I/ÉGL1SE ET LES PHILOSOPHES
sources. Fra Lorenzo se rendit bientôt célèbre, en Italie, par sa doctrine et ses prédications : son éloquence, un peu verbeuse, mais sage, simple, nourrie de logique et de raison, contrastait avec le genre précieux et maniéré des prédicateurs à la mode. Une bonhomie pleine de charme et d'enjouement lui gagnait tous les cœurs. 11 sut être tolérant en restant cordeiier. Lambertini le connut et l'aima. Appelé deux fois au généralat de son ordre, il refusa obstinément de se rendre au vœu de ses confrères ; on lit honneur de ses refus à son humilité. Une dignité plus haute avait tenté son ambition : fianganelli voulait être pape.
L'exemple de Sixte-Quint, simple cordeiier eomme lui au début, avait de bonne heure frappé son imagination ; dès sa jeunesse, il étudia cette vie comme l'idéal secret sur lequel il voulait régler ses actes et former sa destinée. Ce grand nom revenait toujours sur ses lèvres. Quoi de commun, pourtant, entre ie fanatique allié de la Ligue et cette âme naïve et affectueuse? Ganganelli obéissait, sans doute à son insu, à la loi mystérieuse qui rapproche les contraires dans l'humanité comme dans la nature. Quoi qu'il en soit, son admiration exclusive pour Sixte influa visiblement sur le développement de son caractère, et lui donna une force de volonté qui devait se démentir plus tard. Est-ce aussi à l'influence du modèle qu'il faut attribuer certaines nuances qui forment une ombre fâcheuse sur la pureté de sa vie? Ganganelli rechercha et obtint l'amitié, la protection des jésuites. Le jour où Rezzonico le revêtit de la pourpre, il déclara qu'il faisait cardinal un jésuite sous les habits d'un franciscain. Dès ce jour aussi le nouveau cardinal rompit avec ses protecteurs, tout en les ménageant comme une puissance redoutable; il n'avait plus besoin d'eux.
Gette élévation, en le rapprochant du terme de ses espé-
rances, accrut encore une foi, déjà exaltée jusqu'à la superstition, par une aventure étrange et merveilleuse. Un jour, simple consulteur du saint-office, il se promenait solitairement, suivant sa coutume, au Monte Celio, en face du Colisée et de l'arc de Constantin; un moine se jette à ses genoux : « Bénis-moi, lui dit-il, je t'en conjure par la vertu de ce caractère sacré que tu revêtiras un jour. » Cette prophétie ne sortit plus de sa pensée. 11 apportait dans ses nouvelles fonctions la réserve prudente d'un ambitieux; il écartait les soupçons par des habitudes d'une simplicité empruntée à la vie monastique, fuyant l'éclat et les cérémonies de la cour romaine pour partager l'entretien et la table des pères de son couvent, et rassurant ses rivaux par cette absence de toute prétention et <*et éloignement de toute intrigue.
Sa politique n'eut pourtant pas d'abord tout le succès qu'il en espérait. On le porta, il est vrai, sur la liste des cardinaux papabtes , mais le ministère espagnol accompagna son nom d'une note qui le signalait comme dévoué aux jésuites : ou se rappelait son ancienne intimité avec les pères ; mais Ganganelli sut bientôt faire succéder à ces impressions défavorables les plus bienveillantes dispositions. L'ambassadeur d'Espagne, monseigneur Azpurù. se chargea de le réhabiliter auprès de sa cour. Quant à Remis, attiré d'abord vers lui comme par un pressentiment de sa grandeur future, il fut promptement rebuté par l'impénétrabilité de l'Italien. Celui-ci était trop rusé pour lui laisser deviner un secret qui aurait été aussitôt celui de tout le monde ; il savait bien que poser dès le début du conclave une candidature antipathique à la majorité de ses collègues, c'était la perdre sans retour. On devait venir à lui par lassitude. Bernis perdit patience et se tourna d'un autre côté, non sans quelque mauvaise humeur: <( Si Ganganelli, écrit-il, n'avait pas tant de peur de se
nuire en paraissant lié avec les couronnes, il y aurait plus île ressources en lui qu'en tout autre; mais, à force de finesse, il gâte ses affaires, plus il se cache plus on soupçonne son ambition. » Il gâte ses affaires! l'événement prouva bien que non : quant à son ambition, le subtil prélat parvint à le rassurer pleinement sur ce point. Il n'en éprouvait qu'une seule, celle de rester un simple soldat dans le parti qu'ils servaient tous deux. « Ganganelli, avec lequel j'ai une petite galanterie sourde i déplorable Habet'), m'a fait assurer que sa voix était à nos ordres; en attendant , il la donne à nos ennemis pour mieux les tromper. » (Bernis à d'Aubeterre.) On voit par là que la conduite de Ganganelli est loin d'être exempte de tout manège. Mais si Paris vaut une messe, Rome vaut bien une intrigue ; les Espagnols en apportaient le dénoûment.
Pour en venir à leurs fins, ils n'eurent qu'à mettre en œuvre les deux plans que nous avons mentionnés, et dont l'idée première ne leur appartenait en aucune manière. Dans les petites choses comme dans les grandes, le succès donne toujours raison au troisième larron. Ils empruntèrent à Dufour son projet d'acheter les consciences récalcitrantes du sacré collège, et à d'Aubeterre celui d* enchaîner le pape futur par un engagement écrit et signé de sa main. Ils les réalisèrent avec un plein succès. Du fond de sa cellule, Solis se mit en rapport, par d'habiles intermédiaires, avec Ganganelli, qui restait invisible à tous les yeux ; en même temps il correspondait avec J.-F. Albani, le chef de la faction des Zelanti. menant ainsi de front les deux négociations. Bernis, heureux de voir qu'on ne songeait pas à lui disputer la préséance et les honneurs si chers â sa vanité, poursuivait le cours de ce qu'il nommait ses « galanteries sourdes, » sans se douter qu'il était seul à croire à ses bonnes fortunes. 11 remarqua bien les entrevues de Solis avec les deux Albani . mais il n'en tira
aucune induction sur ce qu'on tramait dans l'ombre contre sa gloire diplomatique : « Les Albani cultivent beaucoup les Espagnols, dont les présents réussissent très-bien. > | H mai, à d'Aubeterre.) Tout le monde ne fut pas aussi aveugle : Rezzonico dénonça avec indignation les tentatives faites par les représentants des couronnes pour corrompre les cardinaux, et ne craignit pas d'inculper Remis lui-même : <t Je vous avoue, lui écrit à ce sujet d'Aubeterre, que le propos qu'il a tenu àV. E. est bien extraordinaire; si imbécile qif il soit, je ne l'aurais pas cru si insolent. J'admire la modération de V. E. ; pour moi, je l'aurais traité comme un polisson qu'il est. » (D'Aub. à Bern., M mai.) Voilà des termes un peu vifs dans la bouche d'un ambassadeur ; mais c'est l'effet ordinaire du séjour à Rome. 11 avait perdu toute illusion ; du reste, son mépris n'est que trop justifié : ce vertueux dénonciateur ne se récriait ainsi que rour se vendre plus cher lui-même au dernier moment. L'heure approchait, grâce aux pistoles de l'Espagne.
En même temps que l'or des puissances, le diable en personne pénétrait dans le conclave avec une lettre de Voltaire; car on sait qu'il affectionne ces sortes de déguisements :
«( A MONSEIGNEUR LE CARDI N M. DE HERNIS.
« Puisque vous êtes encore, monseigneur, dans votre caisse de planche en attendant le Saint-Esprit, il est bien juste de tâcher d'amuser Votre Éminence... Il y a un mois que des étrangers étant venus voir ma cellule, nous nous mîmes à jouer le pape aux trois dés : je jouai pour le cardinal Stoppani et j'amenai raffle : mais le Saint- Esprit n'était pas dans mon cornet. Ce qui est sûr, c'est que l'un de ceux pour qui nous avons joué sera pape. Si
c'est vous, je me recommande à Votre Sainteté. Conservez toujours, à quelque titre que te puisse être, vos bontés pour le vieux laboureur
« Voltaire. »
Que vous en semble? Cette fine raillerie ne caractériset-elle pas d'un trait toutes les scènes qui ont tour à tour passé sous nos regards, — un jeu?
Le 15 mai, Bernis s'aperçut qu'il avait perdu la partie. La candidature de Ganganelli était posée ouvertement et acceptée par tout le monde. Il fut assez maître de lui pour ne témoigner aucun étonnement et se rangea de bonne grâce du côté de ses collègues. Il connut dès le lendemain la double transaction qui avait terminé la lutte : « MM. les Espagnols ne nous disent pas tout. S'ils avaient parlé, nous n'aurions fait aucune réflexion sur Ganganelli. Il paraît qu'on s'est arrangé avec lui ; tout est dit. » Et encore : ! Orsini et moi nous avions souvent averti Solis de la correspondance de cet homme avec les Albani... Nous craignions qu'il ne le trahît, et nous étions de bonnes dupes... Les pistolesde l'Espagne m'ont paru un bon moyen pour gagner les Albani. »
On a tour à tour nié, dans des intérêts de parti, et l'engagement de Ganganelli et la vénalité des cardinaux Zelanti. Ces deux faits ont aujourd'hui tous les caractères de la certitude historique. L'écrit signé par le futur pape est plutôt une profession de foi qu'une promesse formelle; il est rédigé avec l'intention évidente de ne pas donner lieu à l'accusation de simonie. Le voici tel que prétend l'avoir vu de ses yeux un historien de Clément XIV :
« Je reconnais au pape le droit de pouvoir éteindre en conscience la Compagnie de Jésus, et il est à souhaiter que le futur pape fasse tous ses efforts pour accomplir le vœu des couronnes. »
Cette rédaction a en outre le mérite de s'accorder avec ce queBernis en dit dans sa dépêche à Choiseul du 28 juin : h L' écrit que les Espagnols ont fait signer au pape n'est pas obligatoire. Le pape lui-même m'en a dit la teneur. 0 Du reste, qu'elle soit exacte ou non, l'existence de la promesse elle-même ne peut plus être contestée aujourd'hui. 11 en est de même du faible des cardinaux pour l'or des puissances. Il éclate à toutes les pages de cette correspondance. Au besoin même, ce fait pourrait se passer du témoignage de Bernis. car lui seul est capable d'expliquer l'unanimité soudaine qui acclama le nom de Ganganelli. C'est un lait nécessaire. Il éveille dans l'esprit d'accablantes réflexions, dans le cœur d'amères tristesses. Quoi! voilà l'élite de l'humanité, les pasteurs des peuples, les arbitres souverains du juste et de l'injuste, les maîtres des consciences, convoqués du nord au midi, de l'orient à l'occident; les voilà réunis dans un sénat auguste, entourés d'un respect qui va jusqu'à l'idolâtrie; ils délibèrent, le monde se tait; ils parlent, le inonde obék. Et il se trouve que ces oracles sont des hommes vendus au plus offrant! Où reposer ses yeux dans cette assemblée de parjures? Al. Albani, vendu; G. F. Albani, vendu ; Torregiani, vendu; Borromeo, vendu ; Castelli, vendu; Rezzonico, vendu; Lante, vendu; Fantuzzi, vendu'. Tous sont vendus, excepté ceux dont on a dédaigné l'insignifiant suffrage. Et Ganganelli lui-même, le plus pur d'entre eux, n'a-t-il pas fait marché de la tiare?
Un mot résume tout ce récit : ce mot, l'histoire l'écrira en lettres de feu sur le livre de ses vengeances : le 16 mai 1769 les rois achetèrent l'Église, et l'Église renia son Dieu.
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