‹ L'Église et les philosophes au dixhuitieme siècle P. LanfreyChapitre 22 sur 33 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

1RS JKftUITRS ( HASSKS DK FRANCK KT d'ESPACNR.

En France, la Société de Jésus eut à lutter contre d'autres éléments de ruine. L'occasion fut une intrigue où l'on trouve la main d'une femme, comme dans tout ce qui se lit à cette époque. La cause fut plus complexe. La haine invétérée des jansénistes transformés par elle en martyrs, 1rs vieilles rancunes du parlement, l'antipathie de l'opinion pour qui, depuis les Provinciales, le mot de jésuitisme était le synonyme du « fides punica ; » puissance redoutable qui signifie ses volontés par des proverbes dont tôt ou tard elle

fait des lois — par-dessus tout, enfin, l'ardeur impatiente des partisans de la philosophie nouvelle, — tels furent les éléments qui, sans concert et sans alliance, agirent dans un même but. tout en restant hétérogènes el contradictoires. Cette mystérieuse direction des forces sociales qui leur imprime une unité d'action sans laquelle elles seraient condamnées à une éternelle inertie, est le signe visible de l'esprit de l'humanité.

Voici l'intrigue :

Dès 1752, madame de Pompadour, déterminée à redevenir vertueuse par des scrupules dont nous laissons rénumération aux Mémoires secrets de cette époque féconde en scandales, sans renoncer toutefois aux bénéfices d une position qui faisait d'elle la vraie souveraine de la France, avait sollicité de la Sorbonne et des docteurs de la Compagnie l'autorisation de rester auprès de la personne du roi, pour qui elle ne conservait plus, disait elle, que les sentiments de l'attachement le plus pur. La négociation échoua. Elle fut renouée en 1756. La marquise, pour constater par un coup d'éclat sa faveur qu'on commençait à mettre en doute, demanda au roi un tabouret, c'est-à-dire la charge de dame de la reine. Qui oserait accuser sa présence à la cour lorsqu'elle y aurait une position officielle? Varie Leczinska, toujours douce et résignée, objecta timidement l'irréligion de la solliciteuse. Voilà ce qui la ramenait au confessionnal.

Le père de Sacy se chargea de la réconcilier avec le ♦ciel. Il lui prescrivit un régime spirituel, fit changer les escaliers qui conduisaient à son appartement, et enfin exigea d'elle qu'elle écrivît à son mari, M. d'Étiolés, pour lui proposer « de la reprendre ». Elle obéit sans faire la moindre objection. « Depuis longtemps, lui disait-elle dans sa lettre, le point capital de sa faute avait cessé, il ne s'agissait plus que d'en faire cesser les apparences. » Le

bon père s'étonnait de son succès. Voici qui l'explique. La lettre en question fut portée par le prince de Soubise, le héros de Rosbach, plus heureux en diplomatie qu'à la guerre, et il dicta lui-même la réponse du mari. Cette réponse, qui était un refus superbe de stoïcisme et de fierté blessée, eut un succès d'enthousiasme dans ce siècle frivole, et coûta plusieurs millions à la favorite. Après un éclat aussi public, elle crut que le directeur n'aurait plus rien à lui refuser. Mais soit que celui-ci ressentît des remords de s'être trop avancé, soit qu'il eût pénétré à temps le secret de la comédie, la marquise ne recueillit pas de ses démarches le double fruit qu'elle en espérait. Elle eut le tabouret, mais sans l'absolution. Le père de Sacy rompit brusquement les conférences en disant « que l'on s'était trop moqué du confesseur du feu roi, quand monseigneur le comte de Toulouse était venu au monde, et qu'il ne voulait pas qu'il lui en arrivât autant. » C'est ce refus méritoire, sans doute, mais où la politique a bien plus de part que les austères suggestions de la morale, que les jésuites ont exploité depuis pour se décerner les faciles honneurs d'une inflexibilité soigneusement dissimulée jusque-là. par humilité sans doute. Personne ne leur en tint compte. Quant à leur pénitente, ce manque de complaisance lui parut tellement inouï, qu'elle s'en plaignit au pape en personne. Mais pourquoi donner à cet incident burlesque une importance qu'il ne mérite pas? Venons-en au procès fameux qui remit en question uon-seulement toutes leurs vertus théologales, mais leur probité elle même qui ne put en sortir intacte.

Nous avons vu comment ils interprétaient les canons de l'Église, qui défendent comme un crime le commerce aux ecclésiastiques, et les prescriptions de leur propre institut, qui les voue à une pauvreté perpétuelle. Au moyen de certaines restrictions mentales, ils trafiquaient, en sûreté de

conscience, sur tous les points du globe, et jusque sous les yeux du pape, au cœur même de l'Italie. À Macerata ils fabriquaient des draps destinés d'abord exclusivement à leur usage, puis vendus à tout le monde. En Afrique ils faisaient la traite des nègres. Leurs ennemis dénonçaient en vain, depuis plus d'un siècle, les tendances mercantiles de Tordre. Les jésuites niaient le lait, et pousuivaient imperturbablement leurs opérations. Au reste, ce crime leur sera facilement pardonné aujourd'hui. Mais ce n'est pas un des moindres signes de leur sûreté d'instinct politique, que d'avoir su deviner la pente qui entraînait l'esprit moderne vers les conquêtes industrielles, et d'avoir rompu sans crainte, avec les stériles traditions de l'Église, en les encourageant au lieu de les flétrir, comme firent les jansénistes, à l'exemple des premiers docteurs du catholicisme.

Le père Lavalette était un des nombreux banquiers de la société. Homme actif, entreprenant, il avait été placé, avec un juif son associé, à la tête de rétablissement de la Martinique, qu'il faisait prospérer par ses aventureuses spéculations. Dénoncé une première fois en i 753, par les habitants, que sa concurrence ruinait, et rappelé enFrance, il se fit réintégrer dans ses fonctions avec un titre déplus, celui de préfet apostolique, et reprit hardiment ses premières opérations. Bientôt l'entreprise atteignit au plus haut point de prospérité. Des milliers de nègres défrichaient des terres immenses, dont les produits étaient chargés sur de nombreux vaisseaux. Il acheta de nouvelles possessions à la Dominique, et deux mille esclaves pour les exploiter. Mais voilà où la fortune vint placer son grain de sable. Une épidémie survint : les nègres se détériorèrent et moururent par centaines. Presque en même temps les vaisseaux apostoliques furent capturés par les corsaires anglais. — Et admirez l'esprit d'ironie qui se joue dans les choses humaines ! — - Ce fâcheux accident survint au

moment même où les jésuites protestaient le plus vive-, ment, en Europe, contre le cardinal Saldanha, qui les avait accusés d'avoir du faible pour les entreprises industrielles. Ce démenti brutal, comme un flagrant délit, fut suivi d'uno banqueroute de trois millions.

Mis en cause par les créanciers, comme responsables des opérations de leur confrère, les jésuites cédèrent à de mesquines considérations d'intérêt, et refusèrent de payer, alléguant un droit de non-solidarité, ou pour mieux dire un droit de spoliation, qui ne protégeait que les ordres, dont les couvents étaient séparés pour le temporel. L'adoption d'un pareil système de défense était déjà une faute bien grave. Ils la rendirent irréparable en faisant attribuer le jugement du procès à la grande cbambre du parlement de Paris. Les jansénistes se jetèrent avec joie sur cette proie inespérée, et le diacre Pâris en tressaillit d'allégresse au fond de sa tombe.

Du reste, il faut le reconnaître, quelle que fût Tanimosité des juges, ils eurent la bonne foi ou Inhabileté d'élever de prime abord le débat à la hauteur d'une question générale. Les faits s'effacèrent devant les principes. Sans cette tactique ils n'eussent jamais réussi à passionner l'opinion. Ce n'est pas aux individus qu'elle en voulait, — ces religieux ne méritaient, en cette qualité, ni plus ni moins de blâme que leurs confrères en moinerie, — c'est à leur institut qui pervertissait toutes ces volontés inoffensives, en les dirigeant le plus souvent, à leur insu, vers un but coupable. La lutte transportée sur ce terrain avait d'ailleurs, aux yeux du parlement, l'avantage précieux de relever son orthodoxie sur les ruines de la théologie jésuitique, qui l'avait si longtemps humilié par ses censures. « Messieurs » étaient bien aise aussi de donner en passant une leçon à ce haut clergé si jaloux de ses prérogatives et si sourd à leurs remontrances.

Sommés de produire leurs règles, pour établir ce prétendu droit de non-solidarité, les jésuites s'avisèrent trop tard de l'imprudence qu'ils avaient commise. On s'arrêta à peine à l'affaire qui avait donné lieu au procès. Ils furent déclarés solidaires, et l'on n'en parla plus. En revanche l'ordre lui-même fut mis en accusation, et tous leurs actes, toutes leurs opinions, tous leurs écrits, furent appelés en témoignage contre lui. Alors commence un toile sans exemple dans le passé. Tous les parlements du royaume, à l'exception de deux, imitent le parlement de Paris. On s'indigne, on rougit de ce joug si longtemps subi en silence, on réimprime des pamphlets oubliés, on se dispute les factura quotidiens des jansénistes, étonnés de ce succès nouveau pour eux ; on s arrache les réquisitoires de Joly de-Fleury, de Dudon, de Ripert de Monelar, celui de la Ghalotais surtout, qui portait l'empreinte irrécusable d'une conscience pure, et d'un esprit mâle et éclairé: toute la France s'écrie comme dans Candide: Mangeons du jésuite. Mot Féroce, — mais ce n était qu'un mot. Jamais lutte plus passionnée ne fut plus inoffensive: pas une violence, pas une représaille contre ces hommes qui avaient si longtemps rempli les prisons de leurs ennemis! L'idée qui les tuait était leur plus sûre sauvegarde.

On pouvait se croire revenu aux plus beaux temps des querelles théologiques. Les encyclopédistes, d'abord heureux de ce déchaînement qui se faisait à leur profit, virent ensuite avec chagrin l'importance inattendue d'une polémique qui témoignait de l'empire conservé sur les esprits par les idées religieuses. Cette guerre n'était pour eux que la préface d'une guerre plus sérieuse et plus décisive. <( Tous ces imbéciles, s'étaient-ils dit d'abord, qui croient servir la religion, servent la raison, sans s'en douter. Ce sont des exécuteurs de la haute justice pour la philosophie, dont ils prennent les ordres sans le savoir. » (IVAIem-

m L'ÉGLISE ET LES PHILOSOPHES

bert à Voltaire, 4 mai 1762). « Il faut espérer, écrivait Voltaire à la Chalotais, qu'après avoir purgé la France des jésuites, on sentira combien il est honteux d'être soumis a la puissance ridicule qui les a établis. »

Mais bientôt la sombre exaltation des parlementaires les fil réfléchir; ils furent effrayés de voir démuseler « le tigre janséniste » qui venait de dévorer Calas à Toulouse, (•elle même année, et qui devait, avant peu, immoler la Barre. « Savez-vous ce qu'on m'a dit hier de vous? — Que les jésuites commençaient à vous faire pitié, et que vous seriez presque tenté d'écrire en leur faveur. » (D'Àlembert à Voltaire.) Ce n'était pas de la pitié, c'était de la politique, et de la meilleure, c'était le regret de voir compromis un équilibre qui avait servi les intérêts de la philosophie. « Gare qu'un jour le jansénisme ne fasse autant de mal que les jésuites en ont fait... Que me servirait d'être délivré des renards, si on me livrait aux loups ? » (Voltaire à la Chalotais.) Ces alarmes n'étaient point exagérées; on le vit bien le lendemain de la victoire; mais elles furent passagères comme un pressentiment, et ne produisirent pas de modification importante dans la politique du parti. Il laissa le parlement poursuivre son triomphe, et revint à sa propagande, en s'abstenant d'insulter aux vaincus.

Pendant que l'imminence de leurs dangers désarmait ainsi une partie de. leurs adversaires, les jésuites restaient-ils inactifs? On aurait tort de le croire. Mais cette situation désespérée ne leur inspira , pas plus qu'en Portugal, ni les résolutions qui relèvent les causes perdues, ni l'héroïsme d'attitude qui ennoblit une défaite. La source des grands sentiments aussi bien que des grandes actions est à jamais tarie chez ces hommes flétris de bonne heure par la loi d'obéissance. On ne supprime pas impunément la volonté, le libre arbitre et le stoïque

AU DIX-HUITIÈME SIÈCLK m

orgueil des vertus viriles. En les déracinant de l'âme humaine, vous emportez l'âme elle-même avec elles. Une règle ne remplace pas la conscience. Le jour où l'ordre eut besoin de dévouement, de fierté, d'inspiration, d'héroïsme, il fut perdu, car on ne peut demander tout cela ■ qu'à des cœurs d'hommes; or le cœur de l'homme, il le nie comme le siège du Malin. Il le tue systématiquement: « Celui qui ne hait pas son père et sa mère et même son cœur ne peut être mon disciple. » Demandez donc de grandes actions à ces machines ! Ils se montrèrent, comme toujours et partout, médiocres : ils intriguèrent à la cour, au palais, à l'église, mais ne s'élevèrent jamais au-dessus de l'intrigue!

Les jésuites avaient à la cour un parti puissant ei dévoué : c'était d'abord Marie Leczinska. Délaissée par son époux qu'elle aimait avec passion, la pauvre reine cherchait, dans les pratiques minutieuses de la dévotion, une consolation qui la fuyait toujours. C'était encore le Dauphin, si aime du clergé qui voyait en lui 1 incarnation de ses idées et l'avènement prochain de ses vengeances; esprit étroit et borné, mais rigide et opiniâtre, il aurait offert sur le trône, et sous la tutelle d'un confesseur, le modèle d'un roi persécuteur. Toutes les rancunes, toutes les haines, toutes les espérances du parti qui avait triomphé sous les dernières années de Louis XIV, s'étaient ralliées autour de lui, et, à force d'en être entouré et flatté, il en était devenu la personnification vivante. On connaît son mot cruel sur Voltaire, répété par le bon et naïf Quesnay : « Cet homme mérite les derniers supplices! » Son règne, il faut en convenir, présentait aux encyclopédistes une perspective médiocrement rassurante, et on n'a guère le droit de s'étonner qu'ils se soient réjouis de sa mort; on s'étonnera moins encore que les jésuites appréciassent un tel prince et en fussent favorisés. Avec lui, la famille royale presque tout

Page 1