires du cardinal Pacca, I, p · texte numérisé non relu

Mémoires du cardinal Pacca, I, p

Napoléon disait en revenant de Notre-Dame, après les cérémonies qui avaient marqué la conclusion du concordat : «Maintenant la Révolution française est finie. » Cette histoire a montré combien il se trompait. Non-seulement la révolution française n'était pas finie, mais encore elle était arrêtée dans l'ornière où elle s'était engagée dès son premier jour et fixée en quelque sorte dans sa plus fatale erreur. Ce qui avait bien décidément pris fin, c'était le régime de l'intolérance et de la persécution; l'égalité des cultes au point de vue du droit était conquise à jamais. Mais en fait de vraie et sincère liberté religieuse, la Révolution était à peine commencée. A part une période courte et orageuse où la séparation de l'Eglise et de l'Etat avait été proclamée et réalisée avec un succès surprenant dans les circonstances les plus difficiles, la lourde main du pouvoir civil n'avait pas cessé un seul jour de peser sur la conscience religieuse, et comme c'est là qu'il faut chercher le ressort intime de la liberté, le despotisme avait pris la plus sure des garanties contre toute indépendance morale. A la persécution avait succédé la protection impérieuse. Les grandes corporations du passé avaient disparu; il ne restait plus que des individus en face de l'Etat, mais des individus désarmés auxquels le droit d'association était sévèrement interdit. Rien de plus facile pour le pouvoir civil que de pétrir à son gré cette menue poussière, mais aussi le pouvoir devait apprendre bientôt combien sont fragiles les édifices construits avec de tels matériaux. Le vrai ciment manquait; car le ciment c'est la liberté et

avant tout, la première des libertés, celle des âmes. Non, la Révolution n'était pas finie en 1801.

Elle ne l'est pas davantage aujourd'hui. Ni la liberté en général, ni la liberté religieuse en particulier n'ont reçu une consécration suffisante. Sur le premier point tous les amis désintéressés de la cause libérale, à quelque camp qu'ils appartiennent, sont d'accord; la satisfaction pleine iet entière de notre situation actuelle est assez rare aujourd'hui; d'ailleurs elle ne compte pas à nos yeux pour avoir trop compté avec les plus vulgaires intérêts. Le mouvement d'opinion qui réclame des libertés plus étendues, mieux garanties, est irrésistible, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse pour l'arrêter. Ni les rigueurs, ni les faveurs ne l'entraveront un seul jour. Sur le second point la préoccupation est moins vive ; on se soucie assez peu de la liberté de la religion et les libéraux qui la redoutent sont encore nombreux. Et cependant il est certain que dans la France de 1864 la liberté des cultes n'existe pas. Les lois organiques sont toujours en vigueur et mettent à la disposition de l'Etat un frein puissant pour contenir les Eglises qu'il salarie. Il est toujours armé du fameux article 291 du Code pénal rajeuni par le décret du 23 mars 1852, grâce auquel toute réunion de culte est soumise à l'autorisation préalable. L'administration ne s'est pas montrée moins pénétrée du devoir sacré à ses yeux de surveiller et trop souvent d'empêcher toutes les manifestations religieuses qui ne rentrent pas dans son cadre. Les tiraillements fâcheux qui résultent des relations traditionnelles de l'Eglise et de l'Etat se renouvellent incessamment.

L'expérience des régimes qui ont précédé le second empire paraissait suffisamment concluante. La restauration n'a-t-elle pas été en grande partie perdue par son alliance étroite avec le parti catholique le plus avancé? L'Etat et l'Eglise sont sortis déconsidérés de ce fatal embrassement politique. La monarchie de juillet n'a eu à se louer ni de ses défiances ni de ses concessions à l'égard du même parti. Ses rapports avec l'Eglise catholique ont été tendus et ont trop souvent manqué de franchise; elle n'en a retiré qu'une désaffection redoutable au moment du péril.

Sous le nouveau régime qui a remplacé l'éphémère république de 1848, nous avons vu la rigueur suivre les avances empressées, et une lutte, sourde ou déclarée et toujours dangereuse, éclater à plusieurs reprises entre PEglise et l'Etat, tandis que le sentiment religieux lui-même s'assoupissait ou prenait le change en se prononçant pour une cause toute terrestre. Le choc des intérêts dans la torpeur des convictions, un mouvement d'intrigues et d'affaires dans le silence des idées, voilà le résultat le plus clair d'une situation anormale dont les inconvénients sont trop faiblement sentis.

L'âme même de la France est liée et garrottée dans le funeste réseau administratif qui l'enlace de toute part et ne permet ni à la pensée politique ni à la croyance religieuse de se produire librement en plein soleil par la parole ou l'association. Qu'on y prenne garde! cette captivité morale l'énervé, elle finirait par détourner son activité vers les mauvaises et basses préoccupations dont une littérature avilie deviendrait le signe le plus certain ou bien elle la précipiterait dans le jeu terrible delà guerre, seul capable de la distraire de son pesant ennui en bouleversant inutilement l'Europe. 11 est temps d'affranchir cette âme de la France, si généreuse, si vivante, et de délivrer ce géant des liens ténus et innombrables dont il est enlacé comme s'il s'était endormi au pays de Lilliput. Voilà la noble tâche et le coté le plus élevé du libéralisme dans les circonstances présentes.

Nous voudrions à tout prix qu'il échappât au malentendu si grave qui Lui a fait sacrifier le corps pour l'ombre. Les garanties constitutionnelles ont une haute valeur à nos yeux à la condition qu'elles aient vraiment quelque chose à garantir, à savoir une liberté réelle, celle du citoyen lui-même, de l'individu efficacement protégé dans l'exercice de ses droits et dans le plein développement de son activité. C'est en vain qu'on ferait et déferait des ministres à la tribune; la liberté n'y gagnerait rien si chacun de ces ministres retrouvait toute montée la machine administrative qui lui permettrait de gêner partout le libre jeu des forces individuelles, si le citoyen était toujours sacrifié à la cité. C'est la liberté comme à Sparte, à Rome et comme dans la France de

Napoléon Ier; c'est au fond le despotisme d'autant plus insupportable qu'il se donne des airs plus libéraux. Le premier empire en tombant a incrusté son système dans l'esprit national; en se retirant il y a enfoncé comme le Parthe, un trait mortel. C'est ce trait qu'il faut arracher pour fonder la vraie liberté. Or, comme rien ne caractérise mieux ce système fatal que la mise en régie de la religion, c'est par là qu'il faut commencer la réforme en arrêtant sérieusement l'empire de la loi aux limites où commence l'empire indéfini de la conscience, selon une parole vraiment sublime et magnifiquement inconséquente de Napoléon. Tout libéralisme qui ne commence pas par affranchir la conscience est de mauvais aloi; il reprend et continue la mauvaise tradition française, celle qui de Louis XIV vu premier consul a suivi son cours et a reparu intacte au sortir du tourbillon révolutionnaire.

Nous avons cru servir, non- seulement la cause de la religion, mais encore la cause libérale dans son intérêt le plus actuel et le plus élevé en dégageant de la confusion des faits la grande leçon qui résulte des luttes religieuses et ecclésiastiques de la Révolution française. Cette leçon se résume dans cette fameuse formule de l'Eglise libre clans l'Etat libre qui s'impose avec plus ou moins de logique à tous les esprits généreux. Qu'on le sache bien; on n'aura l'Etat libre qu'avec l'Eglise libre, j'entends pleinement libre, sans salaire et sans chaînes, sans traitement et sans lois organiques, avec le régime du droit commun sincèrement accepté. Ainsi sera garanti contre les envahissements du despotisme monarchique ou démagogique l'asile inviolable de la liberté religieuse, mère de toutes les autres, et le suffrage universel devra comprendre que pour ses flots tumultueux comme pour les vagues de l'Océan il y a une voix pour dire : Jusqu'ici et pas plus loin. L'idole de la fausse souveraineté populaire sera brisée. Une telle réforme réagira sur tout l'ensemble de l'organisation politique, elle se reproduira à tous ses degrés et établira la vraie ligne de démarcation entre le pouvoir central et la liberté individuelle. Puis l'Eglise, dans ces conditions normales, ne vivant que de la liberté, trouvera son premier intérêt à la servir et à la

défendre Ainsi se cimentera cette alliance sainte et féconde entre la religion et le libéralisme dont le retard a été si fatal à la Révolution française et dont la réalisation inaugurerait pour notre patrie l'ère nouvelle et définitive à laquelle nous aspirons. Alors vraiment la Révolution serait achevée, car elle aurait affranchi la conscience et elle en aurait fait le roc inébranlable sur lequel reposerait l'édifice. Nous finirons en répétant cette belle parole de Mirabeau : « Dieu est aussi nécessaire que la liberté au peuple français. » Il était trop l'enfant de son siècle pour donner à ces mots toute leur portée. C'est à nous qui avons vu ce qu'il n'a pas vu et qui savons combien est précaire la liberté qui n'est qu'un droit humain, combien elle est prompte à s'affaisser ou à se vendre, c'est à nous, les héritiers et les admirateurs de cette grande Révolution que nous voulons achever en la corrigeant ou en la complétant, c'est à nous à redire avec une pleine conviction que Dieu est aussi nécessaire que la liberté au peuple français. L'idée divine peut seule sauvegarder la liberté, mais c'est à la condition qu'on ne la lui ait point refusée à elle-même. Tout nous ramène donc à l'Eglise libre dans l'Etat libre.

TABLE DES MATIÈRES

Préface Pag. v à vu

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