L'KGIJSE ET LES PHILOSOPHES
entière, plusieurs membres influents du conseil du roi, le chancelier, le contrôleur général, le garde des sceaux. les maréchaux de Soubise et d'Estrées, et, par-dessus tout, le roi Louis XV lui-même. Ce complice tout-puissant lutta longtemps en leur faveur, et c'est contre son gré qu'il signa l acté d'expulsion. Le roi n'avait pas reçu en vain, pendant quarante ans, l'absolution de ces prêtres. Cette àme faible (eut-il une âme?), qui appartenait au premier occupant, garda toujours l'empreinte du joug porté si longtemps avec vénération ; et nul doute que si, au lieu de l'insignifiant Pérusseau, il eût eu pour directeur un caractère énergique et dominateur comme le Tellier, il ne l'eût toujours subi. Cet empire était fortifié par je ne sais quelle honteusr peur de l'enfer qu'il nommait sa religion ; ses crimes étaient, à ses yeux, plus que suffisamment expies par la protection qu'il accordait au clergé, et par quelques pratiques ridicules renouvelées de Louis XI. Sa religion supprimait" le remords et la honte; il y tenait dans l'intérêt de sa digestion et des voluptés du Parc-aux-Cerfs : « Le roi, a écrit Choiseul, était instruit de sa religion comme une tourière de Sainte-Marie. On ne pouvait l'en entendre parler sans dégoût. » Sa qualité de roi couvrait le reste : « Moi, disait-il, je suis l'oint du Seigneur; » se plaçant ainsi dans une sphère privilégiée où il traitait avec Dieu de puissance à puissance : et de fait, le roi de France ne guerissait-il pas les écrouelles? n'était-ce pas là un signe de Dieu, une émanation de ses attributs, une grâce d'État enfin, mot charmant inventé par les gens d'Église, à l'usage des pécheurs haut placés? — L'éducation de Fleury portait ses fruits.
Il jugea pourtant avec assez de justesse d'esprit la querelle élevée entre le parlement et les jésuites; il ne vil dans ceux-ci que des prêtres. L'Église seule, à ses yeux, recevait les coups que les deux partis se portaient avec
tant d'acharnement : a Je n'aime point cordialement les jésuites; mais toutes les hérésies les ont toujours détestés, ce qui est leur triomphe (à Choiseulj. «Mais, le jour décisif venu, il les sacrifia sans hésiter. Ce prince, dont l'avenir ne connaîtra qu'une parole, parole égoïste qui résume son règne et en formule la valeur historique : Après moi le déluge! devait, en cette circonstance, se montrer fidèle à sa maxime favorite et au sens général de sa vie. Il défendit d'abord au parlement par ordonnance « de rien statuer ni définitivement ni provisoirement sur tout ce qui pourraitconcerner les constitutions de laCompagnie de Jésus, si ce n'est qu'il en fût autrement ordonné. 9 Le parlement l'enregistra comme par ironie et poursuivit sa procédure; il savait que le roi avait besoin de lui pour un nouvel impôt rendu nécessaire par l'éventualité menaçante d'une guerre en faveur de l'Espagne et contre l'Angleterre. Cet argument, appuyé par Choiseul et la favorite, triompha des scrupules de Louis XV; il livra les pères pour soixante millions. Le Dauphin intercéda et fut accueilli avec une extrême froideur; sa vie austère et retirée, critique involontaire des débauches paternelles, déplaisait. Le roi voyait en lui sou héritier, jamais son fils; il n'obtint rien.
Les jésuites furent plus heureux auprès du clergé. Ce corps avait compris la solidarité intime qui liait son sort à celui de la Compagnie dans un avenir plus ou moins prochain, mais inévitable; il fit cause commune avec elle. 11 eut à se prononcer une première fois le 30 novembre 1701 . Le roi désirait connaître l'avis de l'épiscopat sur tous les points si ardemment controversés par l'opinion. La conférence réunie chez le cardinal de Luynes décida, à l'unanimité nioiirs six voix, que la conduite, les mœurs et l'institut des jésuites étaient également irréprochables. La seconde fois sa démonstration en leur faveur fut encore plus éclatante. L'assemblée générale, s'étant ouverte le
1 er mai 1762, mit en délibération une lettre au roi qui fut adoptée à l'unanimité et présentée par monseigneur de Narbonne : c'était uue apologie sans réserves. Le parlement y répondit par son arrêt du 6 août.
Cet arrêt fameux est un triste et curieux monument de l'imbécillité humaine, et montre à nu l'ineptie qui se cachait sous ces dehors graves et solennels de la vieille magistrature. Qui donc a pu dire que Maupeou et Beaumarchais ont tué le parlement ? On ne tue pas les morts. Le ministre essaya sans succès un remède désespéré . la transfusion; quant au poète, il ne fit que constater le décès. Le parlement est mort le jour où, dans le siècle de la raison, pouvant frapper ses ennemis au nom de la vérité et de la justice, il écrivit ces ridicules considérants:
Attendu que les doctrines de la Société « sont favorables au schisme des Grecs, attentatoires au dogme de ht procession du Saint-Esprit, favorisent l'arianiame, le socinianisme, le sabeiliauisme, le nestorianisme ; ébranlent la certitude d'aucuns dogmes sur la hiérarchie, sur les rites du sacrifice et du sacrement; reproduisent l'hérésie de VVi clef; renouvellent les erreurs de Tribonius, de Pélage, de Cassien, de Faust, des Marseillais ; ajoutent le blasphème à l'hérésie; sont injurieuses aux saints Pères, aux apùlres, à Abraham , aux prophètes, à saint Jean-Baptiste, aux anges; outrageants et blasphématoires contre la bienheureuse Vierge Marie; attaquent le mystère de la Rédemption; favorisent l'impiété des déistes; ressentent P épi curéisme; apprennent aux hommes à vivre en bêtes, etc. »
11 est mort le jour où, sur le réquisitoire de Joly de Fleury, il rendit un arrêt portant défense d'inoculer « jusqu'à ce que la faculté de théologie eût prononcé sur l'inoculation. »
Si les jésuites méritaient l'expulsion, quelle peine méritaient donc de pareils juges?
Pour appuyer sa décision par des pièces justificatives., il fit publier un énorme volume d'extraits des auteurs de la Société. A ce recueil de sottises théologiques et de rêveries immorales enfantées par des cerveaux de moines en délire, les jésuites auraient pu opposer une compilation non moins monstrueuse des doctrines parlementaires., et l'opinion publique aurait prononcé, sur les accusateurs comme sur les accusés, un jugement impartial en les flétrissant d'une égale réprobation. Ils préférèrent nier. On sait ce que valent leurs dénégations.
La victoire du parlement était complète. 11 la cimenta en faisant lacérer et brûler par la main du bourreau un mandement de l'archevêque de Paris; en exilant l'abbé de Caveyrae, écrivain aux gages de 1 episcopat, digne d'écrire une apologie de l'ordre de Jésus après avoir écrit l'apologie de la Saint-Barthélémy; et en faisant pendre un pauvre diable de curé « qui s'était un peu lâché à souper chez les Mathurins sur le compte de l'abbé deChauvelin et de messieurs. » (Volt, à d'Al.)
Toutefois un embarras restait. Qu'allait-on faire des ci-devant soi-disant jésuites? Louis XV eut une dernière velléité de les sauver. Il ne pouvait se résoudre à signer l'acte de bannissement. A ses scrupules religieux étaient venues se joindre des appréhensions motivées jusqu'à un certain point par le sinistre renom de leurs théories régicides. 11 espéra un instant tout concilier par un arrange ment diplomatique. Choiseul dressa, par son ordre, le programme d'une réforme de la société. Elle consistait à faire nommer un vicaire qui aurait résidé dans le royaume et été indépendant du général. Celte prétendue réforme était la ruine de l'ordre, puisqu'elle brisait l'unité qui en est la vie et le fondement. Le général Ricci la repoussa. On connaît sa réponse : « Qu'ils soient comme ils sont ou qu'ils ne soient plus. » (Vêtait là une belle et ferme parole
qui eût honoré une plus noble cause. Aussi les jésuites se sont-ils empressés de repousser l'honneur de l'avoir prononcée. Ils sortirent de France et se dispersèrent à petit bruit, sans que personne s'émût en leur faveur. Je me trompe : Helvétius fit remettre une forte somme d'argent à celui qui avait trompé sa confiance et trahi son amitié; Voltaire, se souvenant qu'il était leur élève, recueillit chez lui le père Adam, dont il fit son aumônier en chef, sans se douter qu'il se donnait un espion en permanence; et d'Alembert fit, sur la défaite de l'ordre, un petit écrit qui en fut l'oraison funèbre dans une bouche impartiale. Puis on les oublia, et l'attention se porta d'un autre côté.
Cet oubli dura trois ans. Le 2 avril \1(M, sur tous les points de l'immense territoire occupé par la monarchie espagnole, dont il a été dit que le soleil ne s'y couchait jamais, en Europe, en Asie, en Amérique, dans les îles, le même jour, à la même heure, les gouverneurs des provinces ouvrirent $es dépêches de Madrid scellées d'un triple sceau. Sur la première enveloppe, on lisait ceci : h Sous peine de mort, vous n'ouvrirez ce paquet que le 2 avril I7G7, au déclin du jour. » La lettre était ainsi conçue :
« Je vous revêts de toute mon autorité et de toute ma puissance pour vous transporter sur-le-champ avec mainforte à la maison des jésuites. Vous ferez saisir ces religieux et les conduirez comme prisonniers au port indiqué dans les vingt-quatre heures. Là ils seront embarqués sur des vaisseaux à ce destinés. Au moment même de l'exécution, vous ferez apposer les scellés sur les papiers et les arrives de la maison. sans permettre à personne d'emporter autre chose que ses livres de prière et le linge nécessaire pour la traversée. Si, après rembarquement, il existait un seul jésuite, même malade ou moribond dans votre département, vous seriez puni de mort.
« Moi le Roi. »
Kn même temps parut une pragmatique qui supprimait la Société purement et simplement, sans exposé de motifs et sans considérants; par où Ton voit que la mort sans phrases n'est pas d'origine révolutionnaire. Charles III ( :e bornait à dire qu'il renfermait dans son cœur royal le secret de sa détermination. Ce secret fut si bien gardé, que l'histoire en est encore aux suppositions. Voici pourtant des faits certains.
Un an avant avait eu lieu à Madrid un mouvement populaire. Ce drame, moitié sérieux, moitié burlesque, est encore désigné sous le nom d'émeute des chapeaux. Charles lll, qui, à l'exemple de la plupart des rois ses contemporains, avait en portefeuille de grands et beaux projets de réforme pour la prospérité de ses sujets, crut devoir inaugurer le règne de l'âge d'or par un remaniement complet de la forme des chapeaux. On portait alors les chapeaux à ailes longues et rabattues avec les manteaux à longs plis, — costume favorable au mystère, et cher par conséquent à ce peuple voluptueux et romanesque. L'édit le proscrivit et voulut mettre en honneur les chapeaux à bords raccourcis. Ce prélude fut peu goûté. On protesta contre cette pédantesque et ridicule invasion des lois dans le royaume de la mode, et les intentions civilisatrices du monarque furent absolument méconnues. Peu à peu le mécontentement prit des proportions menaçantes. LesMadrilègnes se soulevèrent et démolirent la maison du ministre signataire de Fédit, qui n'échappa qu'à grand'peine à la fureur des chapeaux insurgés. Le roi, sifflé à son balcon par la foule après une improvisation qui n'eut pas plus de succès que sa réforme, dut quitter Madrid en toute hâte, sous la protection de ses gardes wallonnes, et laisser sa capitale au pouvoir de l'ennemi. On crut un instant à une révolution nationale qui allait renvoyer en France ta race de Louis XIV. Le marquis d'Ossun, représentant de la cour de Versailles à Madrid,