AU LECTEUR
Cette étude, s’adressant plus particulièrement aux artistes et aux personnes qui aiment les monuments et qui par conséquent les visitent, ne contient pas une longue description des lieux, comme il s’en trouve souvent dans les travaux de ce genre. Nous pensons que les livres, si bien faits qu’ils soient, ne donnent jamais une idée parfaite des édifices, et, à plus forte raison, de la quantité d’efforts, de .peines ou de joies, auxquels a donné lieu leur création; qu’il faut, pour bien connaître un monument, prendre la peine de le parcourir, l’examiner sur toutes ses faces et à toutes les hauteurs, l’analyser dans tous ses recoins, s’intéresser enfin aussi bien aux parties faites pour ne pas être vues qu’aux points les plus apparents. Nous suppléerons à l’énumération complète des dispositions du Val-de-Grâce par un plan d’ensemble et par quelques dessins et descriptions partielles, en exprimant le désir que ceux qui aiment l’art, attirés par des beautés aussi réelles, n’en négligent pas l'étude sur les lieux mêmes ; ils y trouveront sans doute une grande satisfaction.
Ce furent de véritables artistes qui, pénétrés des idées de leur temps, produisirent cette grande œuvre, et nos contemporains peuvent y reconnaître de sérieuses qualités et certaines idées vraies, sous le rapport de l’esthétique. Que la critique y trouve aussi parfois le moyen de s’exercer justement, même sur des points principaux, c’est notre avis; mais notre but est de rendre justice à une œuvre qui nous semble trop délaissée ou trop peu connue. Notre intention est de faire ressortir le grand mérite artistique, sinon du plus vaste, au moins du plus beau monument, peut-être, qu’on ait élevé dans le xvne siècle. Si cette manière de voir n’est pas généralement admise, cela ne tiendrait-il pas, non-seulement aux courants divers de l’art contemporain qui divisent les opinions, mais encore à la destination même du Val-de-Grâce, qui, d’abord monastère, a été transformé ensuite en hôpital militaire, d’où il est résulté que le public n’a jamais pu le visiter sans quelque difficulté ?
Nous jetterons d’abord les yeux sur son histoire. Nous le parcourrons, en cherchant à mettre le doigt sur les points où le génie de ses auteurs semble s’ètre le plus manifesté, nous verrons quelle est la part qui revient à chacun des artistes qui y ont travaillé, et nous dirons enfin ce que nous avons pu apprendre de la vie de chacun d’eux.
L’EGLISE ET LE MONASTERE
DU
Avant de gravir les marches qui précèdent le péristyle du Val-de-Grâce, on peut lire cette inscription, placée dans la frise de l’entablement :
J E S U NASCENTI VIRGINIQUE MATRI.
A Jésus naissant et à la Vierge Mère.
inscription qui nous fait remonter aux origines du monument 1 .
Dans ces mots est en effet exprimée l’idée tout entière qui a présidé à la conception et à l’exécution du noble édifice que nous avons sous les yeux.
Anne d’Autriche, fille de Philippe II, roi d’Espagne, mariée à l’âge de treize ans, en 1615, à Louis XIII, demanda
1. C’est Quinet, intendant des inscriptions des édifices royaux, qui fut chargé de composer celles placées dans le Val-de-Grâce. On a fait remarquer que cette dernière est irrégulière, parce qu’un temple ne peut être élevé qu’à Dieu, sous le vocable de la Sainte-Vierge ou d’un saint, et que par conséquent il aurait fallu dire : A Jésus naissant , sous l’invocation de la Vierge Mère.
L’ÉGLISE ET LE MONASTÈRE
au ciel pendant plus de vingt ans un héritier à la couronne de France. « La reine était belle et vertueuse, et d’un âge où ordinairement on ne s’occupe guère à fonder des monastères, car elle n’avait pas encore dix-neuf ans accomplis. Le favori 1 du roi Louis XIII son mari, qui le possédait absolument, répandit tant d’amertume sur la vie de cette princesse, qu’elle prit la résolution de faire bâtir ce monastère pour s’y retirer quelquefois, et y trouver au pied de la croix une paix et une satisfaction qu’elle ne trouvait point sur le trône. 2 «Elle commença, le i" juillet 1624, à faire éleverun bâtiment contigu à d’anciennes constructions dépendant de l’hôtel du Petit-Bourbon qu’elle avait acheté, le 7 mai 1621, pour la somme de 36,000 livres, afin d’y loger des religieuses de l’ordre de Saint-Benoît, ce qu’elle avait d’ailleurs obtenu par une bulle du pape Grégoire XV, datée du 16 mars 1623, et confirmée par lettres patentes du Roi. Ces religieuses venaient de l’abbaye du Val-de-Grâce de Notre-Dame de la Crèche, située au Val- Profond, à trois lieues de Paris, et ainsi désignée, depuis 1515, par lettres patentes de François Ier. 3 4
L’hôtel du Petit-Bourbon, ancien fief de Valois, dont l’emplacement est occupé aujourd’hui par le Val-de-Grâce, avait appartenu dans l’origine à Louise de Savoie, mère de François Ie1' qui en fit présent, en 1328, à Jean Chapelain, son médecin. Plus tard la congrégation des prêtres de l’Oratoire de Jésus-Christ, fondée en 1611 par messire Pierre deBérulle, cardinal, s’y installa. Félibien nous apprend que Denis Leblanc, vicaire général de l’Evêque de Paris, bénit le nou-