III. La suppression des Jésuites
Les Jésuites étaient les défenseurs les plus fermes du catholicisme. Ils occupaient les avant-postes, le premier rang dans les controverses théologiques et philosophiques, dans la chaire, dans les missions, dans l'œuvre de l'éducation de la jeunesse. Même aux yeux du monde, ils avaient une situation brillante. Ils étaient donc naturellement désignés à la haine et aux rancunes des Jansénistes et des philosophes. « Une fois que nous aurons détruit l'Ordre des Jésuites, écrivait Voltaire à Helvétius, nous aurons beau jeu contre l'Infâme. » Et en effet la suppression des Jésuites a été l'aurore sanglante des jours sanglants de la Révolution. La guerre commence. A la faveur du pacte de famille, toutes les cours bourbonniennes conspirent contre l'Institut des Jésuites.
C'est le Portugal qui ouvre les hostilités. Là règne un prince débauché, Joseph Itr, esclave d'un ministre débauché' et cruel, Pombal. Sous prétexte de complots
ourdis contre le Roi, les Jésuites sont déclarés traîtres et rebelles, leurs collèges fermés, et leurs biens confisqués : on les chasse du royaume.
En France le marquis de ( ihoiseul et la dégoûtante Pompadour mènent la campagne. On rend tous les Jésuites responsables des entreprises commerciales du P. Lavalette dans les Indes. A trois reprises le Parlement de Paris les condamne : l'imbécile Louis XV sanctionne les arrêts du Parlement, et c'est fait. Les Jésuites sont dispersés, et leurs collèges fermés.
En Espagne, le roi Charles III. circonvenu par d'Aranda, son ministre, prononce l'expulsion immédiate des Jésuites de tout le territoire et même des possessions coloniales espagnoles. Au milieu de la nuit ils sont arrêtés, arrachés de leurs maisons, entassés sur des vaisseaux et jetés dans les États du Pape.
Les Bourbons de Naples imitent leurs cousins d'Espagne et de France, et le roi Ferdinand IV, cédant aux instances de son ministre Tanucci, traite les Jésuites comme Charles III d'Espagne les a traités, et son exemple est suivi aussitôt par le duc de Parme et par le grand-maître de Malte.
Chose singulière ! Pendant que les Bourbons agissaient ainsi, pendant que toutes les Cours catholiques, prises du vertige révolutionnaire, chassaient les Jésuites, la Prusse et la Russie les accueillaient et leur offraient un asile. Le protestant Frédéric II
et la schématique Catherine de Russie reconnaissaient les services du grand Institut et en abritaient les ruines.
Restait la Papauté. Clément XIII résiste à la pression des philosophes, des ministres et des Rois. Mais l'infortuné Clément XIV succombe aux obsessions des cours bourboniennes, aux menaces de rupture et de schisme. « Poussé, dit-il, par le devoir de ramener la concorde au sein de l'Eglise », il abolit la société de Jésus, ses fonctions, ses maisons, ses Instituts. En accomplissant ce douloureux sacrifice, le malheureux Pape comprend qu'il a sacrifié les meilleurs défenseurs de l'Eglise, et il en meurt de douleur.
Et en effet la suppression des Jésuites n'était que la première escarmouche d'une grande guerre, le prélude d'une tragédie sanglante. Recueillons-nous, et, au moment même où les impies se préparent à mener les funérailles de la sainte Eglise, saluons sa survivance et chantons sa glorieuse immortalité !
TREIZIÈME CONFÉRENCE
L'Église et la Révolution
(suite)