‹ L'Église et les philosophes au dixhuitieme siècle P. LanfreyChapitre 29 sur 33 · KM [/ÉGLISE ET LES PHILOSOPHES · texte numérisé non relu

KM [/ÉGLISE ET LES PHILOSOPHES

preuve d'un bon sens plus rare sur le siège apostolique que le génie astucieux de la diplomatie. L'Europe entière applaudit à sa décision, et le Portugal fit sa paix avec l'Eglise : Pombal fermait l'ère de sa dictature théologique. Cette démarche, faite à regret, pour complaire aux tardifs scrupules de son maître, mettait fin à un véritable schisme inventé et prolongé par lui dans l'intérêt de sa tyrannie. Pape et souverain a la fois, il avait eu pendant dix ans son église, son clergé et son inquisition. Quant à son orthodoxie, elle avait été suffisamment établie par plusieurs auto-da-fé solennels : on se contentait généralement de celte démonstration. Clément reprit possession de ces fonctions usurpées et de ces instruments de domination, moins dangereux dans sa main que dans celle de l'ennemi des jésuites.

Ce succès marque la seule phase heureuse du pontifical de Clément XIV : une courte halte entre la persécution et le martyre. La trêve écoulée, la lutte recommence avec un incroyable acharnement et pour ne plus s'arrêter, mémo devant la tombe du pontife. Ce qui émeut dans le récit de ce douloureux épisode, ce ne sont ni les violences qu'il a à subir, ni les terreurs qui viennent l'assaillir, ni même le contraste de ce rang suprême avec cette lin tragique; il n'y a rien là qui élève cette infortune au-dessus des infortunes vulgaires. Le spectacle des douleurs morales a seul le droit et le privilège d'émouvoir profondément le cœur de l'homme. Or c'est là ce qui fait de Clément XIV une des plus grandes figures de la souffrance humaine. Les batailles qui se livrent autour de lui ne sont que des jeux d'enfant auprès de celles qui se livrent dans son propre cœur. Tout dans son attitude, dans ses actes, et jusque dans les cris entrecoupés de son agonie, trahit les angoisses désespérées, les doutes déchirants auxquels son Ame est en proie. C'est que Ganganelli n'était point un philosophe,

comme on s'est plu à le supposer de nos jours d'après le thème ingénieux de l'abbé Galiani ; le moine avait survécu en lui à toutes ses transformations successives. « Hélas! disait-il un jour à Bemis, je ne suis pas né pour le trône, je m'en aperçois tous les jours... Je crois impossible à un religieux de se défaire entièrement de l'esprit attaché au capuchon. » 11 avait gardé de sa première vie un respect involontaire, mystique, superstitieux, pour celte société élevée si haut au-dessus de tous les ordres religieux; et, depuis sa récente élévation, il comprenait mieux combien l'existence de la papauté moderne est indissolublement liée à la sienne. Dans les scènes évoquées par son imagination malade, il voyait ses prédécesseurs se lever en témoignage contre lui au tribunal de Dieu ; il entendait leurs anathèmes et leurs voix accusatrices... Mais la voix des vivants était encore plus haute et plus impérieuse que celle de ces fantômes. Si précieuse que fût à l'Église la conservation des jésuites, pouvait-on nier leurs intrigues, leurs fautes, leurs crimes? Les absoudre, n'était-ce pas se déclarer leur complice? Voilà ce qui excuse les hésitations de Clément, ce qui lave sa mémoire des accusations de duplicité, qu'on ne lui a point épargnées, ce qui fait du récit de ses perplexités une des pages les plus attendrissantes du passé, et de son nom celui d'un martyr. Martyr de ses instincts généreux plus encore que des noires fureurs de ses ennemis, il devait expier, par ce double supplice trop peu mérité, le crime d'avoir ambitionné un rang où il n'était plus permis d'être vertueux impunément. La jus- . tice d'un côté, de l'autre les préjugés de naissance, d'éducation, de religion, la crainte, mauvaise conseillère, se disputèrent tour à tour la possession de ce cœur et s'en arrachèrent les lambeaux; mais, enfin, ce fut la justice qui l'emporta. Faix à sa cendre!

Le 12 février 1770, Clément, cédant à regret aux somma-

lions toujours plus hautaines de la cour d'Espagne, retira aux jésuites leur séminaire de Frascati. Ce coup frappé d'une main timide, en apparence pour satisfaire les cours, en réalité pour pressentir l'opinion, avertir les coupables et peut-être aussi les amener à demander spontanément une réforme, n'eut aucun des résultats qu'il en attendait. Les cours le regardèrent avec raison comme une satisfaction insignifiante ; le public ne dit mot; les jésuites poussèrent un long cri de rage, qui peu après se changea en un cri dv triomphe : Choiseul tombait, victime de ses mépris pour la Dubarry.

S:, disgrâce était ce qu'on nomme en pieux langage « un événement providentiel. » II sauvait la société, — on le crut du moins. D'Aiguillon n'était-il pas leur créature? Quant à madame Dubarry, elle avait pour les Pères une dévotion passionnée. Dévote bien digne de tels saints. Leur assurance prit des proportions épiques. Ils adressèrent à Louis XV mémoires sur mémoires, moins encore pour obtenir leur propre réhabilitation que pour accabler le ministre tombé. Leur intention était de le traîner tout doucement devant un de ces tribunaux que d'Aiguillon et Maupeou savaient si bien composer. A Rome, ils accablèrent le pape de placets, d'apologies, de pièces justificatives. Une des chevilles ouvrières du parti en France, un sieur du Pinier, importunait Clément d'un compte rendu fréquent, presque quotidien, de leurs démarches, de leurs efforts, de leurs espérances. Voici les sentiments que fait naître en lui la chute de Choiseul, — il est l'écho fidèle de la société entière :

« Enfin, après deux ans de résistance de la part du plus intrigant des hommes, il a subi le juste et trop modéré châtiment de ses forfaits (doux Jésus !)... On travaillera efficacement à dévoiler de plus en plus ce mystère d'iniquité et à démasquer les correspondants qu'avait notre

AU IUX-HU1TIÈMK SIÈCLE. 507

boute-feu dans les cours étrangères... Des paquets sont en chemin pour Yienne. où il avait redoublé ses efforts ; sous peu de jours on fera passer à Madrid des lumières. Le Portugal ouvre les yeux... Au nom du Sauveur adorable! donnez-nous du 'temps, très-saint Père, et croyez, etc."5»

Je te reconnais, Tartufe. C'est bien ta voix, ici furieuse et enflée comme la voix des tempêtes, là mielleuse et caressante comme celle du courtisan. C'est ton attitude menaçante devant les vaincus, humble et soumise devant le maître. Cet échantillon de la littérature jésuitique provoque le dégoût plus encore que le rire. Jamais la bassesse n'a trouvé un langage plus plat et plus grotesque. Et si le style c'est l'homme, que penser d'un parti qui choisissait de tels organes ?

Du reste, les hommages intéressés qu'ils prodiguaient au pape dans leurs suppliques, ne les empêchaient nullement de le déchirer dans les pamphlets furibonds dont ils inondaient l'Europe. On l'y dépeignait tantôt comme un pontife imbécile gouverné par des intrigants, tantôt comme le loup déguisé en pasteur prédit par les Écritures. D'innombrables caricatures ridiculisaient sa personne et ses actes. On y exploitait sans scrupule les passions religieuses d'un peuple éminemment superstitieux. Des estampes représentant le jugement dernier étaient répandues à profusion dans les villes et les campagnes : on y voyait figurer, entre Pombal et Charles III, Ganganelli lui-même, le visage contracté par toutes les tortures de l'enfer.

Ailleurs on réclamait pour sa délivrance les prières des fidèles, — fourberie adroite; — car, d'un côté, comment ne pas vénérer de pieux personnages qui font prier pour leurs ennemis? d'un autre, comment croire désormais à un pape à qui on a fait l'aumône d'une prière? A ces menus artifices ils joignirent l'emploi des grands moyens : ils corrompirent le chevalier de Vernçy, secrétaire de l'ambassade portu-

gaise, et obtinrent de lui communication des dépêches qui les concernaient. Par cette inspection quotidienne des plans de leurs ennemis, ils espéraient les déjouer plus facilement. Mais le chevalier fut découvert et enlevé au sortir d'une soirée. En même temps, leurs émissaires négociaient un asile en Prusse, en Angleterre, en Russie. Ils y étaient accueillis avec faveur, surtout par Frédéric et Catherine. Frédéric, tout entier à sa haine de fraîche date contre les philosophes, voyait dans les jésuites de précieux instruments de despotisme; Catherine, d'utiles instituteurs pour son peuple à demi-barbare.

Mais rien ne pouvait plus retarder la ruine de la société La défection de d'Aiguillon lui porta un coup mortel. On n'est jamais trahi que par les siens. En apprenant son élévation au ministère, Charles avait déclaré au cabinet français que, si les jésuites étaient conservés, il regardait le pacte de famille comme rompu. Mis ainsi en demeure de perdre sa place ou de trahir ses amis, d'Aiguillon choisit naturellement ce dernier parti, il passa à l'ennemi avec armes et bagages. Puis, pour mériter tout à fait les bonnes grâces de Charles qui conservait des préventions contre lui, il lui livra la correspondance de Bernis avec Choiseul. Le roi d'Espagne y lut avec indignation les preuves de ce qu'il nommait la trahison du cabinet français, et dés ce jour il appuya chaudement le ministère de d'Aiguillon.

Il prenait au même instant une mesure radicale et décisive. 11 rappelait son ambassadeur Azpurù, trop lent au gré de son impatience, et le remplaçait par don José Monino, plus tard comte de Florida-Bianca, magistrat célèbre par son inflexible opiniâtreté.

En apprenant cette nomination significative, Clément se trouble. Il comprend que le temps des temporisations est désormais passé. Son agitation se trahit en présence de Bernis. Elle augmente à mesure que le négociateur redoute

approche. Son imagination, effrayée par des récits mensongers, lui retrace ces scènes fameuses où Ton avait vu un pape souffleté par Guillaume de Nogaret, un simple légiste comme Monino. Enfin l'Espagnol arrive. Pendant huit jours on lui refuse toute audience. Ce délai expiré, Ganganelli le reçut et revint vite, quoi qu'on en ait dit, de ses terreurs insensées. Monino. qui en jouissait d'avance et se proposait de parler en maître, fut déconcerté par un accueil plein de grâce et de bonhomie qui le tenait à distance, tout en lui interdisant, sous peine de ridicule, ses airs hautains et impérieux. Il s'attendait sinon à une victime résignée, du moins à des plaintes et à des récriminations. 11 rencontra un visage serein et riant, où la naïveté n'excluait point la noblesse. Il en fut cette fois pour ses frais d'intimidation; mais, dans les entrevues suivantes que Ganganelli essaya en vain d'éviter, le fiscal castillan aborda nettement l'objet de sa mission : il déduisit et compara froidement les conséquences nécessaires soit d'un refus, soit d'une prompte résolution. Il parla avec un calme respectueux, mais avec une logique inexorable. On l'a calomnie en l'accusant d'avoir fait violence au pontife; Monino usa, dans ses rapports avec lui, de cette ténacité indiscrète, tracassière et singulièrement désagréable, qui est particulière aux hommes de loi ; mais la seule violence à laquelle il eut recours fut celle que la force des choses imposait fatalement à Ganganelli. 11 n'était que l'écho fidèle des perplexités de l'infortuné pontife. De leur côté, les agents de la Russie, de l'Angleterre et surtout celui de la Prusse, à Rome, remettaient au pape des notes en faveur des jésuites. Mais Frédéric repoussait tout patronage public et direct : « J'ai reçu, écrit-il à d'Alembert le 8 décembre 1772, un ambassadeur des ]gnatiens y qui me presse de me déclarer ouvertement le protecteur de cet ordre. Je lui ai répondu que, lorsque Louis XV avait

jugé à propos de supprimer le régiment de Fitz-James, je n'avais pas cru devoir intercéder pour ce corps, et que le pape était bien le maître de faire chez lui telle réforme qu'il jugeait à propos, sans que les hérétiques s'en mêlassent.» Tout hérétique qu'il fût, les Ignatiens, dans le premier feu de leur reconnaissance, lui eussent volontiers décerné les honneurs du généralat; mais le vieux sceptique voulait, lout en les couvrant de son humiliante protection, conserver le droit de rire à leurs dépens.

En revanche, l'Autriche, dont ils faisaient sonner bien haut l'amitié, abandonnait leur cause à son tour. Marie- Thérèse n'avait jamais montré beaucoup de zèle pour eux. Sa dévotion fut toujours subordonnée à sa politique. Néanmoins, ses scrupules de pénitente, et le souvenir des services qu'ils avaient rendus à sa maison, combattaient encore puissamment en leur faveur. Charles III la convertit à ses projets par un argument sans réplique. Il fit mettre sous ses yeux un exposé de sa confession générale, transmis par le père Hombacher, son directeur, au géuéral de l'ordre.

Les jésuites se consolèrent de la perte de son amitié en gagnant les bonnes grâces de Catherine. Elle venait justement de prendre sa part dans l'odieux partage qui rayait la Pologne de la carte du monde. Couronnant par une dérision insultante les brutalités de cette violation ouverte du droit des gens, elle avait ordonné à toutes les églises de ses nouvelles provinces des prières publiques à raison de son gracieux avènement. Ce peuple vaincu, mais non mort, qui porte encore, après quatre-vingts ans d'oppression, le deuil de son indépendance, répondit par un morne silence à l'outrage de la courtisane couronnée. Le clergé luimôme, si empressé d'ordinaire auprès des dominations nouvelles, respecta cette douleur muette et refusa ses Te Deum. Les jésuites eurent moins de pudeur. Il est vrai que ces

Ali D1X-HI ITIÈME SIÈCLE. 511

hommes se glorifient de «'avoir point de patrie. Pendant plusieurs jours consécutifs, ils insultèrent, par leur allégresse indécente, au martyre de ce Christ des nations. Ils devinrent dès lors les plus fervents apôtres de la domination russe en Pologne, et cela, pour une femme athée qui se servait d'eux en les méprisant. Rôle impie et ignominieux. Mais ne fallait il pas payer l'hospitalité de la tzarine ?

Cette alliance allait leur être plus nécessaire que jamais. Au mois de novembre 1772, le pape communiqua enfin à Monino le projet du bref de suppression. En touchant de ses mains ce décret tant désiré, l'incrédule diplomate se convainquit de la réalité des promesses de Ganganelli, el celui-ci put achever en paix l'œuvre pénible et douloureuse de son pontificat.

Le 20 juillet 1775, il signa le bref et dit en soupirant : « La voilà donc cette suppression ! Je ne me repens pas de ce que j'ai fait, je le ferais encore. Mais cette suppression me tuera. »

Le bref fut signifié aux jésuites dans toutes leurs maisons de Home. Un notaire le lut au général, en présence d'une foule immense. Cette publicité solennelle et inaccoutumée fit négliger comme inutiles les affiches d'usage au champ de Flore et aux portes de Saint-Pierre. Tel est pourtant le prétexte qu'ils ne rougirent pas d'invoquer pour légitimer leur désobéissance aux yeux de l'Europe scandalisée de les voir survivre à cette condamnation. Pendant un jour entier, les échos de la ville éternelle avaient répété l'anathème qui les vouait au néant; mais on ne l'avait pas affiché. Dès lors, rien de fait; le bref n'existe pas; les pères peuvent reprendre en toute sécurité cet habit défendu et ces règles proscrites. Il y a, dans ce misérable subterfuge, je ne sais quoi de tellement petit, mesquin el impudent, qu'un seul mot peut le qualifier dignement : C'est un subterfuge jésuitique.

312 L'ÉGLISE El LES l'IULOSOPItES

Mais ce serait commettre un oubli impardonnable que de les faire disparaître si prématurément de la scène. Ils y restèrent quelques mois encore « pour aftaires, » tout juste le temps de dramatiser un peu le cinquième acte par la punition du traître, cet élément essentiel de toute bonne tragédie.

Jamais Ganganelli n'avait paru plus heureux que pendant les jours qui suivirent sa détermination. Délivré de Tinquiétudequi troublait ses nuits, accueilli à son passage par les applaudissements du peuple, il montrait aux Romains un visage rayonnant de santé et de bonne humeur. La France lui avait rendu Avignon; le roi de Naples, Bénévenl. Ses ennemis avaient pris soin eux-mêmes de constater sa popularité par une émeute ridicule, qui s évanouit en fumée devant une poignée de soldats, — et de soldats du pape. Tout lui souriait.

En ce moment même, une dominicaine du couvent de Valentano, nommée Anne-Thérèse Poli, sainte de circonstance, prophétesse improvisée par les jésuites pour les besoins de la cause, et qui annonçait depuis quelque temps la prochaine vacance du saint-siége, redoubla ses prédictions et ses avertissements. Elle communiquait directement avec la sainte Vierge, et en avait reçu confidentiellement l avis de la mort du pape.

Ces bruits sinistres, colportés en tous lieux par d'ardents émissaires, commentés par la haine, répétés soir et matin avec une persévérance infatigable, effrayaient les imaginations et les préparaient à une catastrophe. Peu à peu la cellule de la prophétesse devint un sanctuaire, et son prie- Dieu un trépied. Les jésuites allaient en pèlerinage consulter la sibylle. Ils distribuaient ses reliques de son vivant, u de petits linges teints du sang de ses stygmates, des cheveux, ainsi que d'autres choses que les convenances ne me permettent pas de nommer. » (Theiner.) Ils faisaient Un-

primer des hymnes en son honneur. On possède encore les sonnets du père Coltaro.

Ce Coltaro était, à proprement parler, Y imprésario, l'entrepreneur de la prophétesse. 11 baissait ou levait le rideau devant les curieux. Au moment de l'exhibition il disait un mot, et les prophéties allaient leur train. Leur refrain invariable était la mort du pape et le chagrin que Dieu ressentait des disgrâces de la Compagnie de Jésus. Voici une de ses entrevues avec la Vierge, racontée par vile même : « Mais, ma chère maman, dis-je à la Vierge., pourquoi le Seigneur montre-t-il aujourd'hui tant de courroux? Quel est le motif qui le courrouce le plus ? Elle me répondit : — Particulièrement les persécutions des rois contre les fils du saint père Ignace, qui font tant de bien au prochain 1 . » Ceci montre clairement quelles mains tenaient les fils de cette ridicule marionnette, et explique comment on peut trouver à Orvieto. chez le même Coltaro, la correspondance des pères avec la prophétesse, — le tout pesant cent quinze livres.

Bientôt une seconde pythonisse surgit : c'est Bernardine Henzi, simple contadine. Dès ce moment, les prophéties de mort redoublent; elles se succèdent sans relâche, comme les coups précipités du glas qui annonce l'agonie. En vain Clément, bravant l'oracle, se montre plein de vie et de santé dans les rues de Rome, pour rassurer les esprits par cette réfutation sans réplique, il est accueilli par des regards étonnés comme un spectre; la menace funèbre le poursuit et résonne partout à ses oreilles comme un démenti :« Tu ne vivras pas! » Tout à coup, vers la semaine sainte de 1774, le pape cessa brusquement de paraître en public et se renferma dans son palais. On raconta que, en sortant de table, il avait été pris subitement de douleurs convulsives dans l'estomac, suivies de vomissements.

1 Aug. Tlieiner, archiviste du Vatican.

Six mois après, il expira au milieu d'épouvantables tortures. La prophétie était réalisée.

Clément était mort empoisonné; personne ne songea d'abord à contester le fait. Depuis, des batailles acharnées se sont livrées autour de ce cercueil ; on comprend dans quel intérêt. Nous écarterons ce débat. Nous n'évoquerons pas le corps inanimé de Ganganelli et l'horrible image des indices révélateurs du crime Ces détails de clinique appartiennent à la science, non à l'histoire. Qu'importe, du reste, que Clément ait été assassiné, et que cet assassin ait été un jésuite? Aurait-on le droit, pour cela, de faire retomber la responsabilité de l'attentat sur l'ordre tout entier*/ Non. Un crime n'est presque jamais, grâce à Dieu, uue œuvre collective. Et pourtant c'est avec justice que celle mort crie vengeance contre lui, et que des voix indignées s'élèvent pour l'accuser. Les jésuites ont donné au mon (h* ce spectacle sauvage, révoltant, inouï, infâme, de la haine s'acharnant sur un cadavre. On les a vus frapper à coups redoublés leur ennemi expiré comme pour le tuer deux fois. L'assassin, quel qu'il fût, n'avait anéanti que le corps; ils s'efforcèrent de compléter son œuvre en s'attaquant à ce qui échappe aux assassins, à ce qui défie le poison, â ce qui survit à la mort elle même : une mémoire sans tache, un nom pur et honoré. Ils poursuivirent leur victime par delà le tombeau, jusque dans ce refuge inviolable et sacré que l'histoire ouvre aux infortunes imméritées. Voilà l'assassinat! voilà le crime! œuvre bien collective cette fois, qu'on leur jettera à la face de siècle en siècle, tant qu'il y aura un instinct de justice dans la conscience humaine. Vous serez flétris, parce que vous avez calomnié la mémoire du juste !

1 Mentionnons seulement l'accablante déposition «le bernis dans sa dépêche du 26 octobre 1774, et le témoignage de Pie VI, rapporté par le cardinal dans une lettre du 20 octobre 1777.

Ils se mirent à l'œuvre avec un art infernal et une audace sans exemple jusque-là. Une première difficulté se présentait : la maladie étrange, inexplicable du pontife, — puis sa mort, qu'on leur attribuait généralement. Ils expliquèrent Tune et l'autre à leur plus grande gloire. Ce qui avait tué Ganganelli, ce n'est pas le poison, c'est le remords. Une de leurs relations, celle du P. Bolgeni, qui fait encore autorité parmi leurs historiens, peut être regardée romme une œuvre typique. Elle n'a qu'un but : avilir^ dégrader le caractère et la personne de l'infortuné Clément. Selon le bon père, « le pape, après avoir signé le bref de suppression, tomba à la renverse et demeura évanoui toute la nuit. » C'est le début. Il nous le montre ensuite bourrelé de remords et le cœur en proie à toutes les furies de l'enfer. On le voit pleurer, hurler de désespoir, se déchirer la poitrine avec ses ongles. A plusieurs reprises, il essaye de se précipiter du haut d'une fenêtre; — on le sauve d'une mort certaine, mais on ne le sauve pas du remords, ce vautour qui le ronge. Il écume, il épouvante ses familiers de ses cris de rage. La damnation éternelle se présente à son imagination : « 0 Dio ! sono dannato ! » Alors il s'arrête anéanti, il a peur. Plus loin, lorsque la mort approche, sa voix devient suppliante, il demande grâce. Ici le narrateur fait parler son agonie en latin : « Compulsus fecil Compulsus fecil » s'ecrie Ganganelli au milieu des tortures de la dernière heure. — »< C'est malgré moi que j'ai supprimé les jésuites ! » Commilsus feci ! repète le père en laissant passer le hout de son oreille de moine à travers les grossiers artifices de son roman.

Voici comment les historiens de la Compagnie couronnent d'ordinaire ce récit : « Pour arracher cette âme de pape à l'enfer, un miracle était nécessaire : il se fit. » (Crétineau Joly.) Le miracle consiste en une bilocolion de l'évêque Liguori, canonisé depuis pour ce fait. Il était en ce moment

Page 1