UC I/ÉGL1SE ET LES PHILOSOPHES
sa plume. » Voltaire n'eut ni ce scrupule ni cette inhumanité. Les Lettres anglaises sont non-seulement le livre du siècle où il y a le plus de vérités nouvelles , mais ces vérités y sont armées en guerre et sonnent comme les llèches inévitables du dieu à l'arc d'argent.
Le clergé s'émut et demanda la suppression de l'ouvrage; le grand conseil l'accorda en retour du don gratuit. Le parlement vint ensuite et le condamna au feu. Voltaire, exilé une seconde fois, fut averti à temps et attendit la fin de l'orage dans un asile sûr et secret.
Déjà l'opinion, séduite et passionnée par l'audace de ce jeune homme et par la beauté de son génie, prenait parti pour lui contre ses persécuteurs, moins encore à cause des intérêts sacrés qu'il défendait, que parce qu'il était faible et qu'eux étaient forts et tout-puissants. Ces combats, d'un seul contre tous, ont une sorte de grandeur héroïque qui remue profondément le cœur des hommes. La génération qui devait créer le dix-huitième siècle grandissait ; et, impuissante encore à seconder son maîlre, elle le suivait avec des regards d'envie et d'admiration. Voltaire fut l'idéal secret de tous les jeunes hommes de cette époque ; Rousseau luimême avoue avoir subi l'influence de son prestige. Daus les cafés, — sortes de clubs improvisés le lendemain de la mort de Louis XIV, — cette ardente jeunesse agitait librement tous les problèmes dont un pouvoir ombrageux voulait lui interdire la discussion. Des poètes, des savants, des hommes du monde, des abbés, mi-partis de religion et d'athéisme, formaient, haranguaient, disciplinaient l'impatiente armée. 11 s'y livrait des combats de parole ennoblis souvent par une éloquence inattendue, un mot saisissant, une idée neuve, jaillissants comme un éclair du choc des opinions contraires. Le caustique Nicolas Boindin, qui eut autant d'incarnations successives qu'un dieu indien, d'abord mousquetaire, puis poëte dia-
matique, puis grammairien, puis athée, puis je ne sais quoi encore, mais homme d'esprit toujours, portait dans ces débats l'impétuosité agressive et provocante de son premier métier. Il échappait, malgré ses opinions bien connues, à la persécution, grâce à une distinction pleine d'à-propos; il était, disait-il. athée moliniste. Or les jésuites étaient au pouvoir. La Motte, Saurin et l'abbé Terrasson lui donnaient la réplique ; Terrasson, dont la mort vaut, à elle seule, une longue vie *. Fréret y épanchait, mais seulement devant un cercle choisi d'intimes, si Ton en croit le témoignage de son ami, les trésors d'une immense et formidable érudition, que l'intérêt de sa sûreté le forçait de tenir cachés au public. Le jeune Duclos y aiguisait son esprit sarcastique et mordant, arme redoutée à une époque où le ridicule tuait encore en France. Lafaye, Dumarsais, le futur grammairien de l'encyclopédie; Maupertuis, esprit mordant et d'humeur guerrière, complétaient cette vaillante élite; et, témoin d'un autre âge, le vieux Fontenelle encourageait leurs efforts de son fin et bienveillant sourire. Le contre-coup de celte agitation se faisait ressentir jusque dans le grand monde. L'abbé Mary dressait, dans le club de l'Entresol, la tribune des mécontents de la politique, troupe moins dangereuse et moins active, et qui pourtant mérita de donner de l'ombrage à Fleury.
Or, pendant qu'ils étaient là essayant leurs forces et aiguisant leurs armes comme des soldats à la veille d'une grande bataille, il est curieux de jeter un coup d'œil sur ce qui se passait dans le camp ennemi. Le clergé avait
1 Selon Grimm, lorsque l'homme d'église se présenta chez lui selon l'usage pour recevoir sa dernière confidence, Terrasson agonisait. ' Monsieur, dit-il au confesseur, interrogez madame Luquet; elle sait tout. C'était sa gouvernante. Le confesseur insista: — Voyez, monsieur, si vous avez été luxurieux. — Madame Luquet, ai-jc été luxurieux? demanda le maïade.— Un peu, monsieur l'abbé, répondit-elle. — Un peu, » répéta le malade.