La corruption des idées et des mœurs
Le xvme siècle a été le plus chimérique de tous les siècles et en même temps le plus corrompu. La
corruption était dans les mœurs. C'est trop évident. Qu'est-ce que le règne de Louis XV sinon une nier de boue, à laquelle devait succéder bientôt une mer de sang? Je vous ai déjà dit cela, et je n'y reviens pas. Je vous fais seulement remarquer qu'il y eut dans cette triste époque quelque chose de plus triste que la corruption des mœurs. La corruption des mœurs n'était qu'un résultat, un effet qui avait sa cause dans la dépravation des intelligences, dans la corruption des idées.
Par suite du protestantisme, du gallicanisme, du jansénisme et du philosophisme l'esprit public était perverti. On rêvait de tout jeter bas, la religion d'abord, le christianisme avec ses dogmes, sa morale, son culte, son histoire, ses livres sacrés. On riait de tout cela. Tout cela, disait-on, était erreur, crédulité, superstition, contes indignes d'un homme raisonnable, obstacle affreux au progrès de l'humanité. On méprisait la religion, on la haïssait, on se préparait à la détruire. Et avec la religion on rêvait de renverser l'état social, la royauté, la magistrature, la force publique : œuvres de la routine, de la corruption et de la tyrannie. On en voulait non seulement aux abus, fruit du temps et de l'infirmité humaine, mais à la société elle-même. C'était trop peu d'émonder l'arbre et de retrancher les branches pourries, il fallait le déraciner totalement, car on pensait tout bas et on disait tout haut que la société rendait l'homme méchant, en l'irritant par
des barrières sttipides, par des limites oppressives, et que, ôtés le législateur, le juge et le gendarme, il n'y aurait plus de vices, mais la paix, la vertu et le vrai paradis sur terre. Voilà, Messieurs, les idées fausses, absurdes qui flottaient dans la tête atïolée de nos pères aux approches de 1789. On rêvait bêtement de tout renverser.
Et en même temps on rêvait non moins sottement de tout reconstruire sur de nouvelles bases. Et quelles bases ? Les voici clairement et éloquemment indiquées par Mer Bougaud dont je reproduis la savante analyse de notre état intellectuel à l'aurore de la grande Révolution.
On pose en principe que l'homme naît bon. Or c'est faux, c'est contraire à la foi et à l'expérience. Non, l'homme ne naît pas bon ; ii naît déchu par la faute du premier père, incliné au mal, ayant besoin d'une grâce divine pour y résister, d'une éducation chrétienne qui le corrige et le redresse.
On pose un second principe, à savoir que ï homme doit être libre, qu'il a droit non seulement à une liberté sage, limitée, contenue par des lois, responsable de ses abus et deses excès, mais à une liberté absolue, illimitée de penser et d'agir, de parler et d'écrire, sur toute espèce de sujets, tout ce qu'il voudra, et de s'associer pour répandre ses idées, quelles qu'elles soient. Or c'est faux, c'est contraire à la foi et au bon sens. Une telle liberté est corruptrice des âmes et antisociale, et tous les publi-
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cistes raisonnables réclament des limites pour la liberté, limites nécessaires, sans lesquelles la société deviendrait aussitôt impossible.
On pose un troisième principe, à savoir que l'homme est F égal de tous les autres hommes, que tout privilège est une offense, et toute inégalité une injustice. Or c'est faux, archi-faux. Sans doute, par son origine, par son essence et par sa destinée, l'homme est l'égal de tous les autres hommes. Nous avons tous un corps et une âme, nous sommes tous nés de la femme et destinés au même cimetière et à la même éternité. Mais sur ce fond identique pour tous que de variétés nécessaires, que d'inégalités légitimes ! Allez donc supprimer les différences de santé, d'intelligence, de généalogie, d'activité, de fortune, de position! Allez donc supprimer les privilèges qui naissent du talent, du mérite, des services rendus ! Autant vaudrait supprimer la société elle-même.
Enlin on pose un quatrième principe, à savoir l'exclusion de la Divinité des affaires humaines. Plus de Dieu ni dans le Gouvernement, ni dans les assemblées, ni dans les lois, ni dans les écoles, ni dans la famille. Tout vient de l'homme, la souveraineté, la loi, le droit, la propriété. Et ceci est encore la fausseté même. Car, s'il n'y a pas d'autorité dans le ciel, comment y aurait-il une autorité sur la terre? Et si Dieu est détrôné là-haut, quelle magistrature civile ou paternelle peut ici-bas rester debout?
Telles sont, Messieurs, les idées étranges, inconcevables, pernicieuses qui sévissaient à la veille de la Révolution. Ces idées sans doute n'avaient pas envahi la masse de la nation ; mais elles régnaient en souveraines à Paris, dans les salons, dans la littérature, dans la noblesse, jusque dans une portion du clergé et des hauteurs sociales, elles allaient éclater comme la foudre et descendre comme un torrent sur le monde bouleversé. En somme, à la fin du xvme siècle, rois, princes, magistrats, hommes de lettres travaillaient à démolir la société existante et fabriquaient déjà l'ébauche de la société nouvelle. Clandestinement cette ébauche s'élaborait dans la franc-maçonnerie.