PREMIÈRE PARTIE
Origines et fondation du monastère de Saint-Luc.
Parmi les monuments, si peu nombreux, du moyen âge byzantin, l'église du couvent de Saint-Luc, en Phocide, mérite de tenir une place considérable. Non seulement l'élégance des formes, les heureuses proportions du plan , l'habileté de la construction permettent de la comparer aux plus beaux édifices religieux de Gonstantinople ; mais la riche décoration de marbres qui tapisse les parois , les nombreuses mosaïques qui couvrent les murailles et les voûtes , en font un des monuments les plus complets et les plus intéressants que nous ait légués l'art byzantin. Pourtant, l'église de Saint-Luc n'est connue jusqu'ici que par quelques descriptions fort sommaires, et pour la plupart inexactes (1); il
(1) Spon et Wheler, Voyage d'Italie, de Dalmatie , de Grèce et du Levant, Lyon, 1G78, t. II, 74. Wheler, Voyage..., La Haye, 1723, II, 61. Chandler, Travels in Asia minor and Greece, Oxford, 1825, II, 310-312. Buchon, La Grèce continentale, p. 240. Leake, Travels in Northern Greece, II, 533. Pouqueville, Voyage en Grèce, IV, 126.
Sur les mosaïques, Didron, Manuel d'Iconographie chrétienne, Introd., V, et p. 425, note 1 ; 454, note.
On trouve un plan dans Buchon, Allas des nouvelles recherches sur la principauté de Morée, pl. 33.
n'est donc point inutile d'en faire une étude détaillée et de fixer avec précision , autant qu'il est possible , la date de cet important monument.
Dans un coin retiré de la Phocide, non loin des ruines de l'antique Stiris, vivait, au milieu du dixième siècle, un ermite du nom de Luc. Sa famille était originaire d'Egine ; mais les incursions des Arabes de Crète, qui, au neuvième siècle, ravagèrent si durement toutes les côtes de l'empire , avaient obligé les grands parents de Luc à quitter leur demeure pour fuir d'abord en Phocide, plus tard à Castoria de Macédoine (1). C'est là que Luc naquit entre 890 et 896 (2). De bonne heure , comme tant d'autres parmi ses contemporains , l'enfant fut séduit par le charme de la vie monastique. Malgré les défenses , malgré les prières de sa mère, deux fois il s'enfuit de la maison paternelle et se jeta au couvent (3). Une vocation si impérieuse devait triompher de toutes les résistances ; en 908 ou 910, le jeune homme put librement chercher une retraite dans les solitudes du mont Joannitza , en Phocide, non loin de la mer. Il y vécut sept ans. Mais, dans les temps troublés que l'empire traversait au commencement du dixième siècle, il fallait fuir sans cesse devant le glaive des envahisseurs barbares. En 917 , les Bulgares du tsar Siméon , pénétrant jusqu'au golfe de Patras, obligèrent saint Luc à abandonner précipitamment son ermitage (4). Il s'en alla à Corinthe (5); mais,
(1) Sur cette ville, Tafel, Via Egnatia, Comment. I, p. 43 et suiv.
(2) Sur les dates de la vie de saint Luc, cf. Hopf, Griechîsche Gesch. , dans Y Encyclopédie d'Ersch et Gruber, t. 85, p. 134 et suiv. Ce n*est point ici le lieu d'entrer dans cette discussion chronologique; il semble pourtant que la question a été tranchée par Hopf d'une façon quelque peu arbitraire. L'étude des textes empruntés à la vie du saint conduirait à adopter des conclusions parfois différentes.
(3) Voir, dans la vie du saint, quelques textes intéressants sur Athènes au dixième siècle (édit. Kremos , p. 29, col. 2). La vie de saint Luc a été publiée pour la première fois par Combefis, Hist. mono thelit arum , Paris, 1648, p. 969; elle est accompagnée d'une traduction latine; mais de nombreuses coupures ont été faites dans le texte. Une édition complète se trouve dans les Acla Sanct., février, II, fol. 83-100; un texte abrégé dans Migne, Patrol. gr., t. 111. Une édition récente a été donnée, aux frais du monastère de Saint -Luc, par M. Kremos, sous ce titre : IIpoaxvvYiTaptov -njç èv tt?) <I'o)x£ôi |x6vr]ç toù ôaiou AoOxa, Athènes, 1874. La vie du saint se trouve aux pages 25-62. Nous citerons les textes d'après cette dernière édition.
(4) Vila, p. 38, col. 2.
(5) A cette date de 917, Luc, était encore un tout jeune homme : « àpxi toc; o-iayova; yevefou icXqpffiv xal àvOet veoTrjxo; àpexyj; (opav è7ri7rp£Ttou<Tav ëxwv " (Vita, 39, col. 1). Dans l'hypothèse de Hopf, qui le fait venir à Corinthe en
bientôt, toujours avide d'humiliations et d'épreuves, il quitta cette ville pour se mettre au service d'un stylite établi àZemena, près de Patras. Il resta dix ans avec lui (1) , jusqu'au jour où la mort du tsar Siméon lui permit de regagner sa chère retraite de Joannitza (2) (927). Mais cette solitude môme n'était pas encore assez profonde ; le renom d'austérité qui déjà s'attachait à la personne du saint, le bruit de quelques guérisons miraculeuses obtenues par ses prières, le don prophétique dont il donna des preuves attiraient à l'ermitage trop de visiteurs et de curieux : Luc voulut se détacher plus entièrement du monde. Après quelques années de séjour (3), il quitta Joannitza et alla cacher sa vie dans
915, le saint aurait eu vingt-cinq ans à ce moment, ce qui semble mal s'accorder avec les termes du texte, cité. Il semble préférable, d'une part, de placer l'invasion bulgare en 917, après la grande défaite d'Anchialos (cf. Rambaud, Constantin Porphyrogénète , 332 et suiv.), et de s'en tenir aux indications chronologiques de la vie (61, col. 2; 62, col. 1), d'après laquelle le saint aurait vécu sept ans à Joannitza, « rcpô T7j<; ^exoixeaÉaç neXoncovvrjaou, » et serait entré dans les ordres à quatorze ans. Il aurait eu ainsi vingt et un ans en 917, âge qui semble en meilleur rapport avec le texte.
(1) Vita, 39, 61, col. 2.
(2) Vita, 40, col. 1, 2.
(3) La Vie dit douze ans (61, col. 1). Malgré cette autorité, Hopf n'admet que six ans, 927-933. Cette correction semble pourtant assez vraisemblable. La Vie, qui raconte en général les événements dans l'ordre chronologique, place, après l'établissement du saint à Stiris, trois faits qu'il est possible de préciser : 1° Ses relations avec Pothos, stratège d'Hellade (p. 48-49); 2° avec Orinitès, stratège d'Hellade (49-50), et 3° la fameuse prophétie sur la conquête de la Crète, qu'il fit, dit le texte, « a^eSèv etxoat upoxepov ^povoi;. » Cet événement se place donc vers 941 ou 942, la conquête de la Crète par Nicéphore Phocas datant de 960-961. Un texte de Constantin Porphyrogénète permet de fixer d'autre part l'époque du gouvernement de Crinitès en Hellade. En 941, il était stratège du Péloponnèse, et réprima en cette qualité une insurrection des Slaves (De adm. imp., ed. Bonn., 222). Quelque temps après, mais toujours sous le régne de Romain Lacapène, c'est-à-dire avant 944, le même Crinitès fut nomme stratège d'Hellade (De adm., 223). C'est à ce moment, c'est-à-dire vers 942-943, qu'il dut être en rapports avec saint Luc. Or, à suivre les indications de la Vie, le saint eût été, à cette date, non à Stiris, mais à l'ile d'Ampelos qu'il aurait quittée en 945 seulement. Sans doute, on peut admettre que Crinitès conserva durant plusieurs années le gouvernement d'Hellade ; mais alors il devient difficile d'expliquer les relations du saint avec Pothos. Ce personnage, en effet, était stratège d'Hellade à un moment que le texte indique ainsi : « ÇàXy|ç où [xixpàç tô Bv^âvTiov èxovnrt, axe ôr) xupavvixyjç èTUÔéaeu); xaxà xoù xoxe paaiXsuovTo; ^ktovaxav-ïvo; oùxo; ô Xpvjcxo;). Si l'on entend par xupawixr) èutOecri; le temps de l'usurpation de Romain Lacapène (920-944) , Pothos devient forcément le prédécesseur de Crinitès, comme semble d'ailleurs le marquer l'ordre du texte, et ses relations avec saint Luc sont antérieures à 942. Or, à ce moment, le saint,
le petit port de Kalamion (1). Une incursion des Arabes l'en chassa encore une fois (2). 11 se réfugia alors dans l'île d'Ampelos (3). Sur ce rocher désert, aride, il trouva enfin la solitude qu'il cherchait. Il y vécut trois ans. Pourtant le voisinage de la mer était encore un danger ; le saint ne se sentait point entièrement mort au monde. On le conduisit alors en Phocide , dans la vallée retirée au-dessus de laquelle s'élève aujourd'hui le monastère ; ce coin paisible et charmant, presque inaccessible aux hommes, avec ses verts ombrages et ses eaux toujours fraîches (4), séduisit l'anachorète. Jl y établit un nouvel et dernier ermitage , et y demeura jusqu'à sa mort (5).
La vie du saint , à laquelle nous empruntons ces détails , nous a conservé un portrait fort curieux de cette intéressante figure. Je ne parle point ici de sa vie austère et rude , de cet âpre désir de la solitude qui le poussa de retraite en retraite : ce sont des traits communs à tous les moines du moyen âge byzantin. Je n'insisterai même pas sur cette ignorance extrême (6), qui lui interdisait jusqu'à l'étude des livres saints et des Pères (7), ni silice mépris singulier où il tenait la science, et dont il donna à Gorinthe une preuve si remarquable (8). Cette préoccupation exclusive de la foi et du salut n'est point rare non plus chez les ascètes byzantins. Mais, au milieu de ses macérations, de ses
d'après la Vie, n'était point à Stiris. Si, au contraire, interprétant les mots rupawix^ èuÉôeaiç dans un sens plus particulier, on y voit une allusion à la conjuration des Lacapénides (944) (Rambaud, o. I., 21, 22), il faut admettre que Pothos succéda à Crinitès, lequel, si l'on suit la chronologie de la Vie, n'aurait pu, dans ce cas, connaître saint Luc à Stiris. Il semble donc qu'il faille classer ainsi cette série de faits : 942, nomination de Crinitès en Hellade; 942, prédiction sur la Crète ; 944, gouvernement de Pothos, en supposant ici une interversion dans l'ordre chronologique de la Vie. Pour faire coïncider avec ces dates la présence de Luc à Stiris, il faut admettre que le séjour à Joannitza dura moins de douze ans, et l'on peut accepter la chronologie de Hopf : 927-933, séjour à Joannitza ; 933-936, séjour à Calamion ; 930-939, séjour à Ampelos ; 939-946, séjour à Stiris
(1) Vita, 46, col. 1.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Voir, dans la Vie, une jolie description de ce lieu, 47, col. 2 : « ôpàç oloç &ftc X«pO«... û>; eùxparj;, ÙK èTritepi^ç , Oopuêov re Travxo; eXeuOepo; xai àvôpw- «oiç Txeôèv MatfOCi aXXto; te xai uôaxoç eùiropûv xoïi xaÔapaycàxou... »
(b) Ce séjour est de sept ans (52, col. 2) ; la mort, du 7 février 946 ou 949 (62, col. 1).
(6) « àiAaOÉaç èaxàTY); où jxaxpàv etvai » (31, col. 2).
(7) VU; 31, col. 2.
(8) Vie, 39, col. 1.
austérités, ce solitaire ignorant et rustique (1) gardait au fond de l'âme une exquise douceur. Dans le jardin, qu'il cultivait de ses mains , il voulait que les fleurs eussent place et que tout fût ordonné à souhait pour le plaisir des yeux (2) ; il se laissait séduire aux attraits des verts ombrages et des eaux jaillissantes (3), il savait goûter le charme des longues rêveries au bord des flots (4). Gomme les grands contemplateurs du moyen âge occidental, il avait pour la nature entière une tendresse infinie ; les bêtes , les oiseaux lui étaient aussi chers que les hommes (5) ; il conversait avec les cerfs de la montagne (6), avec les passereaux des champs (7) , avec les reptiles du chemin (8) : et plus d'une fois, ces naïfs entretiens font penser à saint François d'Assise. Cette tendresse de cœur, cette douceur infinie, cet amour contemplatif de la nature se rencontrent rarement chez les moines d'Orient ; à ce titre, ces traits méritaient d'être signalés.
Pourtant, l'austérité du saint, la dignité de sa vie, ses prophéties surtout et les guérisons miraculeuses qu'il opérait , même à distance , firent plus pour sa gloire que ces délicates vertus. Les paysans de Phocide, qui, en plein hiver, par les sentiers couverts de neige (9) , s'étaient mis en route pour recevoir les dernières bénédictions du mourant , eurent bientôt fait de sanctifier son souvenir et d'attribuer à son tombeau de merveilleuses vertus. De tout côté, on vint, en pèlerinage, demander des guérisons sur la tombe du saint; et, tout naturellement, à l'endroit que saint Luc avait sanctifié par sa vie, s'élevèrent bientôt une église et un monastère.
Nous touchons ici au nœud de la question. A quelle époque et par quelles mains fut construite cette église?
Une première tradition, représentée par une légende populaire et par un manuscrit du couvent d'Iviron , publié à la suite de l'office de saint Luc édité à Gonstantinople en 1814 , attribue la
(1) « à[xa6rj i\ù xo» àypoixov » (41, col. 1).
(2) Vie, 32, col. 2; 47, col. 2 : « uapâôettjov à7réôei£ev (bpatÔTatov , où yeucrei (jlôvov, àXXà xal ô^ÔaXfxotç xap'Ço^ov- )}
(3) Vie, 47, col. 2.
(4) Vie, 34, col. 1.
(5) Vie, 35, col. 1.
(6) Vie, 33, col. 1 , 2.
(7) Vie, 35, col. 1.
(8) Vie, 41, 42.
(9) Voir un beau récit des derniers moments du saint dans la Vie , 52 , col. 1.
fondation de l'église de Saint-Luc à Romain Lacapène (920-944). Elle a été accueillie, assez légèrement au reste, par Buchon (1).
Une autre version , la plus généralement accréditée , fait honneur de cette fondation à l'empereur Romain II et à sa femme la Péloponnésienne Théophano (959-963). Elle se rattache intimement à la fameuse prédiction par laquelle le saint annonça, vingt ans à l'avance, la reprise de la Crète par les Byzantins (2). Après cet heureux succès, l'empereur, voulant témoigner sa reconnaissance à la mémoire du saint, « envoya, » dit le texte , « des architectes habiles , en leur donnant mission de construire une église sur un plan semblable à celui de Sainte-Sophie de Constantinople. » Un grand dignitaire de l'empire, le domestique des scholes , était chargé de diriger les travaux. Il emmenait avec lui quatre-vingts chefs de chantiers (upwTo^atdTopeç) ayant chacun sous ses ordres quatre-vingts ouvriers (3). A ce moment , dit la tradition, il y avait déjà une église construite par le saint luimême sous le vocable de sainte Barbe, et dans laquelle son tombeau était placé. On la détruisit , et, à sa place , on éleva l'édifice actuel. « la splendide et admirable église, la nouvelle Sion, le ciel transporté sur terre , la gloire de l'ordre monastique et l'orgueil de l'Hellade. » La construction fut achevée « l'an du monde 6474 et du Christ 974. »
Cette tradition , représentée par deux manuscrits du dix-huitième siècle, conservés au couvent de Saint- Luc (4), a incontestablement une origine assez ancienne. Spon et Wheler (5) rapportent déjà que l'église fut fondée par « Romanus, empereur d'Orient , fils de Constantin septième , » et qu'on leur montra « une vieille pancarte qui parlait de cette fondation. » Chandler (6) raconte qu'il trouva suspendu dans l'église un ancien manuscrit où était célébrée , en vers iambiques , la fondation faite par Romain et Théophano, en l'an du monde 6474 (7). Leake,
(1) Buchon, La Grèce continentale, p. 242. Voir le texte de cette version dans Kremos, o. I., Introd., p. xix-xx.
(2) Vie, p. 50, col. 2.
(3) Sur ces mots et sur les corporations à Byzancc, v. Choisy, L'art de b&tir chez les Byzantins, p. 174 et suiv.
(4) Kremos, Introd., p. xn-xiv.
(5) Voyage, p. 75.
(G) Chandlcr, o. p. 310.
(7) Kremos, Introd., p. xvm. Une ancienne tradition affirme même que ces voi s étaient originairement inscrits sur une plaque d'argent scellée dans la muraille de l'église.
Pouqueville ont également accepté cette tradition , qui , aujourd'hui encore, a cours au monastère.
D'après une troisième opinion, représentée par Didron (1), et, d'ailleurs, assez peu explicite pour s'accommoder à toutes les traditions, le monastère, « commencé en 920, fut terminé en 974 (2). »
De ces trois traditions, la première n'est qu'un pur roman né de la confusion faite entre Romain Ier et Romain II, la troisième est trop vague pour être sérieusement discutée. La seconde seule mérite un examen approfondi. Dans les récits qui la représentent, les indications chronologiques fort nombreuses donnent d'abord l'illusion d'un témoignage précis; mais examinez ces indications, les erreurs les plus grossières éclatent à chaque ligne. Tout d'abord, la correspondance établie entre Fan du monde 6474 et l'an de Christ 974 est inexacte, puisque 6474 = 966 et 974 = 6482. Mais admettons que ce soit là le fait d'un copiste maladroit , et examinons la version la plus authentique de notre tradition , je veux dire les vers iambiques placés dans l'église. La fondation y est attribuée à Tannée 6474 et à l'empereur Romain II. Or , en 6474 = 966 , il y avait trois ans que ce prince était mort , et Nicéphore Phocas régnait sur Byzance. Je n'insiste pas sur les autres erreurs chronologiques de ces textes, qui font naître Constantin Porphyrogénète en 917, cinq ans après la mort de son père , et mourir Léon VI en 924 au lieu de 912. Aussi bien, est-il temps d'arriver au seul document contemporain que nous possédions sur la question, la vie du saint écrite par un biographe anonyme.
Que l'on examine, môme superficiellement, le récit de l'anonyme, on se convaincra aisément qu'il a écrit son récit peu d'années après la mort de saint Luc. Non seulement il a recueilli les récits des témoins oculaires des actions du saint (3), non seulement il a reçu les confidences de ses compagnons , les moines Grégoire (4), et Pancrace (5) , et de sa sœur Kalè (6); mais il a lui-même accompagné le saint dans quelques-unes de ses courses errantes (7). Pourtant, entre la mort de Luc et l'époque de la
(1) Manuel d'iconographie, p. 454, note.
(2) Ibid., p. 458.
(3) « ctyeciv... èxeïvov iôovxeç xai i?](jùv àuayYeiXavrsç, » Vie, 28, col. 2; 29, col. 1. Cf. 32, col. 1.
(4) « d)ç aÙTÔ; èxeïvoç sîaÉTt 7reptu>v (jLapxupet, » 48, col. 2.
(5) « eïpypce yàp ô àuToç (xoi ITaYxpaTioç, » 51, col. 1.
(6) P. 27, col. 1.
(7) « è(xoù te tù) 7iaTpt auvovxo; xac arcyjXaiov rt à^OTï'pwv U7ie),66vxwv ô(xoù, » 51, col. 1.
rédaction , plusieurs années ont passé. L'anonyme raconte longuement les miracles qui se produisirent sur la tombe du saint; il mentionne le nom de Constantin Porphyrogénète comme si ce prince avait cessé de vivre (1) ; enfin , ce qui est plus important encore, il parle de la prophétie sur la Crète comme ayant reçu son accomplissement (2). Ainsi, la rédaction de l'opuscule ne saurait être antérieure à 962. Ce point a , pour la question qui nous occupe, une importance singulière, car elle permet de vérifier, de façon décisive, la tradition relative à Romain IL
Dès l'année 942, Crinitès, stratège d'Hellade, avait, à la prière du saint, commencé, auprès de l'ermitage, la construction d'une église consacrée à sainte Barbe (3). Le déplacement du gouverneur, transféré de nouveau dans le thème du Péloponnèse (4), laissa l'entreprise inachevée. Aussi, lorsque deux ans après la mort du saint (948 ou 951), plusieurs de ses disciples résolurent de fonder un monastère autour de son tombeau miraculeux, leur premier soin fut d'achever l'église de Sainte-Barbe : ils bâtirent ensuite des maisons d'habitation pour se loger et recevoir les étrangers. Enfin, la cellule contenant le tombeau du saint fut transformée en un oratoire disposé en forme de croix, et richement décoré (5). Le couvent de Saint-Luc était fondé (6).
Tels sont les renseignements que nous fournit l'anonyme , assurément bien informé en semblable matière. Loin d'attribuer à Romain II la fondation de l'église, il place l'événement à une époque assez antérieure au règne de cet empereur. Il était malaisé de contredire ouvertement des indications si précises : aussi , la tradition postérieure, admettant les données de l'anonyme, a supposé seulement qu'une église, plus riche et plus belle, remplaça, par ordre de Romain, l'humble sanctuaire élevé par les premiers disciples. Nous examinerons plus loin ce qu'il faut penser de cette substitution; mais, en aucun cas, on ne saurait en reporter l'honneur h Romain IL L'anonyme, si exact dans ses informations, si consciencieux dans son récit, et qui écrivit, probablement après la mort de Romain , à tout le moins quelques mois à peine avant sa fin, ne parle, en aucun lieu, des embellissements
(1) « toO -cote (iaTi).euovTo; (KwvaxavTïvo; outoç yiv ô yonaxàc), 48, col. 2.
(2) 50, col. 2. '
(3) 50, col. 1.
(4) Vie, 50, col. 2.
(5) Vie, 54, col. 1.
{<>) n.uns la suite du récit, l'anonyme parle, à chaque page, du monastère (68, col. 2) et «les pères qui l'habitaient (57, col. 1 ; 58, col. 2; GO, col. 1).
apportés par cet empereur au couvent de Saint-Luc. Entre des traditions, remplies d'erreurs grossières, et le document contemporain, d'une valeur incontestable, l'hésitation est impossible. Il faut renoncer à attribuer à Romain II la moindre part dans la construction de l'église de Saint- Luc.
Un dernier point reste à examiner maintenant. L'église élevée vers 951 par les disciples du saint, l'oratoire qui abrita son tombeau, sont-ils identiques aux monuments que nous rencontrons aujourd'hui encore au couvent de Saint-Luc? Une étude attentive des textes est ici nécessaire.
D'après l'anonyme, les disciples firent, en 951 , deux choses : 1° Ils achevèrent l'église de Sain te- Barbe, tov tyjç ôefaç [/.apxupoç Bapêapaç vabv, et la décorèrent richement, xo'oyov aùxw 7cepcôévTeç tov xaxà Suvafxiv. 2° Ils construisirent , au-dessus du tombeau du saint, un oratoire en forme de croix , kpov sùx-nipiov lv o-Taupixw tw o-pi^orn , également orné avec magnificence, TrayxaXwç (1). Dans les textes suivants, cet eôxnqptov , ce petit oratoire, est plusieurs fois désigné par les mots de ôeïoç vaoç et de îepoç vao'ç (2) qui, généralement, s'appliquent à un édifice d'assez grandes proportions. On trouve encore, pour désigner ces constructions, les mots de aejxveïov (3), qui semble désigner l'ensemble du monastère, et de TÉpevoç, qui paraît s'appliquer plus particulièrement à l'église renfermant les reliques du saint. Un dernier texte , enfin , semble faire allusion à la riche décoration de ce Tépevoç. Un aveugle, adressant une prière à saint Luc, s'exprime ainsi : « Puissé-je voir ton image, regarder ton tombeau , contempler ton monastère , et admirer les splendeurs de ton église (4). »
L'application de ces textes aux monuments qui existent aujourd'hui, ne souffre d'abord, ce semble, aucune difficulté. Dans la grande église, aujourd'hui consacrée à saint Luc, et richement décorée de marbres et de mosaïques, on peut reconnaître le vaoç Tîjçôeiaç (xaptupoç Bapêapaç : aujourd'hui le saint a remplacé la sainte dans le sanctuaire ; mais, dans la crypte de l'église , encore consacrée sous le vocable de sainte Barbe , on retrouve le souvenir de l'attribution primitive. Dans l'église, de proportions plus petites, qui s'adosse au mur nord de l'église de Saint-Luc, et qui
(1) Vie, 54, col. 1.
(2) Vie, 58, col. 1 et 2 ; 60, col. i.
(3) Vie, 56, col. 1 ; 58, col. 1.
(4) « Ï8w eau xyjv elxova • îrpocygXé^w t^v 69)xy]v ■ to ae^vetov 6eà<7a>|xai ■ toO xejiivov; y.aTaxpuç^aw, » 58, col. 1.
porte maintenant le nom d'église de la Theotokos , on peut voir l'oratoire, plus petit assurément que le vaoç de Sainte-Barbe, et dans lequel les reliques du saint furent placées.
Deux inscriptions , gravées sur les murailles de l'église , semblent apporter d'abord une éclatante confirmation à cette hypothèse. A droite et à gauche de la porte qui , du second narthex , mène dans l'église , on lit sur deux petites plaques de marbre blanc :
AOTKA TMCMAKAP TO PIOT OTT6P T€T€YX€
oiAOoeoN eproN rpecBeiAïc coy oâ>
TAYOCN A€XOI PHCAC AIA&C £IC ne
O GKXeiPGùN PhVO PAC KAI HCH OOAHMA
TGùN +
Aouxa xpi<7[/.àxap, xb <ptXo8sov êpyov yXucpÈv Béyoïo ex ysipwv FpYjyopiou, oîcsp TETEu^e 7cp6ffêeiatç aou ôapp^aa; StSou; eîç TOpaç xal Xua(t)v ô<pXY)f/.axot>v .
A l'intérieur de la même porte, sur la face tournée vers l'église, une autre inscription est ainsi conçue :
+ XPICT6 MOI AIAOY Tu) CÔô OIK€TH
OOAHMATOuN THN AYCIN TGù KOCMl'CANTI THN rPHTOP'lU; MONAXÔû MAPMA'PCùCIN TA'YTHN
XptaxÉ [xot Si'Sou 6^Xï](xocxojv xtqv Xuaiv rpyjyopi'o) {jt.ova^w xw oixexy] X(p xoat/iaavxi xvjv (xo(p[ji.apoj(7iv xauxyjv.
Dans ce moine Grégoire, qui se déclare ici l'auteur de la belle décoration de marbre qui couvre le second narthex et l'église, on est tenté d'abord de reconnaître ce Grégoire, qui fut le compagnon fidèle du saint dans toutes ses pérégrinations (1) , qui, au moment de la mort de Luc, resté seul près du mourant, recueillit de sa bouche ses dernières volontés (2), qui se chargea pieusement d'élever son tombeau (3), et fut, assurément, au nombre des disciples qui bâtirent l'église et le couvent. Mais il faut remarquer, d'autre pari,, que, dans la première inscription, Grégoire offre expressément au bienheureux Luc le travail.de ses mains :
(1) Vie, 48, col. 1.
(c2) Vie, 53, col. I.
(3) Vie, 53, col. 2.
ce serait là une formule bien étrange dans une église consacrée à sainte Barbe. Pour écarter cette difficulté, il faudrait admettre que le mot eûxTqpwv pût désigner un monument aussi considérable que la grande église , et reconnaître dans l'église actuelle de la Theotokos le vao'ç de Sainte-Barbe. Ce serait singulièrement intervertir, à ce qu'il semble, le rapport établi par les termes de l'anonyme.
Mais si la grande église, au moment où elle reçut sa décoration de marbre, était déjà consacrée à saint Luc , elle ne saurait plus être identique à cette primitive église de Sainte-Barbe, élevée en 951 par les soins des disciples.
D'autres preuves, plus péremptoires encore, permettentd'afïirmer que l'église actuelle n'est point le monument de 951 : je les trouve dans la décoration en mosaïque, qui appartient tout entière, comme on le montrera ultérieurement, à une même époque. Sans insister ici sur les caractères iconographiques qui, ainsi qu'il sera dit plus loin, conviennent mal au milieu du dixième siècle, je citerai un fait singulièrement précis. Parmi les figures de saints représentées sur les murailles de la grande église, se trouve celle de saint Nikon Métanoïte , qui mourut en 998 (1). Quelque recherchée que fût bientôt l'image de ce saint personnage (2), on admettra aisément que quelques années aient passé avant qu'elle prît place dans l'iconographie. Ainsi, la décoration en mosaïques ne saurait être antérieure au début du onzième siècle , et nous montrerons, plus loin, qu'elle s'accorde admirablement avec les autres monuments de la première moitié de ce siècle.
La Grèce, si durement éprouvée pendant le cours du dixième siècle par les invasions bulgares (3) , reprenait haleine dans le premier quart du onzième siècle (4). L'administration impériale s'occupait avec sollicitude de ces provinces longtemps négligées : par ordre de l'empereur , les fortifications qui couvraient au nord la péninsule étaient réparées et complétées; et en 1018, à la fin de la longue guerre bulgare , Basile II lui-même venait jusqu'à Athènes célébrer par des fêtes solennelles et do pieuses fondations, le triomphe de ses armes (5). Moins de vingt ans après,
(1) Voir sa vie dans Martène et Durand, Ampl. coll., VI, p. 852 et suiv. Hopf., Gesch. Griechenlands, dans Ersch et Gruber, t. 85, p. 136, 138.
(2) Hopf, o. I., p. 137.
(3) En 981, en 995, etc. Hopf, 124. Cf. 138, 139.
(4) Ibid., 146.
(5) Idn 126. Hertzberg, Gesch. Griechenl. seit dem Absterben des antihen Lebens, 1 , 298.
la prospérité des thèmes d'Hellade et du Péloponnèse était si grande qu'ils devenaient, en une année de famine, le grenier de Byzance (1). Vers la même époque , des édifices religieux assez nombreux s'élevaient en Grèce : en 1027, à Lacédémone, une église du Sauveur (2); à Athènes, celles de Saint-Nicodème (1045) (3) et de Saint-Théodore (1049) (4); c'est à cette même époque, c'està-dire à la première moitié du onzième siècle, qu'il faut attribuer, semble-t-il , l'achèvement de l'église de Saint-Luc.
Résumons en quelques mots cette longue discussion. Une première église, consacrée à sainte Barbe, et commencée vers 942 par Grinitès, stratège d'Hellade, fut achevée, en 951, parles fondateurs du couvent. A côté d'elle un petit oratoire fut élevé, à la même date, en l'honneur de saint Luc. De ces édifices primitifs, il semble bien que rien ne subsiste aujourd'hui; le souvenir même de sainte Barbe s'est singulièrement effacé. La sainte qui fut, à l'origine, la protectrice du monastère est réléguée maintenant dans une crypte obscure : c'est saint Luc qui donne son nom à la grande église; c'est la Théotokos, chère aux Byzantins, qui protège le sanctuaire plus petit adossé à la grande église. Fixer avec une entière précision la date de ces monuments est chose impossible : mais en tout cas on ne saurait en faire honneur à l'empereur Romain II. Une légende précédemment rapportée raconte qu'on renversa une église de Sainte-Barbe pour élever à sa place le monument actuel : tout prouve que cette substitution ne fut pas antérieure aux premières années du onzième siècle. L'étude architecturale de l'édifice, l'étude iconographique des mosaïques prouvera que c'est à cette époque même, c'est-à-dire à la première moitié du onzième siècle, qu'il faut rapporter ces monuments.
(1) Hertzberg, o. l„ I, 305.
(3) Hopf, 114, 146.
(4) Hertzberg, I, 344.