LES CONVULSIONS
Ce court aperçu sur la philosophie anglaise suffit, si incomplet qu'il soit, pour donner une juste mesure des emprunts que la France lui a faits. Ces emprunts se réduisent, en dernière analyse, à deux ou trois idées que Ton trouve, en remontant à leur source, avoir été importées sur le sol britannique par des étrangers, ou plutôt qui sont nées spontanément et simultanément dans toute l'Europe, mais que les Anglais eurent l'incontestable mérite de réaliser les premiers. Ce qui frappa Voltaire et Montesquieu durant leur séjour, c'est évidemment l'imposant spectacle de cette réalisation, c'est-à-dire la liberté de penser et la liberté politique. Si loin qu'ils eussent porté l'audace de leurs négations, les penseurs anglais n'avaient point dépassé celle de
Rabelais et de Bayle; mais cette audace avait été féconde, et il en était né ce que Voltaire, dans son enthousiasme, nommait le citoyen anglais, comme on avait dit, deux mille ans auparavant, le citoyen romain. Ce fut une révélation pour le poète ; dès ce jour il comprit la dignité de l'homme. 11 y avait eu certes beaucoup de liberté dans les mœurs *>t les idées de la régence ; mais cette liberté, dépourvue de garanties légales et souillée par des excès sans nom, était comme une surprise, un vol fait à un pouvoir représenté par un enfant; ou plutôt ce n'était pas de la liberté, c'était du libertinage : on en jouissait comme d'un fruit défendu, à la hâte, à la dérobée, sans sécurité. D'un côté le prêtre, de l'autre le magistrat, réclamaient incessamment contre ce qu'ils regardaient comme une usurpation sur leurs prérogatives, et on pressentait d'implacables représailles. En arrivant en Angleterre, Voltaire fut frappé. du contraste qu'offraient ces deux sociétés si opposées : l'une se repo sant de la servitude par une licence effrénée; l'autre, calme, attentive à ses grands intérêts, le commerce et les rolonies, et jouissant de ses droits avec un orgueil tranquille et la gravité traditionnelle de John Bull. C'est cette supériorité morale qu'il lui envia. Il n'avait point à emprunter aux Anglais la théorie de l'incrédulité ; YÊpW'eà Vvanie était faite depuis longtemps ; mais son caractère était incertain et irrésolu, comme celui de la nation elle-même. Il s'abaissait avec les grands à des flatteries où son esprit cuvait à grand'peine sa dignité; il se préoccupait beaucoup trop des bals de la cour et des pensions sur la cassette royale; enfin il aimait la liberté de penser, mais comme un idéal presque irréalisable. Quant à la liberté politique, il n'y songeait nullement. Sa mésaventure à l'hôtel de Sully lui fit entrevoir les inconvénients des aristocraties. Son séjour en Angleterre lui révéla les grandeurs de la vie libre: il y prit la ferme volonté d'en doter son pays. Sa vie eut un
but : il dépouilla la frivolité française. Dans l'âme de Montesquieu, Timpression fut moins vive peut-être, mais tout aussi profonde. Elle lui inspira, à vingt ans de distanee, l'immortel Esprit des lois On peut dire seulement que Voltaire fut plus frappé des avantages de la liberté religieuse, et Montesquieu de eeux de la liberté politique. Deux faees différentes d'un même objet... L'influence anglaise en France fut donc surtout une influence morale, et c'est ce qui la rendit féconde.
I/exil de Voltaire dura trois an< ; ee sont, à coup sûr, les trois années les plus fructueuses de sa vie. Pour mieux se pénétrer de l'esprit de cette civilisation nouvelle pour lui, il s'isola absolument de toute communication avec sa patrie et ses anciens amis. Il vécut avec Falkener, Bolingbroke, Pope et Swift, c'est-à-dire avec des individualités qui avaient le privilège de représenter leur pays tout entier : le commerce, la politique, la littérature et la philosophie. Nous y avons perdu trois années de cette correspondance merveilleuse qui est à la fois toute l'histoire d'une grande époque et l'œuvre la plus étonnante «le Voltaire; mais je n'ai pas besoin de dire ce que nous y avons gagné.
Les Lettres an niaises sont le premier manifeste raisonné et complet de sa philosophie, c'est dire qu'elles sont le programme même du siècle; elles en résument toutes les tendances. Au premier abord, et pour un lecteur inattentif, il n'y a là qu'un tableau général de l'état de la société anglaise à une époque donnée, un rapide inventaire de ses richesses intellectuelles; en réalité, c'est une critique sanglante et impitoyable de tous les cotés faibles de la société française : les lettres sur les quakers sont un plaidoyer en faveur de l'Évangile contre le clergé catholique ; les lettres sur le gouvernement, le parlement, le commerce, sont un plaidoyer en faveur de la liberté et de l'égalité
contre la monarchie absolue et les privilèges; les lettres sur Bacon, Locke et Newton sont un plaidoyer en laveur du bon sens et de la science, contre la métaphysique et la révélation. Et telles sont les ressources infinies de ce charmant esprit, que ce parallèle périlleux ne paraît presque jamais être son ouvrage : il lui suffit d'en poser un ternie, et la comparaison s'achève d'elle-même dans l'esprit du lecteur, grâce à des réticences et à des ironies mille fois plus éloquentes que de longs commentaires.
Ce qui revient le plus souvent dans cette continuelle opposition, c'est le caractère logique, persévérant et pratique d'un peuple dont les crimes mêmes ont toujours eu pour but la défense d'un grand intérêt. Ses libertés, sa politique et sa constitution y sont surtout définies en traits de feu qui marquent évidemment que c'est un côté dont Voltaire fut très-vivement frappé. Il définit le gouvernement anglais celui « où le prince, tout-puissant pour faire le bien, a les mains liées pour faire le mal. » Montesquieu démontera plus savamment les rouages de la constitution anglaise ; mais pourra-t-il jamais surpasser la lumineuse clarté de cette définition qui en reproduit à la fois le but, l'esprit et la moralité?
C'est donc le spectacle de la liberté et non telle ou telle argumentation de Locke qui opéra dans Voltaire sa grande transformation morale. Il n'avait rien à emprunter au bon Locke, si ce n'est le bénéfice de sa qualité de trépassé qui le mettait à l'abri des vengeances ecclésiastiques; et c'est ce qu'il fit, avec l'insouciance d'un vivant qui s'installe sans cérémonie dans le logis d'un mort ci l'encombre de ses propres richesses. Locke eut été bien étonné, en ressuscitant, de se trouver riche; peut-être aussi eût-il réclamé contre certaines violences que lui faisait son disciple : Locke avait, par excès de modération, « étranglé des vérités qui ne demandaient qu'à sortir de