‹ L'Église et les origines de la RenaissanceChapitre 23 sur 153 · Ibidem · texte numérisé non relu

Ibidem

Malgré l'importance de ces travaux, Mathieu de Viterbe ne resta pas enfermé dans les murs d'Avignon ; le pape lui-même l'envoya au loin, faisant ainsi connaître à plusieurs pays de France l'art de la Renaissance italienne. Matteo présida aux embellissements | du palais que Clément VI s'était fait construire à Villeneuve ; et bientôt, il en fit autant pour la rési- ! dence du cardinal Napoléon Orsini. Si, en 1350, son nom ne figure pas dans les comptes du palais apostolique, c'est qu'il était entièrement absorbé par les travaux que Clément VI lui avait demandés pour sa chère abbaye de la Chaise-Dieu. Il fit pour ce monastère six tableaux qui furent peints en 1350. L'année suivante, il se rendit lui-même à la Chaise-Dieu et y dessina vingt-huit histoires pour le reliquaire de saint Robert que Clément VI devait faire exécuter à des orfèvres parisiens ^

Ainsi, pendant près de six ans, de la mort de Memmi (1344) à 1350, Matteo fut le peintre ofiîciel de Clément VI ; dans les registres de la Chambre il porte le titre de pictor domini papae. Il avait sous ses ordres des élèves qui exécutaient des peintures décoratives, payées à raison de dix sous la canne carrée ; ils ornèrent ainsi, en 1346, trois déambulatoires, la chambre des huissiers et le grand escalier qui, dans la tour Saint- Jean, conduisait à la chapelle Saint-Martial ^.

Plusieurs d'entre eux cependant furent chargés d'oeuvres plus originales. En avril 1344, Riccio d'Arezzo peignait avec Nicolas de Florence la caméra paramentîy contiguë à la petite salle à manger du pape ; et en mai de la même année, Giovanni di Luca, de

\. Fauco:ï, Documents inédits^ etc., passim, 3. EnRLE, 635.

Sienne, aidait Simone Memmi à achever la chapelle Saint-Jean. D'autres artistes, tels que Symonet de Lyon, Bissonus, Jean Moys, Bernard Escot, Robin de Romans et l'Allemand Henri Deboslat étaient employés dans d'autres parties du palais ^

C'était donc une pléiade de peintres que Clément VI avait groupée à sa cour; il y en avait d'italiens, de provençaux, de français, d'allemands, d'anglais. Mais quelle que fût la nationalité de chacun, tous n'en recevaient pas moins la direction des deux maîtres qui s'étaient imposés à eux par leur talent et par le choix du pape, Simone Memmi et Matteo de Viterbe. Cette école continua sur les bords du Rhône le mouvement inauguré en Italie par Giotto. C'était là un grand résultat. Si les efforts intelligents de Clément VI s'étaient poursuivis sous ses successeurs, Avignon serait devenu, comme Sienne et Florence, l'un des grands centres artistiques de la Renaissance. Malheureusement, détachée prématurément des écoles italiennes qui lui avaient donné la vie et livrée trop tôt à elle-même, l'école avignonnaise ne tarda pas à s'étioler.

Par son austérité vraiment monacale et ses goûts d'économie, le successeur de Clément VI, Innocent VI (1352-1362), différait trop de son prédécesseur pour continuer ses traditions artistiques ; d'ailleurs, la plupart des grandes constructions entreprises sous les pontificats précédents avaient été menées avec une telle rapidité qu'il ne restait presque plus rien à faire. Au palais d'Avignon, les comptes de la Chambre ne mentionnent que deux fois des travaux de peinture exécutés en 1355, les uns par un certain Guillaume Ribaudini, dans la petite salle à manger, les autres par un Avi-

1. Eqrle, 6â7, 628, 639. — Bulletin monumental, 1884, p. 136.

gnonnais, du nom de Rey, dans la chambre de la trésorerie. Les uns et les autres n'étaient guère importants : ils ne représentaient qu'une dépense totale de 3 florins, 56 sous ^

Ce fut à la Chartreuse de Villeneuve qu'Innocent VI occupa les artistes qui se trouvaient encore à la cour d'Avignon. Il avait fondé ce monastère en l'honneur de saint Jean par sa bulle du 2 juin 1356, et lorsqu'il l'eut terminé, il lui donna, en 1362, le nom de Val de Bénédiction. Il assigna à sa construction et à ses embellissements de fortes sommes et lui montra une telle prédilection qu'il y fonda sa sépulture ^ Par ses soins, la chapelle des Chartreux fut recouverte de fresques. Sur le mur de droite étaient représentées l'Annonciation à Zacharie, la Nativité et la Circoncision de saint Jean, la Visitation; sur celui de gauche, le Précurseur envoyant à Jésus ses disciples, Salomé présentant la tête du saint à Hérodiade, la Décollation et l'Ensevelissement de saint Jean ; dans l'abside, les Apôtres et une Crucifixion. Matteo de Viterbe avait disparu lorsque ces fresques furent exécutées ; elles sont dues à l'un de ses disciples, qui avait travaillé sous ses ordres pendant le pontificat précédent, Symonetde Lyon^. L'inspiration en est franchement italienne, les types des personnages rappellent l'école siennoise. Mais l'ensemble marque déjà une décadence sensible : les figures manquent d'expression et de distinction ; le grand style de Simone Memmi et même de Matteo a disparu ; l'artiste n'a pris à ses maîtres que leurs procédés, sans pouvoir se hausser à leur originalité et à leur talent.

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