‹ L'Église et les philosophes au dixhuitieme siècle P. LanfreyChapitre 30 sur 33 · A G L'ÉGLISE ET LKS PHILOSOPHES · texte numérisé non relu

A G L'ÉGLISE ET LKS PHILOSOPHES

au fond du royaume de Naples. Par une faveur spéciale du ciel, sa personne se dédoubla, et il put venir à Rome sauver Ganganelli des flammes éternelles sans quitter son diocèse. Pour dissiper les doutes qui pourraient s'élever au sujet de cet événement, l'historien a soin d'ajouter: « Rome » prononcé : cette bilocotion est désormais un fait historique. » (/cf.)

Certes ! voilà une manière avantageuse de comprendre l'hisjoire et ses lois austères î mais l'école des biloeotions n'est pas d'invention récente, et ses exploits d'aujourd'hui pâlissent auprès de ses hardiesses passées. Elle a des précautions oratoires, elle invoque des autorités, elle se met en frais d'érudition, parle des droits de la vérité, et parfois hésite, se trouble, balbutie; elle manque d'impudence. Elle se servira sans doute, au besoin, d'une pièce fausse ou supposée ; mais elle n'ose déjà plus la fabriquer. Elle n'avait, au siècle dernier, ni ces ménagements, ni ces réticences, ni ces scrupules. — signes trop manifestes d'une décadence inévitable. Le regard assuré et le cœur tranquille, elle battait sa fausse monnaie en toute sûreté de conscience. Elle se recrutait à cette époque 'presque uniquement dans les rangs de la Compagnie de Jésus : Holgeni, Zaccaria, Feller, Georgel, Barruel, Gusta, l'auteur anonyme des Mémoires de Pombal y etc., autant de jésuites. Ils ne cherchèrent point à défigurer laborieusement les faits pour en tirer leur justification; — ce procédé a bien son mérite, mais il n'est pas assez expéditif; — ils supprimèrent les faits qui les gênaient et inventèrent ceux dont ils avaient besoin. Ils fabriquèrent des documents « historiques i qui s'étalent encore aujourd'hui à la fin de leurs volumes comme pièces justificatives. Il fallait persuader au monde que toute la chrétienté s'était levée en leur faveur à l'époque de la suppression. Ils produisirent et produisent encore une lettre de Christophe de Beaumont

AU DlX-HUlTIÈMt: SIÈCLE 317

à Clément XIV, dans laquelle le prélat proleste, au nom de tout le clergé français, contre la bulle d'extinction et refuse de la publier. Or cette lettre n'a jamais été écrite que par eux. Il en est de même d'une protestation du cardinal Antonelli, en leur faveur, et dune lettre de Ganganelli à Louis XV, dans laquelle le pape refusait formellement d'accéder à ses vœux et protestait en termes solennels de son inviolable attachement a la Société. Un d'eux (c'est Georgel) alla plus loin encore : il cita une bulle du 29 juin 1774. c'est- ;Vdire une bulle de Clément XIV lui-même, qui ré. tractait le bref de suppression.

Ces exemples, choisis entre mille, donneront une idée de l'audace de leurs falsifications. Mais déjà le voile qu'ils son! parvenus à jeter sur certains événements disparaît comme un nuage sous les ardents rayons du soleil, et ils cherchent en vain à se dérober à l'implacable lumière qui les enveloppe de toutes parts. Vous st;rez vus, hommes des ténèbres, et par les yeux les moins clairvoyants! - Et le jour où vous serez vus vous serez jugés !

Les jésuites comptaient, au moment de l'extinction, vingt-deux mille cinq cent quatre-vingt-neuf religieux; ils possédaient mille cinq cent quarante-deux églises, six cent cinquante-neuf collèges, trois cent quarante maisons de campagne, soixante et un noviciats, vingt quatre maisons professes, cent soixante et onze séminaires.

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