IV. — Mosaïques de la coupole
Les mosaïques de la coupole sont, la seule partie de cette décoration qui fût jusqu'ici connue avec quelques détails. Didron , qui, en 1839 , visita le couvent de Saint-Luc , a indiqué la disposition des mosaïques qui tapissaient cette portion de l'édifice (1) ; et, sur la foi des renseignements qu'il a donnés, l'auteur d'un récent ouvrage sur l'art byzantin a sommairement décrit cette importante décoration. « Au centre de la coupole, » dit M. Bayet, « domine la figure du Sauveur ; tout autour, dans une zone concentrique , se groupent la Vierge, saint Jean-Baptiste et les quatre archanges; plus bas, viennent seize prophètes. Enfin, sur les pendentifs (entendez les trompes d'angle) sont représentées quatre scènes de l'Evangile : l'Annonciation, la Nativité, la Circoncision, le Baptême (2). » A l'exception des trois derniers sujets mentionnés dans cette description (3), toute cette décoration en mosaïques a malheureusement disparu. Dès le temps de Didron , elle était,
cette époque aussi que nous reporte le caractère iconographique de ces mosaïques.
De chaque côté de l'arc triomphal, deux archanges sont debout : ceux de droite sont désignés sous le nom d'APX<£ et de AVNAMJC ; ceux de gauche, sous celui de KVPIOTIT€C et d'€EOVCI6. Les deux premiers sont particulièrement bien conservés. Ils sont richement vêtus d'une tunique de pourpre violette, sur laquelle se développe une large bande d'or dont les pans, passant par-dessus les deux épaules, se croisent sur la poitrine pour s'enrouler ensuite autour de la taille et descendre jusqu'au bas de la tunique. Ils sont chaussés de bottines de pourpre. De grandes ailes dorées dans le haut, blanchâtres à la partie inférieure, retombent jusqu'aux pieds des archanges. D'une main levée, ils tiennent une haste à l'extrémité de laquelle une tablette porte l'acclamation : AHOC, AHOC, AriOC ; de l'autre, ils soutiennent un petit disque appuyé sur une pièce d'étoffe jetée sur le bras. Les cheveux bouclés sont traversés d'une bandelette blanche. La figure juvénile est d'un type assez beau ; le teint du visage est légèrement bistré, la tête fort expressive. Les proportions sont justes, les figures point trop allongées, les draperies bien traitées. Ces figures, mieux posées, sont supérieures à celles de Saint-Luc, mais ne semblent point d'une époque fort antérieure. Je leur assignerais volontiers, pour date, le milieu du dixième siècle.
(1) Didron, Manuel, p. 425, note.
(2) Bayet, L'arf byz., 144, 145.
(3) Didron s'est trompé, au reste, en reconnaissant la Circoncision dans l'une de ces scènes ; le sujet représenté est celui de la Présentation au temple, H UIIAIIANTH, ainsi que l'indique expressément l'inscription tracée sur la mosaïque.
au reste, fort endommagée (1), et un voyageur qui, en 1844 , visita le couvent , raconte que de nombreux cubes de verre se détachaient sans cesse de la voûte dorée de la coupole (2). Les travaux de réparation exécutés dans cette partie de l'édifice ont encore accéléré la ruine , et aujourd'hui il ne reste plus que quelques plaques isolées de la mosaïque d'or sur laquelle se détachaient les personnages. Des peintures grossières reproduisent la disposition de l'ancienne décoration. Ainsi, la seule description que l'on eût des mosaïques de Saint-Luc se trouve aujourd'hui devenue presque absolument inexacte. Seuls, trois des sujets représentés dans les trompes d'angle ont échappé à la ruine ; le quatrième , qui figurait l'Annonciation , a dû être remplacé par une peinture récente.
Les trois compositions conservées aujourd'hui représentent, dans l'angle sud-est , la Nativité du Seigneur ; dans l'angle sudouest, la Présentation au temple ; dans l'angle nord-ouest, le Baptême du Christ. Pour l'entente de la composition autant que pour l'exécution des détails, ces mosaïques sont notablement inférieures à quelques-unes de celles du second narthex. Dans la Nativité , par exemple , où l'artiste a mis en scène un assez grand nombre de personnages , il n'a point eu le talent suffisant pour les grouper harmonieusement. L'ignorance absolue de la perspective augmente encore cette confusion. Ailleurs, la composition est plus simple, mais l'attitude raide et compassée des personnages enlève tout naturel à la scène représentée. Les gestes sont souvent maladroits et gauches, parfois aussi trop recherchés ; les corps semblent taillés dans le bois, les visages sont d'un modelé médiocre , les proportions du corps trop allongé ont cessé d'être exactes. Il faut tenir compte assurément de la difficulté réelle qu'éprouvait l'artiste à grouper heureusement les personnages dans un espace traversé par un angle rentrant très marqué ; et , d'autre part, cette disposition des trompes d'angle empêche déjuger exactement l'ensemble de la composition. Malgré ces réserves, ces mosaïques, qui attestent la difficulté toujours croissante qu'éprouvaient les artistes byzantins à grouper les diverses parties d'une même scène, sont d'une assez grande médiocrité, mais elles sont intéressantes pour l'histoire de l'iconographie et méritent, à ce titre, d'arrêter l'attention.
1° La Nativité, — Dans une grotte creusée au flanc d'une mon-
(1) Didron, Manuel, p. 425.
(2) Kremos, o. i., I, Introd., 22, 23.
tagne , la madone est assise sur un lit tendu d'étoffes rouges ; à côté d'elle, dans une sorte de cassette en bois, l'enfant repose, emmaillotté de langes blanches; déjà sa tête est ceinte du nimbe crucigère, et de tout son corps divin s'échappent des rayons d'or. Derrière la crèche, l'âne et le bœuf passent leur tete. Par un mouvement assez gracieusement rendu, la madone considère l'enfant et approche la main pour caresser son visage endormi. A gauche, saint Joseph est assis sur le sol , couvert de longs vêtements blancs. Sur le devant, à droite, deux femmes lavent l'enfant : l'une d'elles , assise , trempe la main dans l'eau qui renferme la vasque; l'autre, debout, verse l'eau d'une sorte d'amphore; l'enfant , dont le corps nu se voit à travers la transparence de l'eau , est assez heureusement traité. Au sommet de la composition , on aperçoit sur le ciel, figuré par un demi-cercle bleu, une étoile d'or, d'où se détache un large rayon bleu qui descend sur la tete du Christ. Hors de la montagne , à gauche, deux anges nimbés, vêtus de longues robes blanches, avec de grandes ailes, se penchent par un mouvement assez heureux vers l'intérieur de la grotte; un troisième, à l'attitude raide et maladroite, se retourne vers les rois mages, vêtus du costume oriental, qui viennent porter leurs présents au Sauveur nouveau-né. A droite , un autre ange se penche sur la grotte , tandis qu'un second annonce la naissance du Christ à un berger assis et jouant de la flûte au milieu d'un troupeau de chèvres. Deux autres bergers, appuyés l'un sur un bâton, l'autre sur une hache, s'entretiennent au premier plan. Tous ces personnages, bergers et mages, sont de proportions plus petites que les aut, es acteurs de la scène.
Le sujet de la Nativité, tel qu'il est ici représenté, reproduit une des compositions les plus chères à l'iconographie byzantine. Dans beaucoup de manuscrits du onzième , du douzième , et du treizième siècle , cette scène est représentée d'une manière identique (1). Pourtant la tradition était loin d'être fixée d'une manière absolue, et l'art byzantin, dans celte scène comme dans bien d'autres, se permettait d'introduire des variantes importantes. A la chapelle palatine de Païenne , où l'adoration des Mages est également unie à la Nativité, on voit les saints rois deux fois représentes , une l'ois à cheval en dehors de la montagne , plus loin
(1) Onzième siècle : B. N., 75, f° 1 (Bordier, 136, 137). Douzième siècle : B.N., 543, f° 116 (Bordier, 190); 550, f° 83 (Bordier, 200); Vat. Urb., 2 (Agincourt, pl. 59) ; manuscrit de Vatopèdi, cite par Bayet, p. 176, 177. Treizième siècle : B. N., 54, f° 13 (Bordier, 228, 229).
prosentant leurs dons au Sauveur sous la conduite d'un ange (1). Ailleurs, dans un manuscrit du onzième siècle (2), les Mages s'éloignent au galop de leurs chevaux. Je ne parle même pointdes attitudes différentes données à la Madone , qui apparaît tantôt étendue sur un lit, tantôt simplement assise comme à Saint-Luc, parfois môme agenouillée devant la crèche (3). Mais ce ne sont là que des différences de détail. Il existe toute une série de représentations où l'adoration des Mages est séparée de la Nativité : c'est ainsi que la scène est figurée, plus simplement et avec une entente plus savante delà composition, dans le Ménologe basilien (4), dans les mosaïques de la Martorana à Païenne (onzième siècle) et dans celles de Kachrie Djami àGonstantinople (5). Entre cesdeux traditions , le Guide de la peinture a pris un parti mixte : tout en isolant la Nativité et l'Adoration proprement dite, il a montré les Mages accourant à cheval vers le Christ nouveau-né (6). En revanche, il a supprimé un détail pittoresque , emprunté par les traditions anciennes aux Evangiles apocryphes : c'est celui des deux femmes qui lavent l'enfant nouveau-né. Ce détail , qui dans la pratique a généralement été conservé, ne figure point pourtant dans les mosaïques du couvent de Daphni : dans cette représentation, où la composition semble avoir été réduite le plus possible, les Mages aussi sont absents. Ainsi, dans "l'art byzantin, des différences assez grandes sont admises dans la représentation d'un même type. Les traits généraux de la composition demeurent généralement les mêmes ; mais dans l'invention des détails pittoresques qui animent ou compliquent la composition , pleine liberté est laissée à l'artiste. L'iconographie byzantine ne s'est fixée d'une manière absolue que pour quelques sujets rarement traités, où l'on a moins senti le besoin d'innover. Dans les compositions plus fréquemment reproduites, on s'est plus d'une fois lassé de copier servilement les mêmes modèles; et ce n'est guère, ce semble , qu'à l'époque de la décadence absolue de l'art que le Guide de la peinture a pris une autorité incontestée.
2° Toutefois quand il s'agit de sujets d'une composition plus simple, ces remarques sont moins aisées à vérifier. Si, en effet,
(1) Terzi, o. t., pl. 23.
(2) B. N., 74, f 4 (Bordier, 134).
(3) Manuel, 157, 158.
(4) F° 271 (édit. Albani,II, 5(5. Meilleure reproduction dans Agincourt, VI, pl. 33).
(5) Kondakoff, o. L, pl. 7.
(0) Manuel, 157, 158.
comme il semble , les variantes introduites dans certaines scènes proviennent surtout du désir de rendre la composition moins confuse, parfois aussi de quelque inexpérience à traiter des sujets trop compliqués, on conçoit que ces raisons soient restées sans effet sur les compositions qui comportent peu de personnages. C'est le cas de nos deux dernières mosaïques : la Présentation et le Baptême.
Dans la première on voit , au milieu de la mosaïque , un autel élevé sur deux gradins , recouvert d'un tapis rouge et placé sous un ciborium soutenu par quatre colonnes et couvert d'une pyramide portant une croix d'or. A gauche , devant cette représentation du temple , Siméon , grand vieillard à la barbe et aux longs cheveux gris , tend les mains recouvertes d'un pan de son manteau pour recevoir dans ses bras le Christ. Les draperies blanches de ses vêtements sont assez heureusement disposées; la tête , au teint fort rouge, est bonne , le corps est allongé et amaigri. Derrière lui , la prophétesse Anne, nimbée comme Siméon , se tient immobile dans sa robe blanche, que recouvre un manteau rouge enveloppant la tête comme un voile. De l'autre côté, la Madone en longs vêtements bleus lisérés d'or, présente le Christ, vêtu d'une tunique dorée, sous laquelle passent ses pieds nus : d'un geste plein de grâce, l'enfant tend vers le vieillard ses petites mains. Derrière la Madone est placé saint Joseph , tenant en main deux colombes. L'ensemble de la composition ne manque pas d'une certaine majesté ; les attitudes calmes des personnages ne sont point sans grandeur. Mais cette grandeur a quelque chose de raide et de compassé , et l'exécution des détails laisse fort à souhaiter. Les corps sont longs et mal proportionnés, la tête de la Madone est fort médiocre. Toutefois les draperies sont bonnes et le personnage d'Anne parfaitement traité (1).
3° La représention du Baptême est la meilleure des trois compositions. Dans l'eau bleue et transparente, figurée par des raies noires parallèles entre lesquelles courent des ondulations bleuâtres, le Christ nu est debout. Son corps sec , qui semble taillé dans le bois, atteste une ignorance entière des notions anatomiques. Les mouvements sont raides et durs , la position des mains peu naturelle. La tête allongée, a la barbe brune, aux cheveux tombant sur les épaules, au front bas, aux joues mal mode- Ci) Cf. Manuel, 160. Menol., f° 364 (édit. Albani, II, lô4ï; mosaïque do la chapelle palatine et de la Martorana. Dans cette dernière représentation, on a supprimé saint Joseph et sainte Anne.
lées, a un air de tristesse singulière. Sur la rive, à droite, saint Jean-Baptiste est debout, en tunique brune et manteau vcrdâtre, une main posée sur la tête du Christ, tenant de l'autre un pan de son manteau. Il a l'aspect sauvage et dur avec sa longue barbe hérissée, ses grands cheveux, son front bas. L'expression est assez heureuse, mais l'attitude est gauche et maniérée. Derrière lui, un arbre, au pied duquel une hache est posée, fait allusion au texte connu de l'Evangile (1). De l'autre côté , deux anges, d'une stature élancée , bien drapés dans leurs vêtements blancs , tiennent des étoffes sur leurs mains tendues vers le Christ : de grandes ailes retombent le long de leur corps. La tête, imberbe, aux cheveux bouclés traversés d'une bandelette, est assez mal modelée ; mais les proportions du corps sont belles , et l'attitude heureuse. Au haut de la composition , une main sortant du ciel désigne le Christ , et dans un large rayon , une colombe tenant au bec un rameau descend sur la tête du Seigneur. Enfin, au premier plan , on voit dans l'eau une croix d'or placée sur une colonne et tout auprès une petite figure humaine appuyée sur une urne. Ce personnage, qui représente le Jourdain, lève vers le Christ son visage très brun , encadré d'une barbe et de cheveux blancs. Le corps, de couleur bistrée, est presque entièrement nu, les reins seulement sont couverts d'une étoffe blanche.
La présence de ce dernier personnage n'est point sans intérêt pour l'iconographie. C'est l'un des exemples de ces figures symboliques qui , de .bonne heure , mais surtout au neuvième et au dixième siècle, apparaissent si fréquemment dans les œuvres byzantines, et que l'esprit monastique plus rigide du onzième siècle semble parfois avoir écartées (2). Toutefois, la figure du Jourdain semblait, dès le douzième siècle, faire si bien partie intégrante d'un sujet consacré (3), que les artistes ne partagèrent plus les scrupules du peintre du Mènologe. Dans les mosaïques de la chapelle palatine (4), on trouve deux personnifications pour une : elles représentent les deux affluents, le Jor et le Dan us, dont la réunion a formé le Jourdain (5). Les miniatures du douzième siècle ne sont pas plus sévères (6); et bien qu'on trouve, au treizième siè-
(1) S. Matth., c. 3, 10.
(2) Bayet, L'art byz., 175, 176. MenoL, II, 80. B. N., 533, f° 154 (Bordier, 143, 144).
(3) Par exemple, mosaïque du baptistère de Ravenne (Bayet, 35).
(4) Terzi, o. I., pl. 5.
(5) Didron, Manuel, p. 164.
(0) B. N., 543, f 197 (Bordior, 190, 191); 550, f» 153 (Bordier, 101).
DU OOUVENT DE SAINT-LUC EN PHOCIDE
de , des exemples de la tradition plus rigide de l'école monastique (1), le Guide (2) a accepté et consacré la représentation de l'antique divinité fluviale.
L'iconographie byzantine a d'ailleurs, jusque dans ce sujet si simple , trouvé le moyen d'introduire quelques variantes. Dans les plus anciennes représentations, au baptistère des orthodoxes, à Ravenne (sixième siècle) , la scène ne comporte que trois personnages : c'est le Jourdain qui présente au Christ la draperie qu'il tient sur les mains. Plus tard, des scrupules , sans doute inspirés par la religion , retirèrent au dieu du fleuve ce rôle trop important, et deux anges occupèrent la place qui lui fut enlevée. Enfin , dans certaines représentations (3) , on a placé , derrière saint Jean-Baptiste, deux témoins de la scène. C'est un procédé assez ancien , au reste, et dont on trouverait déjà des exemples à Saint-Apollinare-Nuovo (4). Le Guide de la peinture n'a point admis cette tradition.
Il reste à comparer, en terminant , les mosaïques de Saint-Luc aux miniatures correspondantes du Mènologe basilien. Celles-ci sont l'œuvre de trois artistes différents : la Nativité est signée de Simôon Blachernita, la Présentation de Pantaléon, le Baptême de Georges. Mais toutes trois attestent les traditions d'une même école ; et c'est de cette école aussi que sont sorties nos mosaïques. Dans le Mènologe , comme à Saint-Luc, le Baptême est, entre les trois scènes, la plus heureusement traitée. La composition de la Nativité est plus simple dans le manuscrit que dans la mosaïque ; mais l'exécution n'en est point supérieure. Dans la Présentation , enfin , on remarque, des deux côtés , la même disposition un peu raide et compassée. Pour bien préciser le caractère des mosaïques de Saint-Luc, il suffit de les comparer, d'une part aux miniatures du Mènologe, de l'autre aux mosaïques du couvent de Daphni. On sentira tout le chemin que l'art byzantin a parcouru entre les deux œuvres; on verra aussi où il faut chercher les origines des mosaïques de Saint- Luc.