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I. La France ecclésiastique

A peine installée, l'Assemblée Législative émet successivement trois décrets. L'un enlevait aux prêtres insermentés leur modeste pension et essayait de réduire le clergé par la famine. L'autre interdisait tout costume ecclésiastique ou religieux. Le costume ecclésiastique, Messieurs, a le glorieux privilège d'irriter les méchants, de faire rougir les passions. On dirait, à le voir passer, que c'est le Décalogue qui passe et Dieu qui apparaît personnifié dans ses ministres... et l'impiété frémissante ne se sent pas tranquille. Enfin le troisième décret de la Législative prononçait contre tous les prêtres réfractaires la peine de la déportation. En présence de ce dernier décret, l'àme honnête et chrétienne de Louis XVI se révolta. Il refusa de le sanctionner. Mais déjà l'autorité royale ne comptait plus. Elle était emportée comme un fétu de paille par un torrent déchaîné. La persécution violente commence pour ne plus s'arrêter.

Un bon nombre de prêtres s'exilent en Angleterre. On en compte plusieurs milliers, venus surtout de la Bretagne et de la Normandie. Il se forma un comité chargé de leur distribuer des secours. De

riches Anglais s'unirent pour cette bonne œuvre. On organisa une souscription qui monta jusqu'à un million. Des quêtes faites par ordre du roi produisirent ensemble à pou près la même somme. Le Gouvernement Anglais crut même devoir étendre et régulariser ces dons, et rendit un bill qui attribuait à chacun des exilés un traitement annuel proportionné à son rang. Les Evêques qui se trouvaient en Angleterre au nombre de trente environ touchaient une somme plus forte, à l'exception de six d'entre eux qui, ayant des moyens particuliers, ne voulurent point être portés sur la liste générale des secours. Cette conduite de la ution anglaise à l'égard du clergé français ne resta pas sans récompense. Le mouvement de retour vers le catholicisme imprimé à l'Angleterre date de la snce sur le sol anglais de nos prêtres bannis. Le clergé français, par la pureté de ses mœurs, par la dignité de son attitude dans le malheur, dissipa bien des préjugés et rendit respectable aux yeux des Anglais l'ancienne foi de leurs pères. Nos prêtres établirent à Londres et ailleurs plusieurs chapelles, et rappelèrent un bon nombre de protestants dans le sein de l'Eglise romaine. Tout doucement, humblement, par la seule puissance de leurs exemples ils agissaient sur les esprits les plus prévenus et dissipaient les préjugés anticatholiques de l'Angleterre. Voilà, Messieurs, la politique divine et les divines industries de la Providence. Elle tire

le bien du mal, elle fait concourir à la diffusion de son Eglise les entreprises des méchants, et elle commande à la tempête, qui renverse tout, de porter au loin les semences de la résurrection et delà vie.

Or, pendant que Dieu travaillait de la sorte sur la terre d'Angleterre, la persécution continuait de sévir sur la terre de France. Dans la journée du ~0 juin 1792, à l'occasion de l'anniversaire du serment du Jeu de Paume, le pauvre Louis XVI était assailli jusque dans les Tuileries par une foule hurlante de huit mille pétitionnaires venus des faubourgs, qui lui demandaient impérieusement la sanction des décrets relatifs aux prêtres. Il prenait la main d'un grenadier et, la posant sur son cœur, il disait : « Voyez s'il bat plus vite qu'à l'ordinaire. » Il se possédait. Mais, en même temps, il cédait à la force en mettant sur sa tète le bonnet rouge et en déclarant qu'il ferait tout ce qu'exigeait la Constitution. Il était désarmé, impuissant, moralement détrôné. Et le clergé fidèle allait en foule à la prison et à la mort. Les cachots se remplissaient de prêtres, de religieux, de pieux laïque^, de tout ce qui présentait un caractère de catholicisme ou paraissait même simplement suspect.

A ce moment-là, août 1792, les Prussiens entraient en France et s'emparaient de Verdun. La stupeur glace toutes les âmes, le tocsin sonne, les barrières de Paris se ferment, et, sous prétexte de patriotisme, les plus exécrables forfaits s'accomplissent. Un enlève

les vases sacrés des Eglises pour les porter à la Monnaie. On s'empare des cloches pour en fondre des canons. Les massacres commencent et se continuent du 2 au 6 septembre à l'abbaye de Saint- Germain, à la Conciergerie, aux Carmes, à la Force, à la Salpètrière et à Bicêtre. Là se multiplient de la part des victimes des traits d'une noble résignation et du plus héroïque dévouement, et de la part des bourreaux les actes du plus atroce délire. Habiles à inventer des tortures morales pour ceux mêmes que leurs bras ne peuvent atteindre, ils font d'horribles saturnales autour du Temple, et présentent aux fenêtres de la maison royale, sous les yeux de la reine qui tombe évanouie, la tête sanglante de son amie l'infortunée princesse de Lamballe.

Et pendant ce temps-là, que faisait l'Assemblée Législative? Ou elle était impuissante à réprimer le carnage et laissait faire, ou elle poussait au crime. Elle envoyait des députés qui restaient sans influence Pétion, le maire de Paris, se rendait dans quelques prisons, mais la suspension des meurtres ne durait pas au delà du temps de sa présence. Roland seul protestait publiquement avec une noble indignation et au péril de ses jours contre de telles horreurs; il mettait même en demeure le Corps législatif et la municipalité de les faire cesser. Pour cet acte d'énergie, Marat et le Comité de surveillance siégeant à l'Hôtel de Ville le décrétaient d'arrestation, mandat atroce que

Danton ne laissa pas exécuter. C'était en effet à la mairie que trônaient en souverains les ordonnateurs des massacres de Septembre. L'Assemblée législative ne bougeait pas. Et les bons citoyens? Ils gémissaient épouvantés, et, le visage pâle de stupeur, ils voyaient passer le fleuve de sang qui baignait la nation. Et la France ecclésiastique? Elle était sous le pressoir. Elle y faisait bonne et belle figure. Son sang très pur avait une double efficacité : il rejaillissait sur le passé pour en laver les souillures, et, en arrosant la terre, il préparait les résurrections de l'avenir. Oublions les bourreaux pour ne penser qu'aux victimes, car dans les drames que je vous raconte la cruauté des bourreaux se trouve dépassée par la beauté des victimes. Saluons ceux qui ont su mourir pour Dieu et pour la religion. Saluons la France ecclésiastique. Saluons en même temps ceux qui sont morts pour les foyers et pour la patrie. Saluons la France militaire.

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