V. — Mosaïques de la grande abside
1° On connaît déjà les deux figures d'archanges qui décorent le
(1) Mosaïques de Daphni.
(2) Manuel, 163.
(3) Menol., i° 299; II, 86. Mosaïques de Daphni.
(4) Richter, Die Mosa.ih.en von Ravenna, p. 51.
grand arc ouvert à l'entrée de l'abside. Dans les deux niches demi-sphériques qui couronnent les hémicycles latéraux , deux autres figures de saints sont représentées en buste sur un fond d'or. Go sont, à gauche , saint Grégoire le Theologos; à droite , saint Athanase d'Alexandrie (1) , tous deux en costume épiscopal : les têtes , malheureusement fort endommagées , ont été restaurées à la peinture.
2° A l'intérieur de la petite coupole surbaissée est représentée la Pentecôte. Dans un cercle à fond bleu, occupant le centre de la coupole, on voit un trône, recouvert d'un coussin, sur lequel le livre dos Evangiles est posé sur une étoffe de couleur violette. Sur le livre se tient une colombe, dont la tête est ceinte du nimbe crucigère. De ce cercle douze rayons s'échappent, enfermant chacun une langue de feu , et viennent descendre sur la tête des douze apôtres placés à la circonférence de la coupole. Ils sont assis sur des sièges à coussin bleu et posent leurs pieds sur des tabourets : les uns tiennent en main un livre , d'autres un rouleau. Tous sont vêtus de blanc. Les têtes, aux expressions fort variées, sont généralement bonnes , les attitudes assez heureuses. Dans les quatre pendentifs de la coupole, des groupes de quatre personnages, aux costumes bariolés, s'entretiennent en levant les yeux vers les apôtres. Deux d'entre eux sont désignés par une inscription sous le nom de OYAAI, les autres sous celui de TACùCCAI. La mosaïque du pendentif nord -ouest a été remplacée par une peinture.
Le sujet de la Pentecôte apparaît dans l'iconographie byzantine sous des formes différentes, suivant qu'il est représenté sur une surface plane ou dans une coupole. Toutefois, les éléments constitutifs de la scène demeurent à peu près les mêmes, et , dès le neuvième siècle, on les rencontre, fort semblables à notre mosaïque, dans le Grégoire de Naziance de la Bibliothèque nationale (2). Plus tard , à la vérité , la composition change un peu : tantôt on représente les apôtres seuls (3), tantôt on substitue au groupe des cpuXai et des ^XmcccA deux personnages se disputant au milieu de la sainte assemblée (4). Mais ce sont là des variantes de détail. Une seule représentation de la Pentecôte offre réelle-
(1) Manuel, 316.
(2) F° 301 (Bordier, 78, 70).
(3) B. N., 1208, f° 3 (Bordier, 148, 149). Mosaïques de la chapelle palatine.
(4) B. N., 550, f° 37 (Bordier, 200) ; 239, f° 28 (Bordier, 208, 209). Suppl., 27, f° 38 (Bordier, 215).
ment intérêt à être rapprochée de notre mosaïque : c'est celle qui figure , fort endommagée au reste , dans l'une des coupoles du gynécée de Sainte-Sophie (1). Au centre de la composition , par une anomalie assez singulière (2) , le Christ est assis sur un trône, tenant la place que le Saint-Esprit occupe dans la mosaïque de Saint-Luc. Du cercle tracé autour du Sauveur s'échappent des rayons qui viennent se poser sur la tête des apôtres debout à la circonférence. Dans les pendentifs , on voit , comme à Saint- Luc, des groupes aux attitudes pleines de vie et d'expression. C'est ici, je crois, la plus ancienne représentation du sujet que nous étudions : on voit qu'au onzième siècle, la tradition se conservait encore intacte sur ce point. Toutefois, dès ce moment, il existait quelques variantes, représentées par les manuscrits cités précédemment , et qui ont été admises par le Guide de la peinture (3).
3° Sur l'arc triomphal auquel s'appuie la conque de l'abside proprement dite , une inscription en mosaïque sur fond d'or est tracée :
+ tu) oiku) coy npenei atiacma , Kê, eic makpothta
HMGPùuN
Derrière cet arc, l'abside même est ornée de mosaïques. Dans l'arcade des six grandes fenêtres qui éclairent le bèma, un riche décor d'arabesques et de fleurs est posé : au tympan des trois fenêtres supérieures on trouve trois figures en buste : celle du Christ au milieu, à droite celle de saint Jean Prodrome, à gauche celle d'un saint presque entièrement détruit. Dans la conque de l'abside, enfin, une image de la Vierge est représentée sur un fond d'or. Sur un trône couvert d'un coussin rouge , la madone est assise , les pieds posés sur un tabouret. Elle est enveloppée d'un
(1) Salzenberg, pl. 25 et 31.
(2) Je ne suis point assuré pourtant qu'il faille pleinement se fier à la restauration de Salzenberg , qui met le Christ au centre de la coupole. Il est fort étrange, en effet, de voir Jésus tenir la place du Saint Esprit, qui n'apparaît point dans la mosaïque. De plus, un examen attentif du dessin figurant les parties, conservées de cette mosaïque (pl. 31), me fait croire que le cercle central était occupé par un motif semblable à celui de Saint-Luc : un trône recouvert d'étoffe, sur lequel un livre est placé, au-dessus duquel plane la colombe sainte. La manière dont les rayons sont rapprochés du centre ne laisse point, ce semble, un espace suffisant pour placer la figure du Seigneur.
(3) Manuel, 205.
grand manteau bleu , aux draperies Bien disposées ; la tête, nimbée, est couverte d'un voile portant sur le devant une étoile d'or. L'attitude est fort heureuse. Le visage, assez bien modelé, est allongé et sans grande expression : le nez est mince et droit, la bouche petite et bien formée, les mains sont longues et mauvaises. Sur les genoux de la madone, le Christ, en tunique dorée, est assis : de la main droite, levée, il donne la bénédiction, de la gauche il tient un volumen. La tête est expressive et belle.
Par l'attitude des personnages, par le soin de l'exécution , cette mosaïque , la dernière que nous ayons à signaler , est fort supérieure aux madones représentées dans les croisées nord et sud. Le dessin est ici tout autrement juste et ferme, la composition tout autrement forte et expressive. Sans doute, nous sommes loin déjà des belles madones du neuvième siècle (1), et de l'expression de majesté et de grâce qu'elles portent sur le visage. Il est arrivé pour la madone ce qui s'était passé pour le Christ et les anges : le type, toujours régulier, est devenu plus insensible et plus dur, le visage s'est allongé et amaigri. Toutefois l'œuvre est belle encore. Ici, comme dans toutes les mosaïques de Saint-Luc, on sent l'influence, déjà puissante, de l'école monastique du onzième siècle ; mais les traditions de l'époque antérieure ne sont point complètement éteintes , et , sous la main d'artistes habiles , ainsi que l'étaient assurément les mosaïstes qui travaillèrent à Saint- Luc, des œuvres remarquables encore sont nées. Nous avons signalé les faiblesses de la composition, les incorrections du dessin, les ignorances de l'anatomie, les nombreux défauts enfin qu'on peut relever dans les œuvres du onzième siècle byzantin. Mais il ne faut point oublier, d'autre part, que nous rencontrons à Saint- Luc plusieurs compositions traitées avec talent, de nobles et élégantes figures, une étonnante richesse d'ornements décoratifs, que nous trouvons dans ces mosaïques de belles attitudes, des visages expressifs, une entente parfaite de la draperie, un coloris éclatant, des qualités, enfin, qui permettent de comparer ces mosaïques aux plus belles miniatures des manuscrits exécutés à la même époque à Constantinople, et pour les empereurs, et de leur assigner, autant pour l'importance de la décoration que pour les . mérites de l'exécution , une place éminente parmi les œuvres du onzième siècle byzantin.
(i) Salzenberg, pl. 32. Ivoire Bastard (A.nn. arch., XVII, 363).
Bibliothèque des Ecoles françaises d'Athènes et de Rome. Fascicule LV.
Monastère d'Hosios-Loukas
Plan.
Ernest Thorin , Editeur , rue de Médicis, ~, à Paris.