CONFÉRENCES PRÉLIMINAIRES
PREMIERE CONFERENCE
Nous n'avons pas assez d'hommes chrétiens
Messieurs,
Au' début de la cinquième année de nos conférences dominicales, j'ai l'intention de poser devant vous et de résoudre avec vous une capitale question : (Ju'est-ce qui nous manque le plus en France à l'heure présente? Sont-ce des hommes intelligents et habiles? Non, nous en avons en abondance. Ce qui nous manque le plus, ce sont des hommes chrétiens, des catholiques convaincus et agissants. Nous n'en avons pas assez, et vous allez voir combien cela est vrai, combien cela est inquiétant.
I. iVous avons en abondance des hommes intelligents et habiles.
Manquons-nous d'agriculteurs, d'industriels et de commerçants? Non. Ils sont chez nous très nom-
breux, très actifs, très expérimentés. Il y a vingt ans nous produisions à peine une moyenne de cent millions d'hectolitres de blé ; aujourd'hui nous en produisons cent quinze millions. En vingt ans nous avons passé de soixante-quinze millions d'hectolitres d'avoine à quatre-vingt-sept millions, d'un million à un million et demi d'hectolitres d'alcool. Le rendement du sucre et du vin a suivi la même progression. Malgré les souffrances de l'agriculture, du commerce et de l'industrie, et en raison même de ces souffrances qui ont nécessité et décuplé la lutte, dans ces trois branches de la vie nationale, de grands efforts ont été faits et de grands résultats obtenus. Montons plus haut.
Manquons-nous de savants, de littérateurs et d'artistes? Non. Ils sont chez nous très nombreux, très ardents, très distingués. La science est chez nous en honneur et en progrès. La littérature abonde et nous inonde de ses productions. Et les arts? aux deux salons des Champs-Elysées et du Champ de Mars de cette année on a compté plus de sept mille ouvrages... et encore ce n'est pas la récolte intégrale de l'année. Jamais Athènes à l'époque de Périclès, Rome sous Auguste ou Léon X, Florence au plus beau temps des Médicis, Paris sous le règne de François Ier ou de Louis XIV ne connurent fécondité plus débordante, n'enregistrèrent production plus disproportionnée. La vie matérielle et la vie intel-
lectuelle coulent à flots dans le sein de la nation. Et, pour entretenir Tordre à l'intérieur, pour imposer le respect au dehors,
Manquons-nous de soldats, de magistrats et de fonctionnaires? Non. Ils sont chez nous innombrables. Nous avons sur le pied de paix plus de 500.000 soldats qui, tout compris, nécessitent une dépense annuelle de 600 millions. Nous avons une armée dont nos ennemis eux-mêmes sont obligés de reconnaître la puissance. Et nous ne pouvons pas dire non plus que nous manquons de fonctionnaires. Ils forment un effectif qui dépasse celui de notre armée. L'Etat, à lui tout seul, en compte plus de 600.000 dont l'entretien lui coûte plus de 500 millions. Et, si aux fonctionnaires de l'Etat on ajoute ceux des communes et des départements on arrive à un total effrayant. On a calculé que, dans une sous-préfecture dont la population s'élève à 6.000 âmes, il y a au moins 700 personnes qui vivent du budget national ou local. Le fonctionnarisme est chez nous en pleine floraison. Nous avons en abondance des soldats, des magistrats et des fonctionnaires, des savants, des littérateurs et des artistes, des agriculteurs, des industriels et des commerçants. Nous avons en abondance des hommes intelligents et habiles... Alors il ne nous manque rien pour être un peuple parfait? Pardon. Il nous manque quelque chose, et quelque chose qui est
essentiel, sans quoi tout le reste est insuffisant et précaire.