ClACGOKlUS, U
Enfin, pour veiller à la bonne tenue des rues, il reconstitua la charge tombée en désuétude des magistrî s^iarum.
Le goût des objets d'art était traditionnel à la cour pontificale; pour les cérémonies auxquelles le papeprésidait, il fallait de somptueusespiècesd'orfèvrerie, croix, aiguières, candélabres et vases sacrés de prix; le pape et ses assistants devaient être revêtus de magnifiques ornements, tiares, mitres, chasubles, chapes, dalmatiques ; il fallait des tapisseries pour orner les grandes salles destinées aux réceptions solennelles des princes et des ambassadeurs. Chaque année, le dimanche de Lœtare, le pape avait coutume de bénir une rose d'or qui était envoyée au roi, à la ville ou au seigneur qu'il voulait particulièrement honorer; le jour de Noël, c'était une épée d'honneur et un chaperon qui étaient ainsi décernés; enfin, selon les circonstances, la curie adressait des souvenirs artistiques à des souverains, à d'illustres personnages ou à des églises de la chrétienté. Tous ces objets devaient être dignes, par leur richesse, de la majesté pontificale.
Malgré l'accusation ^ d'avarice dont il a été l'objet de la part de certains chroniqueurs, Martin V voulut maintenir à la cour romaine son antique réputation de munificence. Parmi les nombreuses commandes faites à l'orfèvre Nicolas Vassalli, nous trouvons la rose d'or qui fut offerte solennellement, en 1419, à la Seigneurie de Florence, et l'épée d'honneur qui fut décernée, la même année, au Dauphin, le futur Charles VII. Mais les objets d'art les plus riches et les plus beaux furent sans aucun doute ceux que Martin V demanda, pendant son séjour à Florence, à l'illustre Ghiberti ^. C'était tout
i. MURATORI, ni, p. II, col. 859.
â. Vasari, n, 236.
MARTIN y. 97
d'abord un fermoir de chape; il était en or, et, au milieu, l'artiste avait ciselé en haut relief l'image du Christ bénissant; des pierres précieuses étaient enchâssées tout autour, et l'ensemble formait une œuvre de première importance. C'était ensuite une tiare d'une rare beauté; elle était tout en or ciselé, l'artiste y avait exécuté huit demi-figures également en or, qui furent trouvées fort belles; Vasari déclare que c'était une merveille ^
Gentile de Fabriano, Pisanello, Masaccio, Ghiberti, tels furent donc les artistes favoris de Martin V : c'est à eux qu'il confia la décoration de ses basiliques, l'exécution des œuvres d'art qui devaient illustrer l'Église et son pontificat. Or, c'étaient les maîtres de la peinture et de la sculpture italienne, ceux qui représentaient le mieux les aspirations de l'art vers la nature et l'antiquité. En les choisissant, Martin V se montrait homme de goût; en les appelant à Rome, il y ramenait la Renaissance artistique.
Témoigna-t-il la même faveur à la littérature et aux humanistes? Dans son histoire devenue classique de la Renaissance de V antiquité classique ^, Voigt semble le nier : « Exclusivement occupé par l'œuvre de restauration politique qu'il avait entreprise, Martin V témoigna bien peu d'intérêt aux sciences et aux lettres. » Ailleurs, il réédite le reproche d'avarice qui a été lancé par certains écrivains du XV* siècle contre ce pape. La sévérité, on peut dire l'injustice de ces appréciations, est démontrée par des faits que Voigt cite lui-même dans son œuvre. Si, à sa suite, nous énu-
\, Vasari. — Mûntz. La tiare pontificale du VlWauXVl^ siècle. {Mémoires de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, XXXVf, 390.)
2. Voigt, II, «3. D'ailleurs, Voigt ne fait que reproduire le jugement de Tiraboschi, Storia délia letteratura italiana, VI, I, 54.
mérons.les personnages qui formaient l'entourage de Martin V, nous trouverons dans leur nombre les principaux humanistes, les précurseurs et les maîtres de la Renaissance littéraire.
Citons tout d'abord l'un de ceux qui contribuèrent le plus à développer dans l'Italie du XV*' siècle le goût et l'étude de l'antiquité classique, Poggio Bracciolini ^ .
Né à Castel Terranova, près de Florence, le 11 février 1380, Pogge avait eu des débuts difficiles ; son père ayant été réduit par des usuriers à la plus profonde misère, il avait dû venir tout jeune à Florence pour y gagner sa vie, avec cinq sous dans sa poche. Tout en exerçant le métier de copiste, il avait pu faire ses études, grâce à la protection de l'illustre humaniste Coluccio Salutati. Devenu le favori du riche Niccolo Niccoli, assuré d'importantes ressources, ayant à sa disposition les nombreux manuscrits de son ami, il put se consacrer uniquement aux belles-lettres. Il se perfectionna dans la langue latine à l'école de Jean Malpaghini de Ravenne, et apprit tout seul le grec, dont il poursuivit plus tard l'étude sous la direction de Manuel Chrysoloras. Enfin, il se fit admettre à la curie apostolique où il passa cinquante ans, de 1403 à 1453. Il ne tarda pas à s'élever dans la hiérarchie de la chancellerie : il occupait le poste envié et lucratif de scrijjt07' et celui d'avocat, lorsqu'il accompagna, en 1414, à Constance le pape Jean XXIII. Son séjour dans cette ville et les découvertes littéraires qu'il fit en Suisse et en Allemagne, lui acquirent à juste titre une renommée universelle.
Après avoir été les principaux centres de la culture
1. Sur la vie et l'œuvre du Pogge voir G. Shepiierd, Life of Poggio, (trad. ital.)* Florence, ISas.
littéraire au Moyen Age, de nombreux couvents étaient tombés dans l'ignorance et la barbarie. Le schisme y avait développé des germes de décadence religieuse, les guerres les avaient dépouillés de leurs richesses, et leurs écoles, si actives jadis, s'étaient fermées. Au commencement du XV* siècle, plusieurs d'entre eux ne se doutaient même pas des trésors qui avaient été amassés autrefois dans leurs bibliothèques. Le concile de Constance avait fait rechercher dans ces dépôts de manuscrits les ouvrages patristiques nécessaires à ses débats; Pogge, qui dut être mêlé à ces négociations, se demanda si l'on ne retrouverait pas, dans ces fonds si riches et si peu exploités, la plupart des œuvres anciennes que le Moyen Age avait connues et étudiées, mais qui, depuis plus d'un siècle, semblaient avoir complètement disparu. Pour les rechercher, il parcourut les antiques monastères de Suisse, d'Allemagne et de France, visitant en particulier les abbayes de Saint-Gall, de Fulda et de Cluny. Le succès dépassa toutes ses espérances; successivement, il mit à jour un exemplaire complet de l'Institution oratoire de Quintilien, qu'il emporta à Constance et copia lui-même en cinquante jours les Argonautiques de Valerius Flaccus, les Silves de Stace, l'Astronomie de Manilius, l'Architecture de Vitruve, l'Agriculture de Columelle, TArt de la guerre de Végèce , les Puniques de Silius Italiens , les Histoires d'Ammien Marcellin et plusieurs discours de Cicéron. Ces découvertes excitèrent le plus grand enthousiasme dans le monde des lettrés. De Florence, Léonard Arétin les saluait avec joie, et c'était justice, puisque, élargissant le champ de l'antiquité classique, elles apportaient un nouvel aliment à la Renaissance littéraire.
Pogge était ainsi parvenu à la gloire, lorsque, aus-
sitôt après son élection, Martin V l'appela à son service; il l'y garda pendant tout son pontificat. Dans plusieurs de ses écrits, Pogge s'est élevé contre l'avarice de son maître ; mais son témoignage est sujet à caution : d'une avidité insatiable, il adressait, comme la plupart des humanistes , ce reproche à quiconque n'assouvissait pas sa cupidité et ses désirs infinis de jouissance. Si nous étudions la manière dont Martin V se conduisit avec lui, nous verrons au contraire qu'il le traita, non comme un employé dont il payait les services, mais comme un lettré dont il voulait favoriser les goûts et le talent. La charge de rédacteur aurait retenu Pogge dans les bureaux de la chancellerie, ne lui permettant pas de poursuivre le cours de ses découvertes ; ce fut sans doute cette considération qui décida Martin V à confier plusieurs fois à son secrétaire des missions diplomatiques dans divers pays. Vers 1428, il l'envoya en Angleterre. Nous ne savons pas quelles questions délicates Pogge allait y régler; dans ses lettres, il ne décrit son séjour en Grande-Bretagne que comme une série de festins pantagruéliques, où sa sobriété italienne faisait triste figure en face de l'appétit insatiable et de la soif inextinguible des Anglais. S'il parle avec dédain des insulaires et si ce voyage lui causa une déception, ce ne fut pas à cause des négociations qui lui avaient été confiées; comme il n'en parle jamais, il est à croire qu'elles le laissèrent indifférent. Ce fut plutôt parce que ses explorations dans les bibliothèques et les couvents n'amenèrent aucun résultat.
Mais il fut plus heureux au retour ; il passa par Paris où il trouva le lexique de Nonnus Marcellus; par Cologne, où il découvrit les œuvres de Pétrone. En l'élevant, en février 1423, à la dignité de secrétaire
apostolique, qui faisait de lui une sorte de chef de service de la chancellerie pontificale, Martin V lui fournit les moyens d'étendre au monde chrétien tout entier ses recherches littéraires et archéologiques; Pogge sut en profiter. Les moines ou les clercs qui venaient de différents pays à Rome pour soutenir des procès ou solliciter quelque faveur n'avaient qu'à lui promettre un manuscrit pour gagner son appui, soit qu'ils eussent besoin de son crédit auprès de hauts personnages de la cour romaine, soit que son intermédiaire leur assurât la rapide expédition de certains actes de la chancellerie. Il eut ainsi des relations suivies avec un moine de Lubeck, qui lui fit espérer un exemplaire complet des œuvres de Tite-Live. Si les émissaires qu'il envoya à cette occasion à Lubeck et à Roskild ne lui rapportèrent pas le précieux manuscrit promis, ils le mirent du moins sur les traces des Annales de Tacite et de l'Histoire naturelle de Pline.
Pogge était archéologue ; les ruines romaines qu'il devait décrire dans un de ses ouvrages, les inscriptions antiques que son maître Coluccio Salutati lui avait recommandé de recueillir pendant son séjour à Rome, les statues de marbre l'intéressaient à tel point qu'il entreprit d'en faire des collections. Ses goûts furent bientôt connus ; et lorsque d'Orient venaient à la curie pour leurs affaires quelques-uns de ces Mineurs auxquels étaient confiées les missions delà Syrie et de l'Archipel, ils savaient que, pour arriver à lui, la meilleure recommandation était le présent de quelque objet antique. Par l'intermédiaire de ces religieux, et en particulier du franciscain François de Pistoie, il put constituer chez lui un vrai musée, un « gymnasiolum », où il réunit de nombreuses statues de bronze ou de marbre, des gemmes, des inscriptions et des monnaies apportées du
Latium, du Mont-,Cassin, et surtout de Chio,.de Rhodes, des autres îles de TArchipel et de l'empire grec. De la sorte, grâce aux fonctions que Pogge exerçait et à l'influence qu'elles lui donnaient, Rome voyait affluer chez elle les richesses archéologiques et littéraires des divers pays, et se constituer l'un des premiers musées d'antiques que nous connaissions.
A côté de Pogge, le collège de secrétaires apostoliques comprenait les autres humanistes qui avaient exploré avec lui, en 1415, les bibliothèques d'Allemagne et publié le résultat de leurs recherches. Et tout d'abord, le Romain Agapito Cenci de Rustici^ qui était en même temps un jurisconsulte éminent et un lettré. Il avait étudié le grec avec Chrysoloras et écrivait le latin avec élégance; c'était, de plus, un poète. Dès les premiers jours de son pontificat, le 28 novembre 1417, Martin V l'avait nommé son secrétaire, et pendant près de cinquante ans, la curie le compta parmi ses fonctionnaires, jusqu'au jour où son ami d'enfance et d'études, Pie II, lui donna les évêchés d'Ancône et de Camerino.
Barthélémy Aragazzi de Montepulciano avait été, lui aussi, le compagnon de Pogge dans ses recherches de manuscrits; il fit partie avec lui du collège des secrétaires. Parmi les découvertes qui furent faites en -1415, il se chargea d'éditer les œuvres de Lactance, de Vitruve et de Priscien. Comme Cenci, il était poète. Il aimait aussi les arts : il se fit construire dans l'église de Montepulciano un magnifique tombeau dont il confia l'exécution à l'illustre sculpteur florentin Donatello. Il y consacra vingt-quatre mille écus, et, tout en raillant une telle vanité, Léonard l'Arétin insistait sur limportance et la beauté de cette œuvre.
^. YOIGT, IJ, «3.
Elle est détruite aujourd'hui, mais il en reste d'intéressants fragments *. dispersés à Montepulciano.
La poésie latine et itfiJienne était représentée à la cour de Martin V par Antoine Loschi de Vicence^. Fils d'un jurisconsulte renommé , il avait étudié le droit et exercé, à Milan, les fonctions de chancelier et de secrétaire du duc Jean Galéas Visconti. Une mission que lui confia Venise à la curie, le fit passer au service du Saint-Siège en 1406. Sous Grégoire XII, il obtint de la faveur pontificale de nombreuses prébendes ; en 1412, Jean XXIII lui confia la charge de notaire et le concile de Constance celle d'abréviateur. Lorsque, aussitôt après son élection, Martin V eut réorganisé les services de la chancellerie il n'eut garde d'oublier un lettré aussi distingué et, le 12 décembre 1418, il lui donna la fonction si enviée de secrétaire apostolique. Loschi continua de l'exercer sous ce pontificat et sous celui d'Eugène IV, jusqu'à sa mort en 1441. Il jouissait de la faveur de Martin V qui lui donna à plusieurs reprises des missions importantes à Milan, auprès de Philippe-Marie Visconti, à Bude, auprès du roi de Hongrie, Sigismond. Le pape appréciait beaucoup son talent littéraire : lorsqu'on voulut desservir auprès de lui Laurent Valla, on n'eut qu'à prétendre qu'il préférait aux poésies de Loschi celles de Barthélémy Aragazzi.
Tels étaient les principaux lettrés de la cour de Martin V ; ils avaient transformé en une sorte d'académie le collège des secrétaires auquel ils appartenaient. Dans les réunions amicales qu'ils tenaient les uns chez les autres, le plus souvent au domaine que Pogge possédait vers le Latran, ils mettaient en com-
1. Perkins, Les sculpteurs italiens de la Renaissance, 1, 175.