‹ L'Église et les philosophes au dixhuitieme siècle P. LanfreyChapitre 1 sur 33 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'église militante sous louis xiv.

Le dix-huitième siècle s'ouvre par une persécution religieuse et se ferme par une invocation au Dieu de paix, au Dieu abstrait et légal devant qui tous les cultes sont égaux. Son histoire tout entière est résumée dans ce court rapprochement, qui est aussi l'histoire de la civilisation elle-même, cette fille du dix-huitième siècle. Tant vaut le Dieu, tant vaut l'homme : c'est la loi. La route fut longue pourtant entre ce point de départ et ce point d'arrivée. Elle fut semée de sang et de larmes, comme toutes celles qui mènent à l'affranchissement, et, plus d'une fois, les sublimes aventuriers

qui devaient nous donner un monde s'arrêtèrent hésitant, troublés, le cœur plein de doute et d'angoisses. Mais ces défaillances furent aussi rares que passagères. L'esprit de justice était en eux. lis portaient l'arche sainte, c'est là ce qui les rendit invincibles. Quelles luttes! quels enseignements ! quelles scènes étranges et émouvantes ! Les deux camps sont en présence: d'un côté, tout ce qu'il y a de puissant et de respecté ; la Royauté elle-même avec ses armées, ses parlements, sa noblesse, ses lois, ses prisons; l'Église, avec son clergé innombrable et discipliné, ses confréries, sa milice de moines et de missionnaires, le prestige antique de son autorité et de ses richesses. De l'autre, quelques hommes faibles, pauvres, isolés, qu'on décrète, qu'on exile, qu'on emprisonne ; puis des batailles désespérées entre ces armées inégales; les vainqueurs affaiblis par la victoire, et les vaincus grandis par la défaite ; l'Ironie s'incarnant dans un homme pour sauver le genre humain ; le plaisant mêlé à l'horrible ; des bergeries et desauto-da-fés; l'Inquisition en perruque poudrée et la Politique en habits de marquise avec mouches et pompons : tout cela dans un pêle mêle éblouissant et fantastique ; puis enfin l'ordre se dégageant du chaos et la lumière de l'ombre, des alliances inattendues, la trahison impuissante, la conscience affranchie, le droit proclamé, la Persécution honteuse d'elle-même et reniant ses dogmes sanguinaires. Vit-on jamais un plus éclatant triomphe de l'idée sur la force?

On pourrait dire, non sans justice, que la Persécution au dix-huitième siècle se nomme : LouisXlV. Il est mort, en effet ; mais sa pensée lui survit et plane comme une ombre funeste sur les générations nouvelles : c'est sa mémoire, son autorité, ses traditions, que les pâles continuateurs de son œuvre invoquent dans leurs réquisitoires. Et puisqu'on s'est complu, par une sorte de flatterie posthume qui restera un des scandales de l'histoire, à confisquera son

profit toutes les gloires de son temps, à faire de son nom un symbole et de sa personne je ne sais quel soleil mystique dont tous les grands hommes de celte époque ne sont que les rayons, il serait naturel, ce semble, de lui attribuer aussi des résultats et des faits qui lui appartiennent à plus juste titre que cette grandeur usurpée, et sont plus incontestablement son ouvrage. Oui, Louis XIV persécute pendant sa vie et persécute encore après sa mort. Écartons pourtant cette formule trop commode. De même que, dans la personnalité complexe du roi, nous découvrons Colbert, Condé, Turenne, Yauban, Corneille, Pascal, Racine, Bossuet, Molière, Fénélon, dans celle du persécuteur nous découvrirons une inspiration non-seulement distincte de la sienne, mais impérieuse, exigeante et presque toujours obéie. La critique impartiale qui le dépouillera de ce qu'il y a d'emprunté dans sa gloire, saura aussi lui faire sa part de honte dans les ignominies qui déshonorèrent la fin d'un si beau règne. Mais elle dira, parce que c'est la vérité, que sur ce point encore on a surpris la bonne foi de l'histoire en faisant exclusivement honneur à Louis XIV d'une œuvre qui, en réalité, fut très-peu la sienne : Tulit aller honores. Ce point de vue lui relire le premier rôle sans rien enlever toutefois à sa responsabilité. Il diminue le roi, mais il agrandit la scène et fait voir la logique des idées sous la trame transparente des faits.

C'est la révocation de Tédit de Nantes qui fit irrémissiblement de Louis XIV un sectaire. Jusqu'à cette époque c'est une sorte de voluptueux héroïque pour qui la gloire est encore un plaisir, mais le plus adoré de tous les plaisirs. Il importe donc d'en étudier les causes et les origines, si l'on veut comprendre et suivre la marche du système fatal inauguré par elle. Il remplira un siècle entier de troubles et de discordes.

Jamais, on peut le dire avec assurance, causes n'ont été

Digiti zed

aussi étrangement dénaturées et dans des intentions aussi diverses. Les apologistes du grand roi, dont cet acte gênait l'enthousiasme, en rapetissant la figure de l'idole, ont trouvé moyen de lui en faire un titre de gloire de plus, à l'aide d'une fiction ingénieuse, mais, par malheur, tout à fait démentie par les faits. Selon eux, Louis XIV aurait obéi à des inspirations où le préjugé religieux n'aurait eu aucune part. Cette supposition, fût-elle vraie, ne saurait !e justifier ni même l'excuser aux yeux de la morale; mais elle transforme sa faute en raison d'État; elle la transfigure. Louis XIV y perd ce je ne sais quoi d'étroit, de mesquin, . de petit et d'ineffablement ridicule, qui s'attache aux rois zélateurs. H devient le grand prêtre de l'unité nationale, quelque chose comme le précurseur du Comité de salut public. Cette version avait un autre mérite; elle lavait l'Église du reproche qu'on lui a de tout temps adressé (sans le justifier toutefois suffisamment) de n'être pas restée absolument étrangère à l'événement. Aussi trouvat-elle des partisans chaleureux et empressés. De leur côté, les détracteurs de Louis XIV, entraînés par une réaction concevable, mais irréfléchie, sont allés, ce semble, un peu loin dans la voie opposée. Trop de zèle nuit. Pour eux la révocation de l'édit de Nantes n'est plus qu'une affaire de sacristie et de confessionnal. Le roi, vieilli, en- v nuyé, dégoûté des plaisirs, trouve commode d'expier ses galanteries sur le dos des hérétiques. 11 a des remords, le royaume fera pénitence à sa place. Ce système spirituel et piquant, appuyé d'ailleurs sur des vraisemblances, des rapprochements et des citations qui prêtent beaucoup à l'illusion, a le tort de ressembler à une épigramme ou a une gageure; il n'amoindrit pas seulement le roi, il amoindrit l'histoire : il rentre dans la théorie des petites causes pour les grands effets. Or les petites causes n'expliquent rien, parce qu'elles-mêmes ont besoin d'être expliquées.

La vérité est que la révocation de l'édit de Nantes fut l'œuvre lente et graduelle d'une influence qui, très-puissante déjà à l'avènement de Louis XIV, alla se fortifiant et se développant d'une manière irrésistible, à son insu d abord, plus tard sous ses yeux et presque malgré lui, jusqu'au jour où elle vint s'asseoir à ses côtés sur le trône, comme un mauvais génie, le poussant aux résolutions funestes, envahissant, absorbant de plus en plus non-seulement son pouvoir, son autorité, mais sa personnalité ellemême, dont elle fit une ombre pâle et effacée où Ton a peine à reconnaître la physionomie du vainqueur de l'Europe. Cette influence c'est celle de l'Église. Je dis à dessein l'Église et non l'Église française : au dix-septième siècle, l'Église est en France et non pas à Borne. C'est elle qui dicta la révocation ; Louis XIV ne fit qu'y mettre sa signature.

Ce notait pas la première fois que l'Église s'imposait à la monarchie. Sans remonter plus haut qu'à Henri IV, l'auteur de l'édit, son abjuration n'est elle pas un marché entre lui et l'Église, marché dont le prix est la couronne de France? Mais Paris vaut bien une messe. Et d'ailleurs, il faut le reconnaître, après cette concession arrachée par la nécessité, le Béarnais sut racheter sa faute et mettre un frein aux exigences de sa dangereuse alliée. Il déserta le camp de ses coreligionnaires, mais il ne les sacrifia point ; il inventa même pour eux la politique d'équilibre, qui a fait depuis son chemin dans le monde. L'édit de Nantes en est le premier monument sérieux, authentique et complet. On aurait tort de croire toutefois qu'il constituât un droit nouveau ; il résumait les anciens traités en leur empruntant les dispositions conciliâmes avec le nouvel état des choses. Mais en laissant aux protestants, avec le libre exercice du culte, leurs places de sûreté, garantie nécessaire sans doute le lendemain de la Saint-Barthélemy, il créait une France protestante à côté d'une France catholique; il protégeait un

parti politique en même temps qu'un parti religieux. Riehelieu comprit ce danger, et, par la ruine de La Ri/MIe, anéantit l'organisation politique du calvinisme. Ce grand ministre ne toucha pourtant en rien aux libertés religieuses : l'édit de Grâce n'enlève aux réformés que leurs places de sûreté. Homme d'église et tout puissant, Richelieu sut écarter la vulgaire tentation d'un prosélytisme désormais sans péril, et résister aux fréquentes sollicitations du clergé. C'est encore là le plus beau titre de gloire de cette haute intelligence. C'est sous son ministère (sous son règne?) que l'aristocratie -calviniste, trouvant dans sa religion plus de pertes que de profits, écartée des honneurs et des hautes fonctions de la monarchie, dominée dans sou propre parti par l'ascendant des ministres et des pasteurs, fait défection et se rallie au Catholicisme. Désormais les réformés se recrutent presque exclusivement dans la classe moyenne ; alors aussi commencent leurs conquêtes pacifiques. Repoussés des emplois, ils se font industriels, commerçants, agriculteurs; ils portent dans cette sphère l'admirable activité qu'à développée la Réforme en rendant sa force au sentiment individuel. Mazarin suivit l'exemple de son prédécesseur, mais avec moins de résolution et de fermeté. Sous son administration, le clergé élève la voix et enfle ses prétentions. 11 reprend peu à peu sa marche envahissante ; il se répand en murmures, en plaintes, parfois en menaces. Enfin, en 1657, le ministre est forcé de faire un concession : il révoque sa déclaration de 1652 en faveur des réformés. Trois ans plus tard, Louis XIV est roi, car jusque-là sa royauté a été une fiction ; il a vingt-deux ans, il vient de signer le traité des Pyrénées. C'est à cette date qu'il faut étudier les rapports de l'Église avec la couronne pour se faire une juste idée de l'alliance ou plutôt de la fusion qui allait s'opérer entre elles. On sait que tous les cinq ans le clergé s'assemblait pour

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offrir au roi sa part contributive aux charges de l'État, sous forme de don gratuit, et pourvoir à ses propres affaires. Or, à chaque assemblée générale, on voyait s'engager, entre les ministres du roi et les représentants du clergé, l'étrange lutte que voici. Les ministres, dont les coffres étaient toujours vides, réclamaient l'offrande du clergé comme un impôt dû à l'Etat, afin de pouvoir, — la prescription une fois établie, — en élever le taux à volonté, et surtout s'affranchir des conditions onéreuses qu'il y mettait. De leur côté, les gens du clergé ne manquaient jamais, tout autre soin cessant, d'établir solennellement contre les ministres que les biens d'église appartenant à Dieu seul, étaient, par leur nature même, francs de tout impôt, et que le tribut offert par eux était bien un don purement gratuit, — afin de pouvoir le refuser, le cas échéant, et de perpétuer ainsi la dépendance de l'État. Ceci posé, nous allons voir comment les questions d'argent donnent la main aux questions de doctrine.

Nous sommes en 1660. L'assemblée générale s'ou\re avec les solennités d'usage. Le clergé est mécontent; Mazarin l'a amusé avec de belles promesses. On entend messeigneurs les commissaires pour la religion ; ils résument les griefs de l'Église. Ils réclament contre les temples que bâtissent les réformés. « contre leurs prétentions à posséder des hôpitaux en particulier, — leurs collèges qu'ils multiplient en plusieurs villes, — les cimetières usurpés sur les catholiques, — leurs académies de nobles. Ces abus ne procèdent que de la force et de la violence que les religionnaires exercent partout contre les catholiques. » Cet acte d'accusation, que nous abrégeons, fait songer à une fable bien connue :

Tu la troubles, reprit cette bete cruelle.

Après un exposé de la fréquence des cas d'apostasies, le

rapporteur conclut en exprimant le vœu qu'on demandera au roi une déclaration portant défense d'apostasier, et « que les relaps seront punis corporellement, comme les ordonnances de Charles IX le désirent. » « On priera de de plus le roi d'éloigner les réformés de toute charge et emplois publics... » A bien considérer les termes de redit de Nantes, il est certain que le roi déclare que « ceux de la religion prétendue réformée pourront exercer les charges publiques...; mais tel privilège est contre les droits divin, civil êt canonique : contraire au droit divin, parce qu'il est contre les bienséances de notre religion, etc.; le civil y est aussi violé, parce quil défend de donner des charges aux ennemis de la foi. Ce qui se voit aux constitutions de Constantin, Gratianet Valentinian 1 . »

Lorsque ^intendant des finances d'Àligre se présenta, selon l'usage, devant l'assemblée, pour lui demander, au nom du roi, le don gratuit, il eut à subir un accueil sévère et glacé, ce qui ne l'empêcha nullement de renouveler les prétentions de ses prédécesseurs, espérant, selon toute probabilité, prévenir ainsi des récriminations qu'il savait inévitables. Il réclama donc le don gratuit comme une dette envers 1 État. L'assemblée, irritée, refuse; il insiste. Deux demandes consécutives sont repoussées. Heure critique et décisive! Qui cédera? La royauté. D'Aligre revient faire humblement sa soumission. Il recevra les secours de l'assemblée « comme une pure gratification seulement. » Est-ce assez pour le clergé? Non ; il va dicter ses conditions à la couronne, et jusqu'à ce qu'elles soient exécutées elle n'aura pas une pistole. Le président répond à d'Aligre au nom de l'assemblée : « Qu'elle n'estimait pas qu'on pût ni dût lui

« Toutes ces cilalions et celles qui suivent sont empruntées au volumineux recueil des procès-verbaux des assemblées générales du clergé de France, recueil trop négligé, ce semble, de nos historiens et plein de révélations d'un haut intérêt.

demander aucune chose de la part de sa dite Majesté...; qu'il avait été fait tant d'infractions aux privilèges de PÉglise, que l'assemblée en était dans un grand étonnement, ce qui mettait rassemblée dans l'impuissance de délibérer sur les propositions qui lui étaient faites de la part du roi, jusqu'à ce qu'il plût à Sa Majesté de réparer lesdites infractions. »

D Aligre revient à la charge ; il s'humilie une nouvelle fois, fait amende honorable, et promet au clergé une réparation éclatante. Alors seulement celui-ci s'adoucit et promet de l'argent; mais c'est une promesse qu'on ne tiendra qu'après que le ministre aura tenu la sienne. Les jours, les mois s'écoulent : point de payement. Le ministre voit qu'il faut enfin s'exécuter; il revient une quatrième fois les mains pleines d'ordonnances contre les hérétiques, car c'est là ce qu'on lui achète. Le pauvre d'Aligre a la conscience de l'humiliation de son maître ; il cherche en vain à la dissimuler sous les ornements et la pompe risible de sa phrase. Il commence par poser en principe que le roi ne doit point subir de conditions. « Cependant, messieurs, continue-t-il, ces conditions ajoutées par vous n'ont point arresté l'effect de la bonne volonté de Sa Majesté ; elle vous donne libéralement et par anticipation à votre don. Les vapeurs que cette petite chaleur (le dissentiment du clergé et de la couronne) a pu élever dans son esprit n'ont produit que de la rosée qui s est condensée en une douce pluie d'arrêts et de déclarations que nous vous apportons pour marques de son affection... Vous avez déjà vu sur cette table l'arrêt pour les francs fiefs; vous trouverez ici les lettres de surannation de la déclaration de 1657. En un mot, nous vous apportons tout ce que vous avez demandé. » Suivent, en effet treize arrêts et déclarations en faveur du clergé et contre les réformés (séance du 15 février 1661). Voilà une vapeur qui s'élève bien à propos pour servir de voile à un

affront; mais toule cette physique de mauvais goût empêche-t elle que la royauté ne passe sous les fourches caudines? On croira peut-être que le clergé se tient enfin pour satisfait et paye? Point. On a écarté certaines de ses réclamations qui ont paru trop oppressives; il ajourne le don gratuit jusqu'à ce qu'on y ait fait droit; il réduit la somme demandée de quatre millions à dix-huit cent mille livres, et enfin la porte à deux millions après avoir disputé cette faible concession avec un acharnement mesquin et mercantile.

Tels étaient les rapports entre l'Église et l'État au début du règne de Louis XIV. Où est, à cette date, l'esprit de persécution? Dans ce beau jeune homme à qui tout sourit, l'amour comme la guerre, ou dans ces prêtres impatients et presque factieux?... Eh bien ! voilà ce que subit, pendant cinquante ans, celui qui venait d'entrer au parlement son fouet à la main. La France entière, lasse des stériles agitations de la Fronde, se précipite au-devant du roi qui lui apporte l'unité ; il ne rencontre de défiance que chez une classe : elle a un pouvoir presque égal au sien : c'est donc une lutte à mort à engager pour lui. Il plie : triste augure !

Quatre ans après, en 1665, c'est encore à d'Àligre qu'écheoit la tâche difficile de demander de l'argent à la nouvelle assemblée. Voici le début du ministre de Louis XIV : t Messieurs, à l'entrée de cette salle j'ai ressenti, par le lustre de vos personnes et de vos pourpres, l'effet des rayons de l'Aurore naissante sur la statue égyptienne de son fils, qu'elle animait chaque matin et lui donnait assez de mouvement pour former un son harmonieux avec le cistre et l'archet qu'il tenait en ses mains. • Paroles flatteuses s'il en fut, mais, hélas î toujours accueillies avec une réserve et une froideur presque ironiques. C'est que « messieurs » savaient bien que plus on élevait le diapason de la louange,

Al DlX-MJlTlfcMK SIÈCLK.

plus aussi on élevait le taux des exigences pécuniaires. Et en effet, dans son discours suivant, le ministre est forcé d'en venir à la véritable question : « Les réservoirs de Sa Majesté sont vuides et secs. » 11 fait en conséquence valoir ses services contre l'hérésie et ses bonnes dispositions pour l'avenir; puis il conclut ainsi : « On ne détermine point la somme, messieurs; vous considérerez la qualité du demandeur et la justice de la demande. » Le président répond que les temps sont durs, que le clergé est pauvre, qu'on lui a demandé beaucoup les années précédentes; que d'ailleurs les édils contre les hérétiques ne sont pas exécutés.

Le 6 octobre suivant, dans une harangue solennelle adressée au roi en personne, l'organe du clergé revient sur le même sujet; il remercie d'abord le roi de ce qu'il a fait, « de son zèle merveilleux, infatigable à défendre les autels; » de ce qu'il a fait démolir des temples et supprimer des collèges de réformés. L'hérésie agonise, « mais il faut la faire expirer entièrement; achevez donc, grand prince, etc. » Suit l'exposé de ce qu'on demande à sa piété : la suppression des chambres de l'édit, garantie judiciaire accordée aux réformés par l'édit de Nantes ; une aggravation dans la pénalité qui frappe les relaps. On leur a accordé le bannissement sur leur dernière demande ; ce n'est pas assez : « le simple bannissement ne suffit pas contre les relaps qui retournent à leur premier vomissement après avoir abjuré ; » il faut les galères et les cadavres traînés sur la claie, il faut une loi contre les catholiques qui se font protestants, « car l'édit de Nantes ne protège que ceux qui sont nés protestants. » Quelques jours après, l'assemblée formule ses désirs, article par article :

Articles concernant la religion, que rassemblée, etc., de 1665 supplie très-humblement le roy de lui accorder.

Nous en extrayons les plus remarquables.

Art. 1 er . • Qu'il ne soit pas permis aux catholiques de renoncer à leur religion pour professer la religion réformée. »

Réponse du roi en marge.

— Sa Majesté s'est réservée d'examiner.

Art. 4. • Que les universités, académies, collèges où les réformés enseignent leurs lettres humaines et leur théologie, à Saumur, Chàlillon, Sedan, etc., seront supprimées. »

— Sa Majesté y pourvoira.

Art. 6. « Que les charges uniques de judicature royale seront possédées par les catholiques, comme aussi celles de commis des bureaux. »

— Sa Majesté y pourvoira.

Art. 7. « Que les biens que les consistoires possèdent leur seront ôtés. »

— Renvoyé devant les commissaires.

Art. 18. « Que Sa Majesté retirera son domaine qui a été baillé par engagement à des gens de la R. P. R., à cause de l'occasion que cela leur donne de pervertir ses sujets. »

— Sa Majesté promet de retirer son domaine.

Ceci ne fait-il pas songer à Égérie et à Numa? L'Église dicte et Louis XIV écrit. Tous ces très-humbles articles deviennent des articles de loi et des instruments de torture en 1666, et rassemblée reconnaissante vote quatre millions au complaisant monarque.

L'année 1670 ramène d'Aligre et sa rhétorique devant

rassemblée. Ses discours sont de curieux échantillons de ce style gongorique, matamore et grotesque importé en France par les Espagnols de la reine mère. On croirait entendre Cyrano de Bergerac interpellant la lune :

« J'avoue, messieurs, que l'objet de votre auguste assemblée m'a surpris, contre la croyance où j'étais qu'après avoir eu tant de fois le bonheur d'y entrer, et d'en considérer la disposition, la séance, les personnes, mes yeux, quoique faibles, ne se troubleraient point par le lustre éclatant de vos personnes et de vos pourpres.

« Cependant, j'éprouve le contraire et reconnais que je n'ai rien de cette faculté naturelle qui donne aux aiglons la force de regarder fixement le soleil.

« La lumière surprenante de tant d'astres m' éblouit et me ferait perdre la parole dans cet instant, si je ne me sentais fortifié de l'aspect favorable de notre soleil dominant, qui me raffermit la vue et me donne l'assurance de représenter ses ordres... Je prends pour soleil dominant notre incomparable monarque de France... et crois avec justice lui pouvoir attribuer ce titre non-seulement du premier luminaire de la France, mais du monde universel, sous les rayons éclatants duquel les premiers astres de toutes les souverainetés sentent affaiblir la lueur brillante de leurs feux. »

Ces métaphores comiques d'un financier en détresse cachent comme de juste une demande d'argent, — anguis in herbâ,— qu'il ne découvre que dans son discours suivant : « Nous demandons, messieurs, que vous ouvriez la main de ce grand corps du clergé de France pour secourir le roy de quelque partie de ses richesses. » Quant à la somme, on laisse encore à leur générosité le soin d'en fixer le montant en promettant toutefois que « le roy les traitera royalement. »

« Mgr le président a répondu... que les promesses que

le roy avait faictes à la compagnie de ne lui rien demander pendant dix ans, dont il n'y en a que cinq d'écoulés, la mettait à couvert de ses nouvelles demandes; que la paix florissail, que l'ordre avait été rétabli dans les finances: toutes considérations très-puissantes pour exempter le clergé d'un don extraordinaire; que... etc. » Suit encore une centaine de que, à la suite desquels vient le grand, l'éternel, le seul véritable: que a que l'assemblée de 4666 avait obtenu une déclaration contre les huguenots qui contenait soixante et tant d'articles, et quelle avait été révoquée en 1669 par une déclaration contraire qu'ils avaient obtenue au préjudice de l'Église par leurs pressantes importunités. »

Conclusion : refus des subsides demandés.

Il y a eu en effet, à cette époque, c'est-à-dire de 1667 à 1670, un temps d'arrêt dans la politique de Louis XlVà l'égard des réformés. On voit qu'il hésite, qu'il a honte de s'être laissé entraîner trop loin par le fanatisme de son clergé. 11 est d'ailleurs au plus fort de sa passion pour madame de Montespan, et l'amour n'est pas persécuteur. Ajoutez aussi que Colbert est en ce moment le ministre préféré, et qu'il protège secrètement dans les réformés les créateurs de l'industrie française. Sous cette double influence, Louis XIV en vient presque à se défier de son clergé. Il prend ombrage de l'attitude impérieuse des assemblées générales et fait prévenir celle de 1670 que sa session ne durera que deux mois, selon les prescriptions des anciens règlements. De là un refroidissement trèsmarqué qui se trahit par le refus que nous venons de men tionner.

Mais le roi a besoin d'argent. Cette considération domine toutes les autres. Sa fugitive velléité d'indépendance s'efface pour ne plus reparaître qu'à de rares intervalles. Il s'humilie donc et s'engage à être désormais plus fidèle à

ses promesses. Désarmé par tant de docilité, le clergé revient de son côté sur sa décision, et veut bien pardonner au repentir. Mais remarquez les conditions : « Cependant (séance du \" août 1670), puisque Sa Majesté a fait entendre à la compagnie beaucoup de raisons très-considérables pour la solliciter à lui faire un don extraordinaire, parmi lesquelles il y en a qui marquent de grands desseins pour l'avantage de la religion., qu'elle en a donné sa parole royale... l'assemblée a résolu unanimement de donner au roy la somme de 2 millions 400 mille livres ; elle ordonne qu'il faudra faire savoir à Sa Majesté que l'effort qu'elle fait est un effet de son entière confiance en sa parole royale. »

« Le roy, charmé de ce présent, qui dépasse ses espérances, fait répondre que cette confiance ne sera pas trompée et fait abandon de 200,000 livres. »

L'assemblée présente à son tour sa demande; elle est toujours formulée en articles d'une précision législative. De cette façon, elle peut passer sans autre préliminaire dans le domaine des lois : c'est une besogne toute prête pour le ministre.

Articles concernant la religion, lesquels les archevêques, évêques, etc., de rassemblée de 1670 supplient trèshumblement le roy de leur accorder.

(Pardonne-moi, lecteur, ces citations que j'abrège. Il faut que cette démonstration soit complète, parce qu'elle est destinée à rester.)

Art. 1". « Qu'il ne soit pas permis aux catholiques d'abjurer leur religion. »

11 a été déjà repoussé, n'importe ; on le présentera jusqu'à ce qu'il soit adopté.

Art. 2. « Que les temples bâtis à proximité des églises seront transférés ailleurs.

Transférer un temple, comme c'est commode ! Démolir eût paru trop exigeant; on met transférer, qui remplit le même but.

Art. 3. « Que les chambres mi-parties de Castres, Bordeaux, Grenoble, seront réunies à leurs parlements : Attendu que les causes de leur établissement ont cessé par une paix et parfaite union des esprits qui dure depuis quarante années.

Ainsi c'est le clergé lui-même qui l'atteste solennellement, les réformés n'ont pas élevé depuis quarante ans le moindre sujet de discorde. Que deviennent les déclamations de nos petits politiques sur l'esprit de rébellion du parti protestant sous Louis XIV? On le voit ici, leurs ennemis les plus acharnés rendent témoignage à la tranquillité de leur attitude. Mais cela même tourne contre eux.

Art. 4. « Qu'il soit fait défense à ceux de la R. P. R. de s'imposer aucune somme. »

Art. 5. « Qu'ils soient tenus de contribuer à l'entretien des

églises et des écoles catholiques. » Art. 10. « Que les biens des consistoires leur soient retirés. » Art. 41. « Que le roy sera très-humblement supplié de revenir sur sa déclaration de 1C69, pour s'en tenir à celle de 1666. » Art. U. « Que les réformés soient exclus des consulats. » Art. 19. « Que leurs temples et cimetières payeront la taille. »

Art. 20. La déclaration de 1665 portait défense d'enlever les enfants de la religion réformée pour cause de conversion avant l'âge de douze ans « pour les mâles, * et de quatorze ans « pour les femelles, i a C'est ici une des plus grandes plaies que l'Église catholique puisse recevoir. » On demande qu'ils puissent être enlevés à leurs parents dès l'âge de raison, c est-à-dire à sept ans. é

Art. 21. c Que dans leurs écoles les réformés n'enseignent qu'à lire, à écrire et à compter. »

Art. 22. « Que les ministres étrangers soient expulsés. » — Suit une dénonciation nominative desdits ministres.

Art. 24. « Que défenses soient faites à tous créanciers de la R. P. R. de faire aucune poursuite contre les nouveaux convertis à la foi catholique qui seront leurs débiteurs, durant trois années. »

Art. 25. « Qu'il soit permis aux curés, assistés d'un échevin, de se présenter de force chez les réformés malades. »

Arl. 30. « Qu'il soit défendu sous peine griéve à ceux de la R. P. R. de laisser mourir leurs enfants sans baptême. »

Est-il besoin de flétrir ce code infâme présenté par une main sacrée? et la démonstration est-elle assez claire? Louis XIV est le bras; mais où est la tête, l'inspiration, la volonté, l'initiative? Ainsi va se consommant tous les jours c*et hymen tant rêvé du trône et de l'autel, hymen funeste qui ne produira que des fruits de mort.

En i675, le clergé revient sur ses demandes, qui n'ont pas été réalisées, et y ajoute de nouveaux articles qui prennent de plus en plus le caractère d'une persécutiou ouverte.

Articles très-humblement demandés, etc., par rassemblée

<tei675.

Art. 8. < Que les ministres soient mis à la taille. »

Art. 9. « Qu'il soit défendu aux réformés d'avoir des cimetières dans les bourgs, villes et villages. »

Art. 12. « Que tous les mariages qui se feront à l'avenir entre personnes de différente religion soient déclarés nuls, et les enfants issus d'iceux incapables de succéder. »

Art. 15. « Qu'il plaise à Sa Majesté d'ordonner qu'ès lieux où l'exercice de la R. P. R. se fait, il cessera et les portes

des temples seront murées dès qu'il arrivera qu'un nouveau catholique y sera maltraité.

Art. 54. « Que les synodes soient rendus moins fréquents. »

Art. 41. « Qu es villes et lieux où il y a médecins et apothicaires gagés par la municipalité, nul faisant profession de la R. P. R. ne pourra prétendre à cette qualité. »

Art. 47. « Que lorsque les processions passeront devant les temples des P. R., ils cesseront de chanter leurs psaumes jusqu'à ce qu'elles aient passé. »

En 1680, cet inique programme est presque entièrement réalisé ; le clergé est content de son roi . Hosanna in excelsis! Pour la première fois, il a pour lui des louanges sans restrictions. Le rapport de l'évêque d'Àlet reconnaît « que tout ce qui a fait l'objet de leurs demandes depuis la naissance de l'hérésie, est presque consommé. M. Colbert, animé par sa propre piété et celle du roy, a fait exclure les réformés des emplois des finances, de la marine, ainsi que des fermes et des consulats. * (Séance du 4 juin.)

Le prélat aurait pu ajouter bien d'autres services à cette liste. Le roi ne venait-il pas de confier à Pélisson l'administration de la fameuse caisse des conversions à six livres par tête? Ce moyen, aussi honteux pour ceux qui l'employèrent que pour ceux auprès de qui il réussit, et qui eut pendant quelque temps de si surprenants effets, était, du reste, comme toutes les mesures de Louis contre l'hérésie, une inspiration du clergé. Celui-ci consacrait en effet depuis longtemps une partie notable de ses fonds à l'achat des consciences, mettant ainsi la corruption au nombre de ses vertus. D'ailleurs, n'eût-il pas inventé ce système, il l'eût à coup sûr reudu sien par la manière dont il le mit en pratique; car c'est aux évêques exclusivement qu'en fui confiée l'exécution. Pélisson, le directeur de cette espèce de ministère, leur envoyait les fonds, et les évêques les dis-

tribuaient. Ils adressaient ensuite au roi les listes des conversions miraculeuses obtenues â l'aide de ce spécifique. Ils savaient que cette façon de faire sa cour était fort goûtée de Louis XIV, et ils en usèrent si bien, qu'au bout de quelque temps le nombre des convertis portés sur les listes dépassait le nombre réel des réformés de France. Ce résultat inattendu provenait d'une double cause : l'empressement des prélats à plaire au roi, la nécessité d'entretenir ses illusions sur la facilité de son entreprise, et d'autre part le génie spéculateur des convertis. Depuis l'institution de la caisse, les conversions étaient devenues pour beaucoup de gens un véritable commerce : on embrassait la profession de converti. Mais cette profession ne pouvait être lucrative qu'à la condition d'être quittée et reprise indéfiniment. L'hérétique touchait la somme et retournait bravement à son premier vomissement ; c'était alors une besogne à refaire. Le plus souvent il allait se faire convertir de nouveau dans une autre province. Bientôt les convertis-voyageurs pullulèrent. Des lois sévères furent portées en 4679 contre ces industriels. On les confondit avec les relaps. Mais elles aggravèrent le sort des relaps de bonne foi, sans diminuer le nombre des conversions simulées.

Nous allions oublier le plus beau titre du roi à la reconnaissance de l'Église. N'est-ce pas cette année même (1680) que Marillac inventa les dragonnades? Le soldat donnait la main au prêtre, le dragon se faisait missionnaire ; la chose allait désormais marcher tambour battant. Voici comment procèdent ces soldats en chasuble et ces prêtres à cheval, improvisés convertisseurs pour la plus grande gloire de Dieu. Leur sermon est divisé en plusieurs points. On loge une compagnie et demi de dragons chez une seule famille (lettre de Louvois à M. Foucault, 46 octobre 4685), et la famille est infailliblement ruinée au bout de huit jours : premier point. Ce traitement n'a pas suffi pour la décider à

uo retour vers Dieu ; alors, question extraordinaire, les dragons battent les hommes, violent les femmes , puis les traînent à l'église par les cheveux : second point. Enfin, si cela n'a point encore réussi, ils feront brûler à petit feu les pieds ou les mains des patients, car ils ont deviné les chauffeurs, ou plutôt ils se ressouviennent de l'inquisition : c'est le troisième et dernier point. Ce n'est pas tout : comme le dragon est gai de son naturel, il introduira dans ce programme des facéties de son cru et d'agréables variantes. On verra celte soldatesque se relayer autour d'un huguenot pendant plusieurs jours de suite pour l'empêcher de dormir. Ils le pincent, le piquent, le tiraillent, jusqu'à ce que, succombant à cette longue torture, il vende sa croyance pour un peu de sommeil. Du reste, ils agissent en sûreté de conscience ; ils se sont procuré des dispenses. Et n'ontils pas l'approbation des dames de la cour? « Les dragons sont de fort bons missionnaires. » C'est madame de Sévigné qui le dit, après avoir examiné le cas. Quoi de plus?

Une autre dame prend une part plus active à la révocation ; cette dame est une reine, madame de Maintenon. Elle envoie son parent, M. de Villette, à une expédition lointaine, et pendant son absence enlève et convertit ses enfants. A son retour, le père les retrouve, mais il leur est devenu étranger; il n'est plus pour eux qu'un huguenot, un mécréant, un damné. Indigné, désespéré, il écrit à sa parente une lettre pleine d'emportement et d'amères invectives. Mais elle, avec la douceur et Fonction d'une conscience sereine : « C'est l'amitié, lui répond-elle, que j'ai toujours eue pour vous qui m'a fait désirer avec ardeur de pouvoir faire quelque chose pour ce qui m'est le plus cher. Je me suis servie de votre absence comme du seul temps où je pouvais en venir à bout. J'ai fait enlever votre fille par impatience de l'avoir et de l'élever à mon gré. i (24 août 1681 .) Comment résister aux décrets de cette providence en jupon?

Le marquis le comprit, et fit lui-même sa soumission quelques années après.

C'est à tort pourtant qu'on a attribué à madame de Maintenon une influence décisive dans la révocation de l'édit de Nantes. A cette époque, celle qu'on devait nommer la vieille sultane est encore loin d'être arrivée au degré d'omnipotence qu'elle atteignit plus tard. Son rôle est tout passif. Elle étudie patiemment le roi, et reflète comme un miroir fidèle ses opinions bonnes ou mauvaises. Louis ne l'aime pas parce qu'elle est dévote, il l'aime parce que lui-même est dévot, c'est-à-dire vieilli, et qu'il aspire à ces « pays nouveaux » qui sont les Invalides des cœurs usés par l'amour. L'assimilation vient de lui et non d'elle. Elle flatte donc ses goûts despotiques et ses instincts religieux ; son élévation est à ce prix. Le roi penche-l-il pour l'indulgence, elle écrit à son frère d'éviter toute persécution contre les huguenots et de se souvenir qu'il est petit-fils d'Agrippa d'Aubigné. Au fond, elle est elle-même bien plus portée vers les voies de persuasion que vers les mesures rigoureuses. Elle patronne vivement l'entreprise de Pélisson, qu'elle met bien au-dessus de Bossuet, parce qu'il a pour lui l'éloquence irrésistible des écus de six livres. Mais les résolutions violentes viennent-elles à triompher dans le cœur du roi, elle approuve sans hésitation ces conversions extorquées et peu sincères, en se disant comme pour répondre à un remords secret : « Dieu se sert de toutes voies pour ramener les hérétiques. Si les pères sont hypocrites, les enfants du moins seront catholiques. » Une imprudence de Ruvigny, le député général des protestants, contribua beaucoup à faire disparaître ses derniers scrupules : « Ruvigny est intraitable. Il a dit au roi que j'étais née calviniste et que je l'avais été jusqu'à mon entrée à la cour-.... ceci m'engage à approuver des choses fort opposées à mes sentiments. » (Corresp.)

Madame de Maintenon est tout entière dans ce mot. Elle porte toute sa vie un masque : chez Scarron, chez madame de Montespan, chez Louis XIV. Ajoutons qu'elle en vint jusqu'à spéculer sur la détresse de ces infortunés. Il y a une lettre d'elle à son frère où elle lui donne avis « que les terres, en Poitou, se donnent pour rien à cause de la désolation des hérétiques, » et le prie de ne pas laisser échapper cette belle occasion de reconstituer à bon marché son patrimoine. Telle est la part que prit à la révocation de l'édit de Nantes cette femme artificieuse et funeste, part très-secondaire, comme on voit, et qui ne valait guère la peine d'être élevée à la hauteur d'un événement historique; mais il y a dans ses qualités, comme dans ses défauts, une telle puissance de fascination, que même après deux siècles nul ne peut la regarder de près impunément, sans se sentir le cœur pris de haine ou d'admiration. C'est ce qui est arrivé a ses historiens ; aussi ont-ils la plupart exagéré son rôle dans cette circonstance, les uns pour lui en faire un titre de gloire, les autres pour lui en faire un crime. Or, qu'elle soit glorieuse ou infamante, celte responsabilité retombera sur d'autres têtes. La favorite suivit le courant qui entraînait son maître lui-même ; elle n'eut ni la volonté ni le pouvoir d'en contenir ou d'en précipiter l'impulsion.

L'assemblée de 1680 présenta, comme ses devancières, ses très-humbles articles à Sa Majesté; ils passèrent presque sans modification dans le recueil des lois et ordonnances. Nous arrivons sans nous y arrêter à l'année 1682, date mémorable pour la royauté aussi bien que pour l'Église.

Les péripéties de l'affaire de la Régale sont connues; nous ne nous y arrêterions pas, si elles ne se rattachaient par un point peu signalé jusqu'à présent à l'histoire de la révocation. Les rois de France jouissaient, depuis trois ou quatre siècles, du double droit de percevoir les revenus des bénéfices et ceux des évèchés pendant leur vacance. Ce

Ali DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

droit, qu 1 ou nommait Ja Régale, était vu de* fort mauvais œil par les papes, qui se l'étaient longtemps attribué exclusivement. 11 n'était toutefois exercé que dans les provinces de l'ancien royaume de France ; Louis XIV l'étendit par un décret à toutes les possessions nouvelles de la couronne. Cette mesure, rendue nécessaire par l'embarras de ses finances, semblait devoir soulever la réprobation unanime du clergé, qui avait toujours défendu ce. privilège avec acharnement : il n'en fut rien. Le pape poussa les hauts cris contre cette flagrante atteinte à l'inviolabilité de ses finances; deux évêques seulement protestèrent, tous les autres se turent. Quelle peut être la cause d une soumission aussi étrange, aussi invraisemblable pour qui connaît l'invincible obstination de ce corps à défendre ses intérêts? Quoi! sans motif trahir ses plus chères prérogatives, se mettre pour ainsi dire en révolte ouverte contre le saintsiége! voilà une cause qui valait pourtant la peine d'être expliquée. En vain on dira que c'est là une complaisance gratuite du clergé pour son roi : nous avons trop bien vu jusqu'à présent de quel côté étaient les complaisances. Cette cause, elle est développée tout au long dans l'acte original du consentement du clergé :

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