L'ÉGLISE KT LES PHILOSOPHES
s'empressa d'offrir a Charles le secours des armées de Louis XV. Le roi refusa et attendit. Au bout de quelques jours, les jésuites parurent dans la rue, comme le deus ex machina. On les vit circuler à travers les groupes, exhortant la foule à se retirer, et celle-ci, comme obéissant à un mot d'ordre, se dissipa en peu d'heures au cri de : Vivent les jésuites!
Telle avait été la préface de l'édit de bannissement. Le roi, rentré dans sa- capitale, ne fit en apparence aucune démarche pour découvrir les causes secrètes de l'insurrection, ni pour en punir les auteurs. Les cabinets étrangers apprirent avec étonnement les détails de ces scènes inouïes, dans ce siècle où la majesté royale avait été, insultée par une majesté en haillons qui allait avoir aussi, avant peu, son trône et ses courtisans. Ils s'en exagérèrent l'importance. Louis XV surtout en fut frappé de stupeur. 11 se rappelait le cercueil de son ancêtre assailli à coups de pierres sur la route de Saint-Denis ; il craignait les multitudes: il avait le pressentiment d'un orage prochain. Il se fit raconter minutieusement les moindres épisodes de l'émeute de Madrid. Quant à Choiseul, il en fut indigné. Ce vrai gentilhomme, hautain et brave jusqu'à la témérité, se refusait à admettre l'idée d'un roi fuyant devant son peuple. Son indignation se changea en dédain lorsqu'il apprit l'impunité des émeutiers et l'apparente inaction de Charles. Toute l'Europe et les jésuites eux-mêmes, que la voix publique accusait d'avoir secrètement fomenté les troubles, s'y trompèrent avec lui. Cependant le roi poursuivait dans le mystère une instruction dirigée par lui avec cette opiniâtreté ardente et calme à la fois qui était le trait le plus saillant de son caractère : il y mit tout le temps nécessaire pour qu'elle fût complète et consciencieuse, et procéda avec des précautions qui lui étaient commandées par la vigilance bien connue de ceux dont il méditait le châtiment. Campo-
Manès, d'Aranda, Monino, qui remplissaient l'emploi do juges instructeurs, conféraient entre eux par des moyens qu'on dirait empruntés aux traîtres de mélodrame. Ils se rendaient la nuit, séparément et à Finsu les uns des autres, dans une maison isolée et sans apparence. Là, de jeunes pages, dont l'âge écartait tout soupçon, transcrivaient sous leur dictée les documents et les pièces du procès. D'Aranda les portait ensuite, en personne, au roi lui-même qui en discutait la valeur et indiquait la direction à donner aux poursuites.
Rien ne transpira jusqu'au moment où l'edit parut. Il trouva les jésuites dormant paisiblement sur la foi de leur faveur passée. Charles était en effet un prince digne par sa vieentièrede porter son titre héréditaire de roi très-catholique. Caractère droit, âme pure, mais esprit étroit et faible, il laissait percer ses préoccupations religieuses dans ses moindres actes. Ses dépêches diplomatiques à ses ambassadeurs auprès du saint-siège attestent qu'il poussa la dévotion jusqu'à la manie. Il y disputait au pape le privilège de faire les saints, antique monopole de la cour romaine; il s'ingéniait, à chaque canonisation nouvelle, de glisser par contrebande un de ses protégés dans la glorieuse phalange des demi-dieux, et on le lui accordait volontiers en échange de ses bons offices. En plusieurs circonstances, il avait donné atix jésuites des marques non équivoques de sa protection, notamment en faisant brûler par la main du bourreau, selon l'usage classique, les manifestes de Pom bal. C'était se compromettre avec eux, lier irrévocablement sa cause à la leur; qu'on juge de leur surprise à ce brusque réveil! Quoi! trahis, abandonnés, joués par ce dernier allié! — Rodrigue, qui l'eût cru? — Chimène, qui l'eût dit? Leurs commentaires et leurs étonnements, vrais ou feints, durent encore aujourd'hui. Ils en ont rempli des volumes.
Leur système consista d'abord à' supposer une conjuration entre Choiseul, les encyclopédistes et la cour d'Espagne. Choiseul avait fait rémeute pour la leur attribuer et les perdre; les encyclopédistes avaient empoisonné les ministres de Charles du venin de leurs doctrines; quant au roi, il avait naturellement joué le rôle de dupe. Les rois sont impeccables; la société n'a jamais fait remonter ses accusations jusqu'à eux : ce sont toujours les ministres qui ont tort : Louis, trompé par Choiseul, Charles par d'Aranda, Joseph par Pombal. Marie-Thérèse par Kaunilz. — Il faut garder un roi pour la soif, dit le proverbe. — Cette fable grossière et impertinente n'ayant aucun succès, ils insinuèrent que leur chute était l'ouvrage d'un ordre jaloux de leur prospérité, les dominicains. Personne n'y crut. Qu'imaginer alors? Ils avaient fait de Choiseul un entrepreneur d'émeutes, ils en firent encore un faussaire. D'après une troisième version, Choiseul aurait fait imiter l'écriture du général de l'ordre dans une lettre qui présentait le roi comme un bâtard d'Alberoni, et l'infant don Louis, sou frère, comme le seul héritier légitime de la couronne. Mais pourquoi discuter des allégations qui ne s'appuient sur aucune espèce de preuves, et que repoussent également et la vraisemblance historique et le caractère bien connu des personnages. Les défauts mêmes du duc, sa légèreté, son insouciance, son indiscrétion, excluent jusqu'à l'idéed'une trame aussi noire. S'il avait été capable de haïr ces moines, il n'aurait jamais apporté autant de bassesse et de platitude dans sa haine. Or il ne leur faisait pas l'honneur de les haïr. Il les frappait en les dédaignant. Il se délivrait en eux d'un embarras, d'une influence hostile à sa politique, des importunes sollicitations de leurs nombreux ennemis ; peut-être même, ce brillant héros des salons de Versailles mit-il plus de complaisance et de vanité dans cet acte que de cette austère impartialité qui est le devoir du juge ; mais
de là à un faux sous signature privée, il y a loin. En vérité, celte invention est bien maladroite, mes pères, et votre imagination s'est fourvoyée ; car, qui ne reconnaîtra dans ce complot ténébreux et daus cette fourbe consommée la mise en scène de ce bon M. Tartufe et tout l'arsenal de vos arguments favoris? .
La vérité est que les motifs réels de la détermination de Charles sont encore un mystère, comme il l'a voulu. En attendant que l'avenir déchire ce voile jusqu'à présent impénétrable, l'histoire a mille raisons pour croire que la condamnation fut méritée. Les dépêches du marquis d'Ossun à Choiseul donnent comme un fait certain la conviction intime du roi au sujet de la participation des jésuites :» l'émeute de Madrid. On en avait arrêté distribuant de l'argent dans les groupes. Charles devait être entouré, le jeudi saint, aux pieds des autels L'intention des rebelles n'était pas d'attenter à ses jours, mais de lui imposer un entourage de leur choix, afin de régner sous son nom. Il avait des preuves sans réplique de leurs coupables projets. Le roi aurait ajouté, en finissant sa confidence, que, s'il avait quelque chose à se reprocher, c'était un excès de clémence et de générosité. Ces données, quelque vague qu'elles laissent subsister au sujet du mobile secret qui faisait agir les jésuites, n'en sont pas moins concluantes sur le point le plus important du procès, leur culpabilité.
Cette violation manifeste des formes légales, l'étalage de despotisme affiché dans l'édit.qui réputait comme un crime de lèse-majesté toute critique comme toute apologie de la volonté du souverain, furent peu goûtés en France, a Que dites-vous de l'édit du roi d'Espagne qui les chasse si brusquement? Persuadé comme moi qu'il a eu pour cela de très-bonnes raisons, ne pensez-vous pas qu'il aurait bien fait de les dire et de ne les pas renfermer dans son cœur royal? Ne pensez-vous pas qu'on devrait permettre aux
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jésuites de se justifier, surtout quand ils ne le peuvent pas? Enfin, ne vous semble-t-il pas qu'on pouvait faire avec plus de raison un acte si raisonnable? (D'Al. à Volt.) Ce jugement sera celui de la postérité.
Le pape Clément XIII ne fut ni consulté ni prévenu ; Choiseul lui-même ne fut averti que peu de jours avant l'exécution du décret : on se défiait de ses indiscrétions. Lorsque le vieux Rezzonieo reçut l'avis du cabinet espagnol qui lui annonçait le bannissement comme un fait accompli, il fondit en larmes, tant ce coup était inattendu pour lui. Il avait pour Charles une tendresse toute paternelle; il se croyait assuré de son amitié. Lorsqu'elle lui manqua tout à coup, il se sentit défaillir <( Tu qmque, fili mi! — Et toi aussi, mon fils! » lui écrivit-il, en répétant le mot de César frappé à mort par Brutus. Hélas! il n'y
avait là ni Brutus, ni César ni Rome, mais uu pauvre
vieillard infirme, décrépit, pliant sous son fardeau et offrant dans toute sa personne la vivante image d'un culte déchu et d'un pouvoir expirant. La réponse du roi est respectueuse, mais ferme et tranchante comme un glaive : « Pour épargner au monde uu grand scandale, je conserverai à jamais dans mon cœur l'abominable trame qui a nécessité ces rigueurs. La sûreté de ma vie exige de moi un profond silence sur cette affaire. »
Peu de temps après, les vaisseaux du roi d'Espagne, chargés de près de six mille jésuites, se montrèrent en vue de Civita-Vecchia pour débarquer leur cargaison. Le gouverneur les reçut à coups de canon. Le cardinal Torregiani, le secrétaire d'Etat de Clément XIII, s'était avisé que ces malheureux mangeaient de trop bon appétit, et il éloignait en eux des botjches inutiles; telle est du moins la raison qu'il donna lui-même d une réception si peu conforme à l'esprit de l'Évangile. « Comment loger cette immense quantité de jésuites espagnols, puisque leurs maisons dans l'État ec-
clésiastique regorgent déjà de sujets portugais !.. Ajoutez à cela l'appauvrissement extraordinaire de l'État à cause des mauvaises récoltes dont le Seigneur nous a visites cette année. A quoi ne peut-on pas s'attendre, s'il nous faut donner l'hospitalité à tant de milliers de jésuites, dont la présence ferait encore augmenter le prix des denrées ? » iTorregiani à Palavicini.)
Ainsi, de quel droit ces exilés se plaindraient-ils? C'est le Seigneur en personne qui a décidé de leur sort en visitant l'État romain de mauvaises récoltes !
Ils s'éloignèrent du rivage en maudissant cette patrie adoptive à qui ils avaient sacrifié la terre natale, el qui leur refusait jusqu'au pain amer de l'exil. Alors recommença leur pénible odyssée. Ils se présentèrent successivement devant Livourne, Gènes et la Corse : partout on les repoussa. Des négociations diplomatiques s'ouvrirent à leur sujet, mais sans amener de résultat. Enfin, pour complaire à Charles III, Choiseul les lit débarquer en Corse, dont les armées françaises occupaient alors les principaux ports au nom de la république génoise ; mais cet asile précaire leur fut enlevé dès l'année suivante ; la Corse ayant été cédée définitivement à la France, ils furent chassés de nouveau, et ne trouvèrent de refuge définitif que dans 1rs États du pape.
Bientôt un dernier malheur accablait la Compagnie. Le roi de Naples, trompant la vigilance du saint-siége, faisait jeter sur la frontière du royaume, dans les districts d'Ascoli et de Rieti, une troupe nombreuse de ces religieux. Le lendemain, on en découvrait cent soixante-quinze dans un champ de roseaux, près de Tcrracine, et le grand maître de Malte imitait l'exemple du roi de Naples. C'était le coup de grâce. Quoi! chassés par des religieux, et ces religieux ce sont les hospitaliers de Saint-Jean ! 0 fortune' Ces malheureux furent accueillis avec un dépit qu'on ne chercha
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point à dissimuler. Quel erime avaient-ils donc commis '.' Le crime de survivre à leur défaite. Vx victis!